‹ L'essence du christianismeChapitre 7 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Poursuivons maintenant. Après avoir fixé les traits essentiels de la prédication de Jésus, nous essaierons, dans notre second chapitre, de traiter des 'princi}^ales applications particulières de VEvangile. Nous relèverons six points — nous poserons six questions, les plus importantes en ellesmêmes, et dont on a d'ailleurs à toutes les époques senti et connu la gravité. Que si, au cours de l'histoire de l'Eglise, l'une ou l'autre de ces questions a pu passer au second plan pour quelques années, elle s'est pourtant toujours posée à nouveau, et même avec un redoublement d'insistance.

i" L'Evangile et le monde, ou la question de l'ascétisme.

2" L'Evangile et la misère, ou la question sociale.

?>" L'Evangile et le droit, ou la question des institutions temporelles.

4" L'Evangile et le travail, ou la question de la civilisation.

5« L'Evangile et le Fils de Dieu, ou la question christologique.

6° L'Evangile et la doctrine, ou la question des symboles.

J'espère pouvoir exposer — brièvement il est vrai — les applications principales de la prédication d'e Jésus, en traitant ces six questions, dont les quatre premières forment un tout, tandis que les deux autres restent indépendantes.

l. — L'Evangile et le monde, ou la question, de

l'ascétisme.

Une opinion très répandue, qui règne en maîtresse dans les Eglises catholiques, et que partagent aujourd'hui beaucoup de protestants, représente l'Evangile comme étant, dans son fond dernier et dans ses préceptes essentiels, strictement monacal et ascétique. Les uns publient cette... découverte avec force approbations et admirations ; ils l'exagèrent même jusqu'à prétendre que c'est dans ce caractère que gît, comme pour le Bouddhisme, toute la valeur et la signification du christianisme originel. Les autres accentuent ces doctrines ascétiques de l'Evangile pour établir par là son incompatibilité avec les principes de la morale moderne, et l'impossibilité d'utiliser une semblable religion. Les Eglises catholiques donnent

à ce problème une solution assez particulière, expédient vraiment désespéré : elles reconnaissent, nous l'avons vu, le caractère ascétique de l'Evangile, et enseignent par conséquent que la vraie vie chrétienne ne trouve son expression que dans le monachisme — c'est la vita religiosa — ; mais elles accordent qu'il existe un christianisme « inférieur », sans ascétisme, qui est encore « suffisant ». Cette étrange concession ne nous arrêtera pas plus longtemps : prétendre que les moines seuls peuvent suivre entièrement Jésus, c'est pure doctrine catholique. Celle-ci a trouvé un allié dans un grand philosophe — plus grand écrivain encore — de ce siècle : Schopenhauer apprécie le christianisme pour autant qu'il le voit capable de produire de grands ascètes comme S. Antoine ou S. François. Tout le reste de la prédication chrétienne lui paraît impraticable ou choquant. Bien plus profond dans ses vues que Schopenhauer, Tolstoï à son tour a relevé les tendances ascétiques et monacales de l'Evangile, et a concentré sur elles l'attention, avec une intensité de sentiment et une puissance de langage saisissantes ; et l'on ne saurait méconnaître que l'idéal ascétique qu'il emprunte à l'Evangile est plein de chaleur et de force, et qu'il implique le service du prochain ; mais pour lui, l'essentiel est toujours de renoncer au monde. Des milliers de nos « intellec-

tuels » se laissent prendre et émouvoir à ses récits, mais au tréfonds de leur âme ils sont bien tranquilles et enchantés que TEvangile ne soit autre chose qu'une prédication de renoncement au monde, car ils savent désonnais de science certaine qu'il ne les concerne pas. Ils sont convaincus en effet, à juste titre, que ce monde leur a été donné pour qu'ils se développent dans le cadre de ses biens et de ses lois, et si le christianisme demande autre chose, il montre par là qu'il est contre nature. S'il ne sait assigner aucun but à cette vie, s'il rejette tout dans un autre monde, s'il déclare sans valeur tous les biens de cette terre, s'il conduit exclusivement au renoncement et à la vie contemplative, il choque tous les hommes d'action, et même en définitive tous les esprits smcères,'car ceux-ci sont convaincus que nos facultés nous ont été données pour que nous en usions, et que nous sommes sur la terre pour la cultiver et pour régner sur elle.

Mais l'Evangile n'est-il pas réellement une prédication de renoncement au monde ? On invoque des passages bien connus, qui ne paraissent pas susceptibles d'une autre interprétation : « Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-lo loin de toi ; si ta main est pour toi uns occasion de chute, coupe-là » ; ou la réponse au jeune homme riche : « Va, vends ce que tu as et

donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel » ; ou le mot relatif à ceux qui se sont mutilés en vue du Royaume de Dieu ; ou la parole : « Si quelqu'un vient vers mioi et ne hait pas père, mère, femme, enfants, frères, sœurs, et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple ». D'après ces paroles et quelques autres, il semble établi que l'Evangile a une tendance nettement ascétique et monacale. Mais j'opposerai à celte thèse trois considérations, qui conduisent à une conclusion opposée. La première est empruntée à la manière dont Jésus s'est présenté au monde, à sa conduite et à ses préceptes ; la seconde est basée sur l'impression que ses disciples ont gardée de lui et ont reproduite dans leur propre vie ; la troisième enfin a son point de départ dans ce que nous avons dit déjà des traits essentiels de TEvangile.

1° Nous trouvons à ce sujet dans nos Evangiles une parole très remarquable de Jésus : « Jean, dit-il, est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils disent : C'est un possédé ! lie fils de l'homme est venu mangeant et buvant, et ils disent : c'est un mangeur et un buveur ' » Ainsi parmi les mxilie noms dérisoires dont on l'affublait, se trouvaient aussi ceux de mangeur et de buveur. Il résulte évidemment de là que par sa tenue et par tout son genre de vie, il faisait une tout autre impression

que le prédicateur de repentance qui baptisait au bord du Jourdain. Il semble n'avoir eu aucune prévention contre les objets de l'habituelle inimitié des ascètes. Nous le voyons dans les maisons des riches et des pauvres, à des repas, chez des femmes, parmi des enfants, et même, d'après la tradition, à un repas de noces. Il permet qu'on lui lave les pieds et lui oigne la têt<e. Bien plus, il aime à venir chez Marthe et Marie, et ne leur demande pas d'abandonner leur maison. A-t-il la joie de trouver chez quelqu'un une foi profonde, il le laisse conserver néanmoins sa profession et son genre de vie ; nous ne voyons pas qu'il lui dise : abandonne tout, et suis-moi ! Visiblement il croit possible et même utile que ces hommes vivent, avec leur foi, là où Dieu les a placés. Le cercle de ses disciples n'est pas limité aux quelques personnes qu'il a appelées à le suivre directement. Il trouve partout des enfants de Dieu, et sa plus haut-e joie est de les découvrir dans l'obscurité où ils se cachent, et de pouvoir leur adresser une parole de vie. Ses disciples eux-mêmes n'ont pas été organisés par lui comme un ordre de moines, et il ne leur a donné aucun précepte sur ce qu'ils ont à faire ou à éviter dans la vie de chaque jour. Quiconque lit l'Evangile sans partj pris et sans minutie ridicule, doit reconnaître que ce libre et vivant esprit ne s'est pas courbé sous le

joug de l'ascétisme, et que, par conséquent, les paroles qui semblent indiquer cette tendance ne doivent pas être interprétées d'une façon trop rigoureuse ou trop générale, mais à la lumière de plus larges ensembles ou d'un point de vue plus élevé. 2^ Il est certain que les disciples de Jésus n'ont pas vu dans leur Maître un ascète, ennemi du monde. Nous verrons plus tard quels sacrifice> ils ont faits pour l'Evangile, et dans quel sens ils ont renoncé au monde ; — mais évidemment ce ne sont pas des exercices ascétiques qu'ils ont mis au premier plan ; ils ont maintenu la règle que l'ouvrier a droit à son salaire, et ils ne se sont pas séparés de leurs femmes. Nous apprenons incidemment que Pierre était accompagné de sa femme dans ses voyages missionnaires. Si nous laissons de côté le récit relatif à la tentative faite dans l'église de Jérusalem pour établir une sorte de communisme — et nous avons le droit de laisser ce récit de côté, car il est d'une autorité contestable, et la tentative elle-même n'a aucun caractère ascétique — , nous ne trouvons rien au siècle apostolique qui révèle une communauté à principes monastiques ; par contre, nous voyons partout régner la conviction que l'on doit être chrétien dans sa profession, à sa lilace, et dans la situation où l'on se trouve. Quelle direction différente a pris, dès le début, l'évolution du Bouddhisme i

3° Et ceci est décisif — : je vous rappelle ce que nous disions au sujet des idées directrices de Jésus. Dans le cycle formé par la confiance en Dieu, rhumilité, le pardon des péchés et Tarnour du prochain, on ne saurait introduire aucune maxime étrangère, surtout aucune maxime légale, et la nature même des réalités spirituelles qu'il embrasse indique dans quel sens « le monde » s'oppose au Royaume de Dieu. A des paroles comme celles-ci : « ne vous mettez point en souci », « soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux », vouloir ajouter des principes d'ascétisme avec la prétention de 1our donner une égale valeur, c'est montrer qu'on ne comprend ni le sens ni la portée de ces paroles, c'est avoir perdu, ou n'avoir pas encore acquis le sens de cette union avec Dieu qui laisse bien loin derrière elle toutes les questions d'ascétisme et de rapports avec le monde.

Ces raisons nous obligent à écarter la conception qui fait de l'f^vangile une prédication de renoncement au monde.

Mais Jésus parle de trois ennemis, et l'attitude qu'il prescrit en face d'eux n'est pas celle de l'abstention ; il ordonne plutôt de les anéantir. Ces trois ennemis sont Ma7nmon, les soucis, et Végoisme. Remarquez-le bien, il n'est pas question ici de fuir ou de s'abstenir, il est question de lutter, de lutter jusqu'à l'anéantissement de

l'ennemi ; ces puissances de ténèbres doivent être renversées. Par Mammon il entend l'argent et les biens de ce monde au sens le plus large du terme, argent et biens qui veulent faire de nous leurs esclaves, et des autres nos esclaves, car l'argent est « de la violence en lingots ». C'est peur cela que Jésus parle de cet ennemi comme d'une personne, comme s'il s'agissait d'un soldat en armes, d'un roi, du Diable en personne. C'est à propos de lui qu'il a dit : « Vous ne pouvez servir deux maîtres ». Pour peu qu'un objet quelconque des domaines de Mammon paraisse à un homme assez précieux pour qu'il y attache son cœur, qu'il tremble de le perdre, qu'il ne soit pas prêt à le sacrifier de bon cœur, cet homme-là est déjà enchaîné. C'est pourquoi le chrétien, lorsqu'il sent sur lui ce danger, ne doit pas pactiser, mais com.battre, et non seulement combattre, mais abattre Mammon. Certainement, si Jésus prêchait aujourd'hui parmi nous, il ne formulerait pas de maximes générales, il ne crierait pas à tout le monde : « Abandonnez vos biens », mais il y en a des milliers parmi nous auxquels il parlerait ainsi, et quand nous voyons qu'il s'en trouve si peu qui croient devoir s'appliquer à eux-mêmes la parole de Jésus, il y a là, certes, de quoi nous faire réfléchir.

Le .second ennemi est représenté par les soums. Au premier abord il peut nous sembler étrange

que Jésus les traite comme d'aussi terribles adversaires. Pour lui, c'est là affaire de « païens ». Il est vrai que lui-même nous a appris dans l'Oraison dominicale à dire : « donne-nous chaque jour notre pain quotidien » ; mais il n'appelle pas « souci » cette prière faito avec assurance ; il veut parler de ces soucis qui font de nous les esclaves craintifs de l'heure et des choses, de ces soucis qui amènent peu à peu notre déchéance. Ils sont à ses yeux un atf/entat contre le Dieu qui nourrit les moineaux sur les toits ; ils ruinent nos rapports profonds avec le Père céleste, et ils anéantissent, avec la confiance filiale, notre être intérieur. Sur ce point, comme en ce qui concerne Mammon, il faut reconnaître que nous n'avons ni la profondeur de sentiment ni le sérieux nécessaires pour faire droit dans toute sa rigueur à la prédication de Jésus. On peut, il est vrai, demander qui a raison — lui, avec son impitoyable : « ne vous mettez point en souci », ou nous avec toutes nos atténuations — ; mais il y a une chose du moins que nous sentons bien, c'est qu'un homme n'est vraiment libre, fort et invincible, que lorsqu'il a mis de côté tous ses soucis, et tout fondé sur Dieu seul. Que n'accomplirions-nous pas, et quelle puissance n'aurions-nous pas, si nous n'avions pas de soucis !

Enfin Végoïsme ! C'est le renoncement, non l'ascétisme, que Jésus réclame ici ; le renoncement

PRINCIPALES APPLICATIONS DE LÉVANGILE ill

poussé jusqu'à l'abnégation absolue. « Si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le ; si ta main est pour toi une occasion de chute, coupela ». Dès qu'un penchant matériel devient en toi trop puissant, en sorte que tu t'abaisses, ou que tu trouves dans ton plaisir un maître nouveau, tu dois Tanéantir, — non parce que la mutilation est agréable à Dieu, mais parce que tu n'as pas d'autre moyen de conserver la meilleure partie de toimême. Cette parole est dure. On ne lui donne pas satisfaction par un renoncement global, comme celui que pratiquent les moines — et après lequel tout peut rester comme précédemment — , mais seulement par la lutte, et par un renoncement appliqué avec décision au point décisif.

