PÈRE
il aurait Troublés
A cet appel, le médecin venait à eux, avec ce sourire à grandes dents, demi-hargneux, demi-affectueux qui, depuis son deuil, crispait sa bouche en un retroussement bizarre.
— Comme ils ont joué mollement ! dit-il d'un ton rêche. J'ai failli m'en aller d'énervement.
— Tiens, dit Symore, je n'ai pas trouvé : la Course à l'Abîme a été enlevée. Et puis « la mort de Faust » de Schumann, il me semble...
— Oui, concéda Favas. ça, c'était bien, je ne dis pas. Très bien, même.
Au fond il n'avait pas été mécontent, mais il lui fallait se plaindre, de tout et de tous : son cœur jugeait la vie mauvaise, depuis qu'elle lui était si cruelle, et on le plaignait, parce qu'on le voyait malheureux.
— Adieu, dit-il, je n'ai pas le temps de serrer la main à Guépratte. Peut-être a-t-il passé, du reste, sans que nous l'apercevions. Je suis furieux contre lui ; il se tue de travail, c'est idiot, idiot! Il sera bien avancé s'il attrape une fièvre cérébrale. Dites-le-lui! Il ne m'écoute pas. Qui est-ce (]ui écoute son médecin?
11 partit, en haussant les épaules. Tantôt il ne croyait pas à la médecine, décourageait ceux qui s'adressaient à lui ; tantôt, ix>ur une prescription négligée, il entrait en rage.
Clotilde, au bras de son père, apparut.
— Bonjour, vous !
Et elle demanda :
— N'est-ce pas M. S) more nui était avec vous? Mon père aime beaucoup ses tableaux?
La présentation faite, et tandis que les deux hommes échangeaient quelques compliments, elle dit vivement :
— - Cause gagnée ! Nous jouerons le Beau Lèandre. Et i)apa entend faire bien les choses : il veut des décors exprès.
Et baissant la \oix :
— Est-ce que vous croyez que votre ami consentirait à nous les faire?
— Voilà une petite illle, dit ali^-s M. Hardeuil en souriant, fini a une grâce à vous demander.
Symore devint très rouge! Il ne sut pas refuser, du reste, à une demande si gentiment faite par Clotilde intimidée bien à tort par son masque truculent, et qui. sur ce qu'il avait été l'aîné de Lucien au collège, s'attendait à voir un petit jeune homme. A peine a\ait-clle jiris congé avec son père, que les ]3raum, qui attendaient leur voiture, se concertèrent. Ephrem, avec son air caressant et insolent à la fois, vint serrer la main de Lucien :
— Présentez-moi. je vous prie, à M. S\more ; mon père et moi raffolons de son ta-
lent et désirons depuis longtemps faire sa connaissance.
11 entraînait, avec dextérité, les deux hommes auprès du banquier, qui les accueillit, Lucien, avec juste ce qu'il fallait de courtoisie, Symore, flatteusement. Livide, les yeux caves, jaune d'hépathite, il avait l'air d'un mort, et ne vivait que d'une vie artificielle, l'estomac activé par la pepsine, les membres fouettés par l'électricité, et, (juand il souffrait trop, de la mor[)hine sous la peau, qui lui donnait cet étrange regard sournois de h;, le et de dégoût pour l'humanité. 11 avait l'amour des tableaux, et I'q)hrcm, lui ser\ant de rabatteur, lui faisait acheter, à des artistes de talent, lors de leurs premiers succès, de la peinture en passe de se vendre cher plus tard. Jamais il n'achetait de tableaux de maîtres consacrés, cela coûtait trop. En revanche, il revendait très bien les toiles qu'il avait eues à bon compte quelques années auparavant. C'est ainsi qu'il faisait des affaires, même dans ses plaisirs, et passait pour un protecteur des arts. Le bon est qu'il avait acquis de la sorte des œuvres qu'il ne pouvait souffrir, des Monticclli par exemple, dont il s'était défait dès qu'il 1 "avait pu, avec un bénéfice.
Il flntt;',it .Symore à phrases c(nirtes et léchées, qui faisaient penser aux coups de langue rrqteux des chats. JMihrem, lui, emplovait des superlatifs immodérés, mais son sourire un peu pervers restituait aux mots leur vraie valeur. Rendez-vous pris pour aller \ isiter l'atelier du peintre, et la portière du coupé refermée par le valet de ])ie(l, le gros cocher cà palatine de fourrure enleva les chevaux piaffants sur le pavé. Guépratte, tout seul près il 'un arbre, regardait d'un autre côté.
— Eh bien? dit Lucien, satisfait et moqueur.
— C'est la gloire! fit Symore d'une intonation de rapin. Seulement, je connais le coup de la protection des arts. S'ils n'y mettent pas le prix, bernique!
Ils rejoignirent Guépratte. et cette fois la conversation se lia vite. On parla musique. Des affinités se déclarèrent. Symore proposa :
L'F.ssor
— • VouIez-\-ous monter un nx-ment chez moi?
On acceptait. Ce fut i\ne iente ascension vers Montmartre, toute en causerie.
Dans son atelier. Symore allumait de Tastes lampes à réflfcteurs, montrait ses talileaux, (le riches et grasses chairs, des sousbois gonflés de sève, des eaux lourdes et profondes, tout un art puissant, libre et mâle qui ne lui coûtait que l'effort matériel, •et où triomphaient un robuste amour de la vie, un respect naïf de la nature, une santé d'artiste équilibré.
Tout en lui était à l'avenant. Au restaurant, il broyait les os des \ictuailles et s'amusait à terrilier les gens avec des yeux •d'ogre ; il savait une centaine de chansons populaires et les chantait à plein gosier ; il étreignait dans ses bras noueux les femmes ■qui défilaient chez lui. Brave garçon, incapable d'une vilenie, il aimait les bonnes filles, les vins généreux, le travail bien fait ; ■et s'il plut tel à Guépratte, ce fut certainement par le contraste physique de leurs natures. II offrit de dîner ensemble. Le sculpteur mit pour condition que chacun paierait son éco,t. Il avait une fierté intransigeante qui donnait de l'allure à sa ])auvreté.
Tous trois descendirent wrs, la rive gauche et dînèrent chez la mtre Tannes, au milieu d'élèves de l'école des Beaux- Arts, parmi les cris sauvages, les rires jeunes et fous, le fracas des assiettes. Ils s'y attardèrent, discutant art et littérature, brassant les vérités et les paradoxes, s'exaltant pour les chefs-d'œuvre. Guépratte se livrait peu à peu, et Lucien, silencieux dans le nuage de sa cigarette, voyait se dessiner un visage et une âme dont il n'avait pas encore soupçonné la pureté et la grandeur.
Ce fut une des bonnes soirées de sa vie.
Ce mercredi. I.ueii-n arrivait très en retard au déjeuner.
Le vieux valet de rhaiubre de M. de '\'ertsève, attaché à son maître comme Xa- :iische l'était à .M™" Trénis, Arsène, ser\ait
le rôti avec ces gestes compassés et ronds, cet art de glisser sans bruit, qui faisaient de son service un art diplomatique. Lucien ne l'aimait pas, peut-être à tort, soit que la froideur polie du domestique l'empêchât d'être à l'aise, soit qu'il le soupçonnât d'avoir conté à M. de "Vertsève, autrefoi:;, quelques-unes de ses frasques. 11 lut, dans son ployement d'épaules, l'attenie ironique d'une scène.
En effet, le grand-père lepondait à peine à son bonjour joyeux, et AP"' Tréni-j.
Tout en lui Ér.iviT \ l'avenant.
ne put déguiser son appréhension nm-tmtente :
— • Nous t'avons attendu jusqu'à midi tt quart.
— Pourquoi donc? fit-il.
— Par politesse, dit sèchement le yieUlard.
.Arsène tourna la tête, pour prendre ^jur ie dressoir une fourchette, et sourn-e, saiis doute.
Je suis bien désolé qu'on m'ait attendu seulement une minute. T m"n été ira-
L'hssor
possible de rentrer plus tôt. Ces répétitions font perdre un temps !
• — Beaucoup trop, fit la même petite voix sèche. Et le grand-père évitait de le regarder, ce qui chez lui en disait long.
« Ma foi, tant pis, pensa Lucien, qu'ils boudent s'ils veulent !» Et il ne s'occupa que de les rattraper, mettant les bouchées doubles.
— Ne mange pas si vite, tu te feras mal ! ne put retenir M"^" Trénis. Elle redoutait une discussion, et d'autre part l'air ravi de Lucien l'intriguait fort. Si elle le contrariait, il la punirait en gardant le silence : rien ne lui serait plus désagréable,
Arsène tourna i.a. tête, pour prendrk unk kui.uc1iette.
surtout sur la digestion. Depuis que, sortant beaucoup, il n'apparaissait plus qu'à de rares instants, elle se montrait particulièrement curieuse, étant de ces mères qui voudraient que leur fils leur confiât tout.
Le déjeuner s'acheva morose, mais Lucien était en proiî à un plaisir indicible, dont le reflet mal déguisé inquiétait presque M"" Trénis, comme tout sentiment vif dont le motif échappe chez autrui. i
Dans le r.alon, il ne put garder son secret, et s'adressant à sa mère :
— Tu sais nue nous montons chez les Hardeuil le Beau T.candre et que C loti 1 de voulait jouer une seconde pièce. Devine de qui elle sera?
^L de Vertsève sucrait méthodiquement son café, la face rigide, avec son air des « condamnations à mort ».
' — Je ne sais pas, dit la mire. '
— Tu donnes ta langue? Eh bien, nous jouons un acte, un acte en vers, un délicieux pcème de jeunesse à peine connu, de qui, voyons? Un homme dont tu as admiré la pièce, tout récemment. Un homme qui remplit Paris de son succès foudroyant, du jeune, du beau...
— Je ne devine pas !
— Fonpers! Hélys Fonpers ! Et tu ne te douterais jamais que je viens en ce moment de chez lui, qu'il m'a autorisé à jouer V Heure qui passe, et cela d'une façon noble et charmante. Je viens de passer une heure enchantée; c'est le causeur le plus exquis, le plus...
— - Comment, M. Fonpers? s'écria-t-elle al)nsourdie, tant elle subissait, en vraie Parisienne, le prestige de cet auteur qu'elle jugeait captivant et dangereux, mais dont le talent, grâce à la suggestion corruptrice du succès et de la fortune, lui semblait hors de . pair, comme l'homnit^ lui-même, avec sa légende.
— Oui. m.im.ui, Fonpers en personne!
Il m'a reçu, (h'iis un intérieur d'un goût, d'un raffinement... je te dépeindrai cela! Il a paru tou(^hé. amusé surtout. Il m'a mis bien vite à Triise, rar je t'avoue que le coeur me battait un peu. C'est le brave Symore qui m'a i-onduit chez lui. Ils se connaissaient pour avoir déjeuné ensemble chez le prince Sobieski.
M™" Trénis sentit grandir sa considération pour Symore, elle ne lui supposait pas de si belles relations, Lucien même prenait à ses yeux un lustre tout nouveau.
v. EST IIEir.IiLX, DIT-IL EN PRENANT DANS SES MMNS LE PETIT PORTRAIT DU COMMANDANT TllÊMS.
— Mais raconte, raconte! Tu as dû éprouver une émotion, nerv'eux et passionné comme tu l'es pour les belles choses et les grands écrivains?
