‹ L'essor de la musique espagnole au XXe siècleChapitre 8 sur 22 · V. — L'AVA:NT-GARDE MUSICIENNE · texte numérisé non relu

V. — L'AVA:NT-GARDE MUSICIENNE

a) Le Groupe des Quatre

Ce n'est pas que les hardis musiciens qui composent cette avant-garde soient les plus jeunes d'entre les modernes artistes espagnols. Les plus jeunes, nous les avons nommés : ce sont Moreno Torroba, Halffter, Durân, Bacarisse, Remâcha, Blancafort, Grau et Ribâ Marti. Mais ces derniers eux-mêmes considèrent comme leurs guides dans la voie musicale, ceux de leurs aînés ou de leurs contemporains qui constituent le Groupe des Quatre : Adolfo Salazar, Frédéric Mompou et Roberto Gerhard, épaulés par le grand Oscar Esplâ. Parallèlement à ce groupe, Joaquin Nin, revêche à toute étiquette, hostile à toute inféodation, et toujours plus audacieux dans son ascension sûre, constante et rapide vers les plus hautes cimes de l'art pur.

Le Groupe des Quatre ne nous a pas donné une œuvre spécifiquement espagnole — et nous entendons bien que Mompou et Esplâ, par exemple, ont peint des tableaux respectivement catalans et alicantins — mais s'est proposé de réconcilier la musique nationale avec la musique internationale, de faire rentrer, avec tous les honneurs dûs à sa qualité, l'Espagne dans le concert européen.

Ils y ont réussi. Car déjà un Vuillermoz appelle Mompou le (( Debussy espagnol ». Car Halfïter, jeune (( génie » issu du réalisme de Falla, s'enorgueillit d'avoir été initié à la musique par Adolfo Salazar. Car Roberto Gerhard exerce sur ses compatriotes, de par sa formation sérieuse et complète en Allemagne, en Suisse et en France^ un ascendant indéniable. Car enfin Oscar Esplâ est considéré par les Espagnols —

un Villar par exemple — comme (( le plus intéressant compositeur contemporain. »

<( Adolfo Salazar est déjà connu à Paris pour ses exquis Préludes et ses Trois poèmes de Verlaine. On ne sait pas sans doute qu'il détruisit nombre d'œuvres symphoniques et de musique de chambre qu'il jugeait inconciliables avec les principes esthétiques qu'il professe maintenant. Il reste l'auteur d'un Prélude pour un drame de Maeterlinck, de Trois Esquisses orchestrales {Sylvain, Bayadère, Tanagra), de Trois Impressions orchestrales {Vagues, Brises, Jeux de lumière), d'un trio sur des thèmes japonais, d'un quatuor, d'un poème pour quatuor basé sur des pièces de Ruben Dario, de lieder sur des vers de Miomandre (quintette, flûte et contralto), de Baudelaire (petit orchestre), de X'erlaine, Tagore, Jean Aubrv, etc. (i) Il a en préparation une tragédie grecque, Médée, pour théâtre moderne »... Ce que l'on peut dire d'un tel labeur, c'est qu'il représente une recherche perpétuelle. Le système harmonique de l'auteur tend à l'absolue personnalité, et, bien que tonal, affirme la possibilité de se fonder sur des tonalités inventées, arbitraires, non (( physiques. )) Quant à la construction, elle s'émancipe de la forme classique, sans fuir le développement ». (2)

Nous avons consacré à Oscar Esplâ une étude étendue, et signalé de quelle gamme « levantine » se nourrissaient ses dernières œuvres. Ajoutons ici que récemment, à Madrid, l'Orchestre Symphonique a fait connaître d' Esplâ : le Don Quichotte veillant les armes que Villar apprécie ainsi dans la Revista de Musica de Buenos-Aires du mois de septembre 1927 : « L'œuvre d'Esplâ, inspirée d'un épisode du Don Quichotte est conçue dans une grande envolée, et se caractérise par un orchestre admirable, extrêmement moderne, peut-être excessivement travaillé, mais oij se

(1) La plupart de ces œuvres restent manuscrites et sont, par suite, malheureusement peu connues. Mais les Rubayat pour quatuor d'archets, viennent d'être publiés à Paris, chez Eschig.