En face de tous ces ennemis, Mammon, les soucis, et l'égoïsme, c'est au renoncement à soi-même qu'il faut recourir ; et par là se trouve déterminée l'attitude de Jésus en faoe de l'ascétisme. Celui-ci pose en principe que tous les biens terrestres sont sans valeur en eux-mêmes . Si l'on pouvait tirer de l'Evangile une théorie sur ce sujet, ce n'est pas à cette doctrine que l'on aboutirait, car « la terre appartient an Seigneur, avec tout ce qu'elle renferme ». Mais d'après l'Evangile, la question qu'il faut poser est celle-ci : fortune, honneurs, parents, amis, peuvent-ils être pour moi un bien, ou faut-il les écarier? Si quelques paroles de Jésus ont pris

112 l'essen:e du christianisme

dans la tradition, et peut-être même dans sa propre bouche, une allure générale, il faut en limiter l'application d'après l'ensemble d'as discours. Un saint examen de nous-mêmes, une sérieuse vigilance, et l'anéantissement de l'adversaire, voilà oe que demande l'Evangile. Mais une chose est hors de doute, c'est qu'il réclame le renoncement et l'abnégation dans une mesure beaucoup plus grande que nous ne voulons bien l'admettre aujourd'hui. En résumé, l'Evangile n'est pas ascétique au sens originel de ce terme, car il est un message de confiance en Dieu, d'humilité, de pardon des péchés et de miséricorde ; à cette hauteur là rien autre n'atteint, dans ce cycle rien autre ne pénètre. De plus, les biens de cette terre ne viennent pas du Diable, mais de Dieu : « Votre Père céleste sait que vous en avez besoin ; il revêt ler> lys des champs, et nourrit les oiseaux du ciel ». L'ascétisme n'a pas à vrai dire sa place dans l'Evangile ; celui-ci demande une lutte, la lutte contre Mammon, les soucis et l'égoïsme, et il demande et suscite Vaw.oiLT qui sert et qui se sacrifie. Cette lutte et cet amour sont l'ascétisme au sens chrétien, et c'est méconnaître l'Evangile de Jésus que de lui en imposer un autre. C'est méconnaître son élévation et sa profondeur, car il y a une chose qui est plus grave que le fait de « livrer son corps pour être brûlé ou de distribuer ses biens aux pauvres », c'est le renoncement et l'amour.

IL — L'Evangile et la misère, ou la question sociale .

Cette seconde application de l'Evangile est étroitement liée à la précédente ; et sur ce point aussi, nous trouvons parmi nos contemporains des points de vue différents, ou, pour mieux dire, deux points de vue opposés. Les uns nous disent que l'Evangile a été essentiellement un grand message social adressé aux pauvres, et que tout le reste en lui est secondaire — vêtements imposés à la pensée par les circonstances, vieilles traditions, ou déformations dues aux premières générations. Jésus aurait été un grand réformateur social, qui aurait voulu retirer les classes inférieures de la profonde misère où elles croupissaient, et il aurait proposé un programme social comportant l'égalité de tous les hommes, leur affranchissement de la misère économique, et leur libération de l'oppression et de la souffrance. C'est comme cela seulement, ajoute-t-on, qu'il est possible de le comprendre, et c'est cela qu'il a été — ou peut-être faudrait-il dire : nous ne sommes capables de le comprendre que comme cela, c'est donc cela qu'il a été. Depuis quelques années, on écrit dans ce sens des brochures et des livres sur l'Evangile : exposés pleins

d'excellentes intentions, et tendant à défendre ou à recommander Jésus-Christ de ce point de vue. — Mais parmi ceux qui tiennent l'Evangile pour un message essentiellement social, il s'en trouve aussi qui tirent la conclusion opposée. En cherchant à prouver que tout, dans la prédication de Jésus, vise à une transformation économique, ils dénoncent l'Evangile comme un programme absolument utopique et inapplicable : Jésus a promené sur le monde un regard plein de douceur, mais aussi de faiblesse ; émergeant du fond des basses classes, victimes de l'oppression, il ï3artageait la méfiance des petites gens contre les grands et les riches, avait horreur de tout trafic ou commerce rémunérateur, méconnaissait la nécessité du capital, et, conformément à ces principes, arrêtait ainsi son programme : étendre sur le monde ■ — qu'il confondait avec la Palestine — une universelle pauvreté, afin d'édifier, en opposition avec la misère terrestre, son « Royaume des Cieux » ; programme irréalisable en soi, et qui répugne à toute nature énergique. Tel est à peu près le jugement que porte sur l'Evangile une autre partie de ceux qui l'identifient avec une message social.

En face de ce groupe, où l'on part de considérations identiques pour aboutir à des jugements contraires, s'en trouve un autre, sur lequel

l'Evangile produit une impression diamétralement opposée. On nous déclare ici que, pour trouver dans l'Evangile les marques d'un intérêt direct dont Jésus aurait témoigné devant les situations économiques ou sociales de son époque, bien plus, pour y trouver même un intérêt de principe pour les questions sociales en général, il faut que le lecteur l'y mette lui-même, car l'Evangile n'a absolument rien à voir avec les questions économiques. Jésus, nous dit-on, a bien emprunté à ce domaine des images et des comparaisons, de même il a personnellement accueilli avec cordialité les malheureux, les pauvres et les malades, mais dans sa prédication purement religieuse et dans son œuvre de salut, il n'a jamais eu en vue l'amélioration de la situation matérielle de ces îiommes ; c'est rabaisser au niveau du monde son but et ses intentions que de leur assigner une application sociale. Beaucoup même parmi nous le tiennent pour un conservateur — à leur image — qui aurait respecté comme « voulue de Dieu » toute l'organisation et toutes les distinctions sociales de son époque.

Vous le voyez, on entend ici des voix bien différentes, et les divers points de vue sont soutenus avec zèle et ténacité. Si nous voulons maintenant trouver le point de vue qui correspond exactement aux faits, il nous faut commencer par une courte remarque historique.

La situation sociale, telle qu'elle était à l'époque de Jésus-Christ et assez longtemps déjà avant lui, en Palestine, ne nous est pas complètement connue ; nous pouvons cependant en fixer quelques traits essentiels, et notamment deux points :

1° Les classes dirigeantes, auxquelles appartenaient les Pharisiens d'abord, puis les prêtres — ceux-ci plus "ou moins alliés avec les Maîtres du monde — avaient le cœur médiocrement accessible à la pitié pour le pauvre peuple. Leur attitude n'a sans doute pas été beaucoup plus mauvaise que celle des hommes appartenant à ces classes dans tous les temps et chez tous les peuples ; mais elle était mauvaise, et il faut ajouter que l'intérêt porte au culte et à la « justice » rit' olle reléguait encore au second plan la sympûchie pour les pauvres et la miséricorde. L'oppression et la tyrannie exercées par les riches étaient devenues depuis longtemps le thème constant et inépuisable des psalmistes, et de tous ceux dont la sensibilité était particulièrement vive.

2° Parmi ce peuple opprimé et malheureux, dans ce monde de souffrance et de détresse, parmi ces hommes innombrables pour lesquels le mot de « misère » n'était souvent qu'un autre nom pour désigner la vie, — souffrir et vivre, c'était tout un — dans ce peuple, nous le savons

de source certaine, il y avait des groupes qui s'attachaient avec une ferveur et une espérance inlassables aux promesses et aux consolations de leur Dieu, attendant dans Thumilité et dans la patience le jour où viendrait leur salut. Trop pauvres souvent pour pouvoir se procurer même les moindres des sacrements et des avantages rituels de la religion, opprimés, repoussés, injustement molestés, ils ne pouvaient lever les yeux jusqu'au Temple ; mais ils regardaient au Dieu d'Israël, et d'ardentes prières montaient vers lui : « Sentinelle, la nuit est-elle bientôt passée ? » Telle était leur âme, ouverte à l'action de Dieu, et prête à la recevoir ; et dans plus d'un psaume, comme dans les productions analogues de la littérature juive postérieure, cette expression « les pauvres », désigne précisément ces âmes ouvertes à Dieu, qui attendaient la consolation d'Israël. Jésus a trouvé cet usage établi, et s'y est conformé. Lors donc que nous trouvons dans les Evangiles ce mot « les pauvres », nous ne pouvons songer purement et simplement aux pauvres au sens matériel du mot. En fait, la pauvreté mêg^érielle coïncidait le plus souvent à cette époque avec l'humilité religieuse et la droiture (par opposition aux « œuvres » orgueilleuses des Pharisiens, et à la routine de leur « Justice »). La situation se présentant de la sorte, il est évident

que nous ne pouvons transporter sans réserves, dans cette époque, nos catégories actuelles de pauvres et de riches. — Nous ne devons pas oublier cependant qu'en règle générale le mot de pauvres impliquait aussi à cette époque la misère matérielle. Nous aurons donc à rechercher dans notre prochaine conférence dans quel sens il faut opérer ces distinctions, en d'autres termes s'il nous est possible de trouver le sens des paroles de Jésus, malgré la difficulté particulière que présente ce concept de « pauvreté ». Nous pouvons cependant espérer par avance que nous n'aurons pas à rester sur ce point dans l'obscurité, car ce que nous avons dit des traits essentiels de l'Evangile éclairera d'une vive lumière tout le champ de cette question.

(Sixième Conférence). — J'ai indiqué à la fin de la précédente conférence le problème que pose l'usage fait dans l'Evangile de l'expression : « les pauvres ». En règle générale, les pauvres que Jésus a en vue sont en même temps les âmes ouvertes à Dieu, et par conséquent ce qu'il en dit ne saurait être appliqué sans plus à tous les pauvres en général. Il faut donc retirer de l'ensemble qui nous occupe en ce moment toutes les paroles de Jésus qui se rapportent manifestement à la pauvreté « en esprit ». Telle est par exemple

la première béatitude, que l'on préfère la rédaction de Luc ou celle de Matthieu, car les béatitudes qui suivent attestent évidemment que Jésus songeait à la pauvreté qui s'accompagne des dispositions spirituelles correspondantes. Mais nous n'avons pas le temps de passer en revue chacune de ses paroles ; il nous suffira de fixer, par quelques remarques essentielles, les points les plus importants :

1° Jésus a considéré la possession des biens de ce monde comme un grave danger pour l'âme, car elle endurcit le cœur, l'étouffé sous le poids des soucis terrestres, et l'égaré dans les voies d'une existence confortable et vulgaire. Un riche entrera difficilement au Royaume des cieux.

2° La théorie d'après laquelle Jésus aurait en quelque sorte désiré une extension universelle du paupérisme et de la misère, pour superposer ensuite à cette lamentable situation son royaume céleste, — théorie que l'on retrouve sous mainte forme — est fausse. C'est le contraire qui est vrai. Jésus appelle la misère, misère, et le mal, mal. Bien loin de les favoriser, il a déployé l'activité la plus vivante et la plus puissante pour les combattre et les éliminer. Dans ce sens aussi toute son activité fait de lui un Sauveur, c'est-à-dire un adversaire de la souffrance et de la misère. Il est même permis de juger qu'il a

exagéré l'action déprimante de la misère et de la pauvreté, et qu'il a assigné une place trop importante dans l'ensemble de la vie morale aux forces qui doivent remédier à ces situations : la pitié et la miséricorde. Et même à vrai dire, cela non plus ne serait pas just*, car il connaît une puissance qu'il tient pour encore pire que la misère ou la pauvreté : le péché ; et il sait une force plus puissamment libératrice que la pitié : le pardon. Ses paroles et sa vie ne laissent aucun doute à cet égard. Une chose est donc certaine : jamais, nulle part, Jésus n'a voulu conserver la pauvreté ou la misère ; il les a combattues au contraire, et a ordonné de les combattre. Les chrétiens qui sont venus, au cours de l'histoire de l'Eglise, prôner la mendicité, recommander un universel paupérisme, ou qui ont amoureusement coquette avec la pauvreté et la misère, ne sauraient à bon droit se réclamer de lui. Sans doute il a ordonné à ceux qui veulent consacrer toute 'leur vie à la prédication de l'Evangile et au servic€ de la Parole, de se défaire de toute propriété, et par conséquent de tous les biens de cette terre ; mais cela il ne l'exige pas de tout le monde, il le considère plutôt comme une vocation spéciale, et un don particulier. Et ceux même dont il l'exige, il ne les réduit pas pour cela à la mendicité ; ils doivent au contraire avoir t«ute

confiance : ils trouveront leur pain et leur nourriture. Un mot de Jésus, que les Evangiles ont fortuitement laissé tomber, mais que l'Apôtre Paul nous a conservé, nous permet de comprendre comment il entendait la chose. Paul écrit (I Cor. ix) : « Le Seigneur a ordonné que ceux qui prêchent l'Evangile vivent de l'Evangile ». Il exigeait donc des serviteurs de la Parole, c'està-dire des missionnaires, le dépouillement ; mais il n'entendait pas par là qu'ils dussent mendier. Cette dernière interprétation est une erreur franciscaine, assez naturelle peut-être, mais pourtant étrangère à la pensée de Jésus.