Mais la voix du grand-père cingla sa vanité :
— Alors, les Hardeuil laissent jouer à leur fille une pièce de ce monsieur?
— Mais, grand-père, la pièce n'a rien d'inconvenant.
— Hélys Fonpers est un auteur indécent ! affirma le magistrat.
— Indécent ! dit Lucien, indigné de ce qu'on touchât à son idole. Soyez assez bon pour me dire en quoi grand-père !
— ■ Son drame, Liicrezia Sarpi, est un appel à la passion; son roman, que je n'ai pas lu, mais, qu'on m'a raconté, met en scène des geni nui, sous l'ingénieux prétexte qu'ils ont des âmes d'élite, se livrent à des actions parfaitements coupables.
Quant à son recueil de vers, je puis en parler, c'est un bréviaire d'immoralité; et si la magistrature (jui a poursuivi et condamné « ton » Baudelaire faisait son devoir en ce temps comme au mien!...
— Grand-père, dit Lucien avec une colère contenue, les grands poètes ont des immunités qui les placent au-dessus des jugements du vulgaire. Quand on a, comme Baudelaire, exprimé l'âme moderne avec ses lassitudes, ses dégoûts...
— Sa pourriture ! dit durement le magistrat. Ah! ah 1 — il ricanait amèrement, — ces messieurs vraiment achètent leur gloire, puisque gloire il 'y a, à trop l>on marché.
— • Son talent, grau'l-père !...
— Du talent! oui, c'est voire grand argument, à vous autres, comme si le talent autorisait tout, répondait à tout! Et la conscience, qu'en faites-vous? Alors, ce n'est rien, le mal qu'un livre peut faire à des âmes ignorantes ; ce n'est rien ces tableaux fangeux, rcs dâ réjjitudes morales...
— Grand-père, parlez-\<)us de M. Fonpers? Je vous assure qu'à ma connaissance il n'a jamais rien écrit de bas, de commun, .e vil.
— C'est un autre genre, reprit M. de
Vertsève avec une ironie acerbe. Là, on exalte les fautes, on divinise le mal, on fait des lijs de roses à l'infamie. Mais, décidément, je suis d'une autre époque, je ne comprends rien à celle-ci.
— Je crois, grand-[)ère, dit poliment Lucien, que nous appartenons en effet à des générations très différentes.
11 y eut un silence. Le vieillard déposait sur la table sa tasse de café; un petit tremblement de la soucoupe trahit son irritation, dont M"'*^ Trénis s'inquiéta, sachant bien qu'elle en subirait le contre-coup, l'inévitable reproche de trop gâter son enfant. En même temps, Lucien regrettait d'avoir contredit son grand-père, mais vraiment, cette intransigeance le poussait à bout. D'ailleurs, comment expliquer le plaisir que M. Vertsève, bibliophile et lettré, prenait à savourer en latin Horace, Martial et Pétrone? Il y avait donc deux morales, l'une ancienne, l'autre moderne?
Le magistrat regardait, d'un air absorbé, une rangée de miniatures qui, sur la cheminée, représentaient, d'abord lui-même, en robe rouge de président de cour, puis l'oncle de Boisfort, colonel de chasseurs d'Afrique sous le second Empire, large figure léonine aux admirables yeux, ravinée de haut en bas par un coup de sabre. Le père de Lucien, à côté, montrait le visage calme que le colonel Charpe, son ami, chargeant botte à botte avec lui à Gravelotte, lui avait vu sous les balles, quand l'une d'elles Fallait frapper au cœur. Venait ensuite M""® Trénis, toute jeune mariée, avec des bandeaux plats et une robe de mousseline. Lucien fermait la série, à quatre ans, demi-nu, tout rose et blanc.
— C'est un grand malheur, dit le vieillard à voix basse, quand les pères ne sont plus là pour diriger leurs enfants !
— Père, soui)ira M"** Trénis, je t'en prie.
— Oui, dit-il à Lucien, regarde ce portrait. C'était un honnête homme que ton père. Puisse son exemple, à défaut de ses conseils, être toujours devant tes yeux. Il ne raffinait pas sur la poésie, lui, il ignorait la psy-cho-lo-gie, il connaissait mieux son
règlement de 1832 et la manœuvre des escadrons que les livres à succès. S 'étant fait tout seul, sans maîtres, sans écoles, il n'avait pas passé, comme toi, de brillants examens. Je te souhaite cependant, non de le valoir, ce qui me semble impossible, mais de ne pas déchoir en comparaison.
Lucien fut blessé au vif.
« Tout cela parce que je suis arrivé en retard au déjeuner, pensa-t-il. I>es manies à cet âge ont l'intolérance de la goutte. Si on les frôle, fût-ce avec de l'ouate, ce sont des jérémiades à n'en plus finir. »
Peut-être grand-père couvait-il aussi une de ces crises de rhumatisme aigu qui le faisaient tant souffrir. Volontiers il eut ramené ce vieil homme qu'il aimait, au fond; mais comment? M. de Vertsève offrait si peu de prise au sentiment, allait se desséchant chaque jour. Le silence était encore la meilleure ressource, un silence qu'il s'efforçait de rendre respectueux, immobile, les yeux au tapis.
— Au reste, reprit le grand-père, que M"® Hardeuil joue dans une pièce de ^L Fonpeis, cela regarde ses parents ; que tu y joues toi-même, cela regarde ta mère. Si elle ne trouve rien à dire au temps que
tu JKTds...
« C'est cela, il va mettre maman contre moi. à présent !... »
— Il est certain, insinua M™® Trénis, que tu négliges ton droit en ce moment.
« Là. qu'est-ce que je disais? » pensa Lucien, qui garda le même silence amer, après un bref coup d'œil vindicatif, asséné sur sa mère. Elle comprit et jugea inutile d'insister.
— Mais du moment que tu as promis aux Hardeuil !
Et elle insinua :
— C'est que ton grand-père (elle hésita) avait jugé que, dans l'intérêt même de ta carrière, tu... tu devrais, ne f û* ce que pour les six mois qui te séparent de ton année militaire^ entrer comme secrétaire chez notre vieil ami, M. d'Artigues. Son cabinet d'avocat est surchargé d'affaires, tu te ferais à la pratique, tu te romprais à l'étude des causes et à la préparation des plaidoiries.
Je sais, par M""** d'Artigues, que son mari cherche quelqu'un d'intelligent.
Elle ne paria pas des émoluments, qui étaient dérisoires.
Lucien vit la souricière, l'abandon de sa liberté chèrement conquise, une mainmise étendue sur lui. Outré qu'on voulût le surveiller, 1! répondit, avec un déférence ironique :
— Vous me r)€rmettrez bien d'y réfléchir ?
>L de Vertsève dit avec emportement :
— De mon temps, on ne demandait pas à réfléchir, on obéissait !
Et avec un petit rire où s'exhalait sa haine du temps et des idées nouvelles :
— C'est vrai, j'oublie toujours. Nous sommes en république. Anarchie dans les pouvoirs, anarchie dans la famille. La famille? — Il hocha prophétiquement la tête : — Elle s'en va, comme tout ce qui fut grand, avec l'idée de société, avec l'idée de patrie. L'armée, vos députés l'attaquent et la déconsidèrent ! Et vous avez chassé Dieu des écoles !
Il se leva, une émotion vraie au cœur :
— C'est heureux, dit-il en prenant dans ses mains le petit portrait du commandant Trénis, c'est heureux que ton père ne voie pas ces choses. Ah ! jeunes gens raflfinés, stériles, dilettantes, ce ne sont pas vos marchands de phrases, vos poètes et vos psychologues qui nous sauveront, quand la guerre ou la révolution saccageront la France !
Il remit, de ses mains tremblantes, la miniature sur la cheminée et, tout droit, tout raide, quitta le salon.
— Pauvre grand-père, dit Lucien quand il le supposa rentré dans son appartement, c'est dur. de vieillir !
^jme Xr^iiis, que ces scènes affectaient, essuya une larme qui avait peine, d'ailleurs, à tomber :
— Ne le contrarie plus, je t'en supplie.
Et curieuse, avec un effort pour reprentlre son enjoûment :
— Voyons, raconte-moi tout. Ces pièces, est-ce que ce sera joli? Alors Hélys Fon-
L hssor
pers t'a parlé? Qu'est-ce qu'il t'a dit? Est-il aussi « bien » qu'on l'assure?
Le fiacre cahotait, et Lucien en devançait l'arrivée, impatient d'arriver au petit hôtel de la rue Saint-Simon, où M™^ Noyzé l'attendait. Bien peu avait suffi, pour qu'il aspirât de nouveau à ce qu'un tel flirt lui réservait de délicieusement absurde, d'inconnu, de possible : qui sait! Elle n'avait eu qu'à lui sourire avec cet air de donner un peu d'elle; et pris, plus que jamais, à la magie des grands beaux yeux, il négligeait Manon et son corps parfait, peur s'adonner au sortilège dont l'envoûtaient ces yeux de café noir, à reflets d'cr.
D'ailleurs, oubliait-il Manon?
Point! il savourait au contraire le plaisir de rencontres passagères, sans souci ni charge, et la diversité de convoiter, en même temps, M™^ Noyzé. Les clairs soleils, les giboulées tièdes de mars, les sursauts d'un sang actif, de muscles forts, échauffaient son désir comme une fièvre. Depuis que Its répétitions marchaient, il vivait d'un surmenage aux sensations complexes et intenses, et trouvait à la vie un goût âpre et nouveau.
C'était une grosse affaire, cette mise à l'étude de Y Heure qui fasse, le poème de Fonpers. Comme toujours, ces sortes de représentations, d'abord les plus simples du monde, devenaient un engrenage où le temjis se perdait en rendez-vous, discussions, conciliabules avec la couturière, le costumier ; puis, entraient en scène les machinistes, toute une installation compliquée et difficile, au cours de laquelle on s'agitait, on s'énervait. Le Beau Léandre, de Banville, allait tout seul. Mais V Heure qui passe !... Cette œuvre relevait du Théâtre en liberté de Hugo. Rien de plus hardi que la jouer. Faite pour être lue dans un fauteuil, comment l'entourer, à la lumière d'une rampe, de la féerie qu'elle comi)ortait? On y travaillait pourtant, et Lucien ne doutait pas qu'on y réussît. Le beau feu de la jeunesse l'exaltait; il répétait avec sentiment tel pas-
sage de son rôle, la déclaration à la princesse Rose :
Tout le printemps joyeux rit dans ta chevelure. Et puis j'iiime tes yeux changeants et leuv
[brûlure ; Ils sont chiirs comme un glaive et doux comme
[le miel.
Reg;ude moi I tes yeux sont semblables au ciel !
Quelle triomphante idée il avait eue de dénicher, dans les œuvres de jeunesse de Fonpers, cette piécette fraîche comme une aurore de mai! La notoriété actuelle du poète garantissait une consécration certaine à ce conte de fées d'une grâce si légère! Le Tout-Paris de la politique, de la finance et des arts applaudirait le poète, l'œuvre, et aussi les interprètes. Qui sait si la belle M"'" Noyzé serait insensible au succès de son fils, au succès de Lucien qui y était lié? Ce rêve fou, lui chanter la romance à madame, après la reiîrésentation, agenouillé sur un coussin, dans son costume de Prince charmant!... Etre, par delà la scène, le héros même du conte, le « Prince Mai » tout velours et satin, bL'iu c(,'mme un dieu enfant, et lui plaire, dans un vertige de flamme, l'épouser, dans une rumeur de sang où tinterait à leurs oreilles l'écho des applaudissements!... Illusion despotique du théâtre, atmosphère de mensonge des gestes, des paroles amoureuses : plus rien ne lui semblait absurde, tout lui devenait possible !
