LA RELIGION CHRETIENNE
(Neuvième Conférence). — Du cercle restreint des disciples, de la société de ces douze que Jésus avait rassemblés autour de lui, naquit une Eglise. Jésus n'a pas fondé d'Eglise, au sens d'association organisée en vue d'un culte — il était simplement le Maître, et les disciples les Elèves — ; mais 1^ fait que ce cercle de disciples se transforma aussitôt en Eglise , a été décisif pour toute la suite des temps. Qu'est-ce qui caractérisait la nouvelle Société ? — Trois éléments, si je ne me trompe : 1° La reconnaissance de Jésus comme le Seigneur vivant ; 2° le fait que chaque membre de la communauté — jusqu'aux valets et aux servantes — vivait réellement sa religion, et avait conscience de se trouver dans un rapport vivant avec Dieu ; 3" une vie sainte dans la pureté, la fraternité, et l'attente du très prochain retour de Christ.
Ces trois points constituent Toriginalité de la nouvelle Eglise. Il nous faut les examiner de plus près.
I. — Jésus-Christ le Seigneur. — Cette confession exprime d'abord la conviction que Jésus continue à être le Maître incontesté, que sa parole doit rester la règle de vie de ses disciples, qu'ils veulent garder « tout ce qu'il leur a ordonné ». Mais cela n'épuise pas l'idée de Seigneur, cela ne touche même pas à ce qu'elle a de spécial. L'Eglise primitive appelait Jésus son Seigneur parce qu'il avait fait pour elle le sacrifice de sa vie, et qu'elle était convaincue que, maintenant ressuscité, il était assis à la droite de Dieu. C'est un des faits historiques les mieux établis, que l'Apôtre Paul n'a pas été le premier à mettre aussi énergiquement en évidence la mort et la résurrection de Jésus, mais qu'en leur reconnaissant une telle portée, il était absolument sur le terrain de l'Eglise primitive. « Je vous ai transmis, écrit-il aux Corinthiens, ce que j'ai reçu moi-même (de la tradition), à savoir que Jésus est mort pour nos péchés, et que le troisième jour il est ressuscité. » Sans doute Paul a fait de la mort et de la résurrection de Jésus l'objet d'une spéculation particulière, et condensé en quelque sorte tout l'Evangile dans ces deux faits ; mais déjà les disciples
personnels de Jésus et l'Eglise primitive les tenaient pour fondamentaux. Il est permis de dire que si l'on a reconnu la valeur permanente de la personne de Jésus, si on l'a vénéré et adoré, tout ce mouvement trouve ici son point de départ. Ces deux faits forment le sol sur lequel a germé toute la christologie. Dès les deux premières générations, on avait dit de Jésus-Christ tout ce que des hommes peuvent dire de plus sublime. Parce qu'on reconnaissait en lui le Vivant, on le glorifiait comme celui que Dieu a élevé à sa droite, comme le vainqueur de la mort, comme la force vive d'une nouvelle existence, comme le chemin, la vérité et la vie. Lres conceptions messianiques permettaient de le placer ainsi auprès du trône de Dieu sans porter atteinte au monothéisme. Mais avant tout, on sentait en lui le principe actif de la vie personnelle : « Ce n'est pas moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi », il est « ma » vie, et la mort qui fait pénétrer jusqu'à lui, m'est un gain. Où donc, dans l'histoire de l'humanité, s'est-il passé chose semblable : que ceux qui avaient mangé et bu avec leur Maître, et qui l'avaient vu sous les traits de son humanité, l'aient prêché non-seulement comme le grand prophète et révélateur de Dieu, mais comme le Maître divin de l'histoire, comme « le premier né » de la création de Dieu, et comme la force intérieure
d'ume nouvelle vie ? Les disciples de Mahomet n'ont pas parlé ainsi de leur prophète ! Il ne suffit pas non plus de dire que l'on a simplement appliqué à Jésus les qualificatifs traditionnels du Messie, et de tout expliquer par l'attente de son retour dans la gloire, comme si cette gloire à venir avait aussi projeté ses rayons sur le passé. Assurément la ferme espérance du retour détournait les regards de la « venue dans l'humilité » ; mais que l'on ait pu fonder et conserver cette ferme espérance, que malgré ses souffrances et sa mort on ait vu en lui le Messie promis, et que dans la conception messianique vulgaire, ou à côté d'elle, ont ait su reconnaître en lui le Maître de l'heure et le Sauveur, — voilà ce qui est étonnant ! Et ici précisément, c'est sa mort « pour nos péchés », et c'est sa résurrection qui ont confirmé l'impression produite par sa personne, et ont donné à la foi un point de départ solide : il est mort en victime pour nous, et il vit.
Ces deux points sont assez étrangers à la pensée contemporaine, et bien des gens les considèrent avec une parfaite indifférence, — la mort, parce qu'il n'est pas possible d'accorder à un événement isolé de cette nature, une semblable importance, et la résurrection parce qu'on affirme ici une chose incroyable.
Il ne nous appartient pas de défendre ici les
données de la tradition, jug^ements ou affirmations ; mais il est assurément du devoir de Thistorien d'apprendre à les connaître assez complètement pour arriver à partager le sentiment qui leur a donné et leur donne encore tant d'importance. Que ces deux données aient été pour l'Eglise primitive des points fo-ndamentaux, personne encore ne l'a mis en doute ; Strauss lui-même ne l'a pas contesté, et le grand critique Ferdinand-Christian Baur a reconnu que la chrétienté primitive s'est édifiée sur la confession de cette double foi. Dès lors, il doit être possible de comprendre et de retrouver en nous ces impressions ; bien plus, quand on pénètre dans les profondeurs de l'histoire religieuse, on découvre aux racines de la foi son originelle légitimité, et la vérité de conceptions qui paraissaient aux regards superficiels paradoxales et inacceptables.
Nous considérerons d'abord la conception d'après laquelle la mort de Jésus sur la croix serait un sacrifice expiatoire. — Assurément, si nous voulions faire de l'idée de « sacrifice expiatoire » l'objet d'une spéculation tout extérieure et formelle, nous n'irions pas loin sans perdre toute intelligence des réalités ; mais ce se^'ait faire complètement fausse route que de nous laisser engager dans des spéculations sur la nécessité où pou-
vait se trouver la divinité d'exig^er un semblable sacrifice.