Permettez-moi ici une courte digression. Ceux qui sont devenus évangélistes de profession dans les Eglises chrétiennes, ou serviteurs de la Parole dans les paroisses, n'ont en général pas cru nécessaire de se conformer à cette invitation du Maître relativem.ent au dépouillement des biens matériels. Tant qu'il s'agit de prêtres ou de pasteurs, et non de missionnaires, on peut objecter, avec quelque raison, que cet ordre ne s'adresse pas à eux, car il concerne ceux qui ont pour vocation de réjiandTc l'Evangile. On peut dire également que les préceptes du Seigneur, en dehors du commandement de l'amour, ne doivent pas être transformés en ordres impératifs, sans quoi l'on porte atteinte à la liberté chrétienne, et

l'on enlève à la religion chrétienne son droit souverain d'évoluer sans entraves et de suivre ainsi la nriarche de l'histoire. Il est permis cependant de se demander si le Christianisme n'aurait pas extraordinairement gagné à ce que ses serviteurs de profession, missionnaires et pasteurs, se conforment à cette règle du Seigneur. Tout au moins devraient-ils avoir pour principe strict de ne s'occuper de leurs affaires et de leurs biens matériels que dans la mesure où cela leur est nécessaire pour ne pas tomber à la charge d'autrui, et, pour le reste, de s'en dépouiller. Mais je ne doute pas que ne vienne une époque où l'on supportera aussi peu des pasteurs d'âmes cossus et confortables, que l'on supporte aujourd'hui des prêtres despotiques ; car nous devenons plus délicats sous ce rapport, et cela est bon. On ne considérera plus comme convenable, au sens supérieur de ce terme, qu'un homme aille prêcher aux pauvres la résignation et le contentement, alors que luimême est à son aise, et s'occupe activement d'augmenter sa fortune. Un bien portant peut assurément consoler un malade, mais comment un riche persuaderait-il à qui ne possède rien, que les biens de cette terre sont sans aucune valeur ? Le précepte du Seigneur, que le serviteur de la Parole doit se dépouiller de ses biens

matériels, reprendra dans l'histoire de son Eglise une place d'honneur.

3° Jésus n'a pas promulgué de programme social tendant à vaincre et à éliminer la pauvreté et la misère, si l'on entend par là des ordonnances et des préceptes tout à fait précis. Il ne s'est pas engagé dans le dédale des questions économiques et de la situation de son époque. Et quand il l'aurait fait, quand il aurait donné des lois, si bienfaisantes d'ailleurs qu'elles aient pu être pour la Palestine, qu'en serait-il résulté ? Utiles aujourd'hui, vieillies demain, elles auraient alourdi et obscurci l'Evangile. Il faut aussi se garder de prendre à la lettre des préceptes comme « donne à qui te demande », et autres semblables. Ils doivent être interprétés d'après l'époque et la situation ; ils ont en vue des détresses momentanées auxquelles on peut subvenir avec un morceau de pain, un verre d'eau, un vêtement pour couvrir la nudité. Nous ne devons pas oublier que l'Evangile nous transporte en Orient et dans une organisation économique assez rudimentaire. Jésus n'a pas été un réformateur social ; il lui arriva même de prononcer cette phrase : « Vous aurez toujours des pauvres avec vous », par laquelle il semblait indiquer que les rapports sociaux ne subiraient pas de modifîrations ossontielles. Il refusa de servir d'arbitre

dans une question d'héritage, et il y a mille questions de la vie économique et sociale devant lesquelles il se serait récusé aussi bien que devant cette invitation à terminer un différend. Et cependant on ne renonce jamais à la tentative risquée de tirer de rEvangile un programme social concret. Des théologiens évangéliques l'ont essayé aussi et l'essaient encore ; tentative désespérée en elle-même et dangereuse, mais qui devient radicalement décevante et inexcusable, lorsqu'on émet la prétention de » combler les lacunes » sans nombre de l'Evangile avec des lois ou des programmes empruntés à l'Ancien Testament.

4° Jamais dans aucune religion, pas même dans le Bouddhisme la prédication sociale n'a pris un caractère aussi impérieux que dans l'Evangile ; jamais elle n'a été aussi énergiquement identifiée avec la religion même. Pourquoi ? Parce qu'ici la parole : Tu aimeras ton prochain comme toimême, a été prise au sérieux; parce que Jésus, par ce seul mot, a projeté une vive lumière sur toute la réalité concrète de la vie, sur le monde de la faim, de la pauvreté, de la misère ; enfin parce que Jésus a donné ce précepte pour un précepte religieux, et même pour le précepte religieux. Je vous rappelle à nouveau la parabole du Jugement dernier, dans laquelle toute la valeur et

tout l'avenir des hommes sont représentés comme subordonnés à l'exercice de l'amour du prochain ; je vous rappelle encore la parabole de l'homme riche et du pauvre Lazare. Je citerai aussi une autre histoire, peu connue parce qu'elle se trouve non dans nos quatre Evangiles, mais dans l'Evangile des Hébreux. Voici sous quelle forme est racontée, dans cet Evangile, l'histoire du jeune homme riche : « Un riche dit au Seigneur : Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie? Il répondit : observe la Loi et les Prophètes. Et celui-ci lui répondit : c'est ce que j'ai fait. Eh bien ! lui dit Jésus, va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, puis viens et suis-moi. Làdessus le riche se prit à se gratter la tête, car ce discours lui déplaisait fort. Et le Seigneur lui dit : Commuent peux-tu dire : « J'ai observé la Loi et les Prophètes », alors qu'il est pourtant écrit dans la Loi : « tu aimeras ton prochain comme toi-m.ême » ? Vois combien de tes frères, combien de fils d'Abraham sont là, couverts de haillons sordides et mourant de faim, et des riches.ses dont regorge ta maison, tu ne sais rien donner pour leur venir en. aide ». Vous voyez combien Jésus ressent la misère matérielle des pauvres, et comment il tire de ce commandement : « tu aimeras ton prochain comme toimême », le devoir de soulager cette misère. Qui-

conque peut supporter que des hommes meurent de soucis et de misère à côté de lui, n'a pas le droit de parler d'amour du prochain. Non seulement l'Evangile prêche la solidarité et l'aide mutuelle, mais encore cette prédication constitue son contenu essentiel. Dans ce sens là, il est radicalement socialiste, comme il est aussi radicalement individualiste par son affirmation de la valeur infinie et absolue de chaque âme humaine. Sa tendance à l'union et à la fraternité est bien m.oins un accident contingent de son histoire que l'élément essentiel de son originalité. L'Evangile veut fonder parmi les hommes une communauté aussi large que la vie humaine, aussi profonde que l'humaine misère. Il veut, comme on l'a dit justemenl, transformer le socialisme fondé sur l'hypothèse d'intérêts en concurrence, en un socialisme fondé sur le sentiment d'une unité spirituelle. Dans ce sens, sa prédication sociale ne saurait absolument être dépassée. — Qu'est-ce qui constitue une vie vraiment humaine ? Les répon ses à cette question se sont, Dieu merci ! fortement modifiées et améliorées au cours des siècles ; mais pour Jésus aussi cette question s'est posée. N'a-t-il pas dit un jour, non sans amertume, au sujet de sa propre situation : « les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils de l'homme n'a pas un lieu où reposer sa

tête » ? Tous ces problèmes du logement, du pain quotidien, de Thygiène, il les a effleurés, il a jugé leur solution nécessaire, il a vu dans ces besoins la condition même de la vie terrestre. Si quelqu'un ne peut les satisfaire par lui-même, les autres doivent intervenir en sa faveur. Il n'y a donc pas à en douter, Jésus serait aujourd'hui du côté de ceux qui travaillent activement à alléger le poids de la misère qui pèse sur le pauvre peuple, Cl à lui procurer de meilleures conditions d'existence. La formule décevante de la libre concurrence : « Vivre et laisser vivre », — mieux vaudrait « vivre et laisser mourir » — est directement opposée à l'Evangile. Et ce ne sont pa^ nos valets, ce sont nos frères qu'il faut aider dans les pauvres. Enfin, notre richesse n'appartient pas à nous seuls. L'Evangile n'a pas donné de préceptes légaux sur l'usage que nous en devons faire, mais il ne laisse pas de doute sur notre devoir de nous considérer non comme propriétaires, mais comm.e administrateurs au service du prochain. Et même il semble presque que Jésus ait considéré commue possible entre les hommes un état de société où la richesse, comme propriété strictement individuelle, n'existerait pas. Mais nous touchons ici à une question qu'il n'est pas facile de trancher, et qui peut-être ne devrait pas même être posée, car l'eschatologie de Jésus et son point de vue parti-

culier entrent ici en question. La poser n'est d'ailleurs nullement nécessaire, car la chose essentielle est l'attitude d'esprit que Jésus demande de ses disciples en présence de la pauvreté et de la misère.

L'Evangile est un message social d'une sainte gravité, d'une émouvante puissance ; il est la proclamation de la solidarité et de la fraternité en faveur des pauvres. Mais ce message a pour corrélatif nécessaire la reconnaissance de la valeur infinie de l'âme humaine, et pour forme la prédication du Royaume de Dieu. On pourrait aussi dire qu'il est une partie essentielle de cette prédication. — Quant à des lois, des ordonnances ou des préceptes destinés à bouleverser les situations sociales de l'époque, il n'y en a pas traoe dans l'Evangile.

in. — L'Evangile et le droit, eu la question des institutions temporelles.

Le problème concernant les rapports de l'Evangile et du droit comprend deux questions principales : 1° Les rapports de l'Evangile avec l'autorité ; 2° les rapports de l'Evangile avec les institutions juridiques en général, pour autant qu'elles embrassent un champ plus vaste que le concept d" « autorité ». A la première question il serait

malaisé de répondre inexactement ; la deuxième est plus embrouillée et plus difficile ; aussi les jugements sur ce point sont-ils fort divergents.

1° Les rapports de Jésus avec l'autorité ! Est-il besoin de rappeler explicitement qu'il n'a pas été, en politique, un révolutionnaire, et qu'il n'a pas non plus proposé de programme politique? Certes il savait que son Père lui enverrait douze légions d'anges s'il les demandait — mais il ne les a pas demandées. Lorsqu'on voulut faire de lui un roi, il se déroba. A la fin, il est vrai, lorsqu'il crut bon de se révéler au peuple entier comme le Messie — et que d'obscurités sur cette décision comme sur son exécution ! — il fit son entrée royale à Jérusalem ; mais pour cette révélation il emprunta aux prophètes la forme qui s'éloignait le plus d'une manifestation politique, et la façon dont il entendait son pouvoir messianique nous est attestée par l'expulsion des marchands du Temple. Dans cette purification du Temple, Jésus ne se tourne pas contre l'autorité politique, mais contre ceux qui s'arrogent des droits de souveraineté sur les âmes. Dans toute nation s'établit à côté de l'autorité légale une, ou pour mieux dire, deux autorités sans titres légitimes : l'Eglise politique et les partis politiques. L'Eglise politique dans le sens large du terme, et sous des masques divers, veut gouverner • elle veut les âmes et les corps,

les consciences et les biens. Et c'est aussi ce que veulent les partis politiques ; et tandis que leurs chefs se posent en conducteurs de peuples, ils font naître un terrorisme souvent pire que la crainte du despotisme des rois. Ainsi en était-il en Palestine au temps de Jésus. Prêtres et Pharisiens tenaient le peuple dans les chaînes, et tuaient son âme. Contre cette autorité usurpée, Jésus montra une impiété vraiment libératrice et réconfortante. Il ne s'est jamais lassé de bafouer cette « autorité », de dévoiler sa rapacité et son hypocrisie, et de lui annoncer l'approche du jugement ; il s'est même élevé dans cette lutte jusqu'à la plus sainte colère. A la place où cette autorité était légitime, il la respectait : « Allez, et m.ontrez-vous aux prêtres » ; quand ces hommes prêchaient réellement la loi de Dieu, il reconnaissait leur droit : « Ce qu'ils disent, faitesle ». Mais c'est précisément à l'adresse de ces hommes qu'il a prononcé le terrible réquisitoire, Matthieu xxiii : « Malheur à vous. Scribes et Pharisiens! Hypocrites, vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au dehors, et qui sont pleins au dedans d'ossements de morts, et de toute sorte de pourriture. » A l'égard de cette « autorité » spirituelle, il a donc rempli Tâme de ses disciples d'une sainte impiété. Et du « roi » Hérode aussi, il a parlé avec

une amère ironie : « Allez dire à ce renard... » Par contre, à l'égard de l'autorité réelle, celle qui portait l'épée, son attitude a été différente, autant que nous pouvons en juger sur des témoignages fragmentaires. Il reconnaissait son pouvoir de fait, et n'a jamais cherché à s'y soustraire. L'interdiction du serment elle-même, ne doit pas être interprétée dans ce sens que Jésus défendait de prêter serment devant l'autorité. Wellhausen a remarqué avec raison que pour ne pas se méprendre sur le sens de ce commandement, il suffit d'un peu d'esprit d'à-propos- D'autre part, il faut se garder d'exagérer dans le sens positif l'attitude de Jésus devant l'autorité. On invoque souvent le mot tant cité : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ; mais ce mot est souvent mal compris. On l'interprète inexactement dès que l'on croit pouvoir lui donner ce sens, que Jésus aurait reconnu Dieu et César comme deux pouvoirs existant en quelque sorte côte à côte, ou même intimement liés. Bien loia de songer à cela, il a prononcé plutôt la distinction et la séparation des deux puissances. Dieu et César sont maîtres dans deux domaines complètement différents. La question qu'on lui posait était précisément résolue par ce fait qu'il signalait cette différence, si grande qu'aucun conflit ne saurait s'élever. Le denier d'ar-

gent est chose terrestre et porte Teffigie de César ; rendez-le donc à César ; mais — et c'est le complément indiqué — l'âme et toutes ses puissances n'ont rien à faire avec tout cela ; elles appartiennent à Dieu. Jésus a voulu éviter la confusion des domaines ; voilà tout d'abord l'essentiel. Une fois que l'on a dûment mis l'accent sur ce point, il est loisible d'ajouter combien il est significatif de voir Jésus prêcher l'obéissance aux exigences du fisc impérial. Assurément la chose est d'importance ; lui-môme respectait 1 autorité et voulait qu'on la respectât ; mais pour ce qui est de sa « valeur », c'est tout au plus une parole de neutralité.

