‹ L'essor (volume 2)Chapitre 7 sur 18 · M""= XOYZÉ VENAIT LA FÉLICITER · texte numérisé non relu

M""= XOYZÉ VENAIT LA FÉLICITER

I/Essor

— Vraiment, cela n'a pas été trop mal ?

Lucien lui répétait avec émotion :

— Exquise, absolument !

Elle lui sourit, le sentant sincère. Des gens envahissaient le boudoir. M™^ Noyzé venait la féliciter. Elle était très belle, montrant ses admirables épaules, en robe de soie brochée soufre.

Son mari, qui l'accompagnait, loua Lucien. Son œil dur marquait une force tranquille. Sa moustache rousse, coupant une face de reître, se retroussait en croc. Ferme, au milieu de l'afflux des complimenteurs, il n'inspirait à personne l'envie de le coudoyer.

M"'® Noyzé produisit sur Lucien un elTet inattendu : il la sentit en possession d'un maître, et offrant à sa convoitise, non plus l'agréable séduction d'une femme libre, mais la tentation périlleuse d'une esclave. Il crut reconnaître sur son visage épanoui, sur ses épaules nues, l'empreinte d'une autorité qui disposait d'elle. Et s'il fut jaloux des droits qu'exerçait le mari, ce ne fut nullement de la même jalousie que provoquait en lui l'image odieuse de Tarpin- Malus. Maîtresse de ce dernier, elle disposait du moins d'elle. Asservie à M. No\zé, elle subissait le plus humiliant servage, .11 se la représenta avilie, par ce que l'habitude et la promiscuité ont de plus secrète- ,ment dégradant. Certains maris rendent plus fra])pante cette tare qu'ils infligent à leur fenime, rien que par cela qu'ils en sont le mari. Lucien souffrit : il croyait v;ir un beau fruit véreux, exquis pourtant. Il chercha des yeux Clotilde ; elle avait disparu.

Aussi s'esquiva-t-il, regagnant sa loge.

L'intermède de musique commençait.

Ayant le temps, il se dévêtait lentement. Serge, dans la chambre voisiné, lui parlait, mais il comprenait mal le .sens de ces phrases. Il revoyait M'"° Noyzé exhibant à tous ses épaules, et, par contraste, la fîère et chaste élégance de Clotilde. Que n'avait-elle deux ans de plus? M"' Noyzé lui parut tout à coup gardée, défendue par ie torse important de son garde du corps : il la désira d'.Tulant plus.

Pour cet homme, il le détestait, d'une répulsion physique à travers laquelle se faisaient jour toutes les vilaines insinuations, tous les on-dit. Un aventurier, ce Noyzé ! et il ne recula même pas devant le mot populacier qui stigmatise ceux qui trafiquent des femmes. Voir et entendre son j>etit ami Serge, pendant ce tem.ps, lui causait une sensation contradictoire des plus étranges.

Quand il descendit :

— Apercevez- vous M. Fonpers? Montrez-le-moi ! dit Clotilde.

Lucien, en son bel habit de soie émeraude, tout jeune sous la perruque blond pâle, la dirigeait au trou du rideau :

— - Là, tenez, là, près du marquis d'Arbelles! Il s'incline pour parler à M™* de A^ieuxménil. Le voyez-vous? II sourit. Maintenant il salue quelqu'un.

— Oui, je vois — et elle resta sérieuse à l'examiner.

— Votre mère lui parle.

— Je vois.

— Je suis sûr que s'il ne vient pas avant que la pièce soit finie, c'est pour ne pas nous intimider. J'espère qu'il aura quelque plaisir de surprise. Nous allons enlever ça, hein?

Et attendri par la suavité de la jeune fille, dans la demi-ombre qui la faisait paraître mystérieuse en sa robe rose, le cou et les bras libres, il murmura :

— Vous avez l'air d'une princesse- Fée.

Savez-vous que vous êtes divine ainsi? Je vais être jaloux de Serge.

— ■ Il n'y a vraiment pas de quoi! repondit-elle à cette allusion au rôle triomphant que jouait Serge en Prince Avril. Et son ton laissait percer le dédain qu'elle res- .sentait pour le « Petit Noyzé », comme elle l'appelait.

Penchée au rideau, elle examinait la salle et revenait toujours à Fonpers.

— N'est-ce pas qu'il est bien? demanda-t-il.

— ()ui donc? fit-elle, quoique le sachant bien. Elle le trouvait mieux qu'elle ne s'y attendait. Tant d'hommes célèbres l'avaient déçue. Il ne ressemblait à personne, avK- s.i figiirt^ oliv'ilrc <'t ardente,

son corps mince et robuste, son air de race. Tout à coup, elle se retira vivement : elle avait rencontré le regard de Fonpers, et bien qu'il ne pût la voir, ni même la soupçonner, elle eut la honte de quelqu'un qui épie au trou d'une serrure et qu'on surprend.