Premièrement : Nous commencerons par rappeler un fait tout général de l'histoire religieuse : ceux qui ont vu dans la mort de Jésus un sacrifiée expiatoire, ont bientôt cessé d'offrir à Dieu tout autre sacrifice sanglant. A vrai dire, la valeur de ces sacrifices était déjà mise en doute depuis des générations, et ils tendaient même à disparaître ; mais c'est seulement à dater de ce jouf qu'ils disparurent complètemient. S'ils ne cessèrent pas tout de suite et en une fois — cela ne doit pas nous arrêter ici — ce fut du moins dans un très bref délai, et non pas seulement après la destruction du Temple juif. De plus, partout où la prédication chrétienne pénétra par la suite, les autels furent désertés, et les animaux destinés aux sacrifices ne trouvèrent plus d'acheteurs. Il n'y a aucun doute à cet égard : la mort de Christ a mis fin, dans l'histoire de la religion, aux sacrifices sanglants. Or il y a au fond de ce rite un profond sentiment religieux, comme suffirait à le prouver son existence chez tant de peuples divers, et il ne faut pas le juger en rationalistes froids et aveugles, mais en hommes qui ont le sentiment de la vie. Si donc il est évident que les sacrifiées sanglants ont répondu à un besoin religieux ; s'il est certain en outre que l'instinct qui leur a donné naissance a trouvé
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dans la mort de Christ sa satisfaction et par conséquent son terme, si nous considérons enfin des témoignages explicites, comme celui de l'Epître aux Hébreux : « c'est par un sacrifice unique qu'il a donné la parfaite pureté à ceux qu'il sanctifie », — cette conception ne nous paraîtra plus aussi étrange ; l'histoire, en effet, lui a donné raison, et nous commençons à sympathiser avec elle. Cette mort avait la valeur d'un sacrifice, sans quoi son action n'aurait pu pénétrer jusque dans les profondeurs de ce monde intime où les sacrifices sanglants avaient pris naissance ; mais elle n'était pas un sacrifice comme les autres, sans quoi elle n'aurait pu mettre fin à leur usage : elle arrêta la série en lui donnant une conclusion. Nous pouvons aller plus loin encore : la mort de Christ a enlevé leur valeur à tous les sacrifices matériels. Toutes les fois que des chrétiens isolés ou des Eglises entières sont revenus à ces pratiques, il y a eu déchéance : la chrétienté primitive a eu la conviction que tout l'appareil des sacrifices était désormais aboli, et ceux qui lui demandaient compte de cette assurance, elle les renvoyait à la mort de Christ.
Secondement : Si Ton regarde à l'histoire, on reconnaît que ce sont les souffrances des justes et des purs qui constituent historiquement le salut ; <'est-à-dir€ que ce qui décide des grands progrès
dans l'histoire, ce ne sont pas les paroles, m^ais les actes, que dis-je, les actes ? les sacrifices, et même à vrai dire le sacrifice de la vie elle-même ! Je crois que dans ce sens, si éloignés que nous puissions être d'une « théorie » de la substitution, il s'en trouverait bien peu parmi nous pour méconnaître la légitimité et la vérité d'une affirmation comme celle d'Esaïe (chap. LUI) : « il a vraiment porté nos souffrances, et il s'est chargé de nos infirmités ». « Personne n'a un plus grand amour que celui qui donne sa vie pour ceux qu'il aime ». C'est ainsi que l'on a considéré dès le début la mort de Christ. Plus notre sentiment moral s'affine, et plus nous apercevons sûrement dans l'histoire, partout où se passe quelque chose de grand, la douleur rédemptrice, et plus aussi nous sommes portés à -nous l'appliquer à nousmêmes. E^t-ce que Luther dans son cloître a combattu pour lui seul ? N'est-ce pas pour nous aussi qu'il a lutté avec la religion qu'il avait reçue de la tradition, et qu'il a saigné intérieurement? Mais c'est dans la croix de Christ que l'humanité a vu la puissance de l'amour et de la pureté confirmée par la mort de telle façon qu'elle ne peut plus l'oublier, et que de cette expérience date une ère nouvelle de son histoire.
Troisièmement : enfin, il n'y a ni réflexion « rationnelle », ni argument « de bon sens » qui
puisse effacer du nombre des idées morales de l'homme la conviction que le mal et le péché réclament un châtiment, et que, partout où le juste souffre, s'accomplit une expiation qui tout ensemble nous confond et nous purifie. Les origines de cette conviction sont impénétrables, car elle jaillit de ces profondeurs dans lesquelles l'humanité se sent une, de ce monde qui est par-delà le monde des phénomènes. Raillée ou niée, comme si elle était depuis longtemps périmée, cette idée se révèle néanmoins indestructible dans la conscience humaine.
Telles sont les pensées qu'évoqua la mort de Christ, et dans lesquelles elle fut pour ainsi dire baignée. D'autres encore furent mises en avant, — moins importantes, bien qu'elles aient pu exercer momentanément une action considérable — mais celles-là furent les plus puissantes. Elles ont pris corps sous la forme de cette ferme conviction, que Jésus avait accompli par les souffrances de sa mort quelque chose de décisif, et qu'il l'avait accompli « pour nous », Si nous voulions essayer ici de définir et de cataloguer, comme on l'a essayé de très bonne heure, nous aboutirions à d'effrayants paradoxes, mais nous pouvons comprendre ces idées avec la même liberté qui a présidé à leur élaboration. Et si nous ajoutons que Jésus lui-même a désigné sa mort comme un service
qu'il rendait à plusieurs, et que par un acte solennel il en a institué la commémoration permanente — et je ne vois aucune raison de mettre ce fait en doute, — nous comprendrons que cette mort, que le scandale de la croix, dût nécessairement passer au premier plan.
