Rogelio Villar représente le néo-romantisme
léonais (i). On l'a surnommé le Grieg" espagnol, et cette appellation ne semble point exagérée. 11 y a en lui cette nostalgie de la montagne comparable à celle que le musicien norvégien avait de ses fjords, et, d'autre part, la technique de Villar se rapproche singulièrement de celle de Grieg, plus harmonique que contrapontique, et recherchant la saveur paysanne par les procédés les plus simples, voire naiïs, dans leur native distinction. Debussy aimait le « bonbon rose et fondant » de Grieg. Il eût aimé de même le bonbon vert et un peu acidulé de Rogelio Villar.
Villar est surtout un musicien « intimiste ». Son romantisme offre l'aspect d'un subjectivisme concentré qui se manifeste avec bonheur, comme celui de Grieg, dans les lieder recréant le folk-lore léonais, la musique pour piano et la musique de chambre basée sur le chant populaire de sa chère montagne. Même dans tel quatuor en la majeur indépendant du folklore on trouve un je ne sais quel parfum campagnard, suave et délicat, qui ramente les douces montagnes natales.
Dans ses lieder consacrés à des poètes contemporains : P. de Répide, Enrique de Mesa, Diez-Canedo, Salvador Rueda, Catarineu, le musicien n'abandonne pas son idéal montagnais, et sa forme épurée, sobre, d'un romantisme sans enflure, ne dissimule point certains tours mélodiques et certains accents harmoniques qui décèlent le folk-loriste né.
Les pièces pour piano de Villar sont franchement montagnisées. Les Danses, en particulier, sont construites sur des thèmes léonais ou inspirées de leurs
(1) BIOGRAPHIE DE R. VILLAR : Né à Léon où il fit ses premières études qu'il continua à Madrid où il réside habituellement. S'est consacré aux chants populaires de sa régioil, dont il a fait la base de son œuvre musicale : lieder, trois quatuors et deux suites pour quatuor. Danzas montanasas, improTïKptu, Suite liorrmntique pour orchestre à cordes, Eglogue pour orchestre, Chansons léonaises pour piano (5 cahiers de 25 pièces chacun), Caprice populaire espagnol pour violon et piano, Danse espagnole, Romance, Trois préludes, etc.. Plus des ouvrages de musicologie monographique : Musiciens Espagnols, 2 vol. Mateu, éd. Madrid, et Soliloques d'un inusicien espagnol, 1 vol. Union Musical Espariola, éd.
caractères spécifiques. Elles sont composées, comme celles ûes romantiques : Chopin ou Granados, non pomt comme des (( pas )> autnentiques, ou des (( scènes » directement observées, mais comme des inter- ,prétations lyriques individuelles. La personnalité de ,1 auteur s'impose ainsi de taçon pénétrante, et avec une entière liberté de pian, un caprice constant de coupe et a encnaînements.
Le quatuor devait offrir, par conséquent, à Villar, comme jadis à Grieg, une cadre propice à des eff'usions plus grandes. Aussi bien, c'est dans sa musique de cnambre que le compositeur se sent le mieux à l'aise, bes quatuors, joués en Espagne, en France, en belgique, en Allemagne, en Autriche, en Grèce même, ont séduit les musiciens par leur coloris fin et comme diapré, leurs iraîches idées qui ne sont point seulement pittoresques — ce qui est le pire défaut que puisse présenter une musique aussi pure — mais révélatrices d'une âme tendre, rêveuse, sereine, en même temps que d'une certaine ingéniosité technique.
Lntin, Villar aborde l'orchestre avec son Eglogue jouée pour la première lois à la Société Nationale madrilène le 24 mai 1918, dont M. Adolfo Salazar écrivait : (( Kogelio Villar, parmi nos compositeurs, cultive le paysage musical. L'œuvre que l'on joue aujourd'hui confirme le credo et les tendances esthétiques qui lurent toujours siens et qu'il a défendus ardemment par la plume. En cette courte page, sa matière musicale, originale, sauf quelque accidentel tour mélodique populaire que l'auteur utilise comme élément caractéristique, se développe en une ambiance paisible et tranquille, reflet du paysage montagnard des Asturies et de Léon. Sonorités douces et suaves, en caractère avec le sujet idéal de la légende, telles sont les notes saillantes de l'impression symphonique ou poème JDref de \'illar. Son caractère pastoral, empli d'un sentiment mélancolique, si particulier à ce compositeur s'affirme dès les premières mesures. La phrase est chantée par les premiers violons et soutenue par un fond de bassons et de harpes. En un mouvement un peu plus rapide, les bassons chantent plus tard une variante du thème sur des piczicati des harpes et des cordes. L'atmosphère de calme se trouble un moment;
la sonorité s'accroît. Une nouvelle phrase se fait entendre... Quand le paysage a atteint sa pleine sonorité, le premier ttième apparaît à la région aigiie du violon, sur les trémolos des flûtes et des cordes. Suit un passage où cette phrase se développe fragmentairement. D'une façon épisodique, mais avec une certaine valeur de caractère, intervient un court motif, commencé au cor et achevé à la flûte. Puis on entend de nouveaux accents passionnés ; mais après la tranquille atmosphère du début règne derechef, et l'œuvre s'achève ensuite sur une pédale aigiie de la flûte et du premier violon. )>
Paysage vu par un poète romantique et triste... On songe à Bécquer et à ses Rimes. Rogelio Villar apporte au concert de la moderne école espagnole une note curieuse et assez personnelle.
Pedro Blanco, mort très jeune en 1920 à Porto où
il s'était établi, se place aux côtés de Rogelio Villar par sa suite d'orchestre Anoranzas (Nostalgies), ses suites pour piano : Hispania, Heures Romantiques, Galanias, d'un métier souple, d'une inspiration un peu facile mais qui allait s'épurant, ainsi qu'en témoignent ses Sept mélodies portugaises et espagnoles, ou sa Romance et Zambra Andalouse, pour violon et piano.
3. L'Aragonais Francisco Calés est aussi un romantique nationaliste (i). Son œuvre la plus marquante à cet égard — parmi ses récentes productions — a pour titre Im^pressions Syniphoniques (191 2), jouées pour la première fois à la Société Nationale de Madrid le 19 janvier 1917 par l'Orchestre Philharmonique dirigé par Pérez Casas. « Cette œuvre, dit M. Adolfo Sa-
(1) BIOGRAPHIE DE F. CALES : Né à Saragosse le 15 octobre 1886, entre fort jeune au Conservatoire de Madrid où il obtint en 1909 le prix de composition. Puis il fut envoyé à Rome par l'Académie des Beaux-Arts, et à son retour en 1913, il fut nommé musicien chef de l'Armée. A écrit : deux symphonies, un poème musical, des compositions chorales et orchestrales, une messe à 8 voix et orcliestre, des lieder, enfin des Impressions Symphoniques.
lazar dans le programme du jour, comprend trois morceaux : le premier inspiré d'un passage poétique cherche à en communiquer l'émotion et est d'une couleur orchestrale triste et passionnée ; les deux autres sont, selon l'expression de l'auteur, deux paysages de couleur, courts et pittoresques. Ces trois numéros sont de caractère facile et agréable et orchestrés d'une manière sobre et avec une simple élégance.
» L'orcnestre comprend des f liâtes, hautbois, clarmettes, bassons, cors, trompettes, trombones, timbales, tam-tam, harpes et quintette à cordes. Les second et troisième numéros requièrent un matériel instrumental moins étendu, et exclut les trompettes, les trombones les harpes et le tam-tam.
y> Le premier s'intitule Légende, adagio molto, mi mineur. C'est une impression produite par la lecture de la Rime bien connue du poète romantique Bécquer (LXXIII) : On a clos ses yeux — qu'elle avait encore ouverts — et l'on voila son visage — d'un blanc linceul... Quelques mesures de préparation aur bois et d'autres aux cordes, commençant un motif d'accompagnement, donnent entrée à une phrase de hautbois et clarinette, doublée ensuite par les fliites, et continuée plus longuement dans les différents registres instrumentaux. Elle module en la bémol mineur et la dite phrase s'entend aux cordes en sourdine, en octaves, tandis que les bois font le dessin accompagnant. Postérieurement, sur une modification du thème, les flûtes et les hautbois laissent entendre des dessins chromatiques, le ton initial revenant peu après avec le thème.