Par contre, nous possédons une autre parole de Jésus relative à l'autorité, qui est beaucoup plus rarement citée, et qui nous introduit cependant dans la pensée du Maître, beaucoup plus profondément que celle dont nous venons et parler. Nous l'examinerons brièvement, car elle a pour nous cet intérêt, qu'elle peut nous servir de transition pour passer ' à l'étude de la position que Jésus a prise en face des institutions juridiques en général. Dans l'Evangile de Marc (x. 42) nous lisons : « Jésus appela ses disciples et leur dit : Vous savez que ceux qui passent pour gouverner les nations, emploient contre elles la violence, et que les puissants les traitent impérieusement. Qu'il n'en soit pas ainsi parmi vous, mais que

celui qui veut devenir grand parmi vous soit votre serviteur, et que celui qui veut être le premier soit votre esclave ». Vous pouvez remarquer ici avant tout le renversement de l'échelle des valeurs. Jésus retourne purement et simplement le schème habituel : pour lui, être grand, être le premier, cela signifie servir ; ses disciples ne doivent pas vouloir dominer, mais se faire les esclaves de tous. D'autre part, remarquez en même temps comment il juge « les puissants », c'est-à-dire Tautorité telle qu'elle était alors. Leurs fonctions reposent sur la violence^ et par cela même elles échappent pour lui à toute appréciation morale ; bien plus, elles sont radicalement contraires à toute morale : « ainsi en va-t-il chez les puissants ». Jésus prescrit à ses disciples d'agir autrem.ent. Le droit et les institutions juridiques qui ne reposent que sur la violence et sur l'exercice d'une puissance «factice, n'ont pas de valeur morale. Malgré cela, Jésus n'a pas ordonné de se soustraire à il'autorité, mais de l'estimer à sa juste valeur — ou plutôt à sa juste non-valeur, et de régler sa vie sur d'autres principes, voire sur des principes contraires : non pas exercer la violence, mais servir. Cependant nous nous trouvons déjà sur le terrain des institutions juridiques en général, car il semble bien être de l'essence du droit de tendre à ses fins par

la violence, lorsqu'il est mis en question.

2° Ici nous nous trouvons de nouveau en présence de deux points de vue différents. L'un a été récemment soutenu en particulier par Sohm de Leipzig, dans son « Kirchenrecht », et a plus d'un point de contact avec les conceptions de Tolstoï : la sphère de l'esprit serait par essence en opposition avec l'idée même du droit ; c'est contrairement à la nature même de l'Evangile et de la société sur lui fondée, que l'Eglise en est venue à établir des institutions juridiques. Sohm est allé, dans son coup d'œil sur le développement de l'Eglise primitive, jusqu'à considérer le moment où l'Eglise admit dans son sein des prescriptions juridiques comme l'heure de la chute de la chrétienté. Cependant, il n'entend point par là porter atteinte à la légitimité du droit dans son domaine propre. Tolstoï au contraire repousse, au nom de l'Evangile, toute espèce de droit. Il enseigne que le principe suprême de l'Evangile est qu'il ne faut absolument jamais s'en tenir à son droit, et que personne, pas même l'autorité, ne doit opposer au méchant une résistance matérielle. L'autorité et le droit n'ont tout simplement qu'à disparaître. — L'autre point de vue est représenté par des hommes qui affirment, avec plus ou moins de décision, que l'Evangile appuie de

son autorité la loi et ses applications, qu'il les sanctifie même et les élève ainsi jusqu'à la sphère du divin. Telles sont, en peu de mot-s, les deux conceptions principales qui se trouvent ici en présence.

En ce qui concerne la seconde, quelques mots suffiront. C'est proprement se moquer de l'Evangile que de dire qu'il appuie de son autorité et sanctifie tout ce qui, à un moment donné, représente la loi et ses applications. Supporter une chose et la tolérer, ce n'est pas l'appuyer ou la conserver. Il est même permis de se demander sérieusement si l'on peut seulement parler de tolérance, et si ce n'est pas Tolstoï qui a raison ici. A cause de la difficulté de la question, il nous faut la reprendre d'un peu plus haut.

Pendant des siècles, pauvres et opprimés avaient soupiré après leur droit. Les paroles des prophètes, les prières des psalmistes apportent jusqu'à nous de façon saisissante ce soupir jamais entendu. Pas de loi qui ne fût entre les mains d^ maîtres despotiques, et qu'ils n'aient faussée ou exploitée selon leu»- bon plaisir. Lors donc que nous parlons ici des lois ou de leurs applications, et que nous cherchons à connaître l'attitude de Jésus à leur égard, nous ne devons pas penser tout de suite à nos lois, qui ont, pour une bonne part, leurs racines dans un sol chrétien. Jésus

t36 l'essence du christianisme

vivait au milieu d'une nation dont la grande majorité réclamait en vain la justioe depuis des générations entières, et qui ne connaissait le droit que sous l'aspect de la violence. Dans un peuple ainsi opprimé devait nécessairement pénétrer le scepticisme à l'égard du droit : scepticisme qui portait sur la possibilité d'obtenir justice sur la terre, comme sur la légitimité morale du droit. Quelque chose de cet état d'esprit est encore sensible dans l'Evangile.

Mais il y a un autre aspect de la question, par où précisément cet état d'esprit se trouve modifié : Jésus, comme toutes les âmes vraiment pieuses, était inébranlablement convaincu que Dieu établirait enfin le règne du droit. S'il ne 1 établit pas ici, il l'établira ailleurs, et c'est là l'essentiel. Ainsi entendue, la notion do droit, dans le sens de juste rétribution, n'est pas pour Jésus une notion à rejeter, mais une noble idée, et même une idée directrice. Le droit ost la fonction souveraine de Dieu — pour autant qu'il n'est pas mo difié par sa miséricorde, ce dont nous pouvons faire abstraction ici. Il ne saurait donc être question de prétendre que Jésus ait considéré comme sans valeur le droit comme tel, et ses applications. Chacun doit au contraire recevoir selon son droit ; bien plus, ses disciples doivent un jour participer au jugement de Dieu, et juger

eux-mêmes. Ce qu'il repousse c'est seulement le droit qui s'exerce par la violence, et par conséquent contre le droit, c'est ce « droit » qui était suspendu sur la tête de son peuple comme une fatalité sanglante et tyrannique. Quant au droit véritable, Jésus y croyait, et il était certain qu'il recevrait son accomplissement ; — tellement certain qu'il ne croyait pas que le droit dût employer la violence pour rester le droit.

Ceci nous amène à notre dernière remarque. Nous possédons une série de paroles de Jésus, dans lesquelles il invite ses disciples à renoncer à toute réclamation de leurs droits, et par conséquent à les abandonner. Vous connaissez tous ces paroles. Je vous rappelle seulement celle-ci : « Ne résiste pas au méchant, mais si quelqu'un te frapi>e sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre, et si quelqu'un veut aller en justice avec toi pour t'enlever t-a tunique, abandonne-lui aussi le manteau ». Ici semble être formulée une exigence qui implique la condamnation du droit, et la suppression de tout rapport légal ; aussi a-t-on de tout temps invoqué cette parole pour établir soit l'incompatibilité de l'Evangile avec la vie réelle, soit l'infidélité de la chrétienté à l'égard de son Maître. On peut répondre à ces objections par les remarques suivantes : 1" Jésus était, comme nous 1 avons vu, pénétré de cette conviction que Dieu

138 L'ESSENCE DU CHRISTIA^fISME

établirait le règne du droit ; par conséquent, en dernière analyse, ce ne sera pas le violent qui l'emportera, mais l'opprimé qui recouvrera son droit. 2° Les droits de ce monde sont en euxmêmes chose assez minime ; les perdre est de peu d'importance. 3° La situation est à ce point désespérée, l'injustice a si bien pris la haute main sur la terre, que l'opprimé ne saurait obtenir justice, quand même il l'essaierait. 4° Et ceci est l'essentiel — comme Dieu tempère sa justice par la miséricorde, et fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants, de même le disciple de Jésus doit montrer de l'amour à ses ennemis, et les désarmer par sa douceur. Telles sont les pensées qui sont à la base de ces nobles paroles, et en donnent en même temps la mesure. Au reste l'exigence qu'elles formulent est-elle réellement si surhumaine, si irréalisable ? Est-ce que dans le cercle de la famille et de l'amitié nous n'invitons pas aussi les nôtres à agir de même, et à ne pas rendre le mal pour le mal, l'injure pour l'injure? Quelle famille, quelle société serait possible si chacun ne voulait poursuivre que son droit, s'il n'apprenait pas à y renoncer, même en présence d'une agression ? Jésus considère ses disciples comme tin cercle de frères, et plus loin qu'eux il aperçoit un autre cercle fraternel, qui va se former et s'étendre. Mais doit-on, même en face de l'ennemi.

renoncer en toute circonstance à la poursuite de son droit, et user exclusivement de Tarme de la douceur ? Est-ce que, pour parler avec Tolstoï, l'autorité ne doit pas punir — et par conséquent, doit disparaître — ; est-ce que les peuples ne doivent pas prendre la défense de leur foyer ou de leur sol lorsqu'ils sont criminellement attaqués, etc. ? J'ose prétendre que Jésus, en prononçant ces paroles n'a pas pensé le moins du monde à des cas semblables, et que les interpréter dans ce sens une lourde et dangereuse méprise : Jésus n'a jamais en vue que l'individu et la constante disposition du cœur à l'amour. Que l'amour ne puisse absolument pas subsister concurremment avec la poursuite du droit personnel, avec une application consciencieuse de la loi, et avec un sérieux exercice du droit de punir, c'est un préjugé en faveur duquel on invoque en vain la lettre de ces paroles qui ne sauraient pourtant prétendre à être elles-mêmes des lois, c'est-à-dire des formules juridiques ! Mais il faut ajouter, pour que l'élévation des exigences évjmgéliques ne soit pas amoindrie, que le disciple de Jésus doit toujours être en état de renoncer à la revendication de son droit personel ; qu'il doit travailler à faire naître un peuple de frères, dans lequel le droit marche à ses fins non par les voies de la violence, mais

par la libre obéissance au bien, et qui ait pour ciment non des textes de lois, mais les services mutuels de l'amour.

(Septième Conférence). — Nous nous sommes occupés, dans notre derrière conférence, des rapports de l'Evangile avec le droit et les législations. Nous avons vu que Jésus avait la conviction que Dieu établit et établira le règne de la justice ; nous avons reconnu ensuite qu'il exigeait de ses disciples la décision de renoncer éventuellement à leur droit. En formulant cette exigence, il n'avait pas en vue toutes les situations possibles de son temps, encore bien moins les situations plus complexes d'une époque postérieure ; il n'avait en vue qu'une chose : la relation de l'homme avec le Royaume de Dieu. Comme l'homme doit tout vendre pour acheter la perle de grand prix, comme il doit être disposé à abandonner aussi ses droits terrestres, il doit de même tout subordonner à l'établissement de cette relation vitale. Mais parallèlem.ent à cette prédication, Jésus nous ouvre les perspectives d'une société humaine, où la cohésion ne serait pas le fait de la contrainte légale, mais oià régnerait l'amour, et où l'ennemi serait vaincu par la douceur : noble et sublime idéal que nous avons reçu là, dès la fondation de notre religion ; idéal

qui doit rester comme le but et l'étoile polaire de tout notre développement historique. L'humanité l'atteindra-t-elle jamais ? qui pourrait le dire ? mais nous pouvons et nous devons nous en approcher, et nous commençons aujourd'hui à sentir, tout autrement qu'il y a deux ou trois siècles, que c'est pour nous une obligation morale de marcher dans cette direction ; et ceux qui ont une sensibilité plus affinée, et par conséquent prophétique, ne lèvent plus les yeux vers le royaume de l'amour et de la paix comme vers une pure utopie.

Et c'est pourquoi une grave question s'impose, avec un redoublement d'acuité, à l'anxieuse attention de bien des hommes de notre temps. Nous voyons toute une classe lutter pour son droit, ou plutôt pour augmenter l'étendue et le nombre de ses droits. Cela est-il compatible avec une mentalité crhétienne ; l'Evangile n'interdit-il pas une semblable lutte ? N'avons-nous pas entendu qu'il a été dit : Vous renoncerez à vos droits ; à plus forte raison ne chercherez-vous pas à obtenir plus de droits? Devons-nous donc, comme chrétiens, détourner les travailleurs de la lutte en vue de leurs droits, et les exhorter simplement h la patience et à la résignation ?

Le problème dont il s'agit ici revêt parfois aussi la forme d'une plainte discrète à l'égard du

christianisme. Des hommes sérieux, — par exemple dans les milieux du « socialisme national » ou de tendance analogue — qui se laisseraient volontiers guider par Jésus-Christ, se plaignent que l'Evangile, sur ce point, les abandonne à eux-mêmes ; qu'il fasse peu de cas d'un effort dont ils sentent, en bonne conscience, tcute la légitimité ; que par son exigence de résignation et de douceur sans limites il désarme quiconque veut lutter, et soit ainsi un narcotique véritable pour toutes les activités vivantes. Ils le disent avec regret et avec douleur, comme d'autres le disent avec satisfaction. Nous avons toujours su, déclarent ceux-ci, que le Christianisme n'est pas pour les hommes sains et vigoureux, mais bien pour les blessés ; il ignore et veut ignorer que la vie, en particulier la vie moderne, est une lutte, la lutte de chacun pour son droit propre. — Quelle réponse ferons-nous à ces hommes ?