Dans l'escalier étroit du petit hôtel, un chuchotement derrière une portière, un loqut't qu'on fermait lui firent tourner la tête. 11 montait au second, à la chambre de Serge, qui entre-bâillait sa porte, à peine vêtu d'une chemise bouffante à jabot et à manches de dentelles, pris dans un maillot de soie orange qui dégageait, en une impression de nudité, la sveltesse des jaml^s. Il battit un entrechat.
— ■ j "essayais mon maillot. II me va, n'est-ce pas?
Et le ix)ing à la hanche, ployant un genou sur lequel courait la lumière de soie, il s,^ cambrait, avec une cfx]uetterie sereine. L'nc glace le reflétait, de haut en bas; et Lucien, troublé, regartlait, non pas lui, mais la ressemblance filiale, presque irritante, que son image imposait.
— Sais-tu tes rôles?
Serge ne répondit pas : le regard insistant de son ami le faisait rougir : un incarnat tendre envahit son front, son cou, l'em- IX)urpra encore plus, à l'idée qu'on le voyait rougir.
— Mes rôles, répondait-il, dissimulé derrière un paravent et se rhabillant. — Mais je les sais à fond. Je les pioche. Je n'en dors plus.
Le maillot vide, lancé par lui, alla s'affaler, jambe de ci, jaml)e de là sur son lit, gardant une aj)pareiire de \ie falote et de peau fine.
— Et le « bachot »?
— F fuit!
Toutes leurs leçons, maintenant, se
passaient en répliques à voix basse, ou haute, quand on savait M. Noyzé absent, en recherches d'into nations, en coulées de regards, en arrondisse ments de gestes, en une mimique tâtonnante qui fixait certains effets, en découvrait d'autres. A ce jeu palpitant, excitant au possible, ils enviaient le métier d'acteur, en goûtaient l'illusion.
Serge disait bien les vers, d'une voix pure et nette. Il les disait même trop simplement au gré de Lucien, qui l'engageait à faire valoir les rimes, à accentuer le rythme.
— Comme cela? demandait Serge.
Et Lucien jouissait d'une sui)ériorité d'aîné, d'une satisfaction d'initiateur ; le petit Serge n'ayant encore lu que des niai-
series, il s'imaginait qu'il allait développer en lui le goût des belles choses, sans voir que ce qui séduisait le i)lus son élève était le cabotinage amusant et le paillon riche.
— Maman va venir, dit-il en reparais-
AaiONOUILLft SUR UN couss
[N, n\NS SON COSTl-MK DR rnixcK ciivr.MAxr "...
sant dans un joli oimplrt printanier. Elle reçoit quelqu'un.
Lucien ce rappela le chuchotement, le
loquet fermé. Serge dit, le regard mauvais :
— J'espère qu'il ne va pas la « raser » longtemps, ce vieux.
Lucien fit l'étonné, mais déjà sa jalousie avait deviné.
— Tarpin-Malus, fit Serge. Descendons, il s'en ira peut-être. Il voulait parler à mon père, mais papa est sorti.
Ainsi elle était seule avec lui? Le loquet fermé, dans l'imagination de Lucien, devint le verrou coupable. Oui, tout ce qu'on disait d'elle était vrai! Il la détesta. Avec ce vieux!... Il en aima encore plus Serge, en eut pitié. Comment ne se respectait-elle pas davantage, dans la maison de son fils? Allons, il était fou! Encore une fois, l'image hallucinante, en feu d'éclair, venait de le mystifier. Pourquoi avait-il de pi vives sensations, lui chez qui les actes étaient si hésitants? Toujours ce « Hamlétisme », ce mal du rêve joint à l'atonie de la volonté, dont il souffrait, comme tant d'autres de sa génération, enfants de la guerre et de la défaite, nés sous l'influence de l'affolement des mères. — Bah! billevisées que tout cela!...
Serge, insolent, dans le salon labourait le piano, en tirait une valse frénétique qui éclatait en parodie. Une porte s'ouvrit presque aussitôt. Tarpin-Malus entra, derrière ^fme Noyzé. Etait-ce un leurre? Elle avait un air préoccupé qui se fondit, aussitôt, en sourire. Le vieil homme au nez fûté dévisagea sarcastiquement les jeunes gens, hocha la tête, quand on lui présenta Lucien.
— De Ix'aux jeunes premiers ! fit-il d'un ton qui blessa celui-ci comme une insulte, tandis que Tarpin-Malus n'y voulait mettre qu'un compliment aigre- doux, car il détestait la jeunesse, surtout élégante et bien faite.
— Nous irons les applaudir, dit-il en passant familièrement la main dans les cheveux de Serge, qui retira sa têt(\ d'un rejet d'épaules. Tarpin-Malus, sui\i de M™" Noyzé, gagnait la porte, avec une assurance, un air d'être chez lui des plus irritants. Serge, derrière le dos du vieux renard, lança le geste du gamin de Paris, claquant sa nuque d'une main et projetant l'autre en avant, tandis qu'il sautait à clo-
che-pied. M""® Noyzé en rentrant le surprit.
— Serge! fit-elle blessée.
— Ecoutez, maman, je le déteste, vous le savez bien! Il est faux et méchant. Il est si laid !
Elle rougit, en essayant de prendre un visage sévère. Serge courut à elle, la serra dans ses bras.
— Oh! maman, maman, ne faites pas la moue! Voulez-vous que je lui ressemble?
Et avec cette vivacité grimacière, qui lui avait valu déjà bien des pensums, il imita si parfaitement l'allure sautillante et voûtée, le profil pointu du vieux, que Lucien et M™*" Noyzé ne purent s'empêcher de rire.
Une pendule sonna. Bien vite, craignant d'arriver en retard chez les Hardeuil, M"" Noyzé se fit apporter son chapeau et son mantelet par la femme de chambre, une petite blonde que Serge, d'un air fat, dévisageait, de façon à laisser croire à une complicité entre la servante et lui : quelque bagatelle sans doute, baisers volés ou taille pincée dans les couloirs. Elle, la mine éteinte et convenable, présentait l 'en-cas à sa maîtresse.
Un fiacre les emportait tous trois. Serge devant eux sur la banquette, si à l'étroit qu'il forçait Lucien à serrer sa jambe contre celle de M"'' Noyzé : ce contact le troubla singulièrement. Il demanda :
— Je ne vous fais pas de mal.
— Non.
Et elle le regardait. Il but dans ses yeux le philtre noir à reflets d'or, s'enivra d'\ plonger. Si forte fut son illusion qu'elle domina l'instinct purement sensuel dont il était dupe, lui fit croire que ce qu'il éprouvait pour elle avait une source noble et vive, venait de la sympathie profonde et du culte de la beauté. Si elle pouvait seulement l'entendre ! — « Je l'aime! se criait-il, oui, je l'aime! » Et il le croyait.
— A quoi pensez-vous, maman? demanda Serge, lisant en elle une mélancolie.
Elle répondit :
— A rien, mes petits, au plaisir d'être avec vous.
Ce mot ravalait Lucien, d'une part, mais il était si doux, de l'autre, qu'il en fut pé-
'iA-.PIN-^jALUS, StT ; DE M'"'' XoYZL, GAGNAIT LA l'ORlE, WEG LNE ASScRA.NGl
nétré, oublia tout désir trop précis, pour ne rêver qu'une amitié, une camaraderie féminines. Il regardait affectueusement Serge, qui s'empara d'une des mains de sa mère.
— C'est ma main — dit-il, avec cette grâce un peu mièvre qui avait tant de charme chez lui — ma bonne main, ma chère main !
Lucien demanda, plaintif et comique, d'un ton de baby :
— Est-ce qu'il n'y en a pas une pour moi?
Elle lui abandonna l'autre. A l'exemple de Serge, il entra ses doigts dans les doigts gantés de la Jeune femme, posséda et pétrit cette main grande et souple. Un lien magnétique unit leurs âmes et leurs sourires; ils se sentirent tous trois très amis et très heureux : cet instant fut exquis.
Clotilde-, en les voyant, s'énia :
— Vite, vite, répétons, ce sera autant de pris !
Elle se menait des bavardages, des dérangements de toute sorte.
— Pas de brochures, on répète sans brochures ! M"" Rim nous ser\ira de souffleur. N'est-ce pas. madame Rim?
Depuis vingt ans dans la famille, l'institutrice, après avoir élevé la sœ'T aînée, Herthe de Chalys, restait attachée à la personne de Clotilde qu'elle accompagnait au dehors, sorte d'amie subalterne, dont l'effacement moral correspondait à l'attitude discrète, à la façon de s'asseoir au bord des fauteuils. Elle n'avait pas d'âge, ni jolie, ni laide, la peau mate, les c^heveux ternes, les dents sans éclat, des yeux gris où l'on pouvait lire de la bonté, de la résignation, et l'indéfinissable retrait d'une âme qui souft're et n'ose se révolter. Elle était veuve depuis longtemps, sein? enfants, toujours habillée de teintes sobres, d'une correction r-laustrale qui serrait ses corsages au cou et ne laissait jamais passer \e bout du ]iied sous la robe Malgré cela, ou à cause de cela, une séduction pauvre, mais pénétrante, pour qui la connaissait ; car elle se fermait aux étrangers. Lucien éprouvait vis-à- \is d'elle un malaise, peut-être parce qu'il la pressentait supérieure à sa position. Clotilde, malgré bien des vivacités, l'aimait et 'onsolait, i)ar sa bonté prime-sautière, les
blessures que faisaient à M"'*" Rim le dédain poli de M""® Hardeuil, l'oubli ingrat de Berthe, qui n'avait jamais svmpathisé avec elle.
— N'attendons pas les misses Hartliff, commençons! dit Clotilde. M. Veyrieu est toujours en retard.
.Mais au même moment, le musicien entra et salua, d'un sourire, cette assertion :
— Pas cette fois-ci, mademoiselle!
Prix de Rome, directeur du chant à
rOpéra-Comique, très fêté dans le monde, Veyrieu, tout jeune, très séduisant, s'était prêté volontiers à mettre en musique le poème de Fonpers. Son talent ingénieux et souple garantissait d'avance le tact avec lequel il plierait ses accords aux vers, s'en tenant, d'une bonne grâce parfaite^ à accompagner l'action, à donner une atmosphère diaphane aux décors que préparait Symore, et dont les modèles, réduits en cinq toiles toutes fraîches, passaient en ce moment aux mains de ^P"- Noyzé.
Lucien les reconnaissait, rous pareils, tous différents. C'était, d'abord, le parc du premier tableau, éclatant de verdure, d'herbes et de fleurs : parc joyeux, au printemps. Venaient ensuite le parc d'été, riche et touft'u, d'une verdure presque sombre; le parc d'automne, feuilles jaunes et pourpres, coucher de soleil de rouille; le parc d'hiver, tout blanc et bleu sous la lune. Enfin, pour le dernier tableau, le parc du printemps reverdi, d'un printemps plus jeune et plus frais que le premier, d'un vert d'or et d'argent, de rosée, d'aube pâle.