Le temps suivant. Moment musical, est un andante con moto en sol majeur, où, sur la tonique, soutenue aux cors, et un doux fond de violons en sourdine, les flûtes chantent un motif répété, tantôt aux flûtes, tantôt aux violons. Des trémolos pianissimo des cordes servent d'harmonie à une phrase aérienne que se répartissent les bois, et dont le développement normal continue jusqu'à la conclusion du temps par le premier groupe.
» Le troisième numéro est une Feuille d'album, en andante, sol mineur. Sur un fond orchestral oii intervient principalement une figure rythmique de la cla-
rinette grave, la flûte et le hautbois chantent une phrase suivie une nouvelle matière thématique en ré majeur aboutissant à un da capo ».
Inspiration romantique, becquérienne, détails rythmiques aragonaisj ensemble suave, mélancolique, passionné, voilà ce qui apparaît des Impressions Symphoniques de Calés qui enrichissent le répertoire symphonique néo-romantique de l'Espagne contemporaine (i).
4. L'inspiration asturienne, si fraîche de Ricardo V'illa dans sa Suite d'orchestre et de Manuel Fernândez iMùnez dans ses commentaires de la région de la Baiieza nous fait regretter qu'un plus grand nombre de compositeurs n'aient pas mis à profit les précieuses trouvailles folk-loriques d'Eduardo Ma, Torner et du Père Villalba (2).
Les Basques et les Catalans sont, comme chacun sait, foncièrement régionalistes. Ils tiennent de leur race et de leur terre si différentes de la race et de la terre espagnoles. Leur caractère, leur tempérament si originaux s'expliquent à nous par la musique qui, par eux, devient pyrénéenne .
Basques et Calatans se rejoignent par la montagne qui les incline à un néo-romantisme nationaliste (ou régionaliste) de l'idéal le plus élevé et d'un enthousiasme quasi fanatique. L'incomparable pureté de leur race, et la fierté si légitime qu'ils ont de leur modernisme opposé au conservatisme du reste de la péninsule, communique à leur art l'intensité de la foi, une expression religieuse quasi mystique. Alors même que cet art est profane, on sent en lui comme une ardeur intérieure, une délirante affirmation d'amour patriotique.
Aussi bien la Biscaye et la Catalogne ont donné à la musique espagnole contemporaine quelques-uns de
(1) Auprès de lui, nous placerons Zurrôn (1871-1915), Luis Aula, le Père Azara et un prix de Rome, Rafaël Esbry, Aragonais de divers mérites, dont le dernier surtout est à suivre.
(2) Collaborateur de Henri Collet dans l'étude des Cantigas d'Alphonse X (Bulletin Hisp. 1911).
ses plus illustres représentants. A la Biscaye nous devons Serrano, Larregla, Usandizaga, Guridi, le P. San bebastiân, le P. iruarnzaga, SorozâDal, Pagola, le P. Otano, de Garaizabal, Teileria, Busca, Gabiola, Santisteban, Zapirain, Azcue, Isasi, de Zubeldia. A la Catalogne : Aliô, Pedrell, Albéniz, Granados, Millet, Nicolau, Gibert, Pujol, Morera, Vives, Lamote de Grignon, Mas y Serracant, Lambert, Cumellas, Ribô, Ferran, x\oguera, Pahissa, Romeu, Marraco, Alfonso, Llongueras, Lloret, Giménez, Buxo, Catala, Toldra, Perelio, Civil y Castellvi, Domingo Sangra, Gerhard, Mompou, Blancatort, Grau, Kibâ y Marti, Ricardo Vines, Frederich Lliurat, Manén et les Cassado. Barbera, Pages, Samper, Marqués, Zamacois. Nous avons placé Albéniz et Granados parmi les maîtres déracinés, l'un réaliste, l'autre romantique. D'autre part nous traiterons dans un chapitre sp>écial de Gehrard, de Mompou, de Blancatort, de Grau, de Ribà y Marti, comme aussi de Joaquin Nin et du pianiste Ricardo Vihes : Car eux aussi, par leur culture européenne échappent à la classification de <( néo-romantiques nationalistes » dans laquelle nous embrassons les groupes basque et catalan. Mais il reste un grand nombre d'artistes qui gardent leur place dans ce chapitre-ci, et que nous allons passer en revue pour l'édification de nos lecteurs.
5. Les Basques sont portés traditionnellement vers l'art religieux. Nous avons cité la belle anthologie du P. Otano, — un Basque, lui aussi, et d'Azcoitia — où figurent en majorité les compositeurs basques. Le P. Otano, né en 1880, élève de Sarasola, de Goicoechea, de Manzanares et de V. Arregui est organiste, compositeur et musicologue fort estimé, de même que Gabiola (né à Durango en 1880) élève des Belges Mailly et Tinel, et de l'Espagnol Arin dont l'enseignement fructueux lui permit d'obtenir la direction de la Musique de St-Sébastien, ou encore que le P. Iruarrizaga, admirable polyphoniste moderne. Et tous trois ne sauraient nous faire oublier leurs aînés éminents : Busca, né à Zumarraga en 1868, élève d'Arrieta, Jimeno et Morera, et actuellement directeur de
la congrégation de St-Louis à Madrid, ou bien Alberto de Garaizabal, né à St-Sébastien en 1870, élève d'Echevarria, organiste, compositeur et directeur de la musique municipale de sa ville natale. Tous ces artistes, fervents de leur art et protondément religieux ont vraiment su retrouver l'accent des grands maîtres du siècle d'or, en adoptant avec hardiesse les nouveautés techniques de l'école moderne.
Mais c'est surtout dans la recréation du folk-lore régional, soit sous la forme du lied, soit sous celle de la symphonie, soit enfin sous les aspects de l'opéra, que les Basques nous apparaissent dignes d'intérêt et enclins à un ardent néo-romantisme.
Depuis fort longtemps^ on a travaillé, en pays basque, pour la création d'un théâtre lyrique régional. Abstraction faite de quelques manifestations isolées que l'on peut observer depuis le XVIII" siècle, telle que l'opéra bilingue L'ivrogne moqué du comte de Peiiaflorida, dont le texte a été publié par la Revue Internationale d'Etudes Basques, le mouvement actuel remonte à peu près à l'année 1890 avec le Puissant de Santisteban, et continuant par les zarzuelas d'Azcue, fort typiques, pour arriver à Chanton Piperri de Zapirain qui fut le premier véritable opéra basque.
Le même Zapirain fit jouer en 1909 Anboto au théâtre Arriaga de Bilbao, opéra dont le texte est malheureusement défectueux, mais qui vaut par une musique sinon neuve, du moins sincère et de caractère religieux. Cependant le sens théâtral lui manque et sa présentation du folk-lore semble naïve.
Aussi bien, Zapirain ne sut pas profiter des bonnes dispositions du public et de la critique à son égard, et il nous faut attendre à l'année suivante (1910) pour constater avec la Mirenchu de Jésus de Guridi que l'opéra basque mérite de passer les frontières.
Jésus de Guridi, au demeurant, a fait de sérieuses études. Né à Vitoria en 1886, disciple deSainz-Basabe à Bilbao, puis de D'Indy à la Schola (1904-5), de Jongen à Bruxelles (1906-7) et de Neitzel à Cologne (1908), il possède un métier complet de compositeur et d'organiste que ses élèves de l'Académie Philharmonique de Bilbao ont pu apprécier.
II bénéficia pour Mirenchû de l'heureuse collaboration d'un poète : Alfredo de Echave, qui imagina la douce et triste idylle de Mirenchû ': un rêve d'amour, qui brille un instant et s'éteint avec la propre vie de l'exquise héroïne... Tel celui de Salud dans la Vie Brève de Manuel de Falla.