(-2) Cf. Henri Collet. La jeune Ecole Espagnole ou le « Groupe des Quatre » in Le Guide du Concert du 4 novembre 1921. Salazar est né à Madrid en 1890, a étudié avec Falla en 1914. Il a fondé la Société Nationale et est devenu le critique de El Sol.

décèle le talent du technicien et le bon goût de l'artiste. »

Roberto Gerhard commença par publier une collection de chansons : L'enfantement merveilleux de Schérazade et deux superbes trios. « La personnalité de Roberto Gerhard, écrivait à ce propos Salazar dans El Sol du 17 juin 1921, apparaît dans son second trio (i) définie dans ses traits les plus caractéristiques, et avec une possession complète des moyens techniques choisis après une élaboration scrupuleuse, labeur seul permis aux critères bien mûris et solidement cimentés. Technique et procédés fortement personnels et d'une robuste originalité qui n'a rien à voir avec les adhérences modernistes, plus ou moins superficielles, de nos musiciens débutants. Gerhard n'est pas un novice.. Il a travaillé longuement, beaucoup réfléchi, et son éducation artistique, littéraire et philosophique, faite en Allemagne, en Suisse et en France, l'a mis en état de savoir choisir, et ce qu'il choisit, lentement et froidement, est orné d'un geste fraîchement populaire de sa terre natale catalane. Parmi nos jeunes musiciens, Gerhard est probablement celui qui, possédant le « métier » le plus solide, sait discerner et par suite procéder en toute connaissance de cause aux innovations qu'il introduit dans la technique ; toutes questions ardues que nous n'avons jamais vu trotter par la tête d'aucun musicien espagnol, jeune ou vieux. Et si à cela l'on ajoute sa capacité à juger dans un sens analogue les œuvres picturales et littéraires, on appréciera mieux la qualité spirituelle de cet artiste ».

Depuis, Gerhard a encore publié Dos apunts pour piano tourmentés comme du Scriabine, et d'une agressive harmonie... Persévèrera-t-il dans cette voie <( intellectualiste » ? Nous préférerions, quant à nous, le voir exploiter la veine de son second trio plutôt que de le suivre dans les dédales inquiétants de la (( musique futuriste ».

Frédéric Mompou (2), à cet épard, demeure en dé-

(1) Publié par Sénart, éditeur à Paris. (S) Œuvres publiées à l'Union Musicale Espagnole et chez Sénart ou chez Eschig, éditeurs à Paris.

pit de ses audaces le musicien dont l'exquise sensibilité a pu être comparée à celle de Debussy par E. Vuillermoz dans l'article qu'il lui consacra au journal Le Temps. Comme nous l'avons insinué, Mompou touche au nationalisme populaire (i) avec ses premières œuvres : Suhurbis, Scènes d'enfants, Fêtes lointaines. Puis il s'évade avec les Charmes ou les Chants magiques, les Impressions intimes et parvient à l'absolue/, indépendance d'esprit et de forme avec ses Trots Fariations ou ses Dialogues pour piano.

Mompou est le poète du clavier, et l'orchestre ne l'attire point pour l'instant. Il est le musicien des intimités et, pour nous servir d'une expression de Salazar, on dirait de ses compositions « qu'elles semblent des études monochromatiques en lesquelles ce ton unique se présente avec toute sa gamme de gris ».

Mompou est, en effet, unitonal, ce par quoi il s'achemine vers la pure musique populaire qui, comme chacun sait, module peu.

(( Tels sont les Quatre espagnols issus de la généalogie Pedrell-Albéniz-de Falla, et cjui se séparent de leurs illustres prédécesseurs comme les Six Français de Chabrier-Debussy-Strawinsky.