Mais si Jésus a été annoncé comme « le Seigneur » ce n'est pas seulement parce qu'il est mort pour les pécheurs, c'est aussi parce qu'il est le Ressuscité, le Vivant. Si cette résurrection signifiait simplement qu'un cadavre en chair et en os a repris vie, nous en aurions bientôt fini avec cette tradition. Mais il n'en est pas ainsi. Le Nouveau- Testament lui-même distingue entre le message de Pâques relatif au tombeau vide et aux apparitions de Jésus, d'une part, et la foi de Pâques d'autre part. Bien qu'il attribue à ce message la plus haute valeur, il réclame la foi de Pâques, m.ême en dehors de lui. L'histoire de Thom.as a été racontée uniquement en vue d'inculquer cette idée que l'on doit avoir la foi de Pâques, même sans le message de Pâques : « Heureux ceux qui ne voiont pas et qui croient ». Les disciples sur le chemin d'Emmaiis reçoivent les reproches du Maître parce qu'ils ne possèdent pas la foi en la résurrection, foi qu'auraient dû cependant établir fermement en eux les Ecritures sur la base d^
cette conviction : « Jésus est le Messie ». Le Seigneur, c'est l'Esprit, dit Paul, et dans cette certitude était impliquée la foi en sa résurrection. Le message de Pâques rapporte le merveilleux événement du jardin de Joseph d'Arimathée, que nul œil n'a contemplé ; le tombeau vide dans lequel quelques femmes et quelques disciples ont jeté un regard ; les apparitions du Seigneur sous une forme glorifiée — transfiguré au point que ses disciples ne pouvaient le reconnaître tout de suite — ; bientôt aussi des paroles ou des actes du Ressuscité ; et les récits prenaient chaque jour plus d'ampleur et de précision. La foi de Pâques, au contraire, est la conviction de la victoire du Crucifié sur la mort, de;la puissance et de la justice de Dieu, et de la vie de Celui qui est le premier né entre beaucoup de frères. Pour Paul, les fondements de la foi de Pâques étaient la certitude que « le second Adam » venait du ciel, et l'expérience dans laquelle, sur le chemin de Damas, Dieu lui avait révélé son Fils comme le Vivant. Il l'a révélé « en moi », dit-il, mais cette révélation intérieure avait été liée à une vision qui le subjugua com.me nulle autre ne put le faire dans la suite. L'Apôtre a-t-il connu la nouvelle du tombeau vide ? des théologiens considérables en doutent ; pour moi, je le tiens pour vraisemblable, mais on ne saurait aboutir sur ce point à une certitude absolue. Ce
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qui est certain, c'est que ni lui ni les disciples avant lui n'ont attaché une importance décisive à la découverte du tombeau vide, mais seulement aux apparitions. Mais qui donc parmi nous oserait prétendre qu'il peut, d'après les récits de Paul ou des Evangiles, se faire une idée nette de ces apparitions ? et si cela est impossible, si aucune tradition relative à un fait déterminé n'est absolument certaine, comment veut-on bâtir sur elles la foi de Pâques ? Ou il faut se décider à fonder sa foi sur quelque chose d'instable, sur quelque chose qui est toujours exposé à de nouveaux doutes, ou il faut abandonner ce fondement, et avec lui le miracle matériel. C'est aux racines de la conception religieuse que se trouvent ici encore la vérité et la réalité. Quoi qu'il ait pu se passer au tombeau ou dans les apparitions, une chose est certaine : c'est de ce tombeau qu'a jailli la foi inébranlable en la victoire sur la mort, et en la vie éternelle. Que l'on ne nous renvoie pas à Platon, à la religion perse et aux idées ou aux écrits du judaïsme postérieur. Tout cela aurait disparu, et a du reste disparu ; mais la certitude de la résurrection et de la vie éternelle qui s'est attachée au tombeau du jardin de Joseph n'a pas disparu, et la conviction que Jésus vit fonde encore aujourd'hui cette espérance en notre droit de cité dans l'éternel Royaume, qui rend la vie sup-
portable et digne d'être vécue. « Il a sauvé ceux dont la crainte de la mort devait faire des esclaves pour toute leur vie », déclare l'épître aux Hébreux. Voilà la vérité. Et, bien qu'il puisse y avoir des exceptions, partout où l'on trouve aujourd'hui encore, malgré toutes les impressions contraires de la nature, une foi vivante en la valeur infinie de l'âme, partout où la mort a perdu ses terreurs, partout où les souffrances du temps présent sont appréciées à la mesure de la gloire à venir, cette façon de saisir la vie est liée à la conviction que Jésus-Christ est passé victorieusement à travers la mort, que Dieu l'a ressuscité, et Ta appelé à la vie et à la gloire. Et comment pourrait-on concevoir que, pour les premiers disciples aussi, la foi au Seigneur vivant ait eu pour raison dernière autre chose que la puissance qui était en lui ? Ils avaient senti émaner de lui une vie indestructible ; sa mort ne pouvait les ébranler que pour peu de temps ; la foroe du Seigneur était victorieuse de tout : Dieu ne l'a pas abîmé dans la mort; il vit comme les prémices de ceux qui sont morts. Ce n'est pas dans des spéculations philosophiques, c'est dans la contemplation de la vie et de la mort de Jésus, et dans le sentiment de son indestructible union avec Dieu que l'humanité a puisé, dans la mesure où elle la possède, la certitude d'une vie éternelle à laquelle elle est destinée,
et dont elle a le pressentiment — d'une vie éternelle dans le temps et au-dessus du t^mps. Ici seulement, la foi en la valeur de la vie personnelle trouve un sûr fondement ; de tous les essais pour démontrer « l'immortalité », on peut dire au contraire avec le poète : « il faut croire, il faut oser, car les dieux ne donnent pas de gages ». Croire au Seigneur vivant et à la vie éternelle, c'est l'acte de la liberté, fille de Dieu.
En tant que Crucifié et Ressuscité, Jésus était le Seigneur. Dans ce mot s'exprimaient tous les rapports de ses discipks avec lui ; mais il offrait à l'intuition et à la spéculation une matière inépuisable. L'image multiforme du Messie était incluse dans le concept de Seigneur, ainsi que toutes les promesses de l'Ancien Testament. Mais il n'y avait pas encore sur Jésus de doctrine ecclésiastique explicite ; quiconque le confessait comme le Seigneur appartenait à l'Eglise.
