‹ L'essor industriel & commercial du peuple allemandChapitre 46 sur 61 · L ACTION DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

L ACTION DU GOUVERNEMENT

soulèvent en Allemagne depuis quelque années de vivesdiscussions(i). « Lelibre-écliangeabsolu, écrivait naguère Schaeffle, est une utopie. 11 ne faut pas s'attendre avoir dans l'avenir les nations, libres de toute entrave protectionniste, suivre leur développement économique naturel, et croire qu'on verra se réaliser cet équilibre économique du monde qui est l'idéal des libre-échangistes. L'expérience que viennent de faire les Anglais a ouvert bien des yeux, le système du libre-échange est aujourd'hui discrédité. Le protectionnisme à outrance dans lequel semblent vouloir s'engager la France, la Russie, l'Amérique, n'est pas moins dangereux. La saine politique commerciale est celle qui se fonde sur le principe c?o ut des, celle que les Anglais appellent fair trade. Elle conduit les grandes nations à une série de concessions commerciales mutuelles graduées pour chacune suivant l'importance des concessions auxquelles elles consentent ellesmêmes. C'est cette politique qui doit être pour l'avenir celle de l'Allemagne : il faut qu'elle reste libre de faire des concessions avantageuses aux uns, de se montrer plus dure aux autres. 11 faut par suite qu'elle refuse de se lier par des traités de commerce, et puisse dresser des barrières protectrices contre les pays récalcitrants... Ce qui gêne aujourd'hui le plus l'Allemagne dans sa politique commerciale, c'est la clause de la nation la plus

(1) V. Die Eeichstagswahlen uni die deuslche Wirthsckaftspolilik, Exporl, 9 juin 1898, p. 285, et G. Tischerl. Fûnf Jahre deutscher Handeispoiitik. Leipzig, 1898.

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favorisée^ telle qu'elle est formulée dans le traité de 1828 entre la Prusse et les États-Unis. Cette clause put être admise sans inconvénient par le Zollverein jusqu'en 1879, c'est-à-dire tant qu'il resta fidèle à une politique libérale presque libreéchangiste. Depuis qu'on est passé en Allemagne à un système protectionniste cette clause est une entrave pour la politique commerciale allemande (1) ».

Le choix entre les deux systèmes n'est certes pas aisé ; on cherche partout un moyen terme, on voudrait établir un régime qui réunisse les avantages des deux principes, qui permette de conserver une certaine autonomie, tout en assurant au commerce national la garantie pour l'avenir d'une aussi grande stabilité que possible. Le mieux pour cela, m'a-t-on dit plus d'une fois, ce serait de conclure des traités à tarif fixe et d'y introduire des clauses qui permettraient de modifier dans une certaine mesure ces tarifs, si certains changements dans le marché venaient à se produire (2).

(1) V. la revue DieZukunft, 9 octobre 1897, p. 54. Karl Rathgen, dans un intéressant article sur la dénonciation du traité de commerce anglo-allemand (Jahrbuch fiir Gesetzgebung de Schraoller, 1897, IV, p. 225), se montre aussi peu favorable à la clause de la nation la plus favorisée. «L'Angleterre a bien compris, dit il, qu'il ne faut pas accorder les avantages de cette clause indifféremment à toute importation. Aussi devons-nous la réserver aux pays qui ont au point de vue économique des intérêts analogues à ceux de l'Allemagne... La lutte qui s'est engagée entre l'Angleterre et nous pour la suprématie commerciale dans le monde nous met en opposition d'intérêts absolue avec ce pays ».

(2) Ainsi, en accordant à un pays les droits de la nation la plus fa-

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Le problème est-il aussi facile à résoudre en pratique que simple à exposer en théorie. C'est l'avenir qui nous l'apprendra.