» Qu'adviendra-t-il de leur évolution ou plutôt de leur révolution ? A s'unir ainsi dans le culte fervent d'un art populaire et d'une musique progressive, nous ne doutons pas qu'ils ne demeurent purement Espagnols, en dépit de leurs affinités avec nos musiciens d'avant-garde et de leur conjonction avec le grand courant qui va de Paris à Londres et fait de ce parcours une voie internationale. Au demeurant, le succès du groupe dépend du maintien farouche de son originalité ethnique. Que par les audaces d'une technique en perpétuel devenir, il reste en étroit contact avec nos propres groupes avancés, rien n'est plus désirable. Mais qu'il persiste à puiser ses forces dans la sève populaire de la nation la plus musicienne du monde, voilà surtout ce qu'il importe.

» La grande question pour les Quatre est de trouver une forme. Les recherches harmoniques et rythmiques ne suffisent plus. Il faut une châsse pour tant

(1) Par l'utilisation de thèmes tirés du folk-lore catalan.

de précieux joyaux, un écrin pour d'inestimables bijoux. Les Quatre Espagnols créeront-ils une architecture qui assure aux trésors de leurs orfèvreries une conservation sans limite ? That is the question... que sans doute ils sauront résoudre pour notre émerveillement (i) ».

b) JoAQUiN NIN, Compositeur et Pianiste

Joaquin Nin, compositeur et pianiste, nous apparaît comme le bienfaiteur de toute cette musique espagnole, par ses magnifiques travaux de reconstitution historique et par l'interprétation dévouée et si lumineusement fidèle qu'il donne des productions de ses compatriotes. De plus, par ses créations personnelles, il nous semble être le continuateur progressif de Granados, bien que son art paraît obéir à un idéal plus élevé, tant au point de vue de la technique et de la forme, qu'au point de vue essentiellement national. Car Joaquin Nin a un style bien à lui, profondément espagnol, certes, andalou même, très souvent ( et en cela il se rapproche d'Albéniz autant qu'il s'écarte de Granados) mais qui, musicalement parlant, s'éloigne aussi bien de Falla que d'Albéniz, de Turina que de Granados.

Venu à la composition assez tard, en raison de ses incessants voyages et de ses devoirs professionnels (on sait que Nin a été un des professeurs les plus estimés de Paris jusqu'à 1924, année où il résolut de reprendre ses voyages et de consacrer ses efforts à la composition et à la diffusion de la musique espagnole), les œuvres de Nin ont une qualité de maturité, de stabilité, de maîtrisej qui les rend définitives et les éloignent des atteintes de la mode. Elles sont bien senties et bien écrites.

Issu d'une noble famille espagnole, Joaquin Nin y Castellanos naquit à La Havane (à Cuba, alors province coloniale espagnole), le 29 septembre 1883. Ramené en Espagne (à Barcelone), à peine âgé de quelques mois, il commença tôt ses études. Soumis à une

(1) Cl. Henri Collet, loc. cit.

discipline de fer par son père — homme de lettres, auteur dramatique et pédagogue très estimé — il travaille le piano et, simultanément, il suit tous les cours de l'école fondée par son père. Passionné de lecture, Nin passe ses loisirs dans la vaste bibliothèque de son f>ère. Tout jeune, il prend goût à la musicologie et aussitôt qu'il peut se débarrasser des cours de l'école il écrit ses premiers articles. Nin a 15 ans lorsque son maître, Carlos G. Vidiella, juge les études pianistiques comme terminées. Nin prend alors la responsabilité d'envoyer promener tout le répertoire ordinaire ; n garde Bach, Scarlatti, travaille les œuvres des clavecinistes de toutes les écoles et commence à donner ses premières auditions à base de programmes historiques. En même temps il prend intérêt au mouvement nationaliste catalan et devient vite sous-directeur de l'Institution Catalane de Musique fondée par Joan Gay. Très jeune il se lie d'amitié avec les plus célèbres maîtres catalans : Aliô, Morera, Gay, écrivent de la musique pour lui, qu'il joue en première audition. Millet, directeur de VOrfeo Cataîd, lui confie son Humoresca. Simultanément — et c'est là une caractéristique que Nin conservera toujours — il s'intéresse à la musique ancienne et aux tableaux d'une Exposition de Moussorgski, par exemple, dernière expression de modernisme, dont il acquiert le premier exemplaire arrivé en Espagne. Francisco Aliô, qui était un musicien de premier ordre, l'initie aux mystères des grandes œuvres de Bach, et lui fait connaître également tous les jeunes Russes. Avec Granados, célèbre déjà pour ses Danses Espagnoles, ce sont des dialogues sans fin» des promenades en l'adorable campagne catalane, des heures de musique inoubliables et là, déjà, une autre Espagne commence à se dessiner dans l'esprit de Nin : on sait combien le catalanisme de Granados était atténué...