Guridi, musicien-poète, qui se complaît aux demiteintes, nous a donné une délicieuse version sonore de la songerie d' Echave. Idéaliste et raffiné, son œuvre est un paysage, une voix lointaine, une vision irréelle... Si son style peut ne point paraître complètement homogène, en revanche, la recréation du folklore est chez lui savoureuse. Ses harmonies sont distinguées, modernes sans aigreur, les modulations imprévues mais sans violence, la m.élodie toujours caractéristique et chantante. Par dessus tout, Guridi se montre un maître de l'art du développement thématique, ainsi que le prouvent, par exemple, après le prélude champêtre, les variations de la chanson de Chanton, l'évolution de la scène enfantine qui suit, le travail délicat que l'auteur fait subir à la chanson du Vin de Navarre, et au <( zortzico » qui est à la base du thème de la souffrance de Mirenchû. l'abondant prélude orchestral du second acte, enfin le grand monologue de Chanton qui fait songer à celui de Hans Sachs dans les Maîtres Chanteurs wagnériens et la tragique scène de la mort douloureuse de Mirenchû, à la fin de laquelle l'orchestre s'élève pour exposer comme la synthèse musicale de l'œuvre entière.
Guridi a obtenu, à la fin de l'année 1925, un nouveau et grand succès au Théâtre Royal de Madrid avec sa très basque Amaya, et un triomphe en 1926, au Théâtre madrilène de la Zarzuela, avec le Caserio, où il unit l'inspiration personnelle à la muse populaire basque, et réalise une production accessible au grand public, malgré la délicatesse de touches raffinées, exigée au demeurant par le texte de R.omero et Fernândez Shaw.
Cette même délicatesse se retrouve en d'autres œuvres du compositeur, telles que Ainsi chantent les enfants, scènes enfantines pour chœurs et orchestre, ou Le prince triste, Journée de campagne, deux chœurs pour enfants, Matin, Nostalgie et Sérénade,
pour piano. Et la veine de l'artiste apparaît diverse et souple dans l'orchestrale Aventure de Don Quichotte que fit entendre l'orchestre symphonique de Barcelone en 192 1. Enfin le dernier ouvrage dramatique de Guridi, la Meiga, d'ambiance galicienne, a remporté un succès très net et recueilli les suffrao^-es des musiciens.
...De Guridi nous devons passer à un merveilleux (( espoir » de la musique basque moderne : à Usandizajja, prématurément enlevé par la mort et dont la destinée apparaît parallèle à celle de notre Gabriel Dupont.
Usandizaça fut lui aussi disciple de V. d'Indv à la Schola Cantorum, de même que d'autres néo-romantiques catalans. Il est mort en 1Q12, tuberculeux comme les jeunes orénies précoces de la musique, âîjé de 27 ans ! Mais il avait écrit sur des poèmes de Martinez Sierra ces opéras d'une vie palpitante : les Hirondelles, la Flamme (évocation masfiaue d'une fée, dont V Intermezzo constitue une admirable marche funèbre) et Mendy Mendiyan ; il avait composé deux chefs d'œuvre pour chœurs et orchestre : T^mesurtza et Ytsaia. ce dernier pour quatre voix mixtes, écrit sur une chanson populaire de Guipuzcoa, et oi!i les différences de timbres sont utilisées en conformité avec l'allure propre h chaque rvthme. ce qui concourt h communiquer h l'œuvre une sfrande aisance spirituelle (i) ; il laissait enfin maintes pièces précieuses : cette Aldea en fiesta d'un développement si heureux et qui appelle l'orchestre ; une Fantaisie oour violoncelle et piano, de haute envolée et de virtuosité éclatante, composée d'un premier temps passionné, et émouvant, et d'un second fort brillant et extraordinairement varié de rvthme. marquée au coin de cette personnalité si caractéristique et distino-uée : un ioli quatuor basaue : une ouverture intitulée Bidassoa ; une allèore Marche ; d'exquis impromf)tus pour piano dont l'un, en la majeur, est formé d'un thème ac-
(1) V. d'Indy admira beanconp Yztaia quand 11 l'entendît interpréter par l'Orphéon de St-Sêbastien, et il se promit de le faire entendre à Paris, ce qu'il fit le vendredi l»' février 1924.
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compagne d'une rapide figuration, complètement diatonique en l'expression, altéré ensuite chromatiquement et richement développé jusqu'à une coda aigiie terminée par une gamme rapide parcourant tout le clavier ; enfin une Rapsodie hasqiie pour piano, développée en fantaisie sur trois chants populaires, avec un ample commentaire des deux premiers et une variation finale du troisième.
Usandizaga apparaît comme le musicien basque contemporain le mieux doué peut-être. Nous avons dit qu'il faisait songer à cet autre compositeur français, Gabriel Dupont, mort phtisique à 33 ans en laissant lui aussi, des chefs d'œuvre qui l'ont fait surnommer le (( second Bizet » : La Cabrera, La Glu, La Farce du Cuvier, Antar, les Heures Dolentes, la Maison dans les dunes, le Chant de la Destinée et le Poème pour quintette. Comme lui, Usandizaga voyait dans la musique non un but mais un moyen d'expression, et cherchait avant toutes choses la vie... Cette fièvre qui les consuma tous deux donne à leurs œuvres un je ne sais quoi de pressenti, une nostalgie d'existence heureuse impossible. Les œuvres d' Usandizaga et de Gabriel Dupont explosent, pour ainsi dire. Elles se sentent condamnées à l'achèvement, et dans leur hâte de tout exprimer, frémissantes, elles vont à l'essentiel et ne s'attardent point. Oh ! musiques de songe énervé et douloureux ! Musiques belles et brûlantes, sincères et enivrées ! Musiques de poète et musiques sensuelles d'artistes pour qui la vie est brève et doit être bue comme un calice, vous êtes les premières de toutes, et le monde falot ne vous comprend pas !
...Une dernière manifestation de l'opéra basque (i) se trouve dans VOrtzuri du prêtre R. Ma. de Azcue, auteur de compositions religieuses, d'un oratorio, d'une légende Ivrique et de fraîches <( «/arzuelas ». Azcue, philologue, littérateur et musicien, alla étudier
(1) Car Emilio Serrano, né à Vitoria en 1850, n'a pas écrit d'œuvre spécialement basque. Ses opéras : Irène de Otranio, Gonzalo de Cordoba, La Maja de Eiimbo, comme ses poèmes symphoniques La sortir de D. Quiehnlte, les Moulins à Vent, etc.. apparaissent de type plus général.
la technique de notre art au Conservatoire de Cologne, et Ortzuri est la première œuvre importante issue de ces études didactiques. Par cela même, cet opéra se ressent d'un caractère scholastique qui menace de nuire aux indéniables qualités natives du compositeur. Azcue est plein d'idées, abondantes, verveuses, courtes, fugaces, qui revêtent toutes les teintes, toutes les parures : comiques, sentimentales, sombres, toujours exactes, mais trop rigoureusement travaillées. D'aucuns ont nié le caractère basque d'Oriswn, parce que seul possède la note folk-lorique le motif de la prière chorale des pêcheurs. Mais une oreille expérimentée reconnaîtrait l'origine régionale de la première scène, mêlée de tragique et d'humorisme, ou de la partie d'Artzabal inspirée des chansons du cidre basque, ou encore des lamentations d'Ortzuri et du duo qui suit. Le seul défaut grave de l'œuvre est le manque d'équilibre orchestral.
Bien que lolanda, jouée au Théâtre Royal de Madrid, soit d'un Basque, V. Arregui, auteur en outre d'une belle Symphonie Basque, nous arrêterons à Azcue notre brève revue de l'opéra basque. En effet Arregui ayant vécu toute sa vie à Madrid et ayant subi de multiples influences que nous aurons à déterminer, a sa place, avec d'autres compositeurs, dans un chapitre spécial et ne saurait être assimilé au groupe qui nous occupe et dans lequel nous rangerons, en terminant,. Larregla, Sorozâbal, Tellerîa, Isasi, Pagola, le P. J. A. de San-Sebastiân et Mlle de Zubeldia.
Larregla, né à Lumbier (Navarre) en 1865, et élève d'Arrieta, est surtout pianiste, malgré la composition d'œuvres pour orchestre et pour chœurs. Il est même, avec Tragô, le plus ancien représentant de l'école moderne espagnole pour piano : la Rapsodie asturienne, le Menuet des Roses, la Nuit de brume. Dans les Pyrénées et Andalousie sont des pièces qui lui ont valu une grande popularité.