II. — La Religion vécue. — Le second point qui caractérise l'Eglise primitive, c'est que chacun de ses membres individuellement, jusqu'aux valets et aux servantes, vivait sa foi en Dieu. Cela est assez remarquable. On pourrait en effet penser au premier abord qu'avec ce dévouement absolu à Christ et cette vénération sans réserves pour lui, toute piété devait nécessairement se manifester
par une soumission ponctuelle à sa parole, et par conséquent par une sorte de servitude volontaire à son égard. Mais Ifes épîtres de Paul et le livre des Actes nous présentent une tout autre image. Sans doute, ils témoignent de rinf]nin:ent haute estime en laquelle on tenait les paroles de Jésus, mais ce trait n'est pas le plus saillant que présente l'image de la chrétienté primitive ; bien plus caractéristique se révèle l'action de l'esprit de Dieu, qui place chaque chrétien individuellement dans un rapport vivant et tout personnel avec Dieu lui-même. Nous avons eu récemment un beau livre de Weinel sur « l'action de l'Esprit et des esprits aux temps post-apostoliques » ; dans bien des passages l'auteur revient sur l'époque apostolique, et continue l'exposé si impressif donné par Gunkel sur cette époque, dans son étude sur le Saint-Esprit. Weinel a excellemment éclairci des problèmes trop négligés : dans quelle mesure et sous quelle forme l'Esprit agissait-il dans la vie de la chrétienté primitive, et comment convient-il de juger les phénomènes de cet ordre ? L'essentiel de sa conclusio^n est que l'expression « avoir reçu le Saint-Esprit et agir par lui )), indique le caractère personnel et immé^liat du sentiment religieux et de la vie religieuse, ainsi qu'une union intime avec Dieu en qui l'on pre.s.sent la ])lus puissante des réalités, —
union que l'on ne s'attendrait pas à trouver dans des esprits aussi délibérément soumis à l'autorité de Jésus. Etre fils de Dieu et avoir reçu son Esprit, est simplement synonyme d'être diseiple de Jésus. Le livre des Actes sait encore qu'un homme n'est réellement un disciple que lorsqu'il a été pénétré par l'esprit de Dieu ; c'est l'effusion du Saint-Esprit qui forme le point culminant de ses récits. Son auteur sait que la religion chrétienne ne serait pas la religion suprême et la plus haute, si elle ne mettait chaque croyant individuellement en contact immédiat et vivant avec Dieu. La ooexistence d'une pleine soumission et d'une obéissance absolue au Seigneur avec la liberté dans l'Esprit saint est la caractéristique essentielle de cette religion, son originalité et le sceau de sa grandeur. L'action de l'Esprit se manifestait dans tous les domaines, dans toute la sphère des sens, dans celle de la volonté et de l'action, dans de profondes spéculations, et dans l'intelligence la plus affinée des réalités morales. Les puissances élémentaires de l'instinct religieux, déprimées par le dogme ou le rite, reprenaient leur libre jeu et se ^manifestaient par des extases, des signes, des prodiges, et une exaltation de toutes les fonctions qui allait jusqu'à des états pathologiques et regrettables. Mais on n'oubliait pas, et on avait soin de rappeler à ceux qui menaçaient de l'oublier,
que ces phénomènes désordonnés et extraordinaires étaient chose exc^tionnelle, et qu'il existait à côté d'eux une action de l'Esprit qui était le fait de tout le monde, et dont personne ne pouvait se passer. « Le fruit de l'Esprit, écrit l'apôtre Paul, c'est l'amour, la joie, la paix, la patience, l'amabilité, la bonté, la foi, la douceur, la chasteté. » On peut voir un nouveau témoignage de roriginaiité et de la grandeur de cette religion dans le fait qu'elle n'a pas accordé une valeur exagérée aux forces élémentaires qu'elle avait mises en jeu, qu'elle a subordonné toutes les extases à ses affirmations spirituelles et à sa discipline, et qu'elle n'a jamais laissé ébranler en elle la conviction que l'Esprit de Dieu, de quelque manière qu'il se manifeste, est un esprit de sainteté et d'amour. Mais nous sommes déjà
passés ici à la troisième caractéristique de la chrétienté primitive.
III. — La vie sainte dans la pureté, la fraternité et l'attente du très prochain retour de Christ. — La direction qu'a pris l'histoire de l'Eglise a fait que les exposés dogmatiques contenus dans le Nouveau Testament ont été l'objet de beaucoup plus de recherches et d'explications que les chapitres dans lesquels nous est représentée la vie des premiers chrétiens, ou nous sont
données des directions morales. Et cependant non seulement ces chapitres forment une partie importante des Epîtres, mais bien des passages dits dogmatiques ont été écrits exclusivement en vue de l'instruction morale. Jésus avait appris a ses disciples à mettre celle-ci au premier plan, et la chrétienté primitive savait encore que son premier devoir dans la vie était de faire la volonté de Dieu, et de s'édifier comme la communauté des saints. C'était la raison d'être de toute son existence et de toute sa mission. Deux points essentiels se trouvaient placés, d'après les paroles mêmes de Jésus, en première ligne, et embrassaient, en définitive, toute l'activité morale : la 'pureté et la fraternité. Pureté au sens le plus profond et le plus ample du terme, comme l'horreur de tout ce qui est contraire à la sainteté, comme la joie intime que l'on prend à tout ce qui est clair et vrai, à tout ce qui est aimable et bienséant ; pureté aussi en ce qui concerne le corps. « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui habite en vous ? Glorifiez donc Dieu dans vos corps. » Forts de cette haute conscience, les premiers chrétiens sont entrés en lutte avec ces péchés contre la pureté dont le paganisme n'avait pas du tout le sentiment. Irréproehables comme des enfants de Dieu, « dans cette génération impie et pécheresse, au milieu de laquelle vous brillez
comme la lumière du monde », — tels ils devaient se montrer, et tels ils ont été en réalité. Etre saints comme Dieu, purs comme des disciples de Christ — tel était l'idéal de renoncement au m.onde que cette Eglise s'était imposé. « Se préserver des souillures du monde » — tel était l'ascétisme qu'elle pratiquait et qu'elle réclamait.
Le second point est la fraternité. Jésus lui-même avait déjà en vue l'existence d'une société nouvelle, de rapports nouveaux ontre les hommes, lorsqu'il avait, dans ses paroles, si étroitement uni l'amour du prochain et l'amour de Dieu. Les premiers chrétiens l'ont compris. Dès le début, ils ont réalisé, non-seulement eh paroles mais en actes, une véritable confrérie — vivante réalité ! En s'appelant « Frères », ils avaient conscience de toutes les obligations que ce nom impose, et ils cherchaient à les remplir non par des déterminations légales, mais par un service volontaire, chacun dans la mesure de ses forces et de ses dons. Le livre des Actes rapporte qu'à Jérusalem on serait même allé jusqu'à une volontaire communauté de biens ; Paul n'en dit rien, et s'il faut réellement en croire le récit assez obscur des Actes, on remarquera que ni Paul ni les Eglises pagano-chrétiennes n'ont pris cette tentative pour modèle. Il ne paraissait ni nécessaire 'li opportun de formuler de nouvelles règles exlé-
Heures de la vie sociale ; la fraternité que devaient pratiquer et que pratiquaient « les saints » était définie par deux principes : « Si un membre souffre, tous les autres doivent souffrir avec lui » ; — « Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi de Christ ».
(Dixième Conférence). — L'Eglise primitive reconnaissait en Jésus son Seigneur, et exprimait dans cette confession son dévouement sans réserve et sa confiance en lui comme au Prince de la vie ; chaque chrétien se sentait individuellement dans un rapport immédiat avec Dieu par l'Esprit — prêtres et intermédiaires n'étaient plus nécessaires — ; enfin, ces « Saints » étaient réunis eiD communautés qui s'astreignaient à une vie ; morale très stricte, dans la pureté et la fraternité. Quelques mots encore sur ce dernier point.