Après une première tournée en Espagne et un premier voyage en Amérique remplis, tous les deux, d'extraordinaires aventures tantôt tragiques, tantôt du plus haut comique, Nin arrive à Paris (avril 1902) qu'il ne quittera pour ainsi dire plus, juste à temps pour entendre la première représentation de Pelléas et Mélisande qui le bouleverse et l'émeut aux larmes. Déodat de Séverac et Nin se réunissent, dès lors, près-

que tous les jours pour boire en cette coupe magique. Il fait la connaissance de Vincent d'Indy (Nin suivit les cours du Chant Grégorien, d'Harmonie et de Contrepoint à la Schola), qui le fait débuter comme pianiste à ses concerts, Maurice Ravel, Albéniz (qu'il fréquenta depuis), Turina dés son arrivée à Paris, puis Falla, et ces trois aînés deviennent ses intimes, ce qui aura des conséquences inattendues dans la suite, car l'andalousisme réel d'Albéniz, de Falla et de Turina réveillera un andalousisme latent qui sommeille au fond du cœur de Nin, andalousisme indirect, comme celui d'Albéniz, d'ailleurs (qui était Catalan) et dont voici les curieuses origines :

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Nin vécut les dernières années de sa vie à Barcelone, entouré d'une atmosphère profondément et autlientiquement andalouse. La famille de Nin habitait, alors, les environs de Barcelone (San Gervasio). Les Nin avaient, là, quelques jolies petites propriétés : deux villas, ime en face de l'autre. Or, une de ces villas fut louée à une famille andalouse aisée qui vivait, pour ainsi dire, vouée au culte du cante jondo, du flamenco et de la danse. Attiré par ce mirage musical, Nin subit tout le charme de ces musiques qui ont pour nom : soléares, caiias, martinetes, fandanguillos, tarantas, bulerias, saetas, et autres joyaux du cante jondo (chant profond andalou) ; et lorsque les chants cessaient, c'étaient des danses du genre flamenco le plus pur, adorablement dansées, au son de la guitare, par une splendide sévillane, jeune, souple, racée...

Tel fut le décor musical intime de notre artiste pendant ses dernières années catalanes ! Ceux qui connaissent sa Danse Ihérienne, son Jardin de Lindaraja, sa Chaîne de Valses et les stylisations qu'il a faites de quelques chants populaires savent jusqu'à quel point on respire, en ces œuvres, l'authentique et chaude atmosphère du Sud de l'Espagne. Faut-il dire que, depuis, Nin est allé et retourné plusieurs fois en Andalousie ?

Revenons à la carrière de notre artiste. En même temps que certains cours de la Schola, Nin retravaille le piano avec Moszkowski. En 1906 il est nommé professeur de piano à la Schola Cantorum ; il en devient professeur honoraire lors de son voyage en Al-

lemagne où il reste près de deux ans (entre 1908 et 1910). En 1910 il part pour la Havane où il est appelé à fonder un Conservatoire, une Société de Concerts et une Revue Musicale ; il crée la Sociedad Filarmônica et la revue musicale, mais le matérialisme de l'Amérique l'ennuie, l'attriste, et il rentre en Europe. Il s'installe à Bruxelles qui devient le centre géographique de ses longs voyages mais peu de temps après il rentre à Paris qu'il ne quitte plus. A Paris, on peut dire qu'il est l'ambassadeur de la musique espagnole, par le grand nombre d'auditions de musique ibérienne, par la quantité d'oeuvres nouvelles qu'il a fait connaître, qu'il a organisées et données lui-même et par l'appui qu'il a toujours généreusement prêté à ses compatriotes.