Je pense que ceux qui parlent, qui se plaignent ainsi, n'ont pas encore compris bien clairement de quoi il s'agit dans l'Evangile, et l'appliquent hâtivement et improprement aux choses de ce monde. L'Evangile s'adresse à l'homme intérieur, toujours identique à lui-même, qu'il soit sain ou blessé, heureux ou malheureux, qu'il soit appelé dans la vie à lutter âprement, ou à s'enfermer

dans la tranquille jouissance de ses biens. ^ îvîon royaume n'est pas de ce monde » ; l'Evangile n'organise pas de royaume terrestre. Cette parole n'exclut pas seulement la théocratie politique telle que le pape veut l'instaurer, ou toute domination tem.porelle ; elle a une plus haute portée : elle interdit toute ingérence directe et légale de la religion dans les affaires de ce monde. Mais l'Evangile a, sur ce point aussi, son côté positif; il nous dit : qui que tu sois, et dans quelque situation que tu te trouves, esclave ou libre, engagé dans la lutte ou demeuré dans ton repos, ton devoir positif reste toujours le même ; il n'y a pour toi qu'une situation et une disposition qui doivent demeurer immuables, et auprès desquelles les autres ne sont que des enveloppes et des vêtements éphémères : être un enfant de Dieu, un citoyen de son royaume, et exercer l'amour. A toi de voir, en toute liberté, comment tu dois te comporter dans la vie de ce monde, et de quelle manière tu veux servir ton prochain. C'est ainsi que l'Apôtre Paul a compris l'Evangile, et je ne crois pas qu'il l'ait mal compris. Ainsi luttons, travaillons, faisons rendre justice aux opprimés, organisons les affaires de ce monde comme nous le pouvons en conscience, et selon qu'il nous semblera préférable pour notre prochain ; mais n'attendons, dans cette

entreprise, aucun secours direct de TEvangile, ne demandons rien égoïstement pour nousmêmes, et n'oublions pas que le monde passe, non seulement avec ses plaisirs, mais aussi avec ses institutions et ses biens ! Répétons-le une fois encore : l'Evangile ne connaît qu'un but et une disposition, et il exige que l'homme ne les laisse jamais de côté. Si dans les paroles de Jésus Texhotation au dépouillement passe au premier plan et prend une allure raide et exclusive, c'est pour que nous ayons toujours impérieusement présent à l'esprit le caractère souverain et exclusif de notre rapport avec Dieu et de notre disposition à l'amour. L'Evangile plane au-dessus de toutes les questions relatives à l'évolution humaine ; il s'inquiète non des choses, mais des âmes humaines.

Mais nous voilà déjà passés sur le terrain de la question connexe qui va nous occuper maintenant, et à laquelle nous avons déjà à moitié répondu.

IV. — L'Evangile et le travail, ou la question de la civilisation.

Les points de vue auxquels nous aurons à nous placer ici sont sensiblement les mêmes que pour

la question précédente ; nous pourrons donc nous exprimer plus brièvement.

De tout temps, mais principalement de nos jours, on a regretté l'absence dans la prédication de Jésus de tout intérêt pour le travail professionnel, et de toute intelligence de ces biens supérieurs que l'on appelle art ou science. Nulle part, dit-on, Jésus n'exhorte au travail ou à l'action persévérante ; c'est en vain que l'on chercherait dans ses paroles l'expression de la saine joie du travail, et tous ces biens supérieurs sont tout à fait étrangers à sa pensée. Dans son dernier ouvrage, si poignant, Vancienne et la nouvelle foi, David-Frédéric Strauss a relevé l'absence de ces éléments en termes particulièremejit acerbes. Il y voit un vice rédhibitoire de l'Evangile, et le déclare vieilli et inutilisable par le seul fait qu'il n'a pas le sens de la civilisation et de ses progrès. Mais, bien avant Strauss, les piétistes déjà avaient eu une impression analogue, et avaient cherché, pour leur propre compte, une issue à cette situation. Ils partaient de cette idée que Jésus devait pouvoir servir directement de modèle à tout homme, quelle que pût être sa position, et que, par conséquent, il devait avoir fait ses preuves sous tous les rapports possibles. Sans doute ils le reconnaissaient, la vie de Jésus ne paraît ikis, au pre-

mier abord, répondre à cette exigence ; mais ils pensaient qu'après plus ample examen, il se trouvait que Jésus avait été réellement le parfait maçon, le parfait cordonnier, le parfait juge, le parfait savant, etc., et qu'il avait tout su et tout compris le mieux du monde. Ils retournaient les paroles et les actes de Jésus dans tous les sens, et les torturaient jusqu'à ce qu'ils consentent à servir leur dessein ou à le confirmer. Tentative enfantine, mais qui répondait à un problème sérieux : eux-mêmes sentaient fort bien que leur conscience autant que leur situation leur imposait une activité et un devoir précis ; ils savaient parfaitement qu'ils n'avaient pas à devenir des moines, et pourtant ils voulaient réaliser dans la plénitude de sa signification l'imitation de Jésus-Christ, par conséquent il fallait qu'il eût vécu dans la même situation qu'euxmêmes, et dans le même horizon.

Nous retrouvons ici, avec plus d'ampleur seulement, la même illusion que dans le chapitre précédent : on commet toujours cette erreur de considérer l'Evangile comme s'appliquant aux choses de ce monde, et destiné à les réglementer légalement. En même temps se révèle ici l'action de cette vieille et presque incoercible tendance de l'homme à se défaire, dans les choses supérieures, de sa liberté et de sa responsabilité, pour

PRINCIl^ALES APPLICATIOxNS DE L'ÉVANGILE 147

se soumettre à une loi. Il est, en effet, beaucoup plus commode de vivre sous une loi, fût-ce la plus dure, que dans la liberté du Bien. Mais, cela dit, la question subsiste : Ne manque-t-il pas réellement quelque chose à TEvangile, du fait qu'il montre si peu de sympathie pour le travail, et qu'il est sans points de contact avec ce qui est « humain », en entendant par là l'art, la science et plus généralement la civilisation ? . Je répondrai premièrement : que gagnerionsnous à ce que l'Evangile ne présentât point cette « lacune » ? En supposant qu'il fût entré résolument dans cette voie, ne se serait-il pas infailliblement laissé engager dans mille liens qui lui auraient donné tout au moins la fâcheuse apparence d'être l'esclave des diverses formes de l'activité humaine? Le travail, l'art, la science n'existent pas in abstracto, mais seulement sous la forme toujours déterminée qu'ils revêtent à une époque donnée. C'est donc avec ces formes successives que TEvangile aurait dû s'allier. Mais ces phases sont continuellement changeantes, et nous avons aujourd'hui dans l'Eglise catholique un vivant exemple du lourd fardeau que peut devenir pour une religion son alliance avec la civilisation d'une époque déterminée. Au moyenâge, l'Eglise avait- éprouvé un vif intérêt pour le progrès et la civilisation, imposant à toutes les

questions son empreinte et sa loi ; puis, sans même s'en apercevoir, elle en est venue à confondre son héritage sacré et sa tâche véritable avec les connaissances, les préceptes, les intérêts qu'elle avait fait siens à cette époque. Et maintenant nous la voyons comme rivée à la philosophie, à l'économie politique, bref, a toute la culture du moyen-âge. Quel service l'Evangile n'a-t-il pas rendu au contraire à l'humanité en faisant puissamment résonner la corde religieuse, à l'exclusion de toute autre !

Secoindement, le travail et les progrès de la civilisation sont certainement choses fort précieuses, pour lesquelles il vaut la peine de faire effort ; mais ils ne sauraient contenir l'idéal suprême, ils ne sauraient remplir l'âme d'une satisfactioo réelle. Le travail crée de la joie, sans douie, mais ce n'est là qu'un côté de la question. J'ai toujours trouvé que ceux qui font sonner le plus haut la joie que procure le travail sont ceux qui ne s'épuisent pas outre mesure en efforts, tandis que ceux qu'un ardent travail retient sans relâche, font quelques réserves sur la valeur de cette joie. En fait, il n'y a guère en tout cela que paroles vaines et hypTOcrisie. Les trois quarts du travail, et même plus, ne sont que fatigue et abrutissement, et le rude travailleur comprend

le poëte qui soupire après le soir : « Tête, pieds et mains, tout l'être est heureux que l'on soit enfin au bout du travail ;> !

Et même les fruits du travail ! On n*a pas plus tôt fini une œuvre qu'on voudrait la refaire, et ce qu'elle a d'imparfait pèse lourdement sur l'âme et sur la conscience. Non ! ce n'est pas notre travail qui est la mesure de notre vie, c'est la joie que nous éprouvons de l'amour des autres, et l'amour que nous donnons nous-mêmes. Ainsi Faust a raison : le travail qui n'est que travail conduit au dégoût ; on soupire après le fleuve de la vie, on soupire, hélas ! après la source de la vie !

Le travail est un précieux dérivatif dans les grands malheurs, mais en lui-même il n'est pas un bien absolu, et nous ne saurions le faire marcher de pair avec notre idéal. J'en dirai autant des progrès de la civilisation. Certainement, il faut y applaudir ! mais ce qui est aujourd'hui un progrès dont nous nous réjouissons, sera demain chose mécanique qui nous laissera froids. L'homme qui va au fond des choses reçoit avec reconnaissance ce que lui apporte l'évolution progressive du monde, mais il n'oublie pas que sa situation intérieure, les questions qui le passionnent et ses rapports fondamentaux avec les choses, n'en reçoivent pas de modification essen-

tielle, si tant est qu'ils en reçoivent une modification quelconque. L'impression d'un monde nouveau qui commence, et d'une délivrante véritable ne dure jamais qu'un instant. Messieurs, lorsqu'on a quelque peu vieilli, et que l'on connaît plus profondément la vie, on sent, pour peu que l'on ait réellement un vie intérieure, que l'on ne dépend pas de la marche extérieure des choses, et des « progrès de la civilisation ». On se retrouve bien plutôt, toujours à la même vieille place, obligé de chercher les mêmes forces que nos devanciers ont cherchées avant nous. Il faut conquérir sa place dans le Royaume de Dieu, dans le royaume d'éternité et d'amour ; on comprend alors que Jésus n'ait voulu faire de place qu'à ce Royaume dans son témoignage et dans sa prédication, et on l'en remercie.

Troisièmement enfin, Jésus avait une claire et sûre conscience de ce qu'il y avait d'agressif et de révolutionnaire dans sa prédication. « Je suis venu pour allumer un feu sur la terre, et — ajoutait-il — je voudrais qu'il brûlât déjà ». Le feu de la justice et les puissances de l'amour, voilà les forces qu'il veut mettre en jeu pour créer une humanité nouvelle ; et s'il parle de ces puissances de l'amour avec toute la simplicité aue lui suggèrent les relations les plus familières de la vie sociale — donner à manger à ceux qui

ont faim, vêtir ceux qui sont nus, visiter les malades et les prisonniers — , il est clair cependant qu'il entrevoyait dans l'avenir une gigantesque transformation intérieure de cette humanité, dont le petit peuple de la Palestine était pour lui l'image : « Un seul est votre Maître, pour vous, vous êtes tous frères ». La dernière heure est là, mais pendant cette heure suprême, un arbre encore doit sortir de la petite semence, et étendre au loin ses branches. — De plus Jésus révélait la vivante connaissance de Dieu ; et il était certain qu'elle pouvait transformer les enfants en hommes, les débiles en vaillants et en héros de Dieu. €ette connaissance est la source qui va vivifier le champ stérile, et donner naissance aux fleuves d'eau vive. C'est dans ce sens qu'il a parlé d'elle comme du bien suprême, seul nécessaire, comme de la condition de toute amélioration, et il faut ajouter, de toute transformation et de tout progrès véritables. — Enfin son horizon n'est pas borné par l'idée du Jugement ; il s'ouvre aussi sur les perspectives du royaume de justice, d'amour et de paix ; royaume descendu du ciel, sans doute, mais destiné à la terre. Quand ce royaume viendra-t-il ? lui-même ne le sait pas, le Père seul connaît cette heure, mais comment et par quels moyens il s'étend, cela il le sait, et à côté des images

dramatiques et colorées qui traversent son âme, il y a des points fixes, de fermes et paisibles intuitions : C'est, sur cette terre, la vigne de Dieu, où il appelle ses ouvriers, — heureux qui entend cet appel ! — Les voici qui travaillent à la vigne, au lieu de rester oisifs sur la place, et à la fin ils recevront leur salaire. Ou bien c'est la parabole des talents, distribués en vue d'un travail utile, et non pour être enfouis. A chaque jour sa peine : travailler, acquérir, progresser, mais tout cela mis au service de Dieu et du prochain, baigné de la lumière éternelle, et soustrait au service de ce qui passe !

Résumons d'un mot tout ce que nous n'avons pu qu'indiquer ici : qu'y a-t-il de fondé dans le reproche qui nous a servi de point de départ au début de ce chapitre ? Devons-nous réellement souhaiter que l'Evangile se fût mis sous la protection de « La Civilisation » ? Je crois fiue sur ce point comme sur les autres, nous avons à nous mettre à l'école de l'Evangile, et non à lui faire la leçon. Il nous parle du vrai travail que l'humanité est appelée à fournir, et devant cette prédication nous n'avons pas le droit de nous dérober, sous le misérable prétexte de « travailler pour la civilisation ». « L'apparition de Jésus, écrit avec raison un historien moderne, demeure l'unique fondement de toute culture

morale, et la culture morale de nos nations est

en proportion de la puissance avec laquelle cette apparition parvient à s'imposer à leur attention ».