— Hein ! s'écria Lucien : ça y est, j'espère?
Il était fier de Symore, et touché de la complaisance avec laquelle il prodiguait son temps et sa peine afin que cette unique représentation laissât un beau souvenir de fête de l'esprit et de collaboration d'art. Mais Clotilde, impatiente, remarquant les attentions (If Lucien ])our M""' Noyzé, dit, sèchement :
— ()uan(] il vous fera plaisir!
— J'attendais la lin du prélude, dit-il, un peu piqué.
Elle répliqua, moqueuse :
— Il faudrait qu'on l'eût commencé.
Quand il vous fera, plaisir!
L'hssor
Veyrieu aussitôt laissa tomber ses mains sur les touches : le parc printanier exhala ses brises, ses parfums ; un rossignol chanta l'amour. Des souffles d'harmonie enveloppèrent les acteurs, créant en eux l'illusion scénique. La musique faible et suave grandit, l'aurore s'épanouit. Ce fut le jour, puis le recueillement joyeux des fleurs, des feuilles, des oiseaux, le tremblement du vent sur les roses trémières, si doux que, lorsque les vibrations du piano se turent, on croyait les entendre encore.
Lucien et Clotilde s'avancèrent, flirent leur rêve enchanté. Le Prince Mai adorait la princesse Rose. Devant eux, selon des vers que Fonpers avait écrits, jadis, dans ses Sonnets cL' Atalantc :
... La jeunesse adorable marchait.
Elle marchait, tu t'en souviens, dans la lumière, O chants d'oiseaux, parfums légers dans la
[clairière, Cœun< frémissants sous d'invisibles coups
[d'archet !
Perdus dans leur rêve, ils passaient, mains enlacées, regards unis, dans l'échangr de leurs serments éternels. La princesse; Rose soupirait, au moment où ils quittaient la scène :
Mon beau prince, car moi je t'aimerai toujours !
— Passons les tableaux vivants, dit alors Clotilde. Les misses Hartlifï pourront les répéter à part.
A son vif plaisir, en effet, la distribution des rôles s'était merveilleusement prêtée à l'emploi de ses amies. Chacune d'elles devait figurer une saison : la brune et opulente Jessie l'été, la rousse et altière Edith l'automne, et Arabella l'hiver, avec sa grâce mignonne et ses cheveux cendrés. Seulement, on avait coupé les récitatifs en vers par lesquels chaque saison traduisait sa réalité fugace, et on avait fait apjDel à Veyrieu pour soutenir, de sa musique, les tableaux \'ivants qui montra'.ent l'été en faneuse, asjfoupie sur yne gerLc de blés, de bleuets et--dQ coquelicots, l'^jutomneen Diane chasseresse, retenant ses deux lévriers
fauves, l'hiver en fée fileuse de neige et de verglas.
— Allons, en scène! A vous, Serge! dit Clotilde d'une voix brève. Elle détournait la tête, agacée parce que Lucien, penché derrière le dos de M'"" Noyzé, regardait à mesure avec elle les aquarelles représentant les costumes de la pièce, tout un ensemble de couleurs harmonieuses, peint par Symore, sur les indications de Fonpers.
De nouveau, en ce cinquième tableau, dans le parc à nouveau reverdi, la princesse Rose repassait au bras d'un prince tout semblable au premier, mais plus jeune, comme l'attestait le frais visage de Serge, comme devait en témoigner aussi son costume de satin chatoyant, d'un vert de feuille neu\e, d'un vert-Nil plus tendre que le costume, en vert myrte, de Lucien. Et c'étaient, entre la Princesse Rose et le Prince Avril, un délicieux et menteur dialogue rapi)elant le premier, des extases, des balbutiements, (le grandes protestations d'amour qu'écoutait, frappé au coeur, le Prince Mai, caché derrière un arbre. Il écoutait, une amère douleur, une jalousie affreuse sur la face, et quand son oul)lieuse aimée, enlacée ]>ar le Printemps riwil, disparaissait, il 'leurnit son rêve et défaillait mort t-ur la mousse.
Alors le prélude reprenait, dans le parc d'aurore; Veyrieu, sous ses doigts légers, évoquait le renouveau, l'àme éternelle des choses, la fuite de l'heure toujours semblable et différente.
— ALiintenant, le Beau Lcandre, vite' (lit Clotilde frappant dans ses mains. Nous reprendrons ensuite V Heure qui fasse.
Veyrieu tira sa montre, prit congé. On l'attendait au théâtre, puis il devait donner une leçon avenue des Champs-Elysées, aller dans deux soirées. Ce don d'ubiquité aidait à ses succès.
— A quand, monsieur Veyrieu? demanda Clotilde, très aimable.
Il donna son heure. M""" Rim le re<!:onduisit. Au même moment, derrière M*"" Hardeuil, M"^^- Matha se faufila. Elle a-. ait son air de \ieille curieuse impudente, ses yeux furetaient, son sourire irritant semblait dire aux jeunes gens : -— « Ah ! ah ! j'cntic mal-
L'Hssor
Matha. On
gré vous ! » — en même temps qu'elle affectait de dire :
— Non, non, je ne veux pas déranger, je sais qu'on n'a pas le droit d'entrer.
Clotilde, qui la détestait, prit tout lx)nnement les modèles des déeors et alla, les jeter, roulés, dans une commode, tandis que Lucien rassemblait, jDour les cacher aussi, les aquarelles des costumes. M"" Noyzé dit en riant :
— Vous trichez, madame n'admet que les mères d'artistes.
— Non, non, répétait obstinément la vieille, très déçue, je m'en vais, je ne veux pas rester !
EÏles'imposait. pourtant ; Lucien piétinait d'impatience, en lui souhaitant mille ' calamités, le pal, la cuisson dans l'huile bouillante. Elle semblait jouir de son mécontentement, le guignait du coin de l'oeil.
— Eh bien ? demandr M™*^ Hardeuil, vous ne répétez pas?
— Tout à l'heure.
Et Clotilde s'as-sit.
Elle en voulait à sa mère
sachant bien que M™^ Har
deuil, qui voyait sans entrair
les préparatifs de la soirée,
n'amenait M""^ Matha que
pour lui être désagréable.
Il y eut un froid. M™" Noyzé
comprit le regard suppliant
que lui jetait Serge, et coupant court à la
conversation languissante :
— Déjà quatre heures ! Je me sauve.
Venez-vous? dit-elle à M"" Matha. Je vous déposerai en voiture où vous voudrez?
La vieille hésita, partagée entre sa curiosité taquine et le plaisir d'économiser ses jaml'Kr'S, aux frais d'autrui. L'espoir de se faire payer à goûter, chez un glacier en renom, la décida. Elle sa\ait s'amener à point ces aubaines, par une habile conversation. Elle disparut, pt M""" Hardeuil, maussade, battit en retraite à son tour.
M'"= Matha riEP.'i.KAissAiT
Clotilde regarda les deux jeunes gens avec des yeux luisants et indignés :
« Hein, croyez- vous? » disait son regard. Il y eut une alerte. M""" Matha reparaissait, elle avait à dessein oublié un de ses gants.
— Travaillons maintenant! dit Clotilde. Ma bonne madame Rim, vous .soufflez? f
Alors seulement, délivrée de toute contrainte, la répétition marcha, arrêtée, reprise : tout un joli et fiévreux travail, (jui faisait à Clotilde des pommettes rose vif, donnait à ses gestes une grâce alerte et charmante. Arrivés à la fin du Beau Léandre, quand le père Cassandre jette sa fille aux bras de Léandre, qui la lui rejette, en ce jeu de raquette qui se renouvelle trois ou quatre fois, Clotilde trouvait une façon Hardie de rebondir élastiquement, de l'un à l'autre, et c'était, pour Serge et Lucien, merveille que de tenir, une seconde, et de se lancer ce corps de , vierge, si plein de vie et si ferme de jeunesse.
M""' Rim elle-même en avait un pâle et inquiet sourire. Mais le charme se rompit encore. Le frère de Clotilde, Roger, si nettement qualifié de serin par Lucien, entra, l'air indolent et protecteur. Ce tiers incommode ne tardait pas à les énerver par des observations banales, puis, quand on l'eut réduit au silence, par l'attention avec laquelle il lissait ses moustaches, louchant l)Our les apercevoir. Il avait aussi une façon choquante de bellâtre de se renverser sur le canapé, trop près de M""^ Rim, qui dut se reculer. La semelle relevée de sa bottiiie qu'il agitait, d'un va-et-vient continuel, faisait mal au -œur à Serge. Ce fut avec une touchante unanimité qu'on le regarda partir, quand Clotilde, le voyant allumer une ci/rarette, lui eut dit :
L'Esscr
— Si tu allais fumer dehors?
— Je vous gêne ?
— Oui, tu nous gênes !
Il ricanait et s'en allait. Mais la n'pétition ne marchait plus. On parla des invitations. Fonpers viendrait, les
M™"^ Ri M DlT ?E REGCr.KR.
derniers jours, donner srs conseils. La robe que porterait Clotilde serait divine, fendue aux manches, à plis et à cassures de lumière, d'un rose de fleur.
Serge et Lucien sui\ai<nt, ensemble, deux semaines phis tard, wnv rue du Temple.
— C'est une peste, disait Lu<^ie4i. en parlant de M'"" ALatha. Et il exhala sa rancœur contre ces vieilles femmes qui, sans iulcrifur, sans famille, vi\ent do la \ie des
autres, interviennent toujours, en fée Carabosse, là où elles n'ont que faire.
Ce matin, M"* Trénis ne lui avait-elle pas dit, de l'air de fausse insouciance dont elle l'interrogeait, sur sa vie intime :
— (Qu'est-ce que c'est qu'une demoiselle Manon, dont mon petit doigt m'a parlé?
Il craignit d'abord que, par un espionnage d'Arsène, elle n'eût appris la nuit unique passée par Manon chez lui; mais bien vite, il découvrait que M"^ Matha avait raconté leur courte entrevue, sur la place du Châtelet.
Tranquille, il répondait :
— Rien, c'est une fleur à ma boutonnière.
— Alors, rien de sérieux ? Je ne m'inquiète pas?
Elle avait très peur d'une liaison durable ; quant aux caprices, ajjrès a\oir beaucoup pleuré la première nuit où Lucien avait découché, elle se montrait indulgente et j)ardonnait ])resque à ces étrangères qui lui prenaient un peu de son fds, pourvu qu'elles fussent jolies et ne coûtassent rien. Autant même (]ue sa dignité le lui ])ermettait. elle eût aimé les aperce\-oir à la dérobée, connaître leur caractère. En même temjjs, son honnêteté protestait et s'ac^rusait dt. faiblesse. Mon Dieu ! il fallait passer certaines choses à un jeune homme ; elle regrettait pourtant ([u'il dût céder à des tentations pareilles. Son vœu secret était qu'une femme du monde, haut placée, assez libre de ses actions pour ne lui faire courir aucun danger, le prît en tutelle. Cela l'eût flattée sans qu'elle osât se l'avouer ; et elle se persuadait que de telles bonne fortunes ne menaçaient ni la santé ni la bourse.