Comme pianiste, Nin a parcouru l'Espagne en tous sens plusieurs fois, et s'est fait entendre, souvent, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, en Danemark, en Hollande, en Autriche, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Pologne, en Suisse, en Argentine, au Brésil et à Cuba, laissant toujours le souvenir inoubliable d'un maître absolu de l'interprétation mais de plus d'un farouche ennemi non pas de la virtuosité, qu'il possède au plus haut degré, mais du virtuosisme, du cabotinage et du mauvais goût qui régnent, hélas ! tant parmi les toucheurs de piano.

Pendant un grand nombre d'années, Nin, avant de devenir un des plus ardents champions de la musique espagnole, il faut le dire, avait consacré une grande partie de son activité de pianiste aux maîtres français anciens et modernes. Nous devons à Nin des auditions entières d'œuvres de Chambonnières, Couperin, Rameau, Daquin, Dandrieu, Rover, Duphly, qu'il était à peu près le seul à défendre, avec Wanda Landowska.

Jean-Aubry% dans le chapitre qu'il consacre à Nin dans son volume La Musique Française d'aujourd'hui dit, à ce propos : <( Son amour pour la culture française et pour l'expression de notre race lui a rendu familières nos œuvres d'à présent et d'autrefois ».

C'est encore à Jean-Aubry, et dans ce même ouvrage, que nous empruntons ce délicat portrait de notre artiste (pages 278-279") :

(( Il est rare de rencontrer à notre époque une cons-

cience semblable, sans faiblesses et l'on peut même dire, sans hésitations, le mérite s'en accroît en outre de ce que la dignité de son esprit ne s'accompagne d'aucune raideur et sait conserver en tout temps un charme attirant de simplicité sincère. Xul esprit n'est plus éloigné que le sien du pédantisme et de ces dogmes immuables qui ne donnent à la plupart que le droit illusoire de mépriser leurs rivaux et leur temps.

» Une grande fraîcheur de sentiments baigne constamment sa pensée et toute sa vie n'est conduite que par le désir incessant de mieux comprendre et plus justement les spectacles de la beauté.

» Tous ceux qui l'ont rencontré ne peuvent oublier à quel point il leur fut <( utile » et il faut, dans la circonstance, restituer à ce mot toute sa force de vie. Il en est dont l'incertitude, touchant leurs meilleures directions, trouva dans le spectacle de son action et de ses écrits une force singulière et l'assurance de leurs hésitations.

» Etrange force que celle de la jeunesse à la fois grave et souriante^ à la fois savante et vivante. Lorsque l'on considère l'âge de Joachin Nin, on s'étonne d'un tel ascendant sur des esprits moins juvéniles ; mais quand on s'approche un moment des formes de sa pensée, on en comprend vite l'attrait, la pureté et la grandeur. »

Comme musicographe, outre des centaines d'articles publiés dans les Revues musicales espagnoles, hispano-américaines, françaises, belges, articles de combat, presque tous, oii Nin fait preuve en même temps d'une érudition étonnante et du plus ardent enthousiasme pour l'aspect idéal de l'art, ses ouvrages désormais classiques et traduits en plusieurs langues : Pour l'Art et Idées et Commentaires (1912) l'ont montré, tel un nouvel Eximeno, semant les idées les plus fécondes et les plus modernes, exposant avec clarté les problèmes les plus passionnants de l'heure et devançant son époque par ses lumineux aperçus. La lecture de ses préfaces aux vingt Chants Populaires Espagnols, aux deux volumes des Classiques Espagnols du Piano, à ces recueils de Chants Lyriques et Chansons Picaresques, est un pur régal aussi bien pour un austère musicologue que pour le plus fin lettré. Ses amis français n'oublieront jamais avec quelle ardeur il dé-

fendit la cause de la Musique Française, non seulement dans le domaine de la critique, mais encore dans le domaine pratique, à l'étranger. On pourrait relire à ce propos les Lettres de Berlin que Joaquin Nin envoya au Monde Musical de décembre 1908 à juin 1909. (i)

Cet esprit batailleur, ce besoin de justice et de vérité, en échange de quelques amitiés sûres et d'affections ardentes valurent à Nin bien des rancunes et des inimitiés. Il passa outre...

