VII. — L'INFLUENCE A L'ETRANGER
L'école musicale espagnole brille aujourd'hui d'un incomparable éclat. Seule l'école russe eût pu lui porter ombrage si, continuant la glorieuse tradition populaire de la Koutschka, elle eût évité l'écueil d'un bolchevisme mécanique destructeur de toute beauté sonore, de tout rêve poétique, de tout sentiment lyrique. Mais en face de la splendide phalange espagnole ne se dressent que le sardonique Stravinskv ou le frigide Prokofiefif... Aussi bien le monde musical n'a plus d'oreilles que pour les Albéniz et Granados, les Falla et Turina, les Esplâ ou Conrado del Campo, les Nin ou Halffter, les San Sébastian ou Rodrigo.
Bien plus : après avoir séduit l'Espagne, voici que l'Europe et l'Amérique se laissent charmer par elle. Et jamais les modes espagnoles n'ont plus tyranniquement régné qu'à présent sur les musiques internationales.
Jadis, Schumann, Wolf, C'hopin, Bizet, Glinka, Liszt, Rimsky-Korsakofï, Gevaërt, Gottschalk, Lalo, Chabrier, écrivirent, avec un talent divers, des <( es-
pagnolades » plus ou moins heureuses. Tout au moins la Carmen de Bizet, le Caprice Espagnol de Rimsky- Korsakoff et VEspana de Chabrier avaient, à défaut d'exactitude rythmique, la fougue et le coloris extérieurs de la musique ibérique.
Mais aujourd'hui l'aspect des <( hispanismes » étrangers apparaît différent. Joaquin Nin a pu, dans un mémorable festival de musique espagnole donné au Théâtre des Champs-Elysées de Paris, avec le concours de la Barrientos, remercier, dans un geste de noble hidalguie, les musiciens étrangers : Debussy, Ixavel, Roussel, Lord Berners, Louis Aubert, Raoul Laparra, Gustave Samazeuilh, Henri Collet qui, fascinés par l'Espagne, ont essayé de la comprendre et de l'interpréter sans la trahir.
Debussy a merveilleusement exprimé l'Espagne dans son Iberia et sa vision musicale a été adoptée par les Espagnols comme la vision littéraire d'un Théophile Gautier. La Rapsodie Espagnole de Ravel a plu par son humour qui a toute la gracia du picaresque, et V Alhorada semble à nos voisins une remembrance d'Espinel. Le Bachelier de Salamanque ou la Sérénade pour guitare de Roussel ne déparent point le répertoire des tonadilleros, et le Carrosse du Saint-Sacrement de Lord Berners est la fidèle traduction de l'œuvre de P. Mérimée.
Mais toutes ces œuvres sont dépassées par la géniale Habanera de Raoul Laparra, cju'un Pedrell, connaisseur s'il en fut, trouvait plus espagnole que les plus belles inspirations lyriques d'Albéniz ou de Granados et qui lui semblait créer la forme parfaite du drame lyrique castillan. De fait, l'hallucinante tragédie de Raoul Laparra nous plonge dans l'atmosphère à la fois réaliste et mystique de Burgos avec une intensité singulière.
Après cela, la Habanera symphonique de Louis Aubert, le Chant d'Espagne de Samazeuilh, le Boléro de Ravel, ne sauraient être oubliés par l'historien impartial. Ce sont œuvres d'hispanistes sincères et ayant longtemps vécu en contact avec ces mélopées et ces rythmes d'outre-monts. Elles ont bénéficié en Espagne même du plus favorable accueil.