Forcée d'avouer que c'était M'"'' Matha qui l'axait mise en é\cil. elle excusait les bonnes intentions de la bavarde :
- Je t'assure, c'est par amitié pour nous. II y a de tels dangers, des attachements qu'on ne peut plus rompre ; on y laisse sa jeunesse, sa fortune. Parfois toute la vie en r+-st<' empoisonnée, (^)unnd tu auras des lils, tu comprendras mes craintes.
II avait répondu, en se rengorgeant :
— Sois tranquille, maman. Je ne suis pas assez bête pour m'y laisser pincer.
Elle avait demandé en souriant, car ses assiduités rue Saint-Simon étaient trop visibles :
— Et où en est ton flirt, avec M'"° Xoyzé?
Il i)renait un air discret et amusé :
— ■ Toujours au flirt, maman.
— INIais je l'espère bien. Du reste, elle est soigneusement gardée.
Cette allusion à M. Noyzé l'agaçait.
— Peuh ! fit-il avec dédain.
Elle ajoutait :
— Vois-tu, c'est Clotilde Hardeuil que tu devrais épouser dans quelques années, ta position faite.
Il éludait, ne se souciant pas d'entendre reparler du poste de secrétaire chez M. d"Artigues. Et elle :
— Mais il faut avoir j)lusieurs cordes à son arc. Je pense déjà à d'autres jeunes filles. J'écoute, sans avoir l'air de rien; je me renseigne. Si, plus tard, tu ne fais pas un beau mariage, mon chéri, ce ne sera pas de ma faute.
Pourquoi avait- il pensé alors, sinon par le contraste de leur existence mince, à M"® Dionée et à Eve-Lise? II ne l'avait pas revue depuis Phèdre. Elle travaillait beaucoup, allait passer bientôt son examen pf)ur le brevet supérieur.
Un coup de coude, qu'un passant lui enfonça dans les côtes, le ramena à la réalité ; irrité du choc, il fondit à nouv<'au sur la mère Matha :
— Quand je pense, dit il à ScTge, qu'elle a osé dire à ta mère quc^ je me compromettais en pleine rue avec Manon! ('omme si ça i)()u\ait l'intéresser, ta mère !
C'était fort trimpiulence, tout de même! Concevait-on cette vi<'ille? Il re\it l'occasion perdue, les cinq minutes pendant lesquelles il était resté s<-ul, avant-hier, avec ]\[me Noy2é D'un coup d'audacc, il lui avait dit ce qu'il éprouvait : c'était une fièvre, douce et ardente ; il ne dormait plus, il ne pensait plus qu'à elle. N'avait-elle pas ré-
pondu, avec un sourire et un regard provocants :
— Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela!
Et comme il s'étonnait :
— • A qui donc?
Elle avait répondu :
— Vous savez bien ce que je veux dire.
11 insistait, alors elle laissait tomI>er :
— Cette... personne, avec laquelle on vous rencontre.
Manon! Elle savait donc!... Oh! il ne s'en souciait guère. Et il avait renié sans vergogne son amie, en jurant à M"'" Noyzé qu'il n'aimait qu'elle. Elle lui avnit mis In main sur la bouche, pour le faire taire. Il a\ait baisé follement cette main. Comme il devenait t)1us audacieux :
Sur la. tête de la. femme qu'il faisait osciller d'un doigt.
— Finissez!
Il ne s'arrêtait pas.
— Mon mari est dans la chambre à côté Il va nous entendre !
Et se défendant des deux mains :
— Finissez ! disait-elle très haut, comme un appel.
Un silence d'attente, de rancune, suivait cette courte scène. M°" Noyzé feignait un dédain ironique :
— Pour qui me prenez-vous vraiment?
Il avait dû s'humilier, protester de la sin-
céritr de ses sentiments. Etait-ce sa faute, si elle raffolait?
— Taisez-vous, répétait-elle, vous mériteriez...
Elle s'était apaisée, pourtant, haussant les épaules, pour plaindre son enfantillage absurde ; et du demi-sourire équivoque qui lui avait plissé les lèvres, il tirait une suspicion. Qu'est-ce qui prouvait que M. Noyzé fût dans la chambre voisine? L'eût-elle appelé, dans ce cas? En même temps, il regrettait sa fougue intempestive, en plein jour, dans ce boudoir où tout le monde pouvait les surprendre.
— C'est là? demanda Serge.
— C'est là.
Ils s'arrêtèrent devant la vitrine. Des masques de carnaval y bombaient leurs faces barbouillées de carmin, à côté de perruques poudrées et de fausses barbes. Sur la porte vitrée, on lisait en lettres de cuivre : Postiches en tout genre.
Le coiffeur, homme gras au front énorme, décolleté dans un faux col très bas, avant même qu'ils eussent parlé, de\ina. Expansif, il leur offrait tout son magasin. Il servait res dames et ces messieurs (l<s théâtres. Il se coiffa le poing d'une perruque, le modèle de celle que portait Cho.se, des Variétés. M"*® Machin, de l 'Opéra-Comique, portait cette toison rousse. Et sous les doigts amusés des jeunes gens, défilaient des crânes blancs de clowns, des têtes en carton chauves, des houppes de paillasse. Ce qu'ils voulaient, c'étaient deux perruques blondes, à longues boucles d'or pâle, comme aux enfants, et surtout, exactement pareilles.
— Parfaitement. Claude! appelait-il D'une surcession d'arrière-pièces venait
à eux, reflétée pnr des glaces, une femme qu'à sa longue blouse noire, ses cheveux ras, ils prirent d'abord pour un garçon. D'âge douteux, les paupières eernées, le teint mat,
point de gorge ni de hanches, elle suscitait un obscur malaise. A côté, l'homme luimême devenait inquiétant, avec son cou échancré, son sourire tenace. Et l'atmosphère aussi, relent de chevelures et de pots de fard, troublait.
Sur la tête de la femme qu'il faisait ost-ilier, d'un doigt au menton, le coiffeur essayait diverses perruques. Serge, imberbe, réclamait de petites moustaches blondes.
L'homme aussitôt en appliqua sous le nez du mannequin de chair, et quand le vernis eut pris, pour prouver qu'il tenait bien, il tira sur les moustaches, relevant un coin des lèvres (]ui souriaient mécaniquement, tandis que le visage restait impassible?
— Des pattes de lièvre? Du blanc gras? Des crayons de maquillage?
Il en zébrait, en tatouait les joues de la femme. Serge et Lucien l'arrêtaient, avec la hâte d'en finir, éprouvant une gêne, jointe à une curiosité aiguë, à le voir ainsi disposer de ce pâle et docile androgyne. La femme congédiée, son amabilité redoublait. Il était lent à envelopper en paquet les fards et les comestiques achetés ; et en promettant des ])erruques de choix, — c'est à Serge (lu'il s'adressait, de préférence, pendant que ses mains s'attardaient à lui mesurer la tête, des mains molles, blanches, aux ongles très pointus.
— Ouf ! dit Lucien en sortant.
Serge dit :
— Tu ne t'es pas fait raser la moustache, comme tu en avais l'intention.
— - Non, je n'ai pas voulu qu'il me touchât.
Serge ne lui demandait pas pourquoi.
Lucien souriait, à cette idée de se raser le visage, afin de se conformer au rôle de Cassandre. Il croyait entendre le cri d'horreur que jx)usserait sa mère, (luel mal y aurait-il, cependant, à ce qu'il ressemblât pour qiu^lques jours à un acteur?
Serge disait :
— Tu déplairas à M"" Hardeuil ! Elle a déclaré que cela ne t'irait pas !
Et gardant rancune à la jeune fille de quelques vivacités :
— Elle est bien l^elie, mais je ne l'aime pas!
Lucien dit :
— Qu'en sais-tu?
— Non, ce n'est pas mon genre. Ah !
Arabella Hartliff, oui. Celle-là me plaît.
Il fredonna un air d'opérette à la mode.
— Ne chante donc pas ces inepties ! dit Lucien agacé.
Il avait essayé d'intéresser Serge aux concerts du dimanche, aux musées, aux beaux livres, du moins à ceux qu'il aimait. La frivolité de l'enfant rendait vains ses efforts.
— Je n'aime que ce qui m'amuse, répondait-il.
Et Lucien se rappelait le supplice infligé à Serge, bâillant à se décrocher la mâchoire, les yeux tirés à pleurer, un jour qu'avec Symore il l'avait traîné, pendant deux heures, à travers les galeries du Louvre. Il se rappelait avoir vu le même air d'ennui excédé à M™^ Noyzé, au sortir d-'une audition de Wagner. Les livres qu'elle préférait et qu'elle trouvait « bien écrits », étaient l'article-Paris, la bimbeloterie des flirts, des adultères; il fallait que l'action, romanesque et sensuelle, mais gazée, déroulât ses fausses élégances dans un monde de luxe.
Elle avait pour principe qu'un écrivain a pouvait tout dire, avec des formes » ; Lucien, revoyant l'air dont elle disait cela, avait rimi)ression que, sans doute aussi, elle jugeait qu'on pût tout entendre et tout permettre, avec des formes. Il est vrai qu'il en avait manqué, avant-hier. Mais peut-être n'était-ce que d 'à-propos. D'autres circonstances le serviraient mieux. Il épia son compagnon à la dérobée, chercha en lui, par un plaisir raffiné et coupable, la ressemblance attirante. Pourquv:)i n'éprouvait-il pas de honte, à l'idée de tromper un ami? D'où lui venaient, par instants, ces oblitérations du sens moral? S'était-il donc, déjà, fait à l'idé-e d'agir mal, avant même toute réalisation? Etait-ce le fruit de l'idolâtrie d'esprit, de l'admiration passionnée qu'il vouait à Fonpers, héros de roman et de scandale?
Rien de dangereux, comme cette influence occulte de l'exemple.
Sans s'en douter, il subissait le prestige triomphant de cet homme en pleine fleur de talent, en pleine ivresse de vie. Tout ce que
Fonpers avait écrit, il se l'était assimilé; les trois ou quatre fois qu'il avait approché le « grand homme », il avait bu ses paroles, et le vin des paradoxes l'avait grisé. En tpus ses pores, le charme subtil était entré, par la belle confiance de la jeunesse, ])ar la vanité de se trouver en tel contact, par la séduction inexprimable, toute cérébrale et physique, dont il avait été ensorcelé. Jouer une idylle de Fonpers, incarner l'âme du poète, se faire son porte-voix et son masque en de telles condition.s, l'enfiévrait. Quelle crainte d'échouer, de trahir l'honneur dont il était investi ! Et cette fièvre et cette angoisse étaient bien, en ce moment, le meilleur de sa vie. Capable de rimer élégamment un sonnet, comme de déchiffrer une sonate au piano, de brosser un tableautin, et, depuis qu'il voyait travailler Guépratte, de modeler quelque cire, n'avait-il pas traduit, en une pièce de vers, son culte pour Fonpers?
