‹ L'essor de la musique espagnole au XXe siècleChapitre 9 sur 22 · VI. — LES INTERPRETES · texte numérisé non relu

VI. — LES INTERPRETES

Rendons d'abord hommage à l'artiste célèbre, tant aimé des publics français, et qui représente l'efficace propagande en faveur de l'art le plus moderne et actuel.

a) RiCARDO VlNES

Ricardo Vines, né à Lérida le 5 février 1875, d'un avocat et d'une musicienne distinguée, fit ses premières études artistiques sous la direction de l'organiste Terraza, puis entra au Conservatoire de Barcelone, où il fut élève du Pujol et obtint, à douze ans, le premier prix de piano. Son succès lui valut d'être deux fois boursier de Barcelone et de Lérida, ce qui lui permit d'entrer au Conservatoire de Paris, oii il eut pour professeurs Benjamin Godard et de Bériot. C'est dans la classe de ce dernier qu'il obtint très brillamment, en 1894, un premier prix de piano. Avant même d'obte nir cette consécration de son jeune talent, Ricardo Vines s'était fait applaudir dans de nombreux milieux mondains. Il se fit entendre bientôt aux concerts de la Société Nationale, de la Schola, du Salon d'automne, et, plus tard, du Conservatoire, de Lamoureux et de Colonne. Avec audace il s'efforça de faire connaître et d'imposer au public les œuvres les plus discutées des compositeurs modernes qui, avec ensemble, lui dédièrent la plupart de leurs œuvres maîtresses : « Le nom de Ricardo Vines restera lié à l'histoire de la composition au début de ce siècle », écrivit le « Colleur d'Affiches » dans Paris-Midi.

Ricardo Viiies vulgarisa en Europe les pittoresques musiques russe et espagnole. Ce fut lui qui joua les premières productions d'Albéniz alors inconnu, ce qui lui a valu un article de Carol-Bérard intitulé : « Ricardo Vines ou Albéniz ressuscité ». Il fut un des premiers à faire connaître et aimer Granados, Millet, Falla (qui lui dédia ses adorables Nocturnes), Turina, le Père San Sébastian, Oscar Espla, Eduardo Chavarri, Rogelio Villar, Frédéric Mompou. Manuel Blanca-

fort, Agustin Grau, Ribâ Marti, Ernesto Halffter... Et nous ne paclons pas des récitals consacrés par lui aux jeunes écoles de l'Amérique du Sud...

Dès 1905, à la suite de quatre concerts historiques qu'il consacra à la (( Musique du clavier » depuis ses origines jusqu'à nos jours, le Figaro publiait que « le public d'élite qui remplissait la salle Erard avait voulu témoigner, outre son admiration, tout ce qu'il devait de reconnaissance à l'admirable artiste qui, en des soirées rappelant celles à jamais mémorables d'Antoine Rubinstein, a magiquement fait revivre quatre siècles de musique en partant de l'œuvre austère et liturgique d'Antonio de Cabezôn, organiste de Philippe II, pour aboutir aux productions les plus subtiles et raffinées de notre jeune école. » (i)

Et Emile Vuillermoz d'écrire cette phrase lapidaire: (( Viiies n'abandonne pas les « classiques ». Il fut appelé à célébrer les centenaires de Schumann, Chopin et Liszt. Il a joué à Cjuatre pianos en compagnie de Blanche Selva, d'Alfred Cortot et d'Edouard Risler en un inoubliable concert de la Salle d'horticulture de Paris (1920). Enfin il a fondé avec l'admirable violoniste Bilewski et le violoncelliste André-Lévy le plus beau trio d'Europe. Ricardo Viiies est aussi critique érudit, ainsi que le prouvent ses articles du S. I. M., du Courrier Musical, de Musica, de la Revista Musical de Madrid et de la Revista viusical catalana. Passionné de littérature et d'art espagnols, il sut gagner à la cause de la musique le concours des artistes de toute catégorie. Et demain nous réserve sans doute

d'autres surprises...

b) Les Associations Symphoniques et les Virtuoses

L'Espagne musicale moderne est pourvue d'un (( outillage » de propagande perfectionné. Ses Conservatoires de Madrid, Barcelone, Séville, Cordoue et Cadix sont justement renommés. Elle possède de beaux orchestres : l'Orchestre Symphonique de Ma-

(1) J. Nin avait déjà joué Cabezôn à Paris en 1904, à la Salle .Eolian.

drid dirigé par Arbôs, V Orchestre Philharmonique dirigé par Pérez Casas, la Symphonique et l'Orchestre Pau Casas de Barcelone, l'Orchestre Lassalle, l'Orchestre Bétique de chambre, l'Orchestre Symphonique de Saint-Sébastien ,etc... Elle possède aussi plus de cent associations de culture musicale, et des chorales qui n'ont d'égales que les chorales russes ou hollandaises : l'Orfeô Catald et ses satellites, V Orphéon Donostiarra, la Masse Chorale du maestro Benedito, la célèbre Chapelle Isidorienne, les orphéons de Bilbao, Pampelune, St-Sébastien, Zamora, Santander, Oviedo, Galice, etc.

