DEUXIÈME PARTIE
Le vendredi matin, il neigeait.
— Pile ou face? se demanda Lucien en jetant un louis en Tair. Une paresse ou un scrupule le retenaient de sortir, une de ces envies lâches qu'on a de rester à lire devant les braises, les reins calés dans un grand fauteuil.
« Si c'est face, j'irai », dit-il sans regarder la pièce qui roulait sur le parquet de Tatelier. Il se pencha : citait pile.
Donc le scrupule remportait ; scrupule vague, et qu'il atténuait encore en s'affirmant que son flirt n'irait pas au delà des bornes, scrupule tenace, car
il savait bien que ce qu'il désirait de la jeune femme, il serait coupable, à elle de le céder, à lui de Tobtenîr. Comment pourrait-elle disposer d'elle-même, ayant un maître? Un maître peu commode 1 Mais les risques n*eu8sent-ils pas donné plus de saveur à la tentation?
Puis, serait-ce si coupable ? Est-ce que le mariage, si peu respecté par Thomme, si souvent trahi par la femme, union de ruses et de mensonges, était chose si respectable ? Dévait*on le tenir pour plus qu'une devanture sociale, un couvert d'hypocrisie ? Madame Noyzé, si son mari la rendait malheureuse — et d'abord, il ]a trompait avec des actrices 1 — seraitelle condamnée à une fidélité perpétuelle? Le tout était de garder les apparences, et de conserver à la faute, si faute il y avait, le charme du mystère et le goût du péché. D ailleurs avait-elle été toujours irréprochable? Tarpin-Malus?...
Une écharde imperceptible, mais douloureuse, le piqua soudain.
Il avait rencontré dans un salon ce radical à figure aigre, ayant du poil aux oreilles et d'inquiétants yeux jaunes, d'une mobilité astucieuse et cruelle. Il l'avait vu sourire, à dents pointues et voraces. Il savait, par Carbon, que le sénateur avait deux logis, l'un officiel, l'autre secret.
Le premier, dans une pauvre maison meublée^
occupait deux pièces sur cour, glaciales et rigides. Dans Tune, s'amoncelaient des piles de dossiers, qu*un secrétaire famélique dépouillait sur une table de bois ; dans Tautre, trois meubles d*acajou râpaient de leurs pieds un tapis maigre, devant une cheminée sans feu que dominait le buste de Robespierre. Là, il recevait ses clients, jouait au Spartiate et à rincorruptible.
L'autre logement, vrai entresol de lorette, moelleux, capitonné, permettait à M. le sénateur de se vautrer sur des divans. Des cigares et des liqueurs couvraient les guéridons. En compagnie d*intimes, il soupait avec de belles filles, révélait un Tarpin- Malus que peu de monde connaissait, celui des trafics et des marchandages de presse, des tripotages de toute nature. Et ce serait un tel homme qui aurait soutenu, pendant des années, la fortune des Noyzé, la femme se prêtant à la pire prostitution, le mari à un semblant d'ignorance, dont sa crémerie ne pouvait faire oublier la sale complicité ? Allons donci C était une de ces infamies que le monde débite couramment ; il n*y pouvait, n'y voulait croire. D'ailleurs, d'après Carbon, qui, parlant sous l'empire d'une rancune de son oncle Chartreux, devait le savoir, Tarpin-Malus vivait sous le joug d'une vieille maîtresse obscure, aussi laide que lui, et qu'il entretenait à Passy.
Allégé, il respira, contemplant, à la bai& vUrée, le» ftocons de neige qoi, de haut, coalaient en cendres grisâtres et, en bas, s^éparpillaienrt en oaate fine. Il apercevait au travers un jardin mélancolique, contrastant avec le coin vivant du boulevard Ssint*- Germain, un jardin séparé de la rue du Bac par un mur treillage de lattes verdàtres ; dans les allées, où ne se promenait jamais personne» les bassins morts reflétaient les volets ck>s d'un pavillon Louis XVI, et des vols de corneilles^ obstinés, tolB^ noyaient à la cime de peupliers centenaires.
— Cet aflreax renard I répétuit-il, dans un ressaut de colère, et il le voyait ramper autour du beau corps blanc, qu*il se représentait jailli des vêtements, tel qu*une possession imaginaire le lui offrait en cette pièce même, sur un écroulement de coussins •d*Orient, le reflet rose des braises courant sur l'ivoire des membres.