Une chose témoigne du caractère intime et de la puissance morale de la nouvelle prédication, c'est que malgré l'enthousiasme que produisaient ses expériences religieuses, les phénomènes extravagants et les mouvements tumultueux qu'il fallut combattre furent relativement rares. Il se peut qu'ils aient été plus fréquents que ne le laissent supposer les données directes de nos sources, mais ils n'étaient pas la règle, et l'Apôtre
Paul non plus n'était certainement pas le seul qui fût préoccupé de les calmer lorsqu'ils se produisaient. Sans doute il ne voulait pas « éteindre l'Esprit », mais lorsque l'entliousiasme menaçait d-e conduire à l'abandon du travail comme à Thessalonique, ou lorsque les discours extatiques prenaient trop de place, comme à Gorinthe, il savait donner de sobres avertissements : « qui ne travaille pas, ne doit pas non plus manger », ou bien « cinq paroles compréhensibles qui servent à l'édification, valent mieux qu'un flux de dix mille paroles incompréhensibles ». Mais tout le calme et toute la force de ceux qui dirigeaient la communauté se lisent avec plus de netteté encore dans leurs exhortations m.orales telle que nous les lisons, non seulement dans les épîtres pauliniennes, mais aussi par exemple dans la première épître de Pierre, ou dans l'épître de Jacques. C'est dans les plus grandes et les plus simples des relations essentielles de la vie que doit se manifester le caractère chrétien. Le « service de Dieu » doit trouver sa réalisation dans les rapports des maris avec leurs femmes, des femmes avec leurs maris, des maîtres avec leurs serviteurs, ou encore dans les rapports avec l'autorité, avec le paganisme ambiant, comme aussi avec les veuves et les orphelins. Où donc trouve-t-on dans l'histoire un
exemple d'une religion qui unisse au même degré que cette prédication la profonde conscience de son caractère supra-terrestre, et la stricte observance des principes moraux de la vie sociale ? Ceux même qui ne se sentent pas atteints par la prédication religieuse aes auteurs du Nouveau Testament, ne peuvent laisser cependant d'être touchés jusqu'au fond de l'âme par la pureté, la richesse, la puissance et la délicatesse de l'expérience morale qui donne à leurs exhortations une valeur incomparable.
Il faut encore tenir compte ici d'un autre facteur. Les premiers chrétiens vivaient dans l'attente du prochain retour de Christ. Cette espérance était un motif extrêmement puissant pour faire peu de cas des choses de cette terre, de ses souffrances et de ses joies. Ils se sont trompés dans leur attente — il faut le reconnaître sans détour — , mais elle a été cependant un levier extrêmement puissant pour les élever au-dessus du monde, pour leur apprendre à donner à chaque chose, grande ou petite, son exacte valeur, et à distinguer ce qui est du temps et ce qui est de l'éternité. L'histoire des religions présente à maintes reprises ce phénomène : sur un sentiment religieux nouveau et profond, capable déjà par lui-même de pousser puissamment à l'action, vient se greffer une idée accessoire
qui, à la façon d'un coefficient, augm-enie et affermit son action. Quelle force toujours nouvelle n'a-t-on pas trouvée depuis Saint Augustin, dans l'idée de la prédestination, chaque fois que s'est renouvelée l'expérience religieuse du péché et de la grâce ! — encore qu'une semblable conception ne soit nullement le fruit de cette expérience même. Quel enthousiasme la conscience de leur élection n'a-t-elle pas communiqué aux troupes de Cromwell ! quelle force n'a-t-elle pas été pour les Puritains, sur Tune et l'autre rive de l'Océan ! — et cependant elle aussi n'était qu'un coefficient. Quel appui la doctrine de la pauvreté n'at-elle pas offert à la piété nouvelle qu'ont fait naître au moyen-âge les expériences religieuses de saint François d'Assise ! — et pourtant son action était indépendante de ces expériences. L'existence de ces coefficients (parmi lesquels on peut ranger la conviction d'avoir réellement vu le Seigneur après sa crucifixion) nous apprend que la réalité intime par excellence, la religion, ne se développe pas de façon absolument indépendante et isolée, mais qu'elle croît pour ainsi dire sous une écorce, et que celle-ci lui est indispensable. Pour ce qui est du siècle apostolique, il était important de noter qu'en dépit de son enthousiasme, en dépit même de son ardente espérance eschatologique, il n'a point négligé le
devoir de sanctifier la vie terrestre.
— Les trois éléments que nous avons relevés comme les plus caractérisfiques du Christianisme primitif pouvaient encore, à la rigueur, se réaliser dans le cadre du Judaïsme, et sans rupture avec la Synagogue. Là aussi on pouvait reconnaître Jésus comme le Seigneur, unir l'expérience nouvelle avec la religion des pères, et faire de la société des frères un conventicule Juif. En fait, les premières Eglises ont existé en Palestine sous cette forme-là. Mais l'énergique développement de ces éléments nouveaux devait cependant conduire plus loin que le Judaïsme : Jésus est le Seigneur, et non d'Israël seulement ; il est le Maître de l'histoire, le chef de l'humanité. La nouvelle expérience du rapport immédiat avec Dieu rendait inutile l'ancien culte avec ses intermédiaires et ses prêtres. Enfin, la fraternité des croyants primait tous les autres liens, et leur enlevait toute valeur. Le développement intime dont la nouvelle institution contenait toutes les virtualités, commença aussitôt. Ce n'est pas Paul qui l'a inauguré ; déjà avant lui et à côté de lui des anonymes, des chrétiens de nous inconnus avaient commencé, çà et là, dans la diaspora, à admettre des païens dans la société nouvelle, et à éliminer de la loi ses prescriptions particularistes ou rituelles, en déclarant qu'il fallait les comprendre d'un point de vue pure-
ment spirituel, et les expliquer comme des symboles. Il existait hors de Palestine une branche du Judaïsme dans laquelle ce genre d'explication était déjà en honneur depuis longtemps, bien que pour d'autres raisons, et la religion juive trouvait là, dans des interprétations philosophiques, le moyen de supprimer toutes ses limitations, et de s'élever à la hauteur d'une universelle religion de l'esprit Ce développement pourrait être considéré comme un stade préparatoire du Christianisme, et à plus d'un point de vue il l'était réellem.ent. Les chrétiens s'engagèrent dans cette voie, par où l'on pouvait, en effet, arriver peu à peu à se libérer du Judaïsme historique et de sa législation religieuse surannée. Mais l'issue de cette tentative restait toujours douteuse ; tant qu'on n'avait pas déclaré expressément que Vancienne religion était abolie, on- pouvait toujours craindre de voir les antiques ordonnances reprendre, dans la génération suivante, leur signification littérale. Combien de fois, au cours de l'histoire des religions, nous rencontrons des formes traditionnelles de la doctrine ou du culte déjà ruinées dans les esprits, et que l'on se met en devoir d'éliminer définitivement ! On essaie alors de les éliminer par voie d'interprétation, et cela paraît réussir, l'interprétation nouvelle étant c^mme portée par la menta-
lité et les connaissances du moment ; mais voici, bientôt le passé reprend ses droits : la lettre du rituel, de la liturgie, de la doctrine officielle est plus forte que tout le reste. Lorsqu'une conception religieuse nouvelle est incapable de rompre radicalement avec le passé sur le point décisif — peu importent les autres — et de se créer un corps, elle fme peut s'affirmer et est destinée à sombrer. Il n'y a pas d'organisme plus vivace, plus résistant qu'une religion établie ; elle ne saurait céder devant une forme supérieure avant d'avoir été formellement abrogée. Il n'y avait donc, au siècle apostolique, rien de durable à attendre de ces tentatives pour tordre ou interpréter les textes de la Loi de façon à ménager à côté d'elle une place à la foi nouvelle, ou à rapprocher de celle-ci l'antique religion. Il fallait qu'un homme se levât pour déclarer que les choses anciennes étaient abolies, pour stigmatiser comme un péché le fait de leur rester soumis, pour montrer que tout était devenu nouveau- Cet homme, ce fut l'Apôtre Paul, et cet acte suffit pour marquer sa place dans l'histoire du monde.