La musique instrumentale a pour serviteurs des groupements homogènes et universellement réputés : le Quatuor de luths espagnols Aguilar, les quatuors Francès, Corvino, Vêla, Sangrà, Toldrâ, les trios Ortiz, Hispania et de Barcelona.

Il y a des organistes : Gabiola, Bùsca, de Sagastizabal, Almandoz, Guridi, Echeveste, Errandonea, Zubizarreta, Moreno Ballesteros, Juan M. Thomas, Cumell, Daniel, Gibert.

Il y a de grands pianistes en outre de Nin et Vines, à savoir : Tragô, Larregla, Iturbi — devenu l'un des premiers pianistes du monde — , Montoriol Torres, Sobrino, Alfonso, Bellver, Terân, Badenes, Arriola, del Pueyo, Riera, Galve, Cubiles, Vives, Lliurat, Queroi, Moreno, Aroca, Frank Marshall — continuateur de l'Ecole Granados, — Carmen Pérez, Amparo Iturbi.

Il y a de grands violonistes : Quiroga, Manén, Bordas, Hierro, Porta, Corvino, Angel Grande, Pichot, Telmo Vêla, Perellô, Gaos.

Il y a le plus célèbre violoncelliste du monde : Pablo Casais, et des étoiles de première grandeur : Cassadô — qui s'annonce compositeur d'avenir — , Raventôs. Sala, Casaux, Brandia, Mares.

Il y a des chanteurs admirables : les ténors Lâzaro, Fleta et Vendrell, les cantatrices Barrientos, Conchita Supervia, Ofelia Nieto, puis la basse Mardones.

Il y a des danseurs et des danseuses tels que : Vicente Escudero, Bonifacio, l'étoile de l'Opéra de Paris et l'Argentina, créatrice des premiers et fameux Ballets Espagnols qui conquirent Paris et le monde

entier, puis Isabelita Ruiz, Maria del Villar, Teresina Boronat, Carmen Granados, Dalmau, Aurea, Lolita Mas.

Il y a enfin les guitaristes : Târrega l'ancêtre, puis Llobet, Pujol, l'illustre Segovia, Sainz de la Maza, Esquembre, Manjôn et Chacôn, récemment décédé.

Mais ici nous devons nous arrêter, la guitare espagnole étant le plus typique instrument de nos voisins, et celui dont les ressources multiples peuvent le mieux influencer les compositeurs de la péninsule et commander leur esthétique.

c) La Guitare espagnole moderne

La guitare espagnole populaire a remplacé l'ancienne vihuela aristocratique. Elle possède une richesse et une variété de timbres inconnues des autres instruments, en dépit de son manque de volume sonore, de son (( intimité », qui n'empêchent point un Andrés Segovia, par exemple, de donner son premier récital triomphal à Paris^ en la grande salle du Conservatoire remplie d'une énorme affluence d'amateurs.

La guitare fut mise à l'honneur par le P. Basilio, uroaniste d'un couvent cistercien de Madrid au XVIIP siècle, et surtout par son disciple Fernand Sors, le véritable classique de l'instrument, qui jouit à Paris, vers 1828, d'une grande popularité, et eut un disciple français : Coste.

Il nous faut attendre jusqu'à 1854 pour trouver en Francisco Târrega, né à Villaréal (Castill6n), le père de l'école actuelle de la guitare. Târrega étudia à Valence, puis à Madrid, et composa un grand nombre d'œuvres, les unes originales^ les autres transcrites, d'où les guitaristes actuels ont tiré leur répertoire. Il créa un style nouveau dans le toucher de l'instrument qui, dans l'histoire spéciale de cet art , marque la transition d'une école ancienne à l'école moderne.

Târrega mourut en 1909. Ses dernières années furent affligées par une cécité presque totale et par les suites d'une douloureuse hémiplégie.

Après lui, Miguel Llobet, qui vint à Paris au début

du XX^ siècle et exerça une profonde influence sur Debussy, répandit la guitare comme instrument polyphonique. Ses transcriptions de chansons catalanes comme d 'œuvres de Beethoven, Mendelssohn et Chopin, furent très remarquées.