Il ferma les yeux, ne les rouvrit que pour regarder la neige chaste et froide, s*y goler la pensée. Mais, de même qu'un regard qu'on sent dans la* Duque vous fait tourner la tête, de même l'atelier intime et doux l'attirait par les mille liens subtils des habitudes et des rêveries familières, par la hantise des bibelots.
Derrière lui, sur un guéridon de mosaïque, il « voyait », sans se déranger, un drageoir Re-
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nainance qui ]ai était cher; au mar, ces deux profils exquis, la Lucrezta Tornuabuoni, de Bot'tLeelli, princièrement mélancolique, une aigrette aux cheveux, et la Simonetta Yespucci du PoUajuolo, avec son front bombé, ses yeux d*enfant, son petit nez retroussé et son serpent autour de la gorgée. Ces deux belles photographies se regardaient. Le divan propice s'allongeait sous un trophée de lames d'Orient, afGlées comme des rasoirs, aiguës comme des fièefaes, dont les reflets, bleus d'acier et blancs d'arigent, sug'géraient Tenvie de donner la mort ou la crainte de la recevoir. — Décor bien fait pour une' ivresse! Lucien s'en était fait un refug-e oà madame Trenis ne montait jamais sans prévenir, etcomme en visite, avec un mantelet de sortie. Pour . M. de Vertsève, qui avait fort blâmé la liberté dfun appartement particulier^ il n'y montait point, par abstention voulue, et parce que ses rhuma* tîsmes craignaient les étages.
« Tout de même, se dit Lucien, j'ai eu tort de n'y pas aller ! »
La neige fondait en touchant le sol, elle n'était donc pas un empêchement. Serge avait tant be-^ soin qu'on le fît travailler. Et il aurait vu madame Noyzé, fraîche au sortir du bain, émergeant des dentelles d'un peignoir de peluche mauve, aux plis révélateurs. Il aurait eu la joie de son shake-hand
à main fondante, une main lôniQée par les onguents, trop suave et trop parfumée pour appartenir à une honnête femme, une main dont il rêvait, dans ses insomnies, comme d*une nudité.
« C'est fou 1 dit-il. Autrefois, je ne pensais pas à elle. Où cela peut-il me conduire? »
Eh I parbleu ! au nirvana des étreintes, à ce point de dissolution exquise où la volupté affranchit Tàme de la matière, où Ton s*évade du temps, du lieu, de soi-même, pour n'être plus qu*un souffle & fleur de chair, un feu-follet dont Textrême vibration va s'évanouir. Quoi de meilleur ! Quel vin, quelle mor-> phine valent cette ivresse des sens, et sans elle que serait la vie?
Le péché? Lucien n'était plus religieux. Sans doute, très jeune, on lui avait fait peur de la chair ; et ses premières initiations n*avaient rien eu, certes, d'assez glorieux, d'assez exalté pour Tempêcher de sentir le dégoût et la tristesse qui suivent Tabandon complet.
Des femmes qu'il avait cru aimer, pendant des mois, des semaines, une heure, aucune, hélas 1 dont il se souvint avec orgueil. Pauvres rencontres, sentiments poussés dans la boue, comme les petites fleurs de rue qu*il portait le dimanche, alors collégien, à une prostituée poitrinaire; la conquête facile d'une tenancière de cabinet de lecture, trop grasse»
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Qaoi encore ? L'idylle avec une couturière blonde qui travaillait à la maison , et que madame Trénis renvoyait à temps : tout un bouquet douteux, dont la rose la plus fraîche était encore cette jolie Manon, rose que d'autres que lui avaient respirée, et qui, selon le vers du poètci n'en gardait pas moins son parfum :
Bocca bacciata non perde ventura.,.
Et si madame Noyzé elle-même?... Mais il repoussa la vision, tenant à s'affirmer qu'Elle était pure, afin sans doute que son bonheur, comme sa mauvaise action, fussent plus pervers et plus complets, sans même l'excuse que d'autres avaient respiré la fleur, baisé la bouche.
Leurre du désir ! Mais en bravant le délit d'adultère, le péché mortel, puisqu'il le prenait de si haut avec le verdict social et l'anathème religieux, ne s'élevait-il pas en lui une obsession honteuse, un vilain reproche? Il ne devait compté à personne de ses actes; soitl II affrontait le péril ; bien ! Qu'elle consentit à l'aimer, et ils s'étreindraient sans remords, de toute la force du sang et de toute l'ardeur de la volupté. Mais alors, pourquoi voyait-il le visage du petit Serge se tourner vers lui, le regard du petit Serge lui reprocher, avec un mépris et une douleur indicibles, d^avoir trompé sa confiante
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amitié, d*avoir avili, soas ses yeux, celle qu*il aiiaatt plus que tout, qui pour lui demeurait sacrée, sa mère?