La personnalité de Paul est la mieux connue de toute l'histoire du christianisme primitif, et cependant l'on porte sur son rôle des jugements bien différents. Il y a quelques années à peine, nous avons entendu un éminent théologien pro-
testant dire que Paul avait corrompu la religion chrétienne par sa théologie rabbinique ; d'autres l'ont désigné, au contraire, comme le véritable fondateur de cette religion. Cependant la grande majorité de ceux qui l'ont approché lui a rendu ce témoignage qu'il est bien réellement celui qui a compris le Maître et poursuivi son œuvre. Et cela est juste. Ceux qui le condamnent comme un corrupteur n'ont pas saisi le moindre souffle de l'esprit de cet homme, et ne regardent qu'à son vêtement de scolastique ; ceux qui font de lui, pour l'éloge ou pour le blâme, un fondateur de religion, sont obligés de recueillir de sa bouche un témoignage contraire à leurs affirmations, et de déclarer vain et illusoire le sentiment qui a été sa force et son soutien. Ne voulant pas être plus sages que l'histoire qui le connaît uniquement comme missionnaire de Christ, et fidèles à sa propre parole, qui témoigne avec clarté de ce qu'il a voulu être et de ce qu'il a été, nous le considérerons comme disciple de Jésus, comme l'apôtre qui a inon seulement plus travaillé, mais aussi plus créé que tous les autres.
C'est Paul qui a fait sortir la religion chrétienne du Judaïsme, et nous allons voir maintenant comment il a déterminé cette évolution.
1° Paul a saisi l'Evangile comme la bonne nouvelle de la rédemption déjà accomplie, et du
salut actuellement réalisé. Il a prêché le Christ crucifié et ressuscité qui tnous donne accès auprès de Dieu, 'et par conséquent de la justice et de la paix.
2° Il a délibérément présenté l'Evangile comme une chose nouvelle abrogeant la religion de la Loi.
3° Il a compris que ce stade nouveau de la religion était chose individuelle et par conséquent universelle. Fort de cette conviction et avec la pleine conscience de son œuvre, il a porté l'Evangile au monde païen, le portant ainsi du sol juif sur le sol gréco-romain. Si de l'Orient, où par la suite il n'a jamais pu s'acclimater réellement, l'Evangile a été transplanté en Occident, c'est à Paul que nous le devons.
4° C'est lui qui a fait entrer l'Evangile dans ce schème grandiose : Esprit et chair, vie intérieure et vie extérieure, mort et vie ; lui, Juif de naissance. Pharisien d'éducation, il a su donner à l'Evangile une langue qui l'a rendu intelligible non seulement aux Grecs, mais aux hommes, et Ta fait entrer dans la masse du capital spirituel qui s'est amassé au cours de l'histoire.
Voilà ce qui fait de l'Apôtre une des grandes personnalités de l'histoire des religions ; il n'est pas possible d'insister ici sur l'unité profonde de ces éléments. En ce qui concerne le premier, je
voudrais rappeler les paroles du plus éminent historien des religions à notre époque. Wellhausen écrit : « C'est principalement grâce à Paul que TEvangile du Royaume s'est transformé en Evangile de Jésus-Christ, en sorte qu'il n'était plus la prédiction du Royaume, mais la réalisation accomplie en Christ de cette prédiction. Par analogie, le salut devient pour lui non plus une chose à venir, mais une chose déjà réalisée et actuelle. Il met l'accent sur la foi bien plus que sur l'espérance ; il trouve dans la filialité actuelle un avant-goût de la félicité à venir ; il est vainqueur de la mort et entre dès ici-bas dans la vie nouvelle. Il glorifie la force qui agit dans les faibles ; la grâce de Dieu lui suffit ; il sait qu'aucune puisance, présente ou future, ne peut l'arracher de ses bras, et que toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu ». Et quelle pénétration, quelle assurance, quelle puissance il fallait pour arracher la nouvelle religion au sol qui l'avait vu naître, et la transplanter dans un sol tout nouveau ! Né en Arabie, l'Islamisme a pu se déplacer, il est toujours resté une religion arabe ; le Bouddhisme a toujours eu les Indes pour citadelle ; mais voici une religion, née en Palestine, maintenue sur le sol juif par son fondateur, et quelques années plus tard, elle est déjà affranchie de toute attache originelle.
Paul l'a opposée à la religion israélite : « Christ est la fiin de la Loi ». Et non seulement le christianisme a pu supporter d'être ainsi déraciné et transplanté, mais les événements ont montré qu'il était prédisposé à ce transfert. Il a donné à l'Empire Romain et à toute la civilisation occidentale une base et un point d'appui. Renan dit avec raison : Si, au premier siècle, quelqu'un avait dit à l'Empereur que ce petit Juif qui partait d'Antioche en (missionnaire, était son meilleur collaborateur et qu'il donnerait à l'Empire une base solide, on l'aurait pris pour un fou ; et pourtant il aurait dit vrai. Paul a inlusé à l'empire romain des forces nouvelles, et fondé la civilisation chrétienne occidentale. L'œuvre d'Alexandre le Grand est tombée en ruines, l'œuvre de Paul demeure. Cependant si nous vantons l'homme qui osa, sans pouvoir invoquer une seule parole de son Maître, imais fort de son Esprit, entreprendre ce rude combat contre la Lettre, nous devons honorer tout autant ces disciples personnels de Jésus, qui finirent, après de dures luttes intimes, par se rallier aux principes de Paul. Pour Pierre, nous savons pertinemment qu'il en fut ainsi ; pour les autres, nous savons tout au moins qu'ils ont reconnu la légitimité de ces principes. Et vraiment c'était chose considérable, pour ces hommes qui entendaient encore résonner à leurs
oreilles toutes les paroles de leur Maître, et conservaient dans leur mémoire les traits concrets de son image : ces fidèles disciples ont fini par accepter une prédication qui paraissait s'éloigner de la prédication originelle sur des points importants, et aboutissait à la ruine de la religion d'Israël. Ici l'histoire elle-même a montré, avec une incontestable évidence et sans longs délais, ce qui était le cœur et ce qui était l'écorce : écorce, tout l'appareil judaïque de la prédication de Jésus ; écorce même des paroles aussi précises que : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » Par la puissance de l'esprit de Christ, les disciples ont renversé ces barrières. Ce sont les disciples personnels de Jésus — et non pas seulement la seconde ou la troisième génération, alors que les souvenirs immédiats du Seigneur eurent pâli — qui eurent à subir cette rude épreuve. C'est là le fait le plus considérable du siècle apostolique.