Sorozâbal, compositeur d'œuvres symphoniques, et Pagola, compositeur et pianiste basque, dirigent l'orchestre de St-Sébastien. Telleria, né à Cegama en 1895, ^ produit un beau poème d'orchestre : La dame d Aitzgorri (191 7), et trois impressionnistes pièces pour quatuor à cordes. Le wagnérien Isasi obtint en
1926 un gros succès avec son Vendimion et Mère Cendre. Le P. J. A. de San-Sebastien s'est rendu célèbre par ses Trois Préludes Basques composés d'Echos de Fête votive, de la Fileuse et de Danse enfantine ; puis il a écrit Huit mélodies populaires basques, Préludes basques pour piano, Neuf <( viUancicos » de Noël, Dix chansons pour chœurs d'enfants, Quinze chansons basques de berceau, une seconde série de Quatre préludes basques, enfin les délicieuses illustrations de La vie de St François d'Assise d'Henri Ghéon, données aux Champs-Elysées de Paris en 1926, ainsi que VErrimina (Nostalgie) pour guitare (1927). Résidant à Paris et élève de Cools, le P. San Sébastian apparaît dès maintenant comme un des sérieux espoirs de la musique basque.
Nous lui adjoindrons Emiliana de Zubeldia, elle aussi exilée et virtuose pianiste devenue parisienne. Ses Huit chansons basques, son Trio espagnol, son Quatuor à cordes, et ses pièces pour piano ou violon, attestent une fraîche inspiration.
6. Les Catalans restés fidèles à la Patrie romane y ont été singulièrement aidés par le puissant signe de ralliement que constitue la superbe bannière de VOrfeé Català.
Qu'est-ce donc que VOrfeé et que représente-t-il dans l'histoire de la musique contemporaine espagnole et catalane ?
Ce n'est pas un (( orphéon » ordinaire, bien qu'il procède en vérité des sociétés chorales fondées par Anselm Clavé, lequel fut un musicien instinctif et doué pour la musique populaire, et d'une action extraordinaire sur les ouvriers, les humbles chanteurs enrôlés par lui sous l'oriflamme du primitif Orfeô Català. C'est une magnifique chorale analogue à celles d'Amsterdam, Anvers et Leeds.
Une fois Clavé disparu, ce fut Lluis Millet qui lui succéda, et dès lors tout changea. Car Millet est avant tout musicien. Et son but fut de faire renaître deux musiques mortes en Catalogne : la véritable musique populaire, c'est-à-dire le folk-lore, et la musique reli-
gieuse. Ce but, par Millet, fut atteint, et le réperloire actuel de l'Orfeé comprend outre des chansons populaires recréées ou restées en leur état naturel, des œuvres de Palestrina, Victoria, Lassus, Jannequin, Des Prés, Carissimi, Morales, Brudieu, Flécha, Pujol, Nanini, Lully, Lotti, Marenzio, Dowland, Bach, Haendel, Gluck, Mozart, Haydn, Beethoven, Rameau, Mendelssohn, Schumann, Berlioz, Franck, Grieg, Wagner, Brahms, Borodine , Saint-Saëns, Bordes, Widor, Mahler^ R. Strauss, etc..
(( On n'ignore pas, nous écrivait jadis F. Lliurat, que nous assistons en Catalogne, à une véritable renaissance, politique, sociale , littéraire, artistique, scientifique. A force de rechercher obstinément une personnalité que nous avions pour ainsi dire, perdue, voici qu'on la retrouve peu à peu. Et nous renaissons vraiment. Les idées politiques de la Catalogne s'imposent et son art devient personnel. La poussée en avant est formidable .Ce furent le maître Milâ, Piferrer et Aguilo qui initièrent ce mouvement, car l'on commença par rêver du passé avant de songer à l'avenir. Puis apparurent Verdaguer, Guimerà, Oller, Vilanova, Mestres, Matheu, Maragall, Costa, Casellas, etc. Actuellement Ruyra, Victor Catala, Ors, Carner, d'autres encore continuent l'œuvre de leurs devanciers. Et nous avons d'excellents architectes (Gaudi, Domenech, Puig, Bassegoda, Sagnier), de remarquables sculpteurs (Blay, Llimona, Clara, Casanovas), de beaux peintres (Casas, Rusiiiol Mir, Sunyer, Raurich, Galwey), de grands musiciens (Pedrell, Nicolau, Morera, Granados, Lamote de Grignon), de fins politiciens (Prat de la Riba, Cambô). Or, ce fut au moment le plus ardent de cette fièvre constructive qu'apparut l'Orfeô. Ne fut-il pas, lui aussi, une des conséquences, également, de cette poussée, de cette fièvre ? Il devint bien vite un foyer on ne peut plus intense d'art chez nous, d'art catalan. Nos chansons furent bientôt retrouvées puis lancées. On voulut ensuite les habiller dignement. Et de jolies harmonisations éclorent. Enfin des compositions originales naquirent peu à peu. Signalons celles de Pedrell et de Nicolau, les (( ancêtres » de nos jeunes compositeurs : Mas y Serracant, Noguera, Alfonso,
Lambert, Pujol, Gibert, Manen, Pahissa, Romeu Sancho Marraco, Vinas, Cumellas, Pérez, etc.. Tous ont créé un répertoire choral important, original, dont 1 existence est due à VOrfeà Català. On peut dire par conséquent qu'une grande partie du répertoire de 1 Orfeo, écrit spécialement pour lui, est aussi son répertoire. Ce n'est pas là l'un des moindres bienfaits de cette vaillante institution. Il en est d'autres que nous allons indiquer. Et d'abord la Festa de la Musica Catalana, créée par l'Orfeô en 1904, qui est une sorte de « Jeux Floraux » de la musique, et grâce à laquelle tous les compositeurs catalans y étant conviés, de belles œuvres furent écrites.
Puis, VOrfeô a fait revivre bien des pages oubliées des maîtres du passé. Il a chanté les plus nobles productions des anciens polyphonistes castillans, français, flamands, anglais, italiens et catalans. Il a créé une revue, la Revista Musical Catalana (1904) où furent publiés d'importants travaux musicologiques, et qui se tient au courant du mouvement musical universel. Il a prêté son concours aux festivals wagnériens donnés à Barcelone, en chantant des parties du Vaisseau Fantôme, de Lohengrin, des Maîtres Chanteurs, de Farsîfal. Il a organisé des excursions artistiques dans toute la Catalogne et suscité l'éclosion d'orphéons semblables bien que plus modestes, des (( filiales » en un mot. Il s'est transporté à l'étranger et a chante à Montpellier, Marseille, Perpignan et Paris. De même ses concerts de Valence, de Majorque de Saragosse et surtout de Madrid furent de véritables triomphes ! Enfin VOrfeà voulut vivre dans sa propre maison. La Direction se mit un jour en tête de construire une grande salle de concerts. Et grâce à 1 activité et à l'intelligence des amis de VOrfeà, en particulier du Député provincial M. Joaquin Cabot le beau rêve put se réaliser. Le Palais de la Musique Catalarie bâti par VOrfeà Català fut solennellement inauguré le 25 mars 1908 par l'exécution de la Glose de Fedrell, « fête jubilaire )> écrite sur un poème de Maragall pour soli, chœurs, orgue et orchestre. C'est un bâtiment conçu et réalisé par Domenech. Au rez-dechaussée est logé VOrfeà. Outre une salle de répétitions, il contient deux bibliothèques, une salle du
Conseil de la Société. Au premier étage se trouve la grande salle de concerts pouvant contenir 2.600 auditeurs, et formée d'un grand parterre et de deux galeries. Un bel orgue surplombe le tout. Au premier étage également existe une salle des pas-perdus où s'organisent des concerts de musique de chambre et des récitals variés. Toutes les séances de musique organisées à Barcelone se donnent, cela va sans dire, au Palais de la Musique Catalane. Outre VOrfeô ont déjà joué au Palais : l'Orchestre Svmphonique de Berlin et ceux de Madrid et de Barcelone. Richard Strauss, Panzner, Andreae, Beidler, Waghalter, Arbôs, Nicolau, Lamote de Grignon, Vincent d'Indy y ont dirigé. On V a entendu maint soliste : Risler, Sauer, Casais, Thibaud, Malats, Granados, Vidiella, Vines, Selva, Wanda Landowska, Rosenthal, Bauer, Manen, Crickboom, Sittard, Schweitzer, Joseph Bonnet, Hartmann, Maria Barrientos,, Maria Gay, Maria Freund, etc., et maint groupement : les Quatuors Rosé, Rebner, Renaixement, le Trio de Barcelone, la Société des Concerts d'Autrefois, etc.. Le Palais de la Musique Catalane est donc devenu notre principal foyer d'art. Ajoutons enfin que c'est encore là que s'est fondé VInstitut Catalan de Gymnastique Rythmique de la méthode Jaques-Dalcroze. C'est M. Jean Llongueras — musicien et poète — qui dirige cet Institut, ayant étudié la gvmnastique rythmique à Hellerau, sous la férule de Jaques-Dalcroze lui-même...