V. — L'Evangile et le Fils de Dieu, ou la question christologique.

Nous sortons maintenant du cycle des questions que nous avons traitées jusqu'à présent. • Ces quatre questions avaient en effet entre elles les rapports les plus étroits ; partout où l'on n'arrivait pas à trouver la solution juste, la raison en était qu'on n'avait pas pris l'Evangile assez haut, qu'on l'avait rabaissé, de façon ou d'autre, au niveau des questions humaines, et confondu avec elles. En d'autres termes : les puissances de l'Evangile s'appliquent aux plus profondes assises de l'âme humaine, et à elles seules ; c'est là uniquem.ent qu'il veut appuyer son levier. Par conséquent quiconque est incapable de pénétrer jusqu'aux racines mêmes de l'humanité, quiconque n'a pas le sens et la connaissance de ces choses profondes, ne saurait comprendre l'Evangile : il essaiera de le profaner, ou se plaindra de le trouver impraticable.

Nous abordons maintenant un problème tout nouveau : Quels rapports Jésus, en prêchant

lEvangile, établissait-il entre sa personne et son message ; comment voulait-il être accueilli luimême ? Nous ne parlons pas encore de la façon dont ses disciples Font saisi, Tout porté dans leur cœur et l'ont jugé, mais uniquement du témoignage qu'il se rendait à lui-même. Mais déjà cette recherche nous introduit dans le vaste cercle — véritable champ de bataille — des questions qui dominent l'histoire de l'Eglise, du premier siècle à nos jours. Ici, pour une nuance on s'est refusé la main fraternelle d'association, et des milliers d'hommes ont été injuriés, repoussés, chargés de chaînes et mis à mort. Effroyable histoire ! Sur le terrain de la « christologie », les hommes ont fait de leurs doctrines religieuses des armes terribles, et répandu autour d'eux la crainte et l'effroi. Cette attitude persiste d'ailleurs encore aujourd'hui ; on traite de la christologie tout comme si l'Evangile ne présentait point d'autres questions, et le fanatisme qui fut son compagnon fidèle est encore vivant de nos jours. Quand un problème est écrasé sous le poids d'une semblable histoire, et livré en proie aux partis, qui donc pourrait s'étonner qu'il en demeure obscurci ? Et cependant la question du témoignage de Jésus sur lui-même n'est pas insoluble pour qui considère nos Evangiles sans parti-pris, et s'il reste toujours sur ce point quelque chose

d'obscur et de mystérieux pour la raison, Jésus entendait bien que cela demeurât tel ; la nature même du problème fait que nous ne pouvons en exprimer la solution que sous forme d'images. « Il y a des phénomènes qui ne sauraient entrer sans symboles dans la trame de nos représentations ».

Avant d'aborder l'étude du témoignage même de Jésus, il importe de fixer deux points principaux : premièrement, la seule foi, le seul attachement à sa personne qu'il voulût revendiquer était celui qu'impliquait l'observation de ses commandements. Même dans le quatrième Evangile, où la personne de Jésus est souvent exaltée bien au-dessus du contenu de son Evangile, cette pensée est encore nettement formulée : « si vous m'aimez, gardez mes commandements ». Sans doute avait-il déjà fait lui-même cette expérience au cours de son ministère, que certains le vénéraient et même se confiaient en lui, qui s'inquiétaient cependant fort peu de la teneur de sa prédication. C'est à eux qu'il lance la parole vengeresse : « Tous ceux qui me disent : « Seigneur ! Seigneur ! » n'entreront pas au Royaume da Die-j, mais ceux-là seulement qui font la volonté de mon Père. » Il n'entrait donc nullement dans ^es vues d'établir, indéper.iamment de son Evangile, une « doctrine ^ sur sa personne et sa di-

gnité. Secondement, il a désigné le Maître du ciel et de la terre comme son Dieu et son Père, le seul grand, le seul bon. Il porte en lui cette certitude que tout ce qu'il a, tout ce qu'il créera lui vient de ce Père ; c'est Lui qu'il prie, c'est à sa volonté qu'il se soumet, c'est pour connaître et accomplir cett-e volonté qu'il lutte si ardemment. Son but, sa force, ses desseins, sa victoire, et jusqu'au rude « // faut ! », tout lui vient de son Père. Gela est écrit tout au long dans les Evangiles ; rien ne sert de tordre les textes ou de les sophistiquer. Ce moi qui sent, qui prie, qui agit, qui lutte, qui souffre est un homme qui, même en face de son Dieu, se solidarise avec les autres hommes.

Ces deux remarques déterminent en quelque sorte le sens et la portée du témoignage que Jésus se rend à lui-même. A vrai dire cependant, elles ne nous apprennent rien de positif sur ce témoignage lui-même, dont nous ne saisirons l'essence véritable qu'en examinant de plus près les titres par lesquels Jésus se désigne lui-^même : Fils de Dieu et Messie (Fils de l'homme. Fils de David).

Le premier de ces titres, bien qu'il ait pu avoir à l'origine un sens messianique, est aujourd'hui beaucoup plus assimilable à notre pensée que le second, car Jésus lui-même a donné au terme de Fils de Dieu un sens qui le place presque en

dehors de la conception messianique, ou fait, dans tous les cas, que celle-ci n'est pas indispensable à son intelligence. Par contre, le titre de « Messie » n'est au premier abord pour nous qu'un mot étranger, un vocable mort dont nous ne saurions nous contenter. Nous ne le comprenons pas sans explications, et même, n'étant pas Juifs, nous ne pouvons généralement entendre ce qu'implique la dignité messianique, quelle valeur et quelle noblesse on lui attribuait. C'est seulement quand nous en aurons déterminé le sens par des recherches historiques, que nous pourrons nous demander si ce mot est susceptible de garder une signification véritable, après la disparition de la forme juive et politique dont il était revêtu. Considérons d'abord le titre de « Fils de Dieu ». Jésus nous fait très clairement comprendre dans un de ses discours pourquoi et dans quel sens il s'est appelé Fils de Dieu. C'est dans Matthieu, et non point dans Jean, que se trouve la parole : « Personne ne connaît le Fils que le Père, et personne ne connaît le Père que le Fils et celui auquel le Fils veut le révéler ». La sphère de la filialité divine, c'est la Connaissance de Dieu. C'est précisément par cette connaissance qu'il a appris à appeler Père et son Père, l'Etre saint qui gouverne les cieux et la terre. Sa conscience d'être le Fils de Dieu n'est donc pas autre chose que la

conséquence pratique de la connaissance de Dieu comme le Père et comme son Père. Bien comprise, la connaissance de Dieu est tout le cont3 lu du titre de Fils. Mais il faut ajouter deux chos3S : d'abord que Jésus a ]a conviction de connaîtra Dieu comme personne avant lui ne l'a connu, jnsuite qu'il se sait appelé à communiquer aux autres, par la parole et par l'action, cette connaissance — et .par conséquent la filialité divine. Par là il se sait le Fils élu et envoyé par le Père, il se sait le Fils de Dieu, et c'est pourquoi il peut dire : Mon Dieu et Mon Père ! et dans cette invocation il met quelque chose qui ne convient qu'à lui. Comment il est arrivé à cette conscience du caractère unique de son rapport filial avec Dieu, comment il a pris conscience de sa force, et de l'obligation, du devoir que cette force même lui imposait, c'est son secret, et aucune psychologie ne nous le livrera. L'assurance avec laquelle Jean lui fait dire au Père : « Tu m'as aimé avant que le monde fût », est certainement un écho de la certitude propre de Jésus. Ici, toute recherche doit s'arrêter ; nous ne pouvons même pas dire à dater de quel moment il a eu conscience d'être le Fils, pas plus que nous ne savons si dès lors il a considéré son existence personnelle comme identifiée avec celle du Fils de Dieu et absorbée par elle, ou s'il a encore vu dans ce titre un but vers lequel

il devait tendre. Celui-là seul pourrait sonder ce mystère qui aurait fait une expérience analogue. Un prophète pourrait essayer de soulever le voile ; pour nous, nous devons nous contenter de constater que ce Jésus qui a enseigné aux hommes à se connaître eux-mêmes et à rester humbles, s'est pourtant appelé, lui et lui seul, le Fils de Dieu. Il sait qu'il connaît le Père, qu'il doit apporter à tous cette connaissance, et que par là il accomplit l'œuvre de Dieu lui-même. C'est la plus grande de toutes les œuvres de Dieu, le but et la fin de sa création ; elle lui a été confiée, et il la conduira à bonne fin par la puissance de Dieu. C'est le sentiment de cette force et la perspective de la victoire, qui lui dictent cette parole : « Toutes choses m'ont été remises par mon Père ». De tout temps, des hommes de Dieu se sont levés dans l'humanité, avec la sûre conscience d'être les porteurs d'un message divin, que, bon gré mal gré, ils étaient contraints d'annoncer. Mais toujours le message était imparfait, défectueux sur quelque point, solidaire de maints aperçus politiques et particularistes, ou approprié à une situation momentanée ; et combien de fois est-il arrivé quej le prophète n'était pas en mesure de donner son propre exemple comme la sûre contre-épreuve de son message ! Mais voici, on nous apporte maintenant le message le plus profond et le plus ample, qui saisit

l'homme à la racine même de son âme, et s'adresse, par l'intermédiaire du peuple juif, à toute l'humanité : — le message de Dieu le Père. Celui-là n'a point de lacunes, et sa teneur authentique est bien facile à séparer de l'inévitable enveloppe des formes contemporaines. Il n'a pas vieilli, mais aujourd'hui encore, vivant et fort, il triomphe de toute l'histoire, et celui qui l'a prêché n'a jusqu'à présent cédé sa place à perso^nne ; c'est toujours lui quâ donne un sens et un but à la vie humaine, lui, le Fils de Dieu.

Mais ici, nous en sommes déjà venus au second titre que Jésus se donne à lui-même : le Messie. Avant de chercher à l'expliquer brièvement, je dois dire que des savants considérables — entre autres Wellhausen — ont contesté que Jésus se soit lui-même désigné comme le Messie. Je ne saurais me ranger à cet avis ; je trouve même que pour arriver à une semblable conclusion, il faut faire violence à nos documents évangéliques. Déjà l'expression de Fils de l'homme ne me sem.ble pas pouvoir être comprise autrement que dans un sens messianique — que Jésus lui-même l'ait employée, cela n'est pas contestable — ; et il faudrait tout simplement effacer de nos Evangiles, sans parler du reste, une histoire comme celle de l'entrée de Jésus à Jérusalem, pour être en mesure de soutenir la thèse d'après laquelle il ne se serait

pas considéré comme le Messie promis, et n'aurait pcLS voulu être considéré comme tel. Il faut ajouter que si les formes dans lesquelles Jésus exprime la conscience qu'il a de sa dignité et de sa vocation n'ont pas été déterminées par l'idée messianique, elles deviennent absolument i.ncompréhensibles. Enfin, comme les raisons positives que l'on allègue en faveur de cette thèse sont très faibles et même des plus contestables, nous pouvons nous en tenir avec confiance à l'idée que Jésus s'est appelé lui-même le Messie.

La physionomie du Messie, et les conceptions messianiques telles qu'elles avaient cours à l'époque de Jésus-Christ, s'étaient modifiées sous l'influence de deux idées parallèles : le roi et le prophète ; à cela s'étaient ajoutées bien des infiltrations étrangères, et enfin le tout avait été transfiguré par l'attente antique, que Dieu lui-même viendrait un jour prendre en mains, d'une façoin visible, le gouvernement de son peuple. Les traits essentiels de la physionomie du Messie étaient empruntés à la royauté israélite, entourée, maintenant qu'elle avait disparu, d'une auréole idéale ; mais les souvenirs de Moïse et des grands prophètes s'y mêlaient aussi. Nous exposerons brièvement dans notre prochaine conférence comment les espérances messianiques s'étaient précisées juscjii'au temps de Jésus-Christ, et comment il les a reprises et transformées.

(Huitième Conférence). — Les doctrines messianiques du peuple Juif à l'époque de Jésus-Christ ne formaient pas « une dogmatique » ; elles n'étaient pas non plus rattachées aux préceptes, strictement déterminés, de la loi ; elles constituaient plutôt une partie essentielle des espérances politiques et religieuses du peuple. Seules leurs grandes lignes étaient fixes ; sur le reste régnait la plus grande diversité. Les anciens prophètes avaient entrevu un avenir merveilleux, où Dieu apparaîtrait lui-même, anéantirait les ennemis d'Israël, et ferait régner la justice, la paix et la joie. En même temps ils avaient annoncé la venue d'un roi plein de sagesse et de puissance, qui serait le fondateur de ce royaume glorieux. Enfin ils avaient désigné le peuple d'Israël lui-même comme le Fils que Dieu s'était choisi parmi les autres peuples. Ces trois conceptions ont dominé tout le développement postérieur des idées messianiques. Ces espérances avaient toujours pour cadre l'attente d'un avenir glorieux pour le peuple d'Israël, mais dans les deux derniers siècles avant Jésus-Christ Intervinrent aussi les éléments suivants : 1° à mesure que s'étend leur horizon historique, l'intérêt des Juifs pour les nations étrangères devient toujours plus vif ; l'idée de l'humanité en tant qu'ensemble prend corps, et c'est à elle que l'on rapporte la raison d'être et

par conséquent l'activité du Messie : le jugement devient le jugement du monde, et le Messie le roi et le juge du monde. 2° Si l'on avait déjà pensé précédemment à un relèvement moral du peuple en vue de son avenir glorieux, l'anéantissement des ennemis d'Israël apparaissait pourtant comme l'essentiel ; mais désormais le sentiment de la responsabilité morale et la foi au Dieu saint pren.nent chez un grand nombre de croyants une vitalité nouvelle : les temps messianiques veulent un peuple saint, et par conséquent le jugement devra porter sur une partie d'Israël lui-même. 3° L'individualisme devient plus fort, et par suite les rapports de Dieu avec l'individu passent au premier plan. Chaque Israélite prend conscience de son individualité au milieu de son peuple, et commence à concevoir son peuple comme une somme d'individus ; la forme personnelle de la foi en la Providence apparaît à côté de la forme politique, et à côté de l'attente eschatologique l'aurore commence à poindre de l'espérance en une vie éternelle, et de la crainte des châtiments éternels ; — la préoccupation du salut personnel et la croyance à la résurrection sont les fruits de ce développement intérieur, et, devant la manifeste corruption du peuple et la puissance du péché, la conscience affinée ne peut plus espérer pour tous un avenir glo-

i64 l'essence du christianisme

rieux : un reste seulement sera sauvé. 4° Les espérances deviennent toujours plus transcendantes, elles subissent une transposition toujours plus accentuée dans le mode surnaturel et supra-terrestre ; du ciel descendra sur la terre quelque chose de tout nouveau, et un monde entièrement nouveau abolira l'ancien. Bien plus, la terre glorifiée elle-même, n'est plus le but suprême ; l'idée d'une félicité absolue, dont le siège ne peut être que le ciel, commence à émerger; la personnalité du Messie attendu se précise par opposition à celle d'un roi terrestre, aussi bien que par opposition à l'idée du peuple dans son ensemble ou à l'idée de Dieu. A peine le Messie garde-t-il encore des traits terrestres, bien qu'il apparaisse comme un homme parmi des hommes : depuis les jours des Origines il est auprès de Dieu, il descendra du ciel et accomplira son œuvre par des moyens surhumains. Les traits moraux de sa physionomie prennent du relief : il est le juste parfait qui accomplit tous les commandements, et même l'idée apparaît que ses mérites peuvent profiter aux autres ; mais on n'arrive pas à l'idée d'un Messie souffrant, bien qu'elle pût sembler facilement suggérée par le Chapitre LUI d'Esaïe.