La oeîge ne tombait plus, les braises pourpres s'aplanissaient Lucien, s*étiraat, fredonna le Mi' nwtiv de Tristan et Iseult. Pourquoi donc cetle soif de toute femme, ce souhait éperdu d*amoiiri|ai lui gonflait le cœur? Pourquoi cette griserie sentimentale et sensuelle, qui tantôt Texaltait de rêves capricieux et charmants, tantôt le jetait en des ardeurs brutales ? Pourquoi un vers, une lecture, une statue de jardin public, Timage inepte d'un journal, la silhouette d'une passante, un bas de jupe» moins encore, un gant sur une tabèe, la* plainte d'un orgue dans une cour, un souvenir, un parfum, un souffle, alimentaient-ils ce feu trouble et malsain, dont il repoussait ensuite, de seas mssis, et avec un léger dégoût, les cendres ?
(c Aimer, être aimé I »
Maisil n'aimait pas madame Noyzé, voyeiisl II ne aacri(ieraît pas sa vie pour elle, il ne l'enlôverait pas au bout de la terre. Il la désirait, parce qu'elle était très belle et jeune encore, bien que Serge eût seîse ans — jeune, avec tout ce que Texpérteiiee ajoute ^ l'art de la toilette, les rafânements d'une cs naô * dienne élégante qu'elle était, qme toute fennne'^ mnade^se doitdr'étre, aveclessilences et les regards.
les attitudes qui mentent, avec une aisance telle que, pour Tacquérir, il lui avait fallu sans doute... — Encore cette obsession I cette jalousie d'un rival avilissant! .
Lucien allait et venait, d*un pas énervé. Le sentiment net de la situation lui revint.
« Non! s*imaginait-il vraiment qu'elle lui céderait comme cela, au beau moment, pour lui faire plaisir! »
Il haussa les épaules. Que redoutait-il donc? N'était-elle pas gardée par sa prudence, sa tranquillité, son honnêteté peut-être? Et congédiant toute la fantasmagorie, rhallucination dont sa rêverie solitaire l'entourait :
— Allons, j'aurais dû y aller I
Manon épinglait son chapeau ; ses bras levés dégageaient la cambrure de sa taille dans la glace.
Le soleil entrait, des canaris en cage saluaient le beau temps. Dans ce nid plongeant sur Paris, on apercevait des horizons de toits, des tuyaux noirs de cheminées qui avaient Tair d*hommes au guet. Les nuages passaient rapides, blancs, sur un ciel bleu pâle, trempé d'ondées. En bas, les voitures et les passants apparaissaient tout petits. Deux chiens, folâtrant au long du ruisseau, jouaient à cache-cache autour d'un sergent de ville, qui, se promenant les maiçs derrière le dos, ne leur donnait pas de coups de pied, en sa placide satisfaction de vivre.
Lucien se retourna. Quelle bonne idée il avait eue de venir surprendre Manon chez elle, dans ce petit appartement qui ne sentait pas le garni, dont les meubles, pitch-pin clair et aquarelles gaies, la
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chambre en cretonne, la cuisine propre tenue par une servante aux joues rouges, afQrmaient i*indépendance du chez soi, sans bouts traînants de cigarette étrangère.
Elle avait dit, avec sincérité :
— Mes folies, voyez-vous, sont celles d'une personne très sage : je me prête, je ne me donne pas. Il me serait odieux de cesser de m*appartenir.
C'était au moment des conQdences, dans sa chambre. Sans paraître surprise du coup de sonnette, elle lui avait souhaité la bienvenue, mettant son couvert, improvisant avec la Bretonne un déjeuner. Elle savait sans nul doute que son charme opérait à. distance, inspirait une douceur de regret, une nostaig^ de désir, ion ne sait quoi, au moment où Ton s^y attend le moins, qui vous prend à la goirge et tous hisse, la bouohe avide, au nid haut perché, au joli nid où Ton sait trouver une belle et bonne fille, la t camarade avec des hanches » dont parle Baude- ^ laire, celle qui étanchera la smf .unoureuse et qui saura, grâce à ses fréquentalioDS d'artistes, rire, parler ou se taire presqae à propos, jamais sotte, souvent spirituelle.