» Tel est, à grands traits, VOrfeà Català de Barcelone, et telle est son œuvre. » (i)
L'honneur de cette extraordinaire fondation revient à Lluis Millet, ainsi qu'à un autre musicien dont nous avons déjà parlé : Amadeo Vives.
Disciple de Pedrell et fougueux <( catalaniste », Millet est une « volonté », un chef véhément, sincère, impétueux, fascinant ; et un remarquable compositeur. Il a écrit de jolis lieder, des suites d'orchestre telles
(1) Cette lettre nous était écrite en avril 1914. Depuis la guerre, l'œuvre de VOrféo s'est encore étendue ainsi que son Influence. D'innombrables concerts de musique moderne ont été donnés au Palais de la Musique Catalane. Cf. Revista de Mvsica Catalana.
que les exquises Catalanescas, une Eglogue, des pièces pour piano, des chœurs, de la musique religieusCj un recueil de Chants spirituels, etc.
il a un éminent lieutenant : Francesch Pujol, nature d'élite, fine et sensible, curieuse d'art moderne et surtout d'art populaire, compositeur de « sardanes » admirables, d'œuvres chorales d'une grande dextérité d'écriture.
Ces deux grands musiciens purent mener à bien leur œuvre féconde, secondés par les professeurs de VOrjeô : MM. Jacinto Tort, j.-M. Comella, Joan Salvat, Frederich Lliurat, Mme Emerenciana Wehrle. L'Orjeô qui, en 1892, ne comptait que 28 choristes, en comprend aujourd'hui 260 (hommes^ femmes et entants). Logé modestement pendant les premières années de son existence, il put occuper en 1895 une partie de l'Hôtel Moxô où vinrent lui rendre visite les Maîtres Strauss, Vincent d'Indy, Charles Bordes, Hugo Hermann, et plus tard Saint-Saëns, Gabriel Fauré, Edouard Colonne, Camille Chevillard, Raoul Pugno, Edouard Risler, Eugène Gigout, Gustave Bret, \ olkmar Andreae, Franz Beidler.
L'Or/ed Catald a chanté devant tous ces grands artistes et tous témoignèrent à Lluis Millet leurs sympathies et leurs vifs encouragements. Lorsqu'il interpréta sous la direction de Strauss l'une des œuvres chorales de cet illustre maître allemand, celui-ci ne put s'empêcher d'avouer qu'il n'avait jamais entendu son œuvre aussi bien traduite. L'Orfeo eut aussi l'honneur d'être dirigé par Saint-Saëns. Après l'exécution de VAve verum de l'auteur de Sanison, Lluis iMillet reçut du célèbre compositeur les plus flatteuses louanges. Et Vincent d'Indy écrivit un jour : (( J'ai rarement eu l'occasion d'entendre, dans ma carrière musicale, une société d'amateurs donnant une impression de vie et d'intelligence artistique plus intense que VOrjeô Catald ».
Autour de ces étoiles gravitent des satellites au premier rang desquels se place, après Felip Pedrell dont nous avons traité, les maîtres Aliô, Nicolau, Morera, Lamote de Grignon, Mas y Serracant et Gibert, et ce jeune astre prématurément disparu du firmament musical : Antoni Noguera ; puis ces musiciens religieux;
J.B. Lambert et Cumellas Ribo ,ou populaires : tels que Garreta, Romeu, Marraco, Alfonso, Llongueras, Giménez, Buxô, Catalâ ; enfin ceux que nous nommerons les indépendants sympathiques : Manén, Pahissa, Cassadô, Civil y Castellvi, Sangrâ, Toldrâ, Perello, Barbera, et les « jeunes » d'avant-garde: Pages, Gomà, Gehrard, Mompou^ Blancafort, Grau, Ribâ y Marti, Samper, Marqués, Ferran. Tous ont à Barcelone deux principaux biographes : Joan Salvat et Frédérich Lliurat, et à Paris des introducteurs : Joaquin Nin et Ricardo Viiies.
La lumière projetée par le phare catalan atteint jusqu'à Valence, ville sœur de Barcelone, en y suscitant des foyers d'enthousiasme. Aussi bien, nous y rencontrerons de bons amis des Catalans : Chavarri et Ripollés, sans oublier l'ancien directeur du Conservatoire Salvador Giner et le grand organiste J.M. Ubeda, ou bien le jeune Francesc Cuesta si prématurément disparu. D'autre part, Joaquin Rodrigo et Palau.
...Nous avons déjà consacré une étude détaillée à l'œuvre de Pedrell sur laquelle nous ne saurions revenir ici, en dépit du « catalanisme » des Pyrénées, du Comte Arnau ou de la Glose.
Les contemporains les plus glorieux du vénérable musicologue-musicien sont Aliô (i 862-1 908) qui recueillit le premier, en 1887, d'admirables chants populaires catalans exquisement harmonisés, et Antoni Nicolau, maître catalan du poème symphonique par Le Triomphe de Vénus, Hénora ou ce cycle « montserratin » : Salve, Chanson de la Brunette, Chanson des Escholans et la Mort de l'Escholan (i), auxquels nous devons adjoindre le Vendredi-Saint et la Dansa.
Alio est un pur musicien populaire d'une sensibilité tendre et charmante.
Nicolau est un lyrique. Un sentiment doux et pénétrant anime sa musique élégiaque. Le Triomphe de Vénus J0ué à Paris en 1882 en est la preuve. Divisé en trois parties, il évoque la Grèce classique par les
(1) UEscolanie (ou école de chant sacré) de Montserrat, près Barcelone, est l'une des premières maîtrises d'Espagne.
moyens les plus délicats. Un prélude suave annonce une vue sur un paysage idyllkjue de la mer ionienne. Soudain, des ondes voluptueuses surgit Cythere, la belle Aphrodite. Un chœur d'amour la salue, d'une mélodie caressante... Et V Olympe tait songer à la placidité gluckiste du tableau des Champs-Elysées...
Hénora apparaît d'une autre veine, médiévale et mystique. Sobre et sincère, ce poème traite des amours de la fille du roi de Bretagne avec l'ermite St Efflam. D'un caractère intime, la musique révèle un musicien consommé et un artiste éminemment inspiré.
Le cycle monserratin est peut-être supérieur. Tout le monde musical admire la Mort del Escolà, véritable fresque de primitif ou le Vendredi-Saint qui unit de façon magistrale une chanson populaire sacrée et la musique religieuse alla Victoria traitée dans un sentiment profond.