Les tendances plus libérales qui se sont fait jour depuis cinq ou six ans sont surtout attaquées par le nouveau parti économique, protectionniste à outrance, qui s'est organisé sous la forme d'une ligue des agriculteurs [Bund der Landwirthe) W. Les traités de commerce, qui ontéié politiques encore plus qu'économiques,onteu pour résultat une affluence inquiétante en Allemagne de produits agricoles étrangers. On dit bien que ce sont les peuples riches qui importent le plus, et qu'il ne faut pas juger uniquement de la situation d'un pays par la diJBférence entre les importations et les exportations. Cette différence est néanmoins inquiétante quand elle provient surtout de denrées agricoles dont la nation elle-même pourrait produire une bonne partie et que le travail agricole étranger obtient le

vorisée, on pourrait insérer dans le traité une clause portant qu'a«fcun pays ne pourrait profiter des avantages de cette disposition sans en accorder lui-même d'autres en échange. Quand un pays industriel réduit par exemple ses droits d'entrée sur l'importation des blés, tous les pays exportateurs de blé profitant de cette réduction pourraient être contraints de réduire leurs droits d'entrée sur l'importation des produits industriels.

(1) Le Bund der Landwirlhe compte près de 200.000 membres (les quatre cinquièmes sont de petits et moyens propriétaires ruraux). Il a tenu en 1897 plus de 700 réunions et distribué plus de 200.000 brochures. La terreur qu'il inspirait aux autres partis, ce qui était peutêtre sa plus grande force, paraît avoir beaucoup diminué depuis deux ans. 11 n'a pas derrière lui l'ensemble des paysans et des électeurs ruraux.

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privilège de fournir. Si l'Allemagne fait de beaux bénéfices avec son industrie, elle envoie au moins quinze à dix-huit cent millions de marcs chaque année à l'étranger en paiement de produits agricoles qui sont après tout les plus rémunérateurs de tous puisqu'ils sont en partie un don de la nature. On ne peut nier qu'une concurrence écrasante ne pèse actuellement sur le travail agricole allemand. Non contents de combattre les traités de commerce, qui spnt, disent-ils, cause de cette situation les agrariens demandent que le commerce des blés devienne un monopole d'État (^). Mais les industriels et les commerçants sont presque tous hostiles aux agrariens et très défiants à l'égard de toute les mesures prohibitives qui peuvent ralentir le mouvement des échanges avec l'étranger. Ils veulent éviter tout ce qui ressemblerait à une guerre économique, comme celle qui s'était engagée, il y a quelques années, avec la République Argentine. Ils déplorent le tarif Dingley comme ils regrettent la dénonciation du traité de commerce conclu avec l'Angleterre. Ils persistent à penser que le régimedes tarifs autonomesestunrégimebrutal, beaucoup plus instable que le régime des traités de com-

(1) V. par exemple Klapper, Die deiUsche Handelspolitik, Deutsche Agrarzeilung, 1er et 9 janvier 1898. Les agrariens cherchent aujourd'hui à gagner les industriels et à reconstituer la coalition de 1879 en profitant de ce que le tarif Dingley a fait tort à certaines industries allemandes, notamment à l'industrie textile. Sur l'opposition entre les classes industrielles et agricoles, V. Ballod, Die Bedeulung fier Landwirthschaft und der Industrie in Deulschland. Jahrbuch fur Gesetzgebung. XXII, 1898, III, p. 179.

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merce, et que ceux-ci constituent en somme le juste milieu entre le libre-écliange absolu et un protectionniste exagéré. « Ce que l'industrie et le commerce allemand ont le droit d'exiger, disait récemment \n. National Zeitiing qvn représente une opinion moyenne très répandue, c'est que les pouvoirs publics s'opposent aux prétentions de ceux (lesagrariens) dontle but est de mettre des lisières au commerce, de le ramener aux formes du moyen âge et de faire renchérir les moyens de production ». On se préoccupe fort de ce qui arrivera à l'expiration prochaine des traités à la fin de l'année 1903; on a fondé à Berlin en 1897, une « Centralstelle zur Vorbereiiung der Handelsvertràge », société qui se propose d'étudier à l'aide d'enquêtes minutieuses les rapports des grands industriels avec l'étranger, et qui a déjà fait paraître de remarquables études (1). Beaucoup de chambre de commerce ont adhéré à son programme (2).