Tout encens est bon aux hommes célèbres. Fonpers l'avait remercié par une lettre tracée de sa belle écriture artificielle, aux arabesques fines. Cet autographe, Lucien le gardait précieusement; pour -un peu, il l'eût enfermé dans un sachet de soie brodé d'or. Quelques phrases de l'écrivain hantaient sa mémoire, sa prédilection pour les mémoires de Casanova, si amusants et si immoraux. ses boutades envers les femmes; il n'était dupe de la vertu d'aucune. Lucien savait déjà par cœur presque tous les Sonncis d'Atalante, où le poète avait chanté la gloire de la chair païenne et les langueurs de l'nmour mystique; il les déclamait souvent. Alfred de Musset seul, quand il avait dixsept ans, puis Baudelaire, et au-dessus le colosse et le dieu, Victor Hugo, lui avaient inspiré cette obsession du rythme, des images poignantes ou attendrissantes comme des êtres.
L'admiration littéraire qu'il ressentait pour Fon[)ers allait même jusqu'à le rendre injuste envers des écrivains rivaux qu'il aimait, auparavant. Il avait beau s'en défendre ; lui aussi, comme tout Paris, subissait l'influence magique du succès, si forte qu'elle fait illusion et tient lieu parfois de talent. Quelle que fût, par exemple, son admiration pour Guépratte, il ne pouvait se le repré-
senter que dans la noble pauvreté de son génie inconnu. Fonpers, lui, rayonnait, nimbé d'or. Puis, même lorsqu'il la savait absurde, Lucien était impressionné par la légende qui s'attachait à l'homme à bonnes fortunes^ à la fine lame, au joueur heureux, à cet homme qui semblait n'écrire de beaux livres qu'en amateur, et qui gardait dans tous ses actes une supériorité de dilettante et une aisance de grand seigneur.
Cet homme-là, il lui avait parlé, il le connai.ssait, il était, si peu que ce fût, un grain de sable dans sa vie, l'éclair fugitif d'une de ses mille pensées. A la représentation des Hardeuil, Fonpers le regarderait, l'écouterait. Il en éprouvait une angoisse délicieuse, et son cœur se remplissait d'orgueil :
Ah! qu'il avait raison, ce maître, qui avait daigné dire devant lui :
— Avant tout, il faut vivre!
Vivre! A une époque d'action, se jeter dans la mêlée ; à vingt ans être un des généraux de la Répu-
D'UNE VOIX BAnO'^E, RICANANT. V HÉLAIENT SlCRGli ET LUGIEN.
blique, à trente-cinq un maréchal d'Empire, d(jrmir au canon, enlever des villes, avoir des amours brèves comme des assauts; dans une époque stagnante comme cette fin de siècle, ressusciter le romanesque et l'aventure, épuiser les sensations, chercher le bonheur dans la femme, dans l'art, dans tout.
Seulement Fonpers, qui avait réalisé cela, était un grand artiste.
Et Lucien n'était qu'un gentil garçon, entre mille.
Il y a deux ans, il avait rêvé d'être peintie. La gloire des lettres l'avait aussi tenté, celle des arts. Maintenant, la sève ardente du printemps montait en lui. Il secouait son harnais d'études. Il voulait vivre !
Ils traversaient le Vieux-Temple. Sur le marché, des étalages d'oripeaux accrochaient en l'air des défrot^ues humaines, robes de soie, dominos de bal. Des étoffes fripées, roses, jaunes, cerise, s'amoncelaient, en chatoiements de velours et replis de dentelles, le long d'allées étroites, gardées par de vieilles femmes.
D'une voix rauque, ricanant, elles hélaient Serge et Lucien, avec des appellations familières. Une surtout était terrible à voir, avec un mufle énorme, des yeux louches, deux dents pointant aux coins de la bouche, en défenses de sanglier. Une autre, violette de congestion, fleurant la caque de hareng et l'eau-de-vie, s'avança, telle qu'une ogresse, ouvrant des bras comme des moignons, pour arrêter Serge au passage.
— Le joli garçon, viens voir mes costumes !
Elle les injuria, parce qu'ils passaient vite. Des ressouvenirs de Pétrone hantaient Lucien. Le long de la rue, des boutiques de vieux-neuf laissaient apercevoir, dans l'ombre, des ballots disparates. Ici, on ne vendait que des livrées, là que des pantalons militaires. Un cor de chasse s'enroulait autour d'une seringue. De vieilles chaussures formaient montigne, au se.iil d'une échoppe. De chaque comptoir, des yeux embusqués guettaient les jeunes gens, des apj)els à mi- \oix les {xnirsuivaient. Un vieux juif horloger, dont la barlie blanche flottait jusqu'au ventre, leur dit paternellement :
L'Esror
— Foulez- fous de pelles montres, bas cher?
— Drôle de quartier ! dit Serge, qui ne connaissait pas son Paris, n'allait qu'aux beaux endroits. II faisait une petite moue, en prenant garde de salir ses souliers vernis. Lucien s'orientait, dans un dédale de rues bizarres.
Serge dit :
— Rentre avec moi. Ton costume de Prince Mai doit être faufilé, i tu l'essaieras.
Ces costumes pareils, des deux princes, une couturière les taillait chez M°'^ Noyzé, en des coupons de soie anglaise, d'un délicieux vert de deux teintes. Symore avait copié le dessin de ces costumes au Louvre sur celui de y Indifférent de Watteau. Ils devaient ondoyer, à la fois collants et flous, d'une grâce légère.
Pour le décider, Serge, ingénument corrupteur, ajouta :
— Viens donc, maman sera heureuse de te voir !
Et pour l'intriguer sans raison :
— Elle a quelque chose à te dire!
Lucien hésita; puis l'espoir de revoir
M"^^ Xoyzé, de reconquérir ses bonnes grâces en jouant auprès d'elle le chérubin sage, l'em.porta sur le [)laisir qu'il se i)romettail à aller surprendre Guépratte, dans son atelier.
— Vous!
Dans le cadre de la porte. M™* Noyzé se détachait très grande, en costume gris d'argent. Une vibration très douce de- la sonnerie persistait, et l'antichambre obscure s'était éclaircie, au jour du palier. Le sourire et les yeux de la jeune femme avaient une grâce d'Apparition en visite.
— J'étais inquiète. Qu'est-ce que cette fièvre? \2\\ bobo?
Lucien dit :
— Oh rien !
je garde la chambre par précaution. Il devina ce qui la préoccupait :
El.I.r; LUI PRIT LE POrnXET, sentit r.\TTRE LE POULS.
— Je .serai parfaitement remis pour la sr)irée. C'est un léger refroidissement.
Il l'avait introduite dans son atelier; assise sur le divan, elle se dégantait. Elle lui prit le poignet, sentit bat're le pouls.
Oui, un pt u de fièvre, il faut être prudent.
Il dit tendrement :
— Comme c'est gentil d'être iTiontée ! C'était la première fois qu'elle visitait
son logement, acquittant une promesse déjà ancienne
— J'ai failli me perdre dan= les corridors. J'.ii laissé votre mère en proie aux Antliénar et ù M""" d'Artigues.
C'était le jour de M'"'" Trénis, en effet. Nul danger qu'elle montât. Dans sa surprise heureuse, Lucien restait ébloui. Il n'osait aller jusqu'au bout de son rêve. Elle était là, chez lui; s'il osait! .. Un feu courait dans ses veines; en même temjis, la Inn-
gueur d'être souffrant, après une nuit de frissons, répandait en lui un attendrissement. Il eût voulu, sentimental, se coucher à ses genoux.
— Mon Dieu, fit-il oppressé, comme vous êtes belle 1
Elle sourit :
— Si belle que ça!
Il dit, et les larmes lui vinrent aux yeux :
— Vous ne pouvez deviner le plaisir que vous me faites. Je vous vois là, personne n'est entre nous, personne n'y peut venir. Je m'ennuyais tellement ! Trois jours sans vous voir. J'étais malade de vous !
Elle le dévisageait, une malice amicale dans les yeux.
— Tiens, vous avez coupé vos moustaches? Vous êtes gentil. Vous avez l'air d'avoir quinze ans !
Il lui avait pris les mains, et doucement, pour ne pas l'effaroucher, caressait ces mains si blanches, d'une soie veloutée, aux imperceptibles stries, ces mains nues, qui semblaient plus nues que les mains d'une autre femme !
— - Oui, dit-elle en riant, quinze ans. Bébé, va !
Il pressa, entre les bagues, les doigts qu'elle abandonnait.
— Vous me serrez trop fort ! dit-elle. Montrez-moi votre appartement.
Elle s'était levée, se dirigeait vers une toile ébauchée, sur chevalet.
Prestement il retourna cette toile, le portrait de Manon.
— Vous savez bien que je ne travaille pas, que rien ne m'intéresse hors vous. Je n'ai rien à vous montrer.
Curieuse, elle poussait la porte de son cabinet de travail, une petite pièce intime, exhalant l'odeur des tapis d'Orient et, plus subtil, un parfum de papier, de livres. De belles reliures montraient, derrière la vitre fl'une bibliothèque, leurs vélins blancs gravés d'or, leurs chemises de soie pas- -sée, le doux cuir fauve des éditions anciennes.
— Mais ou doit être bien là, j<our travailk'r.
Il lui montra quelques livres galants du
dix-huitième siècle, aux mignardes gravures. Elle n'en fut point troublée. Des deux mains, en un joli reploiement de bras qui donnait une grâce particulière à la courbe de ses épaules, elle tenait les fins volumes. Et il y avait de l'or dans ses yeux noirs, une petite flamme d'or, que Lucien eût voulu capter, et qui était le sourire et l'âme de ce visage éblouissant. Dieu! qu'elle sentait bon ; comme son corsage se gonflait d'un l>eau rythme de respiration! Elle se sentait dévorée par son regard, magnétisée par une force, et elle ne levait pas les yeux, pour ne pas avoir à .se défendre contre les supplications muettes de son être.
Doucement, il lui retirait des mains le livre voluptueux. Elle en avait assez vu. Une faible rougeur aux joues, elle contemplait le tapis. Une gravité presque dédaigneuse la rendait lointaine. Quelles visions poursuivait-elle? Une atroce jalousie étreignit l'adolescent; il revoyait l'ignominieux rival de son imagination, le renard aux yeux jaunes, velu et grisonnant. Il ouvrit une [je-' tlte armoire curieusement sculptée, en sortit un plateau qui portait un flacon de Xérès et des biscuits en gingembre.
Elle s'écria, moqueuse et complaisante :
— Oh ! la dînette !
Elle accepta un doigt de Xérès, but et lui tendit le verre. Ce n'était qu'une goutte, elle le grisa comme s'il avait posé sa bouche sur la sienne.
— Maintenant, dit elle, vous connaissez ma ]x;nsée.
Il répondit, ému, a ce qui n'était chez elle qu'un badinage :
— Je voudrais la connaître. J'ai peur de me tromi)er. Si vous pouviez sa\oir ce que je ressens auprès de vous ! Aucune femme ne m'a fait éprouver semblable ivresse. Vous êtes belle et, je le sais, plus belle encore que mon imagination n'ose le rêver. Comme vous avez hanté mon insomnie ! Je vous appelais de toute mon âme. Ne comprenez -vous pas quel mal délicieux vous me faites souffrir!
Ses yeux brûlaient, sa voix tremblait.
Elle avait abais.sé les paupières et il en admirait la chair de rose, un i^eu Ixjmbée, presque transparente.
— Pourquoi ne parlez-vous plus?
dit-elle.
Son ton donnait de l'espoir; pourtant, il crut y sentir une frêle ironie, tant il se méfiait de lui-même, convaincu sans doute, mais trop lucide pour ne pas se dédoubler. a{)pré<ier la justesse de ses propres intonations ou leur emphase.