Sans toucher aux traits essentiels, profonds, de l'Evangile — la confiance absolue en Dieu comme au Père de Jésus-Christ, la foi au Seigneur, le pardon des péchés, la certitude d'une vie éternelle, la pureté et la fraternité — , Paul en a fait la religion universelle, et a posé le fondement nécessaire à la grande Eglise. Mais tandis que disparaissaient les limitations originelles, d'autres devaient surgir,
qui portèrent atteinte à la sin^plicité et à la force intime du mouvement. C'est par l'examen de ces modifications quo nous terminerons notre étude du siècle apostolique.
1° La rupture avec la, Synagogue et la constitution de communautés absolument indépendantes eurent desconséquences considérables. Sans doute on tenait fermement à cette idée que la communauté des fidèles, « l'Eglise », était chose suprasensible, chose céleste parce que chose intérieure ; mais on était convaincu qu'elle se manifestait dans chaque communauté particulière ; et comme on avait rompu avec l'ancienne société, ou même qu'on n'y avait jamais été rattaché, la formation de liens 'nouveaux prit nécessairement une importance toute spéciale, et inspira un très vif intérêt. Dans ses maximes et ses paraboles, Jésus pouvait, sans s'inquiéter de tout ce qui est extérieur, s'en tenir h l'essentiel — comment, sous quelle forme la semence devait lever, il ne s'en occupait pas ; il avait devant les yeux le peuple d'Israël dans son cadre historique, et ne songeait pas à des changements extérieurs. Or les liens avec ce peuple étaient maintenant tranchés, et un mouvement religieux ne saurait subsister sans un corps, il faut qu'il se crée des formes pour la vie commune et le culte commun. Ces formes, on i.e les improvise pas ; les unes naissent lentement des
besoins concrets de Theure, et Ton emprunte les autres au milieu ou aux institutions déjà établies. Les communautés pagano-chrétiennes se sont créé de la sorte un organisme, un corps ; elles se sont donné des formes en partie de façon spontanée et progressive, en partie par voie d'emprunt au passé.
Aux formes cependant s'attache toujours un prix particulier. Gomme ce sont elles qui assurent le maintien de la communauté, on en vient insensiblement à leur attribuer la valeur de la chose qu'elles servent, ou du moins, y a-t-il toujours danger qu'il en soit ainsi. Ce danger est d'autant plus pressant que le maintien d^^s formes peut être contrôlé, voire imposé, tandis que la vie intérieure échappe à tout contrôle certain.
C'était indubitablement une nécessité d'opposer au peuple juif, après que l'on eut rompu avec lui, une nouvelle société. En créant l'Eglise, qui se donna pour le véritable Israël, le mouvement chrétien manifesta sa force et la conscience qu'il avait de lui-môme. Mais avec la fondation des Eglises et de l'Eglise sur la terre, entrait en jeu un intérêt tout nouveau : à côté des réalités intérieures, une réalité extérieure vint prendre place ; les règlements, la discipline, les liturgies, les formulaires prirent naissance, et commencèrent à
s'affirmer conformément à leur logique interne. Ces éléments finirent par prendre une valeur tout à fait étrangère à la valeur des réalités qu'ils représentaient, et ces réalités elles-mêmes s'incorporèrent insensiblement, par mille fils invisibles, à la trame de l'histoire.
2° Nous avons indiqué ci-dessus que l'importance de Paul comme théologien résidait essentiellement dans sa christologie. Il l'a saisie de telle sorte, — tant paï sa conception de la crucifixion et de la résurrection, que par son affirmation : « le Seigneur c'est l'Esprit » — que la rédemption apparaît comme déjà accomplie et le salut comme une force actuelle. « Nous sommes réconciliés avec Dieu par Christ » ; « si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature » ; « qui nous séparera de l'amour de Dieu ». Ainsi se trouve mis en lumière le caractère absolu de la religion. Mais ici aussi, on peut dire que chaque formule avait sa logique propre et ses dangers propres. Il y a un de ces dangers contre lequel l'Apôtre lui-même a dû s'élever : la prétention de se mettre au bénéfice de la rédemption, sans témoigner d'une nouvelle vie. Pareille chose était impossible avec les paroles de Jésus, mais les formules de Paul n'étaient pas aussi sûrement à l'abri d'un tel danger. A tous les prédicateurs sérieux s'imposa bientôt ce thème cons-
tant : ne pas se confier à la « rédemption », au pardon des péchés et à la justification, quand on n'a ni l'horreur du péché, ni l'attachement à Christ. Qui pourrait méconnaître que les doctrines relatives à une « rédemption objective » ont été de graves tentations au cours de l'histoire de l'Eglise, et ont caché à des générations entières le caractère sérieux de la religion ? Le concept de rédemption, qui ne saurait être introduit sans autre explication dans la prédication de Jésus, est devenu une pierre d'achoppement. Evidemment, le Christianisme est la religion de la rédemption ; mais c'est là un concept délicat, et qui ne doit jamais être transporté en dehors du domaine de l'expérience personnelle et de la réforme intérieure.