(1) Signalons parmi les travaux publiés par la Centralstelle, ceux de Vosberg-Rekow. Das britische Weltreich und der deutsche Weltbewerb ; die Politik der Handelsvertrxge ; Die Errichtung einer Zentralstelle zur Forderting des deutschen Aussenhandels, 1900 ; celui de Wallershausen, Deutschland und die Handelspolitik der Vereinigten Staaten von Amerika; ceux de M. von Brandt, China und seine Handelsbeziehungen; de W. Borgius, Deutschland und die Vereinigten Staaten, de August Etienne. Das Aufsuchen von Waai'eiibestellungen im Auslande, 1900.

(2) V. le dernier rapport de la Chambre de commerce de Francfort, p. 11. Cf. Ilandels-Museum, 9 février 1899, p. 65 : Vorbereitung der Handelsvertràge in Deutschland.

Nous ne pouvons que signaler ici le remarquable rapport présenté par M. Kautsky au congrès socialiste de Stuttgart (octobre 1898} sur la politique douanière et commerciale de IWUemagne. Il a reconnu

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Le gouvernement a de son côté convoqué les représentants les plus autorisés de l'agriculture, de l'industrie et du commerce pour examiner les principales questions relatives à la révision des traités de commerce en 1904, et cherché à voir quelles transactions pourraient être faites entre les différents intérêts en présence. Favorable à la politique de ralliement [Sammlungspolitik) préconisée par M. Miquel, la majorité a publié une déclaration qui a donné aux réclamations de l'agriculture un caractère spécial. Cette déclaration a provoqué bientôt une alliance entre un certain nombre de libéraux, de conservateurs, de protectionnistes modérés qui opposent à la politique de ralliement une politique qu'on a appelée la politique de « contre-ralliement », c'està-dire l'union de tous ceux qui sont décidés à maintenir au moins en principe les traités de commerce (1).

que la crise agricole rendait difficile la suppression des droits sur les céréales ; mais il s'est efforcé de démontrer, non sans de très bons arguments, que le système proleclionnisle profitait surtout aux monopoles industriels et au militarisme. Sa motion a été, après amendements de BebeletAuer, adoptée à une grande majorité.

(l) Celte réunion a donné naissance à une commission économique (Wirthschaftlicher Ausschuss) qui doit préparer les mesures de politique commerciale. Celte coramission^se compose de 30 membres dont une douzaine sont de grands propriétaires fonciers (comme le comte Kanitz). On n'y voit ni paysans, ni ouvriers, ni petits négociants. Il semble qu'on ait voulu faire une concession à certains grands industriels et aux agrariens. La commission est répartie en 6 sections et a commencé ses travaux qui ont porté surtout jusqu'ici sur la statistique de la production. Elle voudrait arriver à connaître l'importance de la production allemande pour chaque article, le prix de revient.

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On ne peut prévoir encore comment cette lutte se terminera. Les agrariens qui constituent le facteur le plus important dans la politique de ralliement demandent, sous forme de tarif autonome, le retour à un état de choses qui entraînerait une véritable guerrre douanière avec tous les pays.

La chambre de commerce de Stuttgart fait à ce sujet de judicieuses remarques ('). En se prononçant contre une élévation nouvelle des tarifs elle reconnaît la nécessité d'une certaine protection pour l'agriculture, mais elle estime que l'intérêt capital de l'Allemagne aujourd'hui est de ne pas frapper de droits les matières premières. « Notre politique commerciale future, dit-elle, doit se proposer avant tout de donner pour de longues années une base solide à nos rapports commerciaux avec l'étranger. C'est chose plus importante que l'élévation ou la diminution de quelques droits... Et surtout qu'on ne vienne plus reproduire les argu-

la proportion de ce qui est consommé, soit en Allemagne, soit à l'étranger, etc. Elle a concouru avec le Reichsamt des Imem, à préparer un nouveau projet de tarif douanier, qui a été présenté aux gouvernements confédérés.