Mais toutes ces spéculations ne parvenaient pas à évincer les anciennes conceptions plus simples, ni à déplacer, dans la grande majorité du peuple,

PRINCIPALES APPUa\TIONS DE L'ÉVANGILE 165

rorientation primitive, patriotique et politique, de ces espérances. Dieu lui-même prendra le sceptre en mains, anéantira ses adversaires, et fondera l'universelle royauté d'Israël ; il se servira pour cela d'un héros de race royale ; alors Israël restera assis sous sa vigne et sous son figuier, et jouira de la paix, tout en tenant le talon sur la nuque de ses ennemis ; — telle était bien toujours la conception populaire, et elle était maintenue par ceux même dont l'âme s'ouvrait en même temps à de plus hautes intuitions. Mais une partie du peuple avait incontestablement l'esprit ouvert à cette idée que le royaume de Dieu présupposait une attitude morale correspondante, et qu'il ne pouvait être donné qu'à un peuple juste. Les uns cherchaient cette justice dans une observation méticuleuse de la loi, et ne se trouvaient jamais assez zélés sur oe point ; d'autres, poussés par une plus exacte connaissance de leur propre cœur, commençaient à pressentir confusément que cette justioe elle-même, si ardemment désirée, ne peut venir que de la main de Dieu, et que l'on a besoin du secours divin, de la grâoe et de la miséricorde divine, pour se délivrer du fardeau du péché — car le sentiment de ce péché s'éveillait dans leur âme, comme une vivante torture.

Ainsi le flottement et le désordre étaient si

grands à l'époque de Jésus-Christ, que l'on apportait sur un seul et même point, aussi bien des mentalités discordantes que des conceptions théoriques opposées. Jamais peut-être dans l'histoire et chez aucun autre peuple, les idées les plus manifestement contradictoires ne se sont trouvées aussi étroitement rapprochées et réunies par le lien de la religion. Tantôt l'horizon semble aussi étroit que le cercle des montagnes qui entourent Jérusalem ; tantôt il embrasse l'humanité toute entière. Ici tout se passe sur les sommets les plus élevés de l'intuition spirituelle et morale , et là, tout à côté, tout le drame semble devoir se dénouer par une victoire politique du peuple. Ici entrent en jeu toutes les forces de la foi en Dieu, de la confiance, et le fidèle lutte jusqu'à ce qu'il parvienne à vaincre la réalité par l'espoir ; et là un fanatisme patriotique sans vigueur morale arrête tout mouvement religieux.

L'image que l'on se forgeait du Messie était forcément aussi contradictoire que les espérances auxquelles elle devait répondre. Non seulement les représentations formelles que l'on s'en faisait étaient vacillantes et incertaines, — quelle sera sa nature ? — mais surtout son être intime et sa vocation apparaissaient suivant les cas, dans un jour tout à fait différent. Cependant chez tous ceux en qui les éléments moraux et vraiment religieux

commençaient à l'emporter, l'image du roi politique et guerrier devait disparaître pour faire place à l'image du prophète, image qui de tout temps avait exercé sur les conceptions une influence discrète. Leur espérance était que le Messie rapprocherait Dieu de son peuple, qu'il ferait, de façon ou d'autre, régner la justice, et qu'il délivrerait l'âme du poids angoissant de son fardeau. L'histoire de Jean-Baptiste, telle que nous la lisons dans nos Evangiles, suffit à nous montrer qu'il y avait alors dans le peuple juif des croyants qui attendaient un Messie de cet ordre, ou qui tout au moins ne le repoussaient pas de parti -pris. Nous apprenons en effet que d'aucuns étaient assez portés à tenir Jean pour le Messie. Quelle ne devait pas être l'élasticité des conceptions messianiques, ainsi que l'ampleur du mouvement qui les avait entraînées, dans certains cercles, bien loin de leurs origines, pour que l'on pût prendre pour le Messie en personne ce prédicateur de repen tance, si peu royal dans son vêtement de poils de chameau, et qui se bornait à annoncer au peuple dégénéré la proximité du jugement ! Et quand, un peu plus loin, nous lisons dans ces mêmes Evangiles que beaucoup de gens, dans le peuple, regardaient Jésus comme le Messie uniquement parce qu'il prêchait avec puissance et qu'il guérissait miraculeusement, quel changement profond ce seul fait dé-

168 l'essence du ghristianisml

note dans l'idée messianique ! Il est vrai que ces guérisons n'étaient pour eux qu'un commencement, et qu'ils s'attendaient à voir ce faiseur de miracles déchirer bientôt les derniers voiles et fonder le Royaume ; mais il nous suffit ici de savoir qu'ils ont pu saluer comme « Celui qui devait venir » un homme dont l'origine et la vie antérieure leur étaient connues, et qui n'avait rien fait que prêcher la repentance, annoncer la proximité du Royaume de Dieu, et opérer des guérisons. Jamais nous ne saurons par quel développement intime Jésus est passé de la certitude d'être le Fils de Dieu, à cette autre certitude d'être le Messie promis ; cependant, nous pouvons concevoir que ce n'est pas là un problème absolument sans analogue, si nous considérons que, chez d'autres aussi, la conception du Messie avait déjà pris, par une lente transformation, une physionomie toute nouvelle, et qu'elle passait de la pnase politique à la phase spirituelle de la religion. Que Jean-Baptiste, que les douze disciples aient reconnu Jésus comme le Messie, qu'ils n'aient pas cherché autre chose que ce titre lorsqu'ils ont voulu donner à sa personne une valeur absolue, que ce soit à lui au contraire qu'ils aient eu recours, cela seul suffit à prouver combien l'idée messianique était alors mobile, et à expliquer par conséquent que Jésus lui-même ait pu l'adopter. Celui qui prenait.

malgré rhumilité de son origine, le titre de Messie, savait une chose que devaient nécessairement avoir ressentie également tous ceux qui le reconnaissaient comme l'Oint de Dieu, le roi d'Israël : c'est qu'il existe une force et une gloire divines, qui n'ont nul besoin de la puissance de cette terre ni de son éclat, qui les excluent même, et qu'il y a dans la sainteté et l'amour une majesté capable de sauver et de sanctifier ceux qu'elle couronne. Robur in in-p.rmitate perficitur.

Nous ne pouvons arriver à savoir parfaitement comment Jésus est parvenu à la conscience de sa messianité ; mais nous pouvons cependant fixer quelques points qui touchent de près à cette question. La tradition primitive voyait le fondement de la conscience messianique de Jésus dans une expérience intime qu'il aurait faite au moment de son baptême. Nous ne pouvons contrôler cette donnée, mais nous sommes moins encore en mesure d'y contredire ; il est même extrêmement vraisemblable que Jésus était déjà fixé sur ce point au début de son ministère public. — Les Evangiles placent avant ce début la remarquable histoire d'une tentation de Jésus. Cette histoire suppose qu'il a conscience d'être Fils de Dieu, et chargé d'accomplir l'œuvre décisive pour son peuple. Les tentations auxquelles il est en butte sont celles qu'implique cette conscience. — Lors-

que Jean, du fond de sa prison, lui fait demander : « es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus répond de telle sorte que celui qui l'interroge puisse tout à la fois comprendre qu'il est le Messie, et apprendre comment il envisage sa fonction. — Puis vient le jour de Gésarée de Philippe, où Pierre le reconnaît comme le Messie attendu, et où Jésus confirme joyeusement son témoignage. — Plus tard, c'est la question aux Pharisiens : « Que pensezvous du Christ? de qui est-il le fils? » et la nouvelle question par laquelle se termine cette scène : « Si David appelle le Messie Seigneur, comment celui-ci est-il son fils ? — Enfin, c'est l'entrée à Jérusalem devant tout le peuple, et c'est la purification du Temple ; ces deux actes équivalaient à la proclamation publique de sa messianité. Mais le premier acte ouvertement messianique de Jésus fut aussi le dernier ; — il eut pour conclusion la couronne d'épines et la croix.

Nous avons dit qu'au début de son ministère public, Jésus était vraisemblablement déjà fixé sur lui-même et par conséquent aussi sur la nature de sa mission ; mais nous ne voulons pas prétendre par là que sa mission n'eût plus rien à lui apprendre. Il ne devait pas seule'nent apprendre à souffrir et à regarder vers la croix avec confiance en Dieu, il fallait aussi que la

conscience de sa filialité divine se confirmât à ses yeux, et que, par la lutte et la victoire, se précisât devant lui l'œuvre que le Père venait de lui confier. Quelle heure ce dut être pour lui que celle où il reconnut en lui-même celui dont les prophètes avaient parlé, où toute l'histoire de son peuple, derpuis Abraham et Moïse, lui apparut à la lumière de sa propre mission, où il ne put plus enfin repousser l'évidence : il était le Messie promis ! — 11 ne put plus la repousser, disons-nous. Gomment se représenter ^en effet qu'il ait pu, dès l'abord, recevoir et accepter cette certitude autrement que comme le plus effroyable fardeau ? — Mais nous sommes déjà allés trop loin ; nous ne pouvons en dire plus long. Au-delà du point où nous sommes parvenus, nous ne comprenons plus qu'une chose : c'est que Jean a raison lorsqu'il remet sans cesse sur les lèvres de Jésus ce témoignage : « Je n'ai pas parlé de moi-même, mais ce que je fais et ce que je dis me vient du Père qui m'a envoyé » ; et encore : « Je ne suis pas seul, car le Père est avec moi ».

Quelle que puisse être, d'ailleurs, notre opinion sur l'idée de Messie, celle-ci n'en était pas moins la condition absolument indispensable pour que jjût être reconnue la valeur absolue d'une vocation intérieure, dans V histoire reli-

gieuse d'Israël ; histoire qui est la plus profonde et la plus réfléchie qu'un peuple ait jamais vécue, et même, comme l'avenir devait le prouver, la véritable histoire religieuse de l'humanité. Grâce à cette idée, celui qui avait conscience d'être le Fils de Dieu et d'accomplir son œuvre, s'est trouvé réellement placé au point culminant de l'histoire, tout d'abord pour les croyants de son peuple. Mais précisément en accomplissant cela, l'idée du Messie avait épuisé sa raison d'être. Messie, Jésus l'était, et il ne l'était pas ; il ne l'était pas parce qu'il dépassait infiniment ce concept, et lui donnait un contenu qui devait le faire éclater. Nous pouvons bien, aujourd'hui encore, comprendre certains traits de ce concept pour nous si étrange — une idée qui a saisi toute l'âme d'un peuple pendant des siècles, et dans laquelle il a mis tout son idéal, ne peut pas être absolument incompréhensible. Dans l'aspiration vers les temps messianiques, nous reconnaissons la vieille espérance en un âge d'or, espérance qui doit, sous sa forme morale, resler le but de toute vie puissante et énergique, et qui coinstitue un des points indispensables de toute conception religieuse de l'histoire ; dans l'attente d'un Messie personnel, nous voyons l'expression de cette vérité, que dans l'histoire le salut vient des personnes, et que si jamais doit se réaliser une unité de l'huma-

nité dans l'harmonie de ses forces les plus profondes et de ses aspirations les plus hautes, ce sera par l'accord de cette humanité pour reconnaître un seul Maître et un seul Seigneur. — Mais en dehors de cela, nous ne pouvons plus donner à l'idée messianique ni sens ni valeur ; c'est Jésus lui-même qui les lui a enlevés.

Par le seul fait qu'ils reconnaissaient Jésus comme le Messie, les Juifs croyants établissaient le rapport le plus étroit entre son message et sa personne : dans l'activité du Messie, c'est Dieu lui-même qui vient vers son peuple ; au Messie qui accomplit l'œuvre de Dieu, et qui est assis a la droite de Dieu sur les nuées du ciel, nous devons nos adorations. Mais Jésus lui-même, quelle position a-t-il adoptée vis-à-vis de son Evangile? A-t-il réclamé pour sa personne une place dans son Evangile ? — Nous avons ici à donner une réponse négative et une réponse affirmative.