On envahissait la scène ; M. Hardeuil et l'ouvrier électricien se plaçaient à leur poste, M""* Rim, pour souffler, dans la coulisse, Symore, à portée des décors. M. Hartliff, sa barbe de yankee étalée sur un gilet blanc, secouant joyeusei^aent une grosse tête musclée, se dépêchait de regagner sa place en criant à ses filles :

— Go head, children !

De nouveau l'enchantement, l'hallucination !

Sans savoir comment, Lucien se trouvait en scène, au bras de la princesse Rose, dans un murmure charmé qui enveloppait leur jeunesse. Il soupirait les beaux vers d'une voix tendre et chaude; elle répondait, et il percevait chaque harmonie de ce duo délicieux.

La vitalité de ses sens était décuplée. Il jouissait de l'enivrement d'être un instant le prince charmant que chacun rêve d'incarner ; il jouissait de la grâce intrépide de sa partenaire; il jouissait de cette atmosphère lumineuse et brûlante, de ce parterre de •^emmes ; il jouissait de se sentir enlevé. par le succès qui allait à l'auteur à travers les interprètes ; et dans son exaltation nerveuse, tout lui était âprement erquis, jusqu'au fait de distinguer , sur le tap,: vert-mcusse qu'ils foulaient, une éi)ingl' à cheveux tombée de la chevelure de C'oilide, et d'en adorer le scintillement, ondaié, noir. Son rêve enchanté le poursuivait, sorti de scène avec sa princesse, dans une rumeur d'applaudissements, et la main qu'il lui tenait, il continuait à la serrer doucement, sans qu'elle la retirât.

Ils se blottirent «lans une étroite coulisse, y regardèrent, en nie attente anxieuse et égoïste d'échapper an péril, les tal)leaux vivants oii figuraient 'es misses Hartliff.

La musique de V. vrieu s'élevait déjà, disait l'été lourd et pressant. La belle Sissv, en tunique jaune d'or, s'étendait sur une

gerbe, un bras nu sous sa tête ; des bleuets et des coquelicots parsemaient ses che\eux bruns. Elle apparut ainsi, dans un sommeil accablé de faneuse, un sourire de songe aux lèvres, la poitrine soulevée d'un souifle lent. Il y eut un : Ah ! puis un silence, une montée de plaisir et un fracas d'applaudissemen<-s. Edith, en un décor d'automne, blanche et rousse comme Diane, un grand arc à la main ; ensuite Arabella, toute menue sous sa chevelure poudrée à frimas, filant une

quenouille de neige sur un rouet de cristal et jetant des fils de givre d'un arbre à l'autre, sous la lune et la neige, excitèrent un croissant enthousiasme.

Ravi, Lucien n'eut que le temps de composer son visage pour le dernier tableau. Clotilde, qui devait faire son entrée du côté opposé, l'avait quitté.

Sans cause alors, du milieu de son enchantement fiévreux, une angoisse soudaine de néant l'étreignit. Il se demanda pourquoi ce mensonge, à quoi rimait cette va-

nité d'acteur ; ne l'avait-elle pas entraîiit à jouer la tragédie l'autre jour? Ce stylet, ces larmes?... Et c'est ce qui avait le plus impressionné M""® Noyzé, femme en cela, puérilement femme! Quelle misère! Mais cette amertume singulière, cette goutte de fiel dans sa vanité, cette conscience du vide, de l'illusion que sont les émotions humaines, relevaient d'une singulière saveur cette minute présente, unique. Ah ! s'étourdir éperdument ! épuiser toutes sensations ! Rien égalait-il cet essor vertigineux, ce haschich fou (1(; la i)ensée et des sens surexcités, tendus à se rompre?

Le rideau se levait, il parut.

Il dit son tourment, sa jalousie, sa haine du rival plus jeune et plus heureux. Dissinuilé derrière un arbre, quand le Prince Avril et la Princesse Rose entrèrent dans le i^arc en se jurant leur amour, il trouva une mimique saisissante de douleur muette et de Ils

rage.

pas-

saient, les yeux dans les yeux, le bras à la taille, et il les regardait s'éloigner avec un désespoir dont il s'émouvait lui-même, expirait sa plainte et succombait de douleur, tandis que la musique chantait le renouveau cruel, la splendeur ironique de r « heure qui passe ».

Trois fois, on les rappela. Fonpers, dans la salle, joignait ses applaudissements à ceux qui allaient se retourner vers lui, en ovation. Il s'y attendait et il s'y déroba en accourant féliciter ses interprètes. Il les remercia, chacun d'un mot juste et charmant.

Le reste de la soirée, pour Lucien, s'évanouit en un rcA'e éveillé, une ivresse de Champagne et de louanges, le vertige volui)tueux de valser avec Clotilde, les misses Hartlift', M'"" Noyzé, d'autres jeunes femmes.

La tête lui tournait et il se sentait dix jeunesses !

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