*- Eh bien, dit41, Toyant qu'elle metlû^ses gesits. <Bn route 1 Le viatique, auparavant?
Elle releva sa voilette et lendit sa bouche i^i aeotailla feamboise : la comammioa de leurs lèvres fat
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^— ^— ^M^— ^— li^K—— ^■— Il [-■■■■ — II. Il
SEToureuse^ Lucien pourtant, d'être venu chercher le philtre d'oubli, ressentait une obscure honte. La^ joie des sens ne pouvait-elle donc lui remplir le cœur? Eternel conflit de ses aspirations païennes, de son légitime effort à satisfaire les tendances de tont Tétre, avec son éducation pieuse, ses scrupules de moralité, un vieux et persistant remords du péché
de la cfaair!
Manon et lui étaient libres^ ne faisaient tort à personne. Pourquoi donc ce malaise, comme s'ils avaient mal agi, et que le plein jour, tel qu'un reflet de la clarté d'Eden, les poursuivît, après qu'ils eussent (( goûté au fruit défendu et recomiu leur impudeur? »
Dans Tescalier en spirale qui s'assombrissait à mesure, Lucien plongeait en une sensation de vertige, jointe au dépaysement de ne pas se reconnaître. Dans ce même escalier, la montée vers le jour avait été, tout à Theure, un aflranchissemeat de soi-même, une aspiration au plaisir sans regret? Pourquoi ce regret, maintenant? L'air loi manquait, des yeux de paon lumineux scintillaient sous ses paupières. Enûn il salua le soleil, l'air tiède dont le faux printemps Tavait grisé, complice d'un de ces retours du cœur et des sens qui dérout^[it l'idée que nous nous faisons de notre libre arbitre.
— Ce fiacre, Manon?
Ils y montèrent. Elle allait voir une amie malade, à la Bastille. Il entrerait au concert Colonne, sachant y retrouver Symore et peut-être Guépralte. Il se rappela que sa mère et son grand*père iraient à Lamoureux. Son absence au déjeuner les aurait choqués, car ils avaient la religion du dimanche et de Taprès-midi familiale. Le fiacre roulait, au milieu d*une foule en fête, ouvriers poussant des bébés dans de petites voitures, femmes heureuses de goûter un jour de repos et de sortir leur robe neuve de Tarmoire.
— Où passerez-vous Tété, Manon ?
Elle fit une moue d'ignorance.
Il avait pris sa main gantée de suède et la serrait :
— J'irai à Montigny, vous devriez y venir, ou à Mariette.
Il la voyait installée au village ; Symore ne devait* il pas faire aux environs de Fontainebleau des études de plein air ? Il ajouta :
— Nous tirerions notre coupe dans le Loing. Vous savez nager ?
^ Non, j*ai très peur de Teau.
— Je vous apprendrais.
Le tu ne persistait pas entre eux ; effusion d*ua instant, il faisait vite place au vous correct ; de même leur attitude irréprochable succédait à l'abandon passager.
— J'irai peut-être à Diaan, dit-elle, si Nora est rétablie et peut supporter Tair de TOcéan.
Elle parla de cette amie, improvisée actrice d*un de ces théâtres spontanément éclos : le Théâtre- Libre et rOEuvre. On l'y avait remarquée pour son réalisme mordant, les silhouettes à Teau-forte qu'elle avait tracées. Une chute en scène, le pied déboîté dans un trappillon, la clouait sur son lit de souffrance, oubliée déjà, pauvre.
— Un type ! disait Manon, mais, vous savez, empoignante au possible. Â la ville, vous diriez : a Elle est laide I » Sur la scène, vous ne la reconnaissez plusl
Lucien, par une pensée délicate, jetait alors au cocher l'adresse d*un magasin de primeurs : il avait songé aux convoitises des malades, aux oranges fraîches qu'en ce beau dimanche, de petites bourgeoises, des ouvrières déposaient sur le lit de leur homme, à l'hôpital. Il ût choisir à Manon des raisins de serre, des poires énormes ; et, comme elle se défendait, il dit gentiment, dans le fiacre qui roulait à nouveau :
— Vous lui direz, en faisant la dînette, que c'est rhommage d'un petit ami auquel vous avez raconté son histoire.
Place du. Ghàtelet, il se fit descendre sur un baisemain au creux du gant de Manon, répéta tout haut