Mais le délicat parfum de ces œuvres mystiques ou païennes n'empêche point l'auteur d'éprouver des sensations plus humaines, ainsi qu'en témoigne Le Rapt, délicieux opéra-comique joué à Madrid en 1887, ou la Dansa récente et si suggestive. Nicolau, artiste complet, mérite d'être mieux apprécié qu'il ne l'est. Comme l'a dit un écrivain, « sa musique ne s'applaudit pas : elle se sent. )i
En absolu contraste avec cette symphonie du cœur apparaît le vigoureux dramatisme d'Enrique Morera dont la Bruniselda ou Emporium ont consacré la renommée. Dans cette dernière œuvre, si remarquable (i), l'auteur a rénové le vieux mythe de la lutte entre le Nord et le Midi. Le conflit éclate en l'âme d'un chef vandale, arraché à la vie errante des tribus germaniques, et réduit à l'esclavage dans une prospère colonie gréco-romaine établie aux bords de la Méditerranée. La musique de ce drame curieux est vibrante et forte, jeune et rude, et digne d'étude de la part des musiciens. Il est surprenant qu'aucun théâtre de notre pays n'ait pensé à le présenter à notre public si curieux de nouveauté. Il s'agit d'une œuvre sur le même plan que la Célestine de Pedrell ou le Roi Ar-
(1) Mise en scène à Barcelone en 1902.
tus d'AlbéniZj mais écrite avec plus de science, de (( métier )>. Au reste, Morera apparaît comme l'un des teciiniciens les plus avertis de l'école catalane, et ses autres œuvres, si diverses : la Nuit de St-Jean, la Danse des gnomes, Sardanes, ou la franckiste Sonate le prouvent surabondamment.
Le maître chef d'orchestre Lamote de Grignon (i) est aussi un compositeur des plus en vue de l'école qui nous occupe. Son Poème Romantique, sa Chanson d'Avril, la glose de la chanson populaire Le testament d'Amélie, la Chatte et le Bélitre, les lieder, le drame lyrique Hesperia joué au Liceo de Barcelone, le chœur de la Nuit de Noël, enfin la symphonie Andalousie, au répertoire des grands concerts parisiens, nous le présentent comme un fervent catalaniste, passionné de folk-lore méditerranéen.
Le musicien religieux Mas y Serracant, disciple de Pedrell, maître de chapelle à St-Pierre de Barcelone et professeur à l'Académie Granados, nous est déjà connu comme organiste. Mais il est de plus un fécond compositeur de musique religieuse et profane. Ses œuvres de caractère sacré ont été publiées dans toutes les revues d'Espagne. Quant à ses compositions profanes, elles ressortissent au folk-lore et affectent la forme chorale des polyphonistes du siècle d'or.
Vicens Maria de Gibert, né à Barcelone en 1879, sentit s'éveiller en lui la vocation musicale en entendant, seize ans plus tard, Vincent d'Indy diriger une série de concerts historiques. Alors, il se mit fiévreusement à l'étude de la musique^ d'abord sous la férule de Lluis Millet, puis à la Schola Cantorum. de Paris où il eut pour maîtres Gastoué pour le chant grégorien, Tricon pour le contrepoint, Philip pour la fugue, Decaux pour l'orgue, d'Indy lui-même pour la composition. De retour à Barcelone en 1908, il fut nommé professeur d'orgue de l'Orfeo Catalan, et publia des lieder où se révèle l'influence du compositeur de V Etranger, puis une série de mélodies sur des vers de Pijoan intitulés De la primera Jornada, et un re-
(1) Ancien élève de Nicolau. Actuellement directeur au Conservatoire et claef d'orchestre de l'Association Musicale.
cueii de six Pirinenques d'après Maragall. Après quoi l'orchestre l'attira et lui inspira de puissantes Mannes, cependant que des chœurs : Mt d'Abril, Somni de Gentil révélaient son nom au grand public. Depuis il a composé, à notre connaissance, un délicat Scherzo qui nous le montre s'orientant vers un art épuré et comme diaphane.
i^ougueusement nationaliste était Antoni Xoguera, iils de Majorque, mort à trente ans après avoir écrit de petites merveilles d'inspiration populaire fraîche et émue. Ses mélodies font songer à un Grieg méridional, et des chœurs superbes : La Sesta et Hivernenca révélaient une nature d'élite dont on ne peut que déplorer la fin inattendue (i).
Les musiciens religieux de la Catalogne moderne, Mas y Serracant, j.B. Lambert et Cumellas Ribô, et les musiciens populaires déjà cités (2), communient dans le même culte de la lyrique nationale.
De J.B. Lambert nous connaissons en effet ces exquises Canciones que chanta la Srta. Ruiz Pujâls, accompagnée par Turina, à la Société Nationale de Musique de Madrid, ou encore ce chœur si charmant des Très donzelles. Cumellas Ribô, l'un des plus féconds écrivains religieux, a aussi écrit cette œuvre chorale prestigieuse : l'Hereu Riera. Garreta (1875-1925) est considéré comme un musicien national grâce à sa Suite Empordanesa, ses Sardanes, qui l'ont fait connaître dans les coins les plus reculés de la Catalogne. Il est vrai qu'il a su trouver les accents propres à toucher le cœur de ses compatriotes (3).
Par contre, le musicien populaire Lluis Romeu s'est rendu célèbre par une œuvre religieuse : La Missa del Roser, écrite pour chœur populaire alternant avec le chœur polyphonique, et basée sur les mystères du Rosaire ; œuvre sobre harmoniquement et d'une veine mélodique dérivée du chant populaire' et du chant
(1 )Cf. Henri Collet. La Musique Espagnole Moderne mS.I. M., 15 septembre 1908, p. 983.
(2) .Auxquels nous adjoindrons les compositeurs de Sardanes : Junca, Garreta. Pep Ventura, etc..
(3) On lui doit encore une belle Sonate pour violoncelle.
grégorien heureusement fusionnés, fleurie du plus aisé des contrepoints.
Sancho Marraco nous a donné, entre autres compositions populaires, Trois giloses de chansons vraiment remarquables, et il continue avec un autre musicien populaire : Frederich Alfonso, l'œuvre musicale de Lluis Millet.
Llongueras est parti de ces gracieuses chansons : Escarbat bum-bum, Fila fïlosa, El jor del Rei i dels seus fills, A la casa on jo m'estic, Pallasin casa sa filla ; Lloret a écrit une Rapsodie montagnarde où prédomine l'élément folk-lorique ; Giménez est le paysagiste exquis d'Amanecer ; Buxo a composé des Danses Catalanes pour piano et ce chœur : Sardànejant d'une splendide écriture vocale ; et Catalâ ne s'écarte pas du populaire dans ses intéressantes Chrysalides. Enfin Zamacoïs a donné un poème symphonique-dynamique et extatique : les yeux verts et un Scherzo humoristique.
Parmi les « indépendants » nous citerons d'abord le captivant violoniste Joan Manén (i) dont l'œuvre de compositeur est insuffisamment connue hors d'Espagne et d'Allemagne.
Et pourtant il s'agit de l'une des figures les plus représentatives de la musique catalane. Il a été le premier à prôner le <( cyclisme » musical en son pays, c'est-à-dire le procédé du développement organique d'un seul thème traversant la symphonie entière. Il a prêché d'exemple en ses œuvres de musique de chambre telles que le quatuor en fa dièze mineur (1901) ou le triptyque du quintette en ut (1918). D'autre part, la littérature du violon lui doit des partitions aussi dignes d'étude que le Concert de couleur albénizienne, ou les Caprices. Enfin, outre des opéras dont l'Alle-
(1) Né à Barcelone en 1883, enfant prodigue puis élève de Allard, violoniste virtuose qui réside en Allemagne. Œuvres dramatiques, Symphonies Nova Catalonia et Juventus, concertos, variations sur un thème de Tartini, Suite, quatuors, quintettes, etc..
magne eut la primeur {Akte (1903), Der Fackeltans
{igog},\eron et Akté (1928). Manén a composé en 1926 une très importante symphonie en trois actes, publiée à rUniversal Edition sous le titre « Cami del Sol », et qui constitue jusqu'ici son effort le plus méritoire. D'esthétique post-wagnérienne, et de programme allégorique, la symphonie nous plonge par instants dans une atmosphère parsifalienne où le catalanisme bon teint de l'auteur trouve matière à nous émouvoir. Nous ne saurions oublier en effet que le Montserrat barcelonais est sans doute le prototype du Montsalvat wagnérien.