Aujourd'hui, Andrés Segovia, Kmilio Pujol, Sainz de la Maza ont atteint — avec Esquembre et Manjôn — à la renommée européenne. Il n'est pas un seul des compositeurs dits « avancés » de tous les pays musiciens d'Europe, qui n'ait dédié quelques pages a l'un des quatre premiers de ces grands artistes héritiers de la tradition de Sors, Târrega et Llobet. Et particulièrement en France on peut dire que la guitare, grâce au talent de ses représentants espagnols, a acquis droit de cité, et intéresse les foules d'amateurs autant, si ce n'est plus, que le piano ou le violon.

d) Les Musicologues

Aux côtés des m.usiciens, dans l'ombre des bibliothèques travaillent les musicologues espagnols.

Ceux du passé, les P. de l riarte, les Barbieri, les Olmeda, les Pedrell, les Mitjana, ont ouvert la voie qu'ont élargie les P. Villalba, les Subira, les Higini Angles, les Xin, les Salazar, les Chavarri, les Gascué, les Lihori, les Ribera.

Le P. Villalba a édité chez Alier, à Madrid, les Derniers Musiciens Espagnols du XIX^ siècle et collaboré avec Henri Collet à une Contribution à l'Etude des Cantigas d'Alphonse le Savant (191 1).

José Subira a publié Les Grands Musiciens (1924), les Musiciens Romantiques (1925), des monographies de Pergolèse, Schonberg, Moussorgsky, Mozart, Rimsky, Gluck, les Transformations organiques de la Musique (1918), la Vie et les Œuvres de Schumann (1921), le Musicien-Poète Clavé (1924), Richard Strauss (1925), Enrique Granados (1926), Tonadillas satiricas y picarescas (1927), La Musique en la Maison d'Albe (1927), La Tonadilla Scénique (1928), et il prépare Le Sainete Lyrique madrilègne du XVIU" siècle, L'intervention musicale dans le théâtre madrilègne du XVIU'' sièole, enfin la Zarzuela et l'Opéra

au théâtre madrilègne du XVIII* siècle M comfnmice- )nent du XÎX" siècle.

Higini Angles, né en i8SS, à larragone, esl praiesseur au Conservatoire de Barcelone. Elève de Pedrell pour la musicologie, il est le grand continuateur du maître. Ses beaux travaux font dès maintenant autorité et honorent grandement son pays. Citons Les Madrigaux et la Messe des Morts de Brudieu, le Catalogue des manuscrits de la Collection Pedrell, Les Minisirels et les Chanteurs au service des Comies-Rois de Catalogne et Aragon au XIV'^ siècle, Johannis Pujol opéra omnia (i 573-1 626), Les Mélodies du Troubadour Gueraut Riquier, Johannis Cabanilles opéra omnia, Les Cantilènes du roi Alphonse le Savant, L'Ecole Espagnole de Musique d'Orgue (XV et XVP s.), Les Chanteurs et Organistes franco-flamands en Catalogne (s. XIV-XVl), La Musique vocale antérieure au XF® 5. en Espagne. Il prépare cinq volumes de polyphonie de Juan Pujol et neuf volumes de musique d'orgue de Juan Cabanilles, etc.. Higini Angles est vraiment un admirable savant et un musicien de premier ordre.

Joaquin Nin, modeste autant que profondément conscient de son art, ne veut pas s'appeler musicologue. On lui doit pourtant d'admirables études sur le clavecin, les clavecinistes espagnols, le théâtre lyric][ue et le luth espagnols.

Quant à Salazar, plutôt critique que musicographe, et réputé par ses brillantes chroniques du Sol de Madrid, son livre dernier. Musique et Musiciens d'aujourd'hui, offre les plus riches aperçus sur l'art moderne. C'est l'ouvrage d'un maître.

Chavarri a publié un nombre incalculable d'études musicologiques qui prouvent un esprit chercheur, curieux et finement musicien. Son récent ouvrage. Musique Populaire Espagnole (1927) est désormais classique.

Gascué s'est spécialisé dans la musicologie basque, comme le prouvent ses livres : Matériaux pour l'étude du folk-lore basque (191 7), ou l'Origine de la musique populaire basque (1913).

Ruiz de Lihori a écrit ce beau volume : La Musique à Valence (1903) où sont élucidés si nettement de

(graves problèmes musicaux, et Juliân Ribera, arabisant, a publié La musique andalouse médiévale dans les chansons des trouvères, troubadours et minnesinger (1925), La musique des Cantigas et d'Histoire afàbigo-valencienne (1925).

Autour de ces grands noms se groupent tous les collaborateurs des revues musicales qui parurent — éphémères ! — ou continuent à paraître dans les principales capitales espagnoles, et dont les plus réputées ont nom : la Revue de Musique Sacro-Hispana, la Revue Musicale Catalane, la Revue Musicale de Bilbao, le Bulletin Musical de Cordoue, le Trésor Sacro- Musical, etc.. L'Espagnol a une tradition musicologique et nombre d'articles ou études publiés par d'humbles et sérieux investigateurs contribuent à l'éclat grandissant de la science musicologique hispanique.

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