(1) Jahresbericht der Handels und Gewerbekammer in Stuttgart fur 1897, p. 129. Ce même rapport montre très bien (p. XII et p. 88-89), comment la prospérité du commerce et de l'industrie rejaillit sur les populations rurales. « On a déjà pu constater, ajoute-l-il, que la proposition Kanilz, le bimétallisme, la loi sur les opérations de Bourse, n'étaient que des maladresses». Beaucoup d'industriels allemands ne m'ont pas dissimulé d'ailleurs les inquiétudes que leur cause le mouvement agrarien. V. aussi Jahresbericht der Handels-Kammer zu Frankfurt fur 1898, p. 3-5. Cf. Raffalovich, Le marché financier en 1898-99, p. 228-229.

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ments qu'on avait (non sans raison peut-être) fait valoir en 1879 pour nous engager dans la voie de la protection. Ils ne valent plus rien, la situation économique de l'Allemagne n'est plus du tout la même (i). Il s'agissait à ce moment de protéger le marché national, notre commerce d'exportation était alors presque nul ! Inutile aussi de nous servir l'exemple d'autres États qui, moins développés au point de vue industriel que nous ne le sommes, ont véritablement besoin de protection. Ce qu'il faut avant tout que nous évitions c'est une guerre de tarifs ».

Le gouvernement a aussi créé un bureau commerciaux). On a été jusqu'à parler d'un « inventaire complet de tous les besoins de l'industrie nationale » d'une sorte de « cadastre de la production. ))

De son côté, le Reichsamtdes Innern, publie depuis quelques mois sous forme de fascicules séparés d'un format in-8° très maniable, les rapports consulaires commerciaux les plus importants. Cette

(1) Ce qui suffirait à le prouver, c'est ce fait que rémigralion allemande diminue considérablement depuis trois ans, précisément parce que l'Allemagne est en train de devenir riche. Si les Italiens au contraire émigrent aujourd'hui en si grand nombre c'est parce que l'Italie s'appauvrit. L'émigration des populations rurales italiennes vers le nouveau monde s'accentue dans des proportions inquiétantes pour l'avenir du pays.

(2) On pourra consulter sur cette question le piquant article de M. Brômel, Handelspolitik uni handelspolitische Vorbereitungen dans la revue Die Nation, 25 décembre 1897, p. 183. L'auteur redoute un nouveau développement de bureaucratie plutôt propre à affaiblir les énergies individuelles et l'esprit d'initiative.

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publication qui porte le nom général de Handelsberichte desin-und Auslandes, ressemble beaucoup à CQ\\eàQ's,e\ce\\eni'iConsularreportsà.uForeig7ioffice.

A supposer d'ailleurs que l'Allemagne accentue un jour son évolution dans le sens protectionniste, il ne faut pas oublier que la protection peut se traduire sous des formes très diverses; elle comporte tant de nuances! Ceux mêmes qui sont en Allemagne, plus ou moins protectionnistes, comme l'a déjà fait remarquer M. Schwob, entendent la protection mieux que nous. Nous ne nous préoccupons que de la défense du marché intérieur, et nos hommes d'État n'hésitent pas dans ce but à se lier les mains par des tarifs douaniers invariables, tandis que les Allemands s'efforcent de conclure avec les pays étrangers des conventions où, en échange de concessions habilement mesurées, ils obtiennent pour leur commerce d'exportation des avantages considérables. Notre système douanier voté au jour le jour, sous l'empire d'entraînements passagers, entrave parfois ceux-là mêmes qu'il entend protéger. Nos usines sont pour ainsi dire à la merci des crises ministérielles. Elles sont trop souvent régies par des lois votées distraitement, que le ministre de demain, nos manufacturiers du moins le craignent fort, s'empressera, pour faire preuve d'initiative, de modifier.

L'essor économique de l'Allemagne, dont nous venons de donner une idée, est si étonnant qu'on peut se demander si ses ventes d'objets fabriqués pourront suivre le même mouvement ascensionnel

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