Comme compositeur, enfin, Joaquin Nin a su, mieux que tout autre compositeur espagnol contemporain, harmoniser librement, styliser les chants populaires de son pays et recréer l'ambiance des mélodies oubliées, des cantilènes lyriques des XVIP et XVIIP siècles, les chansons picaresques si peu connues et si fines, si malicieuses..., retrouver et révéler, par les plus fines synthèses analytiques, les merveilles que dans le genre de la Sonate produisirent le Père Soler, le Père Vicente Rodriguez, Freixanet, Mateo Albéniz, Cantallos, le Père Narciso Casanovas, Blas Serrano, le Père Rafaël Angles, Mateo Ferrer, le Père José Galles, etc., maîtres du XVIIP espagnol rendus à la vie musicale par Nin... enfin et surtout continuer progressivement et enrichir la tradition romantico-réaliste des Granados et des Falla, par son évocatrice et sculpturale Danse Ibérienne, véritable poème symphonique pour piano, sorte de synthèse de la danse espagnole qu'un critique parisien a rapproché, comme ambiance et comme proportions, de la Valse de Ravel (2):par son dialogue Au Jardin de Lindaraja, pour piano et violon, que Jacques Thibaud n'a pas hésité à jouer aux Concerts Colonne dès son apparition ; par ses raffinés Chants Populaires pour quatre voix de femmes ; par ses Commentaires sur des thèmes anciens ou des thèmes populaires, pour violon et piano ; et par sa toute

(1) Ainsi que ses innombrables articles de la Revue Musicale de BLbao, de celles de Madrid et Barcelone, dw Guide Musical de Bruxelles, du Monde Musical et du Courrier Musical de Paris, etc..

(2)« Véritable poème symphonique, sorte de pendant à la Valse de Ravel », écrit justement Carol-Bérard dans La Semaine à Paris.

nouvelle Chaîne de Valses pour piano, d'une invention espagnole sans précédent et d'une prodigieuse variété. Sans parler d'une œuvre de jeunesse, L'Autre, un mimo-drame en trois actes que Falla lui-même n'hésita pas à proposer à l'Opéra-Comique de Paris, en 191 4, juste avant la guerre, hélas !... pour servir de lever de rideau à sa Vie Brève.

Revenu à la composition il y a à peine cinq ans, Nin n'est pas pressé pour produire ; le théâtre le déçoit ; l'orchestre le rend méfiant. Pour le moment le chant, le piano, le violon, le violoncelle, la flûte (pour laquelle il vient d'écrire quelques délicieuses petites pièces), voire la harpe et la flûte, l'intéressent suffisamment.

Mais il ne faut se méprendre quant à la quantité de la production de Nin : il y a plus de musique, plus d'invention personnelle, plus de production que l'on ne croit, dans ses stylisations de chants populaires, véritables récréations, de même que dans ses libres harmonisations de thèmes lyriques anciens. Que l'on compare ce que Nin a fait en ce domaine avec ce qui a été fait jusqu'à présent : la différence est capitale.

La personnalité de Joaquin Nin est de celles (jui s'imposent de plus en plus à cette heure. Choyé par le public ; admiré par les artistes (Nin est soliste des Concerts Mengelberg à Amsterdam et à La Haye, soliste des Concerts Weingartner à Vienne, des Concerts Arbôs, en Espagne, entre autres), on peut dire que Joaquin Nin fut vraiment, comme chante Pogner dans les Maîtres Chanteurs wagnériens, (( comblé de biens par Dieu ». Nin est professeur honoraire à la Schola Cantorum de Paris, à l'Université Nouvelle de Bruxelles, au Conservatoire National de La Havane, membre d'honneur des Amis de la Musique de Barcelone, président d'honneur de l'Orchestre de Chambre de Valence fondé par Chavarri, membre d'honneur de l'Athénée Musical de Valence, diplômé de l'Académie Internationale d'Histoire de Paris, chevalier de l'Ordre Royal d'Isabelle la Catholique et chevalier de la Légion d'honneur de France.

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