1. — L'Evangile est contenu tout entier dans les rubriques que nous avons indiquées dans les précédentes conférences, et rien d'étranger ne doit y être introduit : Dieu et l'âme, l'âme et son Dieu. Jésus n'a laissé aucun doute sur ce point, que l'on peut trouver Dieu dans la Loi et les Prophètes, et que bien des âmes l'y ont trouvé en effet. « Il t'a été enseigné, homme, ce qui est bon,

et ce que ton Dieu demande de toi, à savoir que tu gardes sa parole, que tu pratiques l'amour, et que tu sois humble devant ton Dieu ». Le péager au temple, la veuve devant le tronc, l'enfant prodigue, tels sont les types qu'il a créés ; aucun d'eux ne sait rien d'une « christologie », et pourtant le péager est parvenu à l'humilité, que suit la justification. Ici encore, tordre et sophistiquer les textes, c'est porter atteinte à la simplicité et à la grandeur de la prédication de Jésus sur l'un de ses points essentiels. C'est une tentative désespérée de prétendre que dans l'esprit de Jésus toute sa prédication était chose purement provisoire, et qu'après sa mort et sa résurrection tout en elle devait être compris différemment, qu'une part même devait être, en quelque sorte, mise de côté comme sans valeur. Non ! cette prédication est plus simple que les Eglises ne veulent le comprendre ; plus simple, et par là même plus universelle et plus sérieuse. On ne saurait lui échapper sous ce simple prétexte : « je ne comprends rien à la christologie, cette prédication n'est donc pas pour moi ». Jésus place les hommes en face des grandes questions, il leur promet la grâce et la miséricorde de Dieu, et exige d'eux une décision : Dieu ou Mammon, la vie éternelle ou la vie de ce monde, l'âme ou le corps, l'humilité ou la

propre justice, l'amour ou Tégoïsme, la vérité ou le mensonge. Tout est compris dans le cycle de ces questions ; chacun doit entendre la bonne nouvelle de la miséricorde et de la filialité divine, et se décider : ira-t-il du côté de Dieu et de l'éternité, ou du côté du monde et du temps? Il n'y a pas là de paradoxe, et pas davantage de « rationalisme », il n'y a que la simple expression des faits, tels qu'ils sont consignés dans les Evangiles : Le Père seul^ et non le Fils^ est partie intégrante de VEvangile tel que Jésus Va ^prêche.

IL — Mais personne avant lui n'a connu le Père comme il le connaît, et il apporte aux autres cette connaissance ; par là il rend « à plusieurs » un incomparable service. Il les conduit à Dieu, .non pas seulement par ce qu'il dit, mais plus encore par ce qu'il est, par ce qu'il fait, et enfin par ce qu'il souffre. C'est dans ce sens qu'il a dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés, et je vous donnerai du repos », comme il a dit aussi : « T^ Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et pour donner sa vie en rançon pour plusieurs »• Il sait qu'avec lui s'ouvre une ère nouvelle, où « les plus petits » seront, par leur connaissance de Dieu, plus grands que les plus grands du temps passé ; il sait que des milliers d'hommes — de ceux précisément qui sont tra-

vailles et chargés — trouveront en lui le Père, et sauveront leur vie ; il sait qu'il est le Semeur qui répand la bonne semence : à lui le champ, à lui la semence, à lui la moisson. Ce ne sont pas là des théories dogmatiques, encore moins des transformations de l'Evangile lui-même, ou des exigences qu'il formulerait impérieusement ; c'est l'expression d'une réalité, d'un fait que Jésus voit naître déjà, et qu'il prévoit avec une prophétique sûreté. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres — /?«r Liii ; à la lumière de ces expériences, il aperçoit, au milieu même de la lutte, sous l'accablant fardeau de sa vocation, la gloire que le Père lui a donnée. Et par la mort qui couronnera sa vie, ce qu'il accomplit maintenant lui-même va devenir un fait décisif, dont l'action persistera dans l'avenir. Il est le chemin qui conduit au Père^ et^ comme l'Elu de Dieu, il est aussi le Juge.

S'est-il trompé ? — Ni les générations qui l'ont immédiatement suivi, ni l'histoire ne lui ont donné tort. Ce n'est pas comme partie intégrante que sa personne appartient à l'Evangile, m.ais elle en a été la réalisation vivante et la puissance, et elle est encore saisie comone telle aujourd'hui, La flamme ne s'allume qu'au contact de la flamme, la vie personnelle au contact des forces persannelles.

Nous laissons de côté toutes les subtilités dogmatiques, et abandonnons à d'autres le soin de porter des jugements exclusifs ; l'Evangile ne prétend pcis que la miséricorde de Dieu ait été limitée au don de Christ ; mais voici ce qu'enseigne l'histoire : il conduit à Dieu ceux qui sont travaillés et chargés, et — redisons-le — il a élevé d'un degré l'humanité, et sa prédication reste toujours le critère et le signe : elle sauve et elle juge.

La phrase : « je suis le Fils de Dieu », n'a pas été placée par Jésus dans son Evangile, et celui qui l'introduit comme une proposition à côté des autres, ajoute quelque chose à l'Evangile. Mais celui qui l'accepte, cet Evangile, et s'efforce de connaître celui qui l'a apporté, témoignera qu'ici le Divin est apparu, aussi pur qu'il peut apparaître sur la terre, et il sentira que Jésus luimême fut pour les siens la puissance de cet Evangile. Ce qu'en lui ils ont expérimenté et connu, ils en ont rendu témoignage, et leur témoignage est encore vivant.

VI. — U Evangile et la doctrine, ou la question des symboles.

Nous pouvons nous expliquer ici brièvement, car tout l'essentiel a déjà Vie. dit dans les considérations qui précèdent.

i78 l'essence du christianisme

L'Evangile n'est pas un enseignement théorique, il n'est pas une « sagesse de ce monde » ; il est un enseignement uniquement dans ce sens qu'il enseigne la réalité de Dieu le Père. Il est une Bonne Nouvelle, qui nous donne l'assurance de la vie éternelle, et nous dit quelle est la valeur des choses et des forces avec lesquelles nous avons à faire. Tout en traitant de la vie éternelle, il nous indique la bonne manière de conduire notre vie. Il nous dit quelle est la valeur de l'âme humaine, de l'humilité, de la miséricorde, de la pureté, de la croix ; et aussi quelle est la valeur nulle des biens de ce monde, et des soucis relatifs à la satisfaction des besoins terrestres ; enfin l'Evangile nous apporte la promesse qu'en dépit de toutes les luttes, une vie bien conduite aura pour couronnement la paix, la certitude et l'inébranlable fermeté intérieure. Dans ces conditions, que peut-on bien appeler « confesser sa foi », sinon faire la volonté de Dieu avec la certitude qu'il est le Père et le dispensateur de toute rétribution ? Jésus n'a jamais parlé d'une autre « confession ». Lors même qu'il dit : Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père céleste, il veut dire par là qu'il faut le suivre^ et cette « confession » est pour lui un ensemble de dispositions et d'actes. Combien on s'éloigne donc

PRINCIPALES APPUa\TIONS DE L'ÉVANGILE 179

de sa pensée et de ses prescriptions, lorsqu'on donne comme préface à l'Evangile une confession de foi « christologique », et que l'on enseigne la nécessité pour venir à l'Evangile d'avoir d'abord sur Christ des idées correctes ! C'est raisonner à contre-sens. On ne peut avoir des idées ou professer des doctrines « correctes » sur Christ, que lorsqu'on a commencé à vivre selon son Evangile et dans la mesure même où on le fait. Il n'y a, avant de parvenir à sa prédication, à traverser aucun portique, à passer sous aucun joug : les pensées et les promesses de l'Evangile en sont le premier et le dernier mot, toute âme est placée immédiatement en face d'elles.

Encore bien moins peut-on dire que l'Evangile présuppose une conception déterminée de l'ordre du monde, ou en soit inséparable ; — il n'est même psis vrai de dire qu'il exclue telle ou telle conception. L'Evangile traite de religion et de morale ; il apporte le Dieu vivant. Confesser ce Dieu, par la foi et par l'accomplissement de sa volonté, est ici aussi la seule confession de foi ; telle était du moins la pensée de Jésus. Les conséquences théoriques que l'on peut tirer de cette foi — et elles sont importantes — restent toujours différentes, suivant la mesure du développement intérieur et de l'intelligence de chacun. Rien ne saurait être mis sur le même plan que cette

vivante expérience : nous avons pour Père le Seigneur du ciel et de la terre, et cette expérience là, l'âme la plus misérable peut la faire et en rendre témoignage'.

Vivre ! — on ne doit confesser que la religion que l'on a vécue soi-même ; toute autre confession est, d'après Jésus, une condamnable hypocrisie. S'il n'y a pas dans l'Evangile de dogmatique développée, encore bien moins y a-t-il une invitation à accepter avant tout et à confesser une doctrine déterminée. Se détourner du monde, se tourner vers Dieu, voilà le fait décisif d'où doivent naître et grandir la foi et sa confession, et la confession ne doit être que la manifestation de la foi. « La foi n'est pas donnée à tous », dit l'apôtre Paul ; mais il devrait être donné à tous de rester sincères, et de se garder, en matière religieuse, ides bavardages vains et des confessions ou des adhésions irréfléchies. « Un homme avait deux fils, il dit au premier : mon fils, vat'en aujourd'hui travailler dans ma vigne. Il répondit : J'y vais, Seigneur, et il n'y alla pas. Il parla de même à l'autre, et celui-ci lui répondit : Je ne veux pas y aller : puis, s'étant repenti, il y alla ».

Je pourrais m'arrêter ici ; mais je me sens pressé de répondre encore à une objection. On

dit souvent que l'Evangile est sans doute grand et sublime, qu'il a été certainement, au cours de l'histoire, une puissance de salut, mais qu'il est indissolublement lié à une conception du monde et de l'histoire depuis longtemps dépassée. Par conséquent, si douloureux que cela puisse être, et bien que nous n'ayons rien de mieux à mettre à la place, l'Evangile a perdu sa valeur et ne peut plus rien signifier pour nous. Je voudrais répondre à cela deux choses :

1° Assurément la conception du monde et de l'histoire à laquelle est lié l'Evangile est absolument différente de la nôtre, et nous ne pouvons ni ne voulons rappeler cette conception à la vie ; mais ce lien n'est pas le moins du monde « indissoluble ». J'ai essayé de montrer quels sont les éléments essentiels de l'Evangile, et ces éléments sont « intemporels ». Et non seulement eux, mais aussi « l'homme » auquel s'adresse l'Evangile est « intemporel », je veux dire qu'il est l'homme tel qu'il reste, en dépit de tout le progrès de l'évolution, éternellement le même, aussi bien dans sa complexion intime que dans ses rapports avec le monde extérieur. — Voilà pourquoi cet Evangile garde pour nous aussi sa puissance.

2*» L'Evangile — et c'est ici la chose décisive dans sa conception du monde et de l'histoire —

repose sur ropposition de l'esprit et de la chair, de Dieu et du monde, du bien et du mal. Or, malgré l'ardeur de leurs efforts, les penseurs ne sont pas encore parvenus à bâtir sur le terrain du monisme une éthique satisfaisante, et qui réponde à nos besoins les plus profonds. Ils n'y réussiront du reste pas. Dès lors, il est en définitive parfaitement indifférent que l'on désigne d'un nom ou d'un autre l'opposition que ressent tout homme moral : Dieu et le monde, ici-bas et l'au-delà, le visible et l'invisible, la matière et l'esprit, l'instinct et la liberté, la physique et réthique. L'unité peut être vécue, l'un des termes peut être subordonné à l'autre ; mais l'unité ne se réalise jamais que par une lutte, sous la forme d'un problème où l'infini est engagé, et qui n'est résoluble que par approximation ; elle ne saurait être le fruit d'un procédé mécanique, si affiné soit-il. « L'homme qui sait se vaincre se libère de la puissance qui enchaîne tous les êtres » ; cette belle parole de Gœthe exprime la réalité dont il est ici question. Cette réalité demeure, et elle est l'essentiel dans les images dramatiques que l'Evangile emprunte à son époque pour exprimer le conflit qu'il s'agit d'apaiser. Je ne vois pas non plus en quoi notre connaissance plus parfaite de la nature pourrait bien nous empêcher de rendre hommage à la vérité de cette

déclaration : « Le monde passe avec ses plaisirs, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement ». Il s'agit ici d'un dualisme dont nous ignorons la source ; mais, en tant qu'êtres moraux, nous avons la conviction qu'il nous a été imposé pour que nous arrivions à no"2 élever au-dessus de lui et à le réduire à Tunité, qu'il est l'indice d'une unité primordiale, et qu'il trouvera un jour sa conciliation approximative dans le règne du Bien, enfin réalisé.

Rêveries ! dit-on, car ce que nous avons sous les yeux présente une tout autre image. Non, ce ne sont pas des rêveries ; c'est ici au contraire que notre vie véritable a ses racines ; ce sont des fragments épars, car nous sommes incapables de réduire à l'unité d'une conception vraiment universelle et les connaissances que nous situons dans le temps et dans l'espace, et les données de notre vie intérieure. Seule la paix de Dieu, qui dépasse toute intelligence, nous donne un pressentiment de cette unité.

Mais nous sommes déjà sortis du cercle que nous nous étions tracé. Nous voulions étudier l'Evangile dans ses traits essentiels et dans ses applications principales ; j'ai essayé de remplir ce programme, mais le dernier point nous a conduits en dehors de la voie que nous nous

étions tracée. Rentrons-y maintenant pour suivre, dans une seconde partie, la marche de la religion chrétienne à travers l'histoire. Nous nous proposons d'y exposer l'histoire de la religion chrétienne dans ses moments principaux, et de rechercher comment elle s'est développée au siècle apostolique, — dans le catholicisime, — et dans le protestantisme.

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