D'un tout autre aspect est l'œuvre de Pahissa, auteur de compositions théâtrales de grand souffle comme Gala Flacidia (1913), Le Canigou (1910), La prise de Lérida (1908) (i), de poèmes symphoniques : Le Combat, De sous-terre aux airs, Le Canigou, Sur les côtes méditerranéennes, Etude symphonique, Aria, Ballade, Nuit de songes, d'un Trio à cordes, de Scènes Catalanes et de Deux préludes et grandes fugues pour piano. Son style est en effet plutôt polyphonique qu'harmonique, d'une grande simplicité de lignes et d'une vigueur rythmique bien catalane. Il ne module point selon les règles admises depuis la lumineuse démonstration franckiste. Mais son architecture apparaît solide du seul point de vue contrapontique. Et il se montre audacieux en sa Suite intertonale.
Pahissa s'est révélé aux Madrilènes par son Ouverture sur un thème populaire catalan et par son Trio pour orchestre à cordes, dont on pourra lire l'analyse détaillée dans les programmes rédigés par Adolfo Salazar pour la Société Nationale (2).
Joaquin Cassado est connu par son Hispania pour piano et orchestre jouée à Paris en 191 1 et à Madrid en 1913 par Enric Montoriol Torres, mais, en outre, il a écrit près de deux cents compositions dans tous les genres, qui attestent sa prodigieuse fécondité. Tu-
(1) Nous ne savons si son opéra La Morisca sur un poème de Marquina a vu enfin le jour.
[t) xMardi 29 janvier 1918.
rina a jugé jadis, en ces termes (i), ceP abondant musicien : « Cassadô appartient à la bande catalane, et sa maison est le cénacle des catalans qui vivent à Paris. Cette bande où il y a de grands artistes comme Montoriol, Sala, Ribé et le très éminent Llobet (2) est fort unie, et il suffit qu'un de ses membres se produise quelque part pour qu'elle s'y rende en corporation, et occupe presque toute la salle. Cassadô est un maître de la direction et de l'orchestration et son œuvre est fort agréable ; il a voulu faire une œuvre andalouse avec des pointes aragonaises et il a pris tout l'extérieur, un peu trop en cru, de l'Andalousie et de l'Aragon. Il lui manque peut-être le sentiment intérieur qui brille tant dans les Iberia d'Albéniz, lequel, quoique Catalan, avait le sang murcien. Pourquoi ne pas faire de musique catalane , puisque le chant populaire est si riche dans cette région ? J'entends bien quelque malicieux me dire : et toi, impénitent Andalou, n'as-tu pas mis un Zortzico dans ton quatuor ? Mais je lui répondrais qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, et qu'en outre j'ai pris mes précautions quand je fis ce sortzico, car j'avais un ami Basque à qui je fis entendre ce morceau, et en effet, quand je lui eus joué quelques mesures, mon ami fit un saut en s'écriant : Aurresku ! comme s'il se fût exclamé : Eurêka ! Pour revenir à Cassadô, je dis qu'il a obtenu un grand succès, aussi bien que son interprète, Montoriol, qui est un pianiste formidable. Ce succès était à espérer, car le public était las d'entendre un programme gris, triste et monotone, et VHispania apportait une lumière et une vie qui ranima un moment cette salle à moitié endormie. »
Cassadô a conçu d'autres ouvrages moins extérieurs : Soir d'Eté, l'opéra Le Moine Noir, la Symphonie dramatique, le poème symphonique : La Mort de St Joseph, la Symphonie Macarena, le Concerto pour violoncelle et orchestre et .le Concerto pour violon et orchestre. Il fonda avec ses fils le Trio Cassadô, et mourut subitement le 25 mai 1926, laissant le sou-
(1) Revista Musical de Bilbao, juin 1911.
(2) Le guitariste tant admiré de Debussy.
venir d'un artiste prodigieusement doué, et à qui il n'a manqué, pour être un grand maître, que de vivre en plus intime contact avec cette Nature dont il était une force.
A la (( bande catalane » ainsi dénommée par Turina, appartenaient encore deux disciples de la Schola d'indyste : Civil y Castellvi et Domingo Sangrâ, dont les manifestations musicales, d'abord éclatantes, se sont malheureusement raréfiées. Du moins, Domingo Sangrâ a-t-il su faire accepter du public parisien ses Catalonicas et en particulier l'une de ces cinq pièces intitulée A la source : Tandis que coule l'eau claire et glaciale d'une source pyrénéenne, un chant, d'allure populaire, s'esquisse près d'elle et peu à peu se précise à travers son friselis cristallin. Il est suivi de la phrase sentimentale qui est le deuxième élément de son développement. Ces deux idées se cherchent, se rapprochent, se serrent, luttent... Un arrêt... La source jase calme et indifférente... Dernière rencontre des thèmes, unis enfin en canon... et péroraison brève (i).
Toldrâ, Perellô, sont des virtuoses en même temps que des compositeurs intéressants à divers titres. De Toldrâ signalons d'abord le petit chef d'oeuvre en un acte : El Giravolt de Maig, puis Els obercocs i les petites cullidores, la sardane libre pour orchestre : Empuries. Et de Perell6 qui honore le Trio de Barcelone, disons que ses pièces : En pensant à Alhéniz et Scènes gitanes sont délicatement inspirées.
Nous ne saurions oublier, parmi les « indépendants », le maître Barbera dont VIdylle est d'une technique orchestrale des plus remarquables.
L' (( avant-garde » des jeunes Catalans : Grau, Ribâ y Marti, Pages, Gerhard, Mompou, Blancafort. Samper, Marqués et Ferrân (2) vaut 1' « avant-garde » des jeunes Madrilènes .laquelle, comme on sait, a con-
(1) Cf. Le Guide du Concert, 12 novembre 1920, p. 92. Sangrâ est devenu directeur d'une Ecole de Musique à Brest.
(2) Ce dernier prématurément décédé.
quis Paris et refr(3uve à cette heure le succès qui accueillit jadis en la capitale française les Albéniz, les Turina, les Granados ou les Falla.
Nous aurons à consacrer un chapitre spécial à ceux de ces musiciens plus particulièrement <( parisiens », c'est-à-dire : à Mompou, Blancafort, Grau et Ribâ y Marti. Nous nous bornerons donc ici à parler de Pages, Gomà, Samper, Marqués et Ferrân, qui sont demeurés en la cité comtale méditerranéenne.
Pages s'est fait connaître par son Cantique d'amour pour orchestre (1926). Jeune encore — puisqu'il est né en 1896 — il est, comme Garreta, fils de Sant Feliu de Guixols. Autodidacte, il a beaucoup voyagé à l'étranger et beaucoup retenu... Si son œuvre n'accuse pas encore une personnalité bien définie, elle s'impose par sa conscience, sa sincérité, son importance. C'est une vaste composition où la polyphonie orchestrale accuse une remarquable valeur. Un certain flottement dans le développement n'empêche point le mérite éclatant de tant d'autres qualités, parmi lesquelles le sens étonnant des possibilités du folk-lore n'est pas la moins frappante. On peut beaucoup attendre de Pages.
Le pianiste Net a fait entendre les Variations stir un thème original de Samper, lesquelles obtinrent le prix à l'un des concours musicaux d'Olot, et sont d'une élégance fort originale, ainsi que d'un extrême modernisme d'écriture. D'autre part, le jeune Antoni Marqués s'est naguère présenté aux Barcelonais comme pianiste-compositeur, et ses chansons, filles de Moussorgsky ou de Debussy, sont pleines de trouvailles, d'harmonies suggestives^ d'envolées lyriques. Enfin Pedro C. Ferrân, qui s'imposa à Madrid par un tableau symphonique pour orchestre et soprano intitulé Crépuscule, et, plus tard par son œuvre pour violon et piano : Primavera dédiée à Crickboom, de contours bien définis et de solide harmonisation, a su conquérir sa ville natale — en dépit de l'adage: Nul n'est prophète... — grâces à de belles compositions symphoniques et théâtrales. L'orchestre Pablo Casais mit en lumière, en 1925, sa brillante Farandole que les critiques rapprochèrent, par ailleurs, de celle de Bi-
zet... Quoi qu'il en soit, Ferran apparaissait bien comme l'un des espoirs les plus sérieux de l'Ecole Catalane moderne.
7. Nous ne clorons pas ce chapitre sans consacreif quelques mots aux frères de nos Catalans, nous voulons dire aux Valenciens qui parlent la même langue et sentent, en musiquej à peu près de la même façon.