Elle s'était cambrée, dans un grand fauteuil à dossier droit, aux bras durs, un meuble dont la raideur la protégeait, tout en lui permettant ce jeu dangereux d'entendre parler et de parler d'amour.
— Que puis-je vous dire pour vous convaincre? balbutiait-il.
Et se laissant glisser à ses pieds, il lui enserra les genoux. Il les sentit vivants sous l'étoffe molle et défaillit de désir.
— Soyez sage!
— Ah ! fit-il amèrement, cela vous est donc bien aisé à dire?
Comment êtes-vous insensible, vous qui avez dû être si ardemment aimée? Dans la rue, tous les regards vous frôlent. J'en souffre.
Mais non, vous êtes bonne. Ayez pitié de moi 1...
Elle lui caressait les cheveux, d'une façon si légère que le fluide frôlement descendait jusqu'en ses fibres les plus ténues. Elle soupira :
— Vous venez trop tard, je suis une vieille femme.
D'un bond il s'était levé, l'attirait aux poignets, la mettait face à face avec un vieux miroir de Venise dédoré, à l'eau glauque :
— Quelle raillerie ! Les femmes qui vous ressemblent sont l'éternel printemps! Elles passent, et le cœur des hommes reste embaumé. Contemplez-vous seulement ! Vos yeux sont si noirs et si doux ! Votre bouciie est délicieuse quand elle sourit. Si vous saviez comme je soupire après vos lèvres !
Il se haussait, la tenant emprisonnée dans son étreinte. Elle renversa le cou, fit
mine d'esquiver le baiser, et tout à coup, vaincue, dans un soupir, ne se détourna plus.
Il voulut l'entraîner, lié à elle si étroitement que son corps se fondait au sien. Elle résista :
Mon Dieu, no srrcz vous jamais rai-
Une ix'TTE s'exg^gi'x.
sonnable? Venez là, ou je me sauve. Là, près de moi, et ne brutalisez pas ma robe l
Elle lui faisait place sur le divan, dans l'atelier dont le grand jour, le parquet ciré; l'apparence moins intime que la petite pièce la rassuraient. Il fit tomber les stores; et ce fut une ombre tamisée de chapelle, o\i, dans le fond, la Lucrezia Tornuabuoni et la Simonetta Vespucri se regardaient, celle-ci joyeuse comme l'aurore, relle-là mélancolique comme le crépuscule.
Elle s'écria en le regardant :
— INIais c'est qu'il l>oiule, il bonde vraiment !
Humilié, le cœur gros, il la sentait échapper ; ces mots le jetèrent en une merveilleuse furtû.- :
— Vous vous moquez de moi !
Son visage s'était contracté. Il tendit les bras comme un homme ivre :
— Je vous aime, il faut m'aimer, aimezmoi !
Tl roulait son visage sur le sien, plongeait son souffle dans son cou ; il scella de baisers les paupières qu'elle fermait, et
— F,\I T-IIm DF.MANDA-T-IL avec un SOUniniî INSF.NSfi
appuya toute son âme dans leur creux suave.
— Fou ! fou 1 disait-elle. Comme vous me punissez 1
Alors il osa. Mais elle se défendit.
— - Non, non, pas cela.
Une lutte s'engagea. Elle résistait, maîtresse d'elle, avec une force incroyable. Sa voix subitement changée, d'une douceur rauque, répétait :
— • Pas cela, c'est impossible.
Il y eut une trêve. Lucien haletait ; elle souriait. Sphinx doux et terrible, toute rose de sa défense. Tl comprit qu'il ne la vaincrait pas.
— Pour qui vous réservez-
- vous donc? dit-il, dans un de ces ressauts de haine qui font partie de l'amour.
Elle se leva; il la vit perdue pour lui à jamais et barra le passage :
— Restez, je le veux !
Et comme elle voulait passer outre, il saisit, sur un plateau (le (niivre. im stylet florentin, aigu et mince, menaça (le s'en frapi)er.
— l'"aut-il, demanda-t-il avec un sourire insensé, faut-il ?
Et peut-être l'aurait-il fait,
dans un paroxvsme de volupté inassouvie et d'amourpropre exalté jusqu'à la rage ; en tnut cas. elle le erut A\ee un (ai, elle lui tordait la main, lui arrachait l'arme en s'éranaiit la paume à la p(iiiite : nue goutte de sang perla sur sa i)eau. A cette \ue. il de\iiit blanc et fondit en larmes.
Elle avait caché le poignard, et en suçant In goutte ])ourpre(]ui renaissait d'ellen("'me, elle le regardait curieusement sangloter. L'ne une trouble flottait dans res grands yeux.
— Je ne vous savais pas si passionné, dit-elle avec une c(^quette tendres.se.
itmr
— Ah ! je vous ai fait mal. Vous devez me détester ! répétait-il, et un désespoir sincère jaillissait vraiment de son cœur humilié.
— Non, dit-elle, non.
Et lui passant sur le front sa main enveloppée d'un petit mouchoir :
— Mais vous ne me ferez plus des peurs pareilles?
Alors, par la vertu d'un attendrissement absurde et irréfléchi • comme celui qui suit les émotions de théâtre, ils se regardèrent, et W^" Noyzé baissa les yeux.
Il murmura :
— Si vous pouviez m'aimer. Non? C'est trop demander? Si seulement je pouvais ne pas vous être' indifférent?
Elle répliqua, d'un ton indéfinissable :
— Enfant, vous ne m'êtes pas indifférent. — Tenez ! et elle lui donna son petit mouchoir piqué de sang.
Elle ajouta très bas :
— Il est tard, laissez-moi partir.
Il la conduisait lentement, le bras à la taille, dans l'antichambre. Ses pleurs l'avaient soulagé ; sans espoir précis, il espérait :
— Vous reviendrez?
— Pas ici.
Il admira sa délicatesse, au fond prudente, et suggéra :
— Mais ailleurs? — avec la vision nette de l'entresol furtif, nid d'adultère.
Elle se mira dans .ses yeux et dit :
— Ne me regardez pas ainsi, j'a' honte.
Un frisson le secoua de la tête aux pieds.
t — Oh ! comme je vous aime ! soupirat-il.
— -Adieu, soignez-vous, prtjrnettez-le. Il faut être vaillant pour samedi.
Il sourit; cette représentation si désirée ne lui causait plus aucune joie.
Ils se séparèrent sur une i)oignée de main, qui ne se déchirait qu'à regret. E'air absorbé de M"" Noyzé allait bien à sa L)çauté.
Longtemps Lucitn la \'t d». vendre, puis
il épia sa sortie dans la rue, suivit l 'ondulante démarche. Elle disparut.
Alors, sa gorge se serra. 11 alla se regarder dans la vieille glace de Venise où
iL L\ CÛNDLISAIT LI:NTEMENT, LK BUAS A LA TAILLE.
elle avait un instant miré ses yeux. Il se vit rasé comme un ;u-tcur, se mi'prisa. Quel rôle il avait joué! Mais n'était-il jias sincère aussi? Et il n'eut qu'à s'enfouir le visage dans le petit mouchoir, pour que, à ce ])arfum d 'œillet, revinssent le hanter le tissu rose des paupières bombées, le fruit i\p la, bouche, et la divine nudité des main.).
La répétition générale avait eu lieu la veille, sans personne que les Hardeuil, les Hartliff, Berthe de Chalys et son mari, venus passer le printemps à Paris, tous deux d'une correction un peu guindée de province, elle hautaine, lui rogue, avec l'encolure râblée d'un gentleman-farmer, occupé de chevaux et de chiens. Les choses avaient assez mal marché. La lumière électrique manquait son entrée, un portant du petit théâtre s'était décroché. Serge, troublé, bafouillait dans la scène finale. Enfin les lévriers Tigris et Loo, que la rousse Edith conduisait en chasseresse, l'avaient entraînée immédiatement vers la coulisse, les yeux hors de la tête, en tirant une langue d'étranglés — effet comique oui décida leur suppression.
On avait répété plusieurs fois de suite les tableaux vivants et réglé l'éclairage. y[. Hardeuil avait dû s'en mêler et se réserver expressément les projections. le grand Roger n'ayant pas même su faire tomber le rideau, Symore s'en chargea. Ses décors, heureusement, étaient exquis. Avec cette ingéniosité pratique, cette agilité de doigts qui caractérise les peintres, il les a\ait si habilement disposés, qu'un enfant, rien qu'en tirant une cordelette, pouvait les transformer à vue d'ceil. Les menuisiers qui avaient exhaussé la scène et établi le théâtre, s'amusaient de le voir planter des clous, raboter une planche, avec autant de facilité rju'eux ; tout d'abord, en bras de chemise, il leur avait imposé par sa force, soulevant les charpentes d'un biceps gonflé, où des noix de fer semblaisnt courir.
Seul, il avait gardé sa lx)nne humeur, alors que tout le monde s'énervait. Edith, altitre, après le fou rire provoqué par la pantomime de Tigris et de Loo, avait déclaré qu'elle ne jouerait pas. Arabella jurait qu'elle serait aveugle à force de migraine. Clôt il de s'était prise de pique avec Serge et lui avait parlé trop vivement. Lucien, ayant eu le malheur de s'entremettre, avait reç'J un de ces regards de feu ovi la rendaient si redoutable :
— Oh ! du moment que « votre ami » a raison! s'écrie-t-elle.
Et le ton dont elle avait lancé ce mot : « votre ami » lui était une révélation. Elle était jalouse, non seulement de Serge, mais de M™" Noyzé, par bonheur absente, ce soir-là, mais dont, aux répétitions précé dentés, à certaines allusions ou phrases directes de Lucien, elle avait pris ombrage, trop chaste pour soupçonner le sens de ces hommages rendus à une rivale, trop femme déjà pour ne pas sentir qu'ils lui faisaient tort, étaient un manque d'égards, et comme une trahison de leur bonne camaraderie.
Mais alors... Il s'était dit : « Quoi! ClotUde m'aimerait si peu que ce fût, croirait avoir des droits sur moi ? »
Cela l'avait troublé; il escomptait si vaguement l'avenir. Con^ment croire qu'un engagement, même inconscient et informulé, pût le-s lier déjà ? Et cependant, il n'en pouvait douter : elle était jalouse. Il se rappelait les petites brusqueries qu'elle avait eues, lorsqu'il parlait devant elle à M"^ Noyzé.
N'était-ce pas de quoi le faire hésiter?
Si jeune que fût encore Clotilde, lui plaire, n'était-ce pas l'intérêt, et peut-être le bonheur de sa vie? Pourquoi donc ne renonça-t-il pas à la conquête de M™® Noyzé, ne chercha -t-il pas. du moins, à savoir ce qui se passait dans l'âme de Clotilde? Eut-il peur de s'enchaîner? Craignait-il que ce fût trop tôt? La trouvant fleur délicieuse, mais en bouton, eut-il cette égoïste pensée de la laisser s'ouvrir et fleurir, et, en attendant, de ne pas renoncer à la grande rose épanouie qu'il convoitait, si grisante aux yeux et aux lèvres ?