Mais voici que surgissait encore un second danger, étroitement lié au premier : si la rédemption doit être rapportée à la personne et à l'œuvre de Christ, tout semble dépendre d'un seul point : connaître exactement cette personne et son œuvre. La vraie doctrine de Christ et stir Christ menace de passer au premier plan, et de compromettre la majesté et la simplicité de V Evangile. Ici encore il se trouve que ce danger n'était pas à craindre avec les paroles de Jésus — qu'on lise Jean hii-même : « Si vous m'aimez, gardez mes commandements ». Mais avec la tournure que Paul donnait à la pen-
sée religieuse, ce danger pouvait évidemment surgir, et il a surgi en effet. Combien de temps l'Eglise n'a-t-elle pas enseigné que la chose essentielle entre toutes était de savoir comment Christ était constitué en tant que Personne, quelle était sa nature, etc. Paiil lui-même était encore bien éloigné de cette pensée, — quiconque appelle Christ « Seigneur » parle sous l'action du Saint- Esprit — , mais il est incontestable que l'ordre imposé par sa spéculation aux différents concepts religieux, orientait la pensée vers une fausse direction. Fausse, dis-je, car si séduisante que puisse paraître à l'esprit cette ordonnance, la prédication même de Jésus nous enseigne qu'il n'est pas bon de faire de la christologie le contenu fondamental de l'Evangile : Jésus va d'emblée à l'essentiel, et place chaque homme sans détour en présence de son Dieu. En parlant ainsi, nous ne songeons pas à restreindre le droit de Paul à tout résumer dans la prédication de Christ crucifié, car c'était la force de Dieu et la sagesse de Dieu qu'il mettait ici en lumière, et de l'amour de Christ il faisait jaillir le sentiment de l'amour de Dieu. C'est encore ainsi que se transmet aujourd'hui dans des milliers d'âmes la foi chrétienne : par Christ. Mais c'est là tout autre chose que d'exiger l'adhésion à une série de propositions sur la personne du Christ. Il y a autre chose encore à considérer : sous
l'impulsion du dogme messianique, et sous l'impression déterminante de la personne de Christ, Paul a fondé la spéculation d'après laquelle nonseulement Dieu était en Christ, mais encore Christ lui-même possédait une personnalité céleste propre. Chez les Juifs il n'était pas nécessaire que cette représentation fît éclater le cadre de l'idée messianique, mais chez les Grecs elle devait forcément éveiller des idées toutes nouvelles. Le seul fait de l'apparition de Christ, de l'entrée d'un êtr,? divin dans ce monde, devait passer pour l'essentiel, pour le fait réderapteur lui-même. Paul ne l'a cependant pas entendu ainsi : la mort sur la croix et la résurrection sont pour lui les faits décisifs ; quant à la venue dans ce monde, il la considère du point de vue moral, et comme un modèle pour notre activité. — (Il s'est fait pauvre à cause de nous ; il s'est humilié, il s'est dépouillé). On ne pouvait en rester là. A la longue, un fait aussi considérable ne pouvait demeurer au second plan ; mais une fois au premier plan, il menaçait l'Evangile lui-même, car il détournait de lui la réflexion et l'intérêt. En présence de l'histoire des dogmes, qui pourrait nier que cela soit arrivé? Les conférences suivantes nous montreront dans quelles proportions.
3" L'Eglise nouvelle avait un livre sacré, l'Ancien Testament. Bien qu'il déclarât la Loi désor-
mais sans valeur, Paul trouva cependant le moyen de conserver tout l'Ancien Testament. Quelk bénédiction ce livre a apportée à l'Eglise ! Gomme livre d'édification, comme livre de consolation, de sagesse et de prudence, comme livre d'histoire, il a eu pour la vie et pour l'apologétique une incomparable importance. Parmi les religions que le Christianisme rencontrait sur le sol gréco-romain, quelle autre pouvait se vanter de posséder un trésor semblable ? Et cependant cette possession n'a pas été à tous égards salutaire pour l'Eglise, car je remarque d'abord que bien des pages de ce livre portaient la marque d'une autre religion et d'une autre morale que celles du Christianisme. Si résolu que l'on fût à user de l'interprétation pour spiritualiser et intérioriser, on ne pouvait cependant écarter complètement le sens primitif. L'Ancien Testament risquait ainsi d'introduire, et introduisit en effet dans le Christianisme un élément inférieur, déjà dépassé. Et cela ne doit pas s'entendre de détails seulement, car dans l'Ancien Testament le but était différent, et toute la religion se trouvait dans un rapport très étroit avec un corps politique, le peuple. Quel danger, si l'on se laissait entraîner à nouer à nouveau des liens semblables, non plus avec le Judaïsme il est vrai, mais avec un autre peuple, non plus avec l'antique loi nationale, mais avec une autre analogue !
Et quand un Paul lui-même a déclaré ici ou là que la Loi faisait encore autorité — bien qu'avec une interprétation allégorique — qui pourra fixer à ses successeurs les limites dans lesquelles il sera légitime de revêtir d'une autorité divine d'autres lois encore, auxquelles ils donneront une forme appropriée à leur temps ? Et cela nous conduit à notre seconde remarque : quand même les prescriptions que l'on empruntait à l'Ancien Testament auraient été en elles-mêmes irréprochables, le seul fait de cet emprunt était une menace pour la liberté chrétienne, aussi bien pour la liberté intérieure que pour la liberté de l'Eglise dans son édification et dans l'organisation de son culte ou de sa discipline.
J'ai essayé d'indiquer que la rupture du lien qui l'unissait au Judaïsme, ne marqua pas pour l'Evangile la fin de toute limitation, mais que de nouvelles limites s'imposèrent au contraire. Or elles surgirent précisément sur les points auxquels était lié quelque progrès nécessaire, ou, comme pour l'Ancien Testament, quelque inaliénable trésor. L'histoire nous rappelle donc une fois de plus que dans son domaine, et dès que l'on abandonne le monde purement intérieur, il n'y a aucun progrès, aucun succès, ni plus généralement aucun bien qui n ait son revers et ne projette son ombre.
L'apôtre Paul a dit avec tristesse : « notre science est fragmentaire » ; combien cela 'est plus vrai encore de notre activité et de toute chose au monde ! Nul ne peut travailler « gratis » ; non seulement il faut accepter les conséquences fâcheuses, mais il faut aussi, le voyant, le sachant, et le voulant, négliger ceci pour atteindre cela. La réalité la plus pure et la plus sainte, lorsqu'elle quitte le monde de la vie intérieure pour celui des formes et des phénomènes, n'échappe pas à la règle : la forme même qui la réalise, doit aussi la limiter.
Lorsque le grand Apôtre expira en l'an 64, sous la hache de Néron, il pouvait dire de lui-même ce qu'il écrivait peu de temps auparavant à un fidèle compagnon : « J'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi. » Quel missionnaire, quel prédicateur, quel pasteur d'âmes peut se comparer à lui, soit pour la grandeur de l'œuvre accomplie, soit pour la sainte énergie apportée à son exécution ? Il a su par sa parole de vie, agir et déchaîner l'incendie ; il a connu toutes les préoccupations d'un père, et lutté pour les âmes avec toutes les forces de son âme ; il a rempli tout à la fois les devoirs du docteur, de l'éducateur et de l'organisateur. Lorsqu'il scella son œuvre de son sang, tout l'empire Romain, d'Antioche à Rome et même à l'Espagne, était semé de communautés chrétienne.-
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On ne trouvait pas dans ces Eglises beaucoup de « puissants selon la chair », pas beaucoup de riches, et cependant elles étaient « comme des lumières dans le monde », et le progrès de l'histoire universelle reposait sur elles. Leurs membres n'étaient pas très « éclairés », mais ils avaient conquis la foi au Dieu vivant et en la vie éternelle ; ils savaient que la vie humaine a une valeur infinie, et que cette valeur est déterminée par son rapport avec l'invisible ; ils menaient une vie de pureté et de fraternité, ou du moins s'efforçaient de la vivre. Formant en Jésus-Christ leur chef un peuple nouveau, ils avaient au cœur la haute conscience de réaliser l'unité entre Juifs et Grecs, Grecs et Barbares, et de conduire ainsi l'humanité au dernier et plus haut stade de son histoire.