Tous les caractères distinctifs de l'antique et florissante école polyphonique valencienne — laquelle compta au XVP siècle un Cotes, un Ginés Pérez, un Comes — se retrouvent dans l'école moderne de Valence en partant de Salvador Giner pour passer par le vénérable Ubeda, le maître de chapelle Ripollés, le poète-musicien Chavarri, le lyrique Cuesta, si malheureusement enlevé à la musique, et aboutir aux (( jeunes » Rodrigo, Gomâ, Palau, Moreno Gans : l'abondance, le sens de la fresque éclatante, les tons chauds et colorés.
Chez Giner, l'éclat musical fut purement extérieur. Le compositeur écrivit dans tous les genres, avec une égale facilité : des opéras {Le Songeur, Sagunto, Le Fantôme) ; des opérettes ou zarzuelas sans nombre ; des poèmes symphoniques descriptifs : La Procession de la Fête-Dieu, la Nuit d'Aubes, où il dépeint des rixes de rondes, la Cène du Roi Balthasar, le Sinaï, exécuté souvent par la Garde Républicaine de Paris, et bien d'autres ouvrages, tous d'une intéressante facture, mais où l'on sent régner l'influence de Meyerbeer (i).
Tout autre apparaît J.M. Ubeda, grand et sévère organiste qui renoue la glorieuse tradition contrapontique de son école. Beaucoup de pièces d'orgue, de messes, d 'œuvres vocales et chorales attestent la science profonde et le caractère doux et mystique de ce modeste technicien (2).
Ripollés, né en 1867, influencé par Olmeda, a par-
(1) Cf. Henri Collet : La Musique Espagnole Moderne in S.l. M. 15 septembre 1908, p. 952.
(2) Ibidem.
ticipé à la restauration religieuse commencée en Castille. Elève de Giner, il n'en a retenu que le savoirfaire, qui est grand. D'un style parsifalien, il s'est élevé à une conception plus sobrement symphonique, puis à une manière strictement liturgique dont témoignent d'ingénieux faux-bourdons, un Hnnno de Corpus, un Pange lingua, à huit voix traitées en contrepoint rigoureux, un Himno a la Virgen d'une douceur chaste qui rappelle Guerrero, un Accepit Jésus calicem d'une émotion profondément humaine, un motet O sacrum convivium à quatre voix, si polyphonique avec sa progression descendante et sa coda exultante, enfin la messe De Beata Virgine contenant un suave Benedictus pour cinq voix seules dans un sixième ton liturgique (i).
Le poète-musicien Eduardo L6pez Chavarri est l'une des figures les plus représentatives de l'école valencienne, rendue célèbre por la Légende du Château Mauresque... Mais Chavarri n'est seulement l'auteur de cette pénétrante fantaisie. C'est d'abord un poète qui compte : De la Huerta et de la Montagne, Contes lyriques, Harmonica l'ont placé à la tête des écrivains de sa petite patrie. Puis, comme musicographe, nous lui devons ces remarquables ouvrages : Ecoles populaires de Musique, les deux volumes de son Histoire de la Musique, La Tétralogie de Wagner, le Vade- Mecum du Musicien et surtout sa récente Musique populaire espagnole, ainsi que de nombreux articles parus dans les Provincias de Valence, la Revista Musical Catalana et maintes autres revues espagnoles et étrangères. Il a traduit quatorze livres de la collection des Maîtres de la Musique publiée sous la direction de J. Chantavoine, les Sonates de Beethoven de Reinecke, etc.
Comme homme d'action, il a fondé V Orchestre Valencien de Chambre (1913) et professe au Conservatoire de la métropole méditerranéenne. Enfin, comme compositeur, il a publié les Chants de jeunesse pour chant et piano, les Contes et Fantaisies pour piano, les Aquarelles Valenciennes pour orchestre à cordes,
(1) Ibidem.
la Feuille d'album pour piano, les Impressions pour guitare. Il possède en manuscrit la LIegenda pour chœurs et orchestre jouée à l'Orfeô Catalâ, les Anciens Eventails pour orchestre, les Valencianas, un quatuor à cordes ,deux Impressions pour violoncelle, les Variations Hispaniques et Trois pièces pour violon, les illustrations pour un drame valencien de J. Pont : Terre de Huerta, une Rapsodie Hispanique, une exquise Sonatine pour quatre violons, un Concerto pour piano et orchestre à cordes, et un Quatuor Brevis.
La Société Nationale de Madrid a donné l'une des Aquarelles : Estivale, en la commentant ainsi : «. Par la claire distinction des timbres instrumentaux, qui, en leur homogénéité, présentent tant de richesse dans le quatuor à cordes, la valeur de timbre propre de leurs différents registres, cordes et jeux d'archets ; enfin par un habile dédoublement des voix, Chavarri a trouvé des moyens adéquats dans le champ apparemment réduit du quatuor pour exprimer ses sentiments » (i).
On voit par ces quelques lignes, l'importance singulière que prend un Chavarri dans le moderne concert espagnol. Il nous reste à désirer que son œuvre musicale soit mieux connue et que des éditeurs accueillent tant d'attachants manuscrits. Chavarri a beaucoup parlé des autres. Il mérite maintenant que l'on parle plus souvent de lui.
L'école catalane et valencienne a beaucoup perdu en la personne du jeune et si remarquable Francesch Cuesta, disciple, lui aussi, de Salvador Giner. Il était aveugle comme Cabezon ou comme Salinas... Il laissa des œuvres exquises et d'un caractère nettement valencien, telles que la Suite pour instruments à cordes, les Danses Valenciennes, la Sérénade Valencienne, le Prélude et Improvisation, la Chanson Valencienne, les Scènes d'enfants pour piano, le Motif Poétique pour chant et piano et le Nocturne pour violoncelle. Une délicieuse et poétique nature se révélait en ces pages diverses, toutes d'une facture épurée.
(1) Mercredi 27 février 1918.
Cuesta n'est plus. La mort l'a surpris au printemps de l'an 1921, alors qu'il préparait des ouvrages de plus grande envergure, oij il eût enfin donné toute sa mesure. Il repose en paix sous les orangers. Mais sa mémoire nous est chère : et tant qu'il existera des Valenciens amoureux de la huerta, dans leur cœur chanteront les rythmes des Danses de Cuesta ou la pure Sérénade, d'un inoubliable accent.
Enfin, les <( jeunes » espoirs de la muse valencienne : Rodrigo, Gomâ, Palau et Moreno Gans, permettent de penser que l'école valencienne n'est pas près de s'éteindre.
Joaquin Rodrigo, un autre aveugle, est né à Sagunto en 1902. Son activité créatrice commence à 20 ans. De 1923, date de sa première œuvre pour orchestre : Jongleurs et sa Suite pour piano. En 1925 il obtient le prix national pour ses Cinq pièces enfantines d'orchestre. Puis il se rend à Paris oiJ le signataire de ces lignes le met en rapport avec Paul Dukas qui l'apprécie beaucoup et fait éditer ses nouvelles œuvres chez Rouart et Lerolle. Rodrigo écrit encore un Frélude pour un poème à VAlhambra, des chansons sur d'anciennes <( romances » espagnoles, une Sarabande lointaine pour guitare et des œuvres pour violon, flûte et harpe.
De Gomâ le pianiste Net a révélé d'exquises pages, Ametler florit et Patufet, qui soutiennent la comparaison avec les meilleures de Mompou.
Manuel Palau Boix, né à Moncada en 1893, est auteur d'un opéra : La plus bdle danse, et de diverses œuvres d'orchestre : Gongorianas (primées au concours du Ministère des Beaux- Arts), de Siluet-is, Trois impressions, ainsi que d'œuvres pour piano, chant et piano, etc.. J. Turina met Palau au tout premier rang des compositeurs espagnols modernes.
Enfin le prix national de musique de 1928-29 a été décerné au compositeur levantin José Moreno Gans, natif d'Algemesî, près Valence, élève de Conrado del Campo. L'œuvre primée : Pinceladas Goyescas, affirme une personnalité...
Décidément, l'Ecole Valencienne attire tous les regards et semble éclipser même :