La hantise éprouvée, depuis la visite de T\[me Novzé, ne cessait iioint. Il en était tellement étourdi qu'il lui semblait avoir une autre âme, toute de fièvre et de vertige. Eternel mystère des femmes! Pourquoi, la première fois, s'était-elle raidie, invoquant la prote^ction absente du mari? Pourquoi, quel ques jours après, venir chez lui, laissant presque espérer de délicieuses, de défaillantes minutes? Pou\ ait-il lâcher cet espoir diabolique, courir après un bonheur plus jeune, plus frais, pur en tout -as. mais d une réalisation douteuse et lointaine?
ArtABtl-LA. PRKTA SON ÉVENTAIL A StUGE ET LE KEPKIT KJL.K LESENTER.
Qu'est-ce qui lui prouvait que les Hardeuil consentiraient à ce mariage? Il leur prêtait même d'avance des objections, plaidait contre lui-même, afin de décharger sa conscience et de se réserver toute liberté. L'idée ne lui vint pas que Clotilde pût être clairvoyante par son seul instinct, et qu'il risquait de se perdre pour toujours dans son cœur.
N'était-elle pas encore une enfant! Et il se bouchait les oreilles à la voix qui lui soufflait :
« Ton bonheur futur est peut-être là, si frêle, si vierge. Couve-le, préserve-le, mûris-le de toute ta tendresse d'adolescent et de tout ton sérieux d'homme. Fais-le lentement éclore. Quel but plus noble que celui d'assurer un franc et loyal amour? Ne veux-tu pas qu'elle t'estime? Le pourrait-elle, soupçonnant quelle vilenie tu médites? »
Là, son orgueil s'insurgeait. Des phrases moqueuses et cinglantes de Fonpers lui re- \enaient. Oh ! certes, une morale pour la masse; il fallait bien étayer de mensonges la plus hypocrite des sociétés. Mais, qu'au moins, de libres esprits n'en fussent pas dupes ! Le bien, le mal, mots de convention, n'ayant absolument d'autre sanction que le bicorne du gendarme ou la robe rouge du juge, ces fantoches du guignol humain.
Mais en somme, d'eux et de Polichinelle, qui avait raison, sinon le fantasque bossu, débauchant la servante, rossant le guet, se roulant dans l'ivresse et le meurtre, sans préjugés ni scrupules, trop cynique, soit 1 manquant de nuances et d'hypocrisie, mais, admirable par sa glorification de l'instinct, l'insatiabilité de ses désirs, la frénésie de ses vices.
Et il cherchait à se rappeler les paradoxes mêmes de Fonpers, sa voix nette et harmonieuse, son sourire, tout ce qui chez lui séduisait irrésistiblement !
Au fait, n'était-ce pas à Fonpers aussi, que tenaient l'inquiétude et l'agacement des acteurs? Le poète n'avait pu venir, malgré sa promesse, aux dernières répétitions, forcé d'aller assister à Londres un ami malade. Son absence le faisait paraître plus redoutable, et l'idée qu'il faudrait jouer devant lui sans le connaît-re. Un télégramme avait
annoncé son retour. Certainement, ce soir, il serait là.
I-e trac, dès son réveil, saisit Lucien et ne fit que grandir tout le jour. Il doutait de son aplomb, de sa mémoire, se forgeait des monstres grotesques : la maille de ses bas se romprait en scène, ou un moucheron lui entrerait dans l'œil, à l'instant pathétique. Pourquoi s'était-il fourré dans ce guêpier?
A l'idée d'un « four », il eut froid dans
FJi.le se tenait dans i.e boudoir.
le dos, l'inévitable l'entraînait, de minute en minute, vers la catastrophe ; en même temps, il trouvait l'attente intolérable. Le matin, une séance au Hammam, l'aprèsmidi passé à ou\rir au hasard et à lire les Sensations d'Italie de Paul Bourget, une courte flânerie sur le boulevard Saint-Germain à l'heure où les réverbères s'allument
flans le crépuscule, un dîner léger, en l'absence du grand-père retenu dans sa chambre par un retour de rhumatismes, et voilà qu'un coupé de remise l'emportait avec sa mère. Des lumières de rue, des bocaux de pharmacien fulguraient à travers son cauchemar éveillé. Sa pensée retournait alors, ce qui lui arrivait assez fréquemment ces derniers temps, vers les dames Dionée, à leur petit appartement au fond de Vaugirard. Elles avaient refusé, en remerciant, l'invitation qu'il avait voulu leur procurer. C'était peut-être par économie d'une robe neuve, et cette pensée lui fit un réel petit chagrin. Cependant mieux valait qu'Eve-Lise ne parût point à cette soirée. Pourquoi? Il cherchait à s'en donner la raison. Il n'eût pas voulu, sans doute, la voir éclipsée par des jeunes filles vaniteuses et riches, perdue en ce monde d'affaires et d'irgent. Et aussi — mais à peine s'avouait-il un sentiment aussi singulier — il lui semblait qu'Eve-Lise était la seule per.sonne devant laquelle il serait gêné d'apparaître s<.:us un masque de théâtre, incarnant une personnalité tlifférente de la sienne. Nul plaisir, cependant, n'ét.ijt à son sens plus vif : sortir de soi et s'évader de la vie. N'importe! Il lui en eût coûté de se renoncer en présence d'Eve-Lise, et cela, en ])résence d'Eve-Lise seulement. Ce n'est pas qu'elle l'intimidât. Il la jugeait douce et boime ; pourquoi donc redoutait-il, en pareil cas, de voir se tourner vers lui son visage candide et noble, ses indéfinissables yeux couleur pensée?
Au sortir du cabinet de toilette de Roger, qui lui avait servi de loge, il ne trouva, dans le Ix>udoir réservé aux artistes, que Veyrieu, feuilletant sa partition, et Roger, qui salua d'un rire son entrée podagre en Cassandre. Un domestique en livrée, impassible, mettait une lampe au point.
— Et Serge?
— Il achève de s'habiller.
Impatient maintenant, d'une allégresse
comme celle que donne le Champagne, Lucien sentait circuler en lui une vie frémissante. Il examinait, dans une grande psyché étoilée de flambeaux, son costume et le trouvait réussi, avec le masque blafard de grime,
qu'il accentuait en se faisant une bouche cousue d'avare. Roger l'eocaminait, d'un sourire où entrait un peu du dédain qu'on a pour les acteurs, un peu de l'envie qu'ils inspirent.
Serge, effronté, joli comme un page, entra, svelte dans son costume de satin azur et soie orange, un chapeau à plume crânement posé sur des boucles châtain qui le féminisaient encore, en dépit des brins de moustache qu'il s'était ajustés. Des rires joyeux précédèrent l'invasion des misses Hartliff. Elles étaient en robe de bal, car, ne figurant que dans la seconde partie du programme, elles voulaient assisjter dans la salle au Beau Léandre. Elles cHstribuèrent des poignées de main garçonnières, s'exclamant, avec un rien de l'intonation plaisante des ckwns :
— Oh ! bâonjour ! très joli ! WJierc is Clo ?
Roger plaisantait avec Sissy ; Arabclla prêta son éventail à Serge et le reprit pour l'éventer, gentiment. Edith s'éclipsa ; Veyrieu, qui lui parlait, la suivit sans affectation. Des habits noirs entrèrent d'une ])oussée, des amis de Roger, un brun à tête de cheval, un blond gras qui, pour dissimuler une épaule trop haute, accusait sa hanche à l'opposé. Carbon paraissait, impK>rtant, avec ce plastron bombé, ces coudes en dehors qui s'implantaient toujours à la première place, ne s'effaçaient, et alors platement, que devant les grandes chefs :
— Tu ne te plaindras pas de la salle, j'es[)ère? Un monde fou! Mon oncle a promis d'arriver pour VHeiire qui fasse. Il r. Conseil, ce soir.
Son œil, plein de sécurité, sondait sur les visages l'impression produite ; personne n'ignorait que cet oncle était Chartreux, le ministre des Travaux publics, un gros l)cl homme sympathique. Ceux qui ne le savaient pas s'informaient, et on leur disait : « Voilà son secrétaire. M. Carbon. Voulez- \ous que je vous présente? » Carbon avait et' regard qui va au-devant des gens et les rerrute, pour peu qu'ils en vaillent la peine ; sinon, il les dédaignait. Nul n'esqui\ait mieux un raseur.
Il accompagna Lucien sur la scène, au
trou du rideau. Un brouhaha venait de la salie, voix et rires doux, par-dessus la rampe.
— Voilà ma tante, dit Carbon, au premier rang, entre la générale Couvillon et M"» Braùm.
Il dit cela assez haut, afin qu'un ouvrier électricien, qui se tenait dans la coulisse, en redingote des dimanches, l'entendît.
On les appelait. M. Hardeuil, affairé, dit :
— Etes-vous prêts?
Vevrieu est au piano. Clotilde?
Elle se tenait dans le boudoir, devant la ps\ ché. M°" Rim lui recousait une bouffette de sa robe. Elle avait un éclaC de jeunesse éblouissant; avivé par le rose et la poudre de riz. Sa jupe un peu courte dégageait un pied délicat, des chevilles dont la blancheur perçait le pointillé des bas.
Une inquiétude charmante se mêlait à sa grâce mutine.
Elle sourit à Lucien.
— Oh ! j'ai si peur maintenant. M. Fonpers est là?
— Xon, dit son père.
Allons, je frappe les trois coups.
— Oh ! attendez, attendez! cria-t-elle. Laissez-moi me placer dans la coulisse !
Son regard éperdu rencontra Lucien, qui lui dit :
— Cela ira très bien.
Mais le trac lui serrait la gorge à luimême ; et après un court prélude au piano, qui chatouilla délicieusement ses nerfs, les trois coups lui retentirent dans l'épine dorsale. Symore levait le rideau. Tout un parterre de femmes, robes vives et épaules nues, avec des haies profondes d'habits noirs derrière, se déployait sous les lustres, Lucien sentit son cœur s'arrêter. Il était déjà sur
Allons !
la scène, salué d'un frémissement. Le dos voûté, frappant le plancher de sa canne, il commença d'une voix légèrement altérée ; un tremblement imperceptible lui fourmillait dans les jambes. Léandre, presque aussitôt, entra, puis Colombine.
Coupée de rires, d'applaudissements, enlevée par une verve qui s'aiguisait à chaque minute, la saynète de Banville eut un grand succès. Ils la jouèrent fort bien. Serge, insolent et spirituel, Clotilde délicieuse de fines.se et de malice. Pour Lucien, son rôle le portait, et désormais en possession de ses moyens, il le jouait avec une lucidité singulière, se dédoublant pour se juger au passage, veillant à tout, soufflant même une réplique, seule défaillance de Clotilde, et qui passa inaperçue. La pièce et l'ivresse de vie hallucinée qu'elle comportait, avec la vibration des lumières, l'ondoiement des éventails et le frémissement des rires, toutes ces sensations ailées durèrent si peu et se tarirent si vite que, sur la réplique finale. <lans les applaudissements. Lucien et Clotilde éprouvèrent une surprise à saluer les spectateurs, connurent le regret qui suit les ivresses éphémères.
Heureusement, ils devaient jouer encore V Heure qui passe.
-- Charmante! dit Lucien, suivant Clotilde dans le noir de la scène — vous avez joué d'une façon exquise.
Serge joignait ses compliments aux siens, tout à cette griserie du succès qui fait oublier les désagréments antérieurs.
Elle ne lui répondit pas. très émue, demandant à Symore, très réjoui dans sa oarbe :