A LA TAILLE
elle avait un instant miré ses veux. Il se vit rasé comme un acteur, se méprisa. Quel rôle il avait joué! Mais n’était-il pas sincère aussi? Et il n’eut qu’à s’enfouir le visage dans le petit mouchoir, pour que, à ce parfum d’œillet, revinssent le hanter le tissu rose des paupières bombées, le fruit de la bouche, et la divine nudité des mains.
1/Essor
La répétition générale avait eu lieu la veille, sans personne que les Hardeuil, les Hartliff, Berthe de Chalys et son mari, venus passer le printemps à Paris, tous deux d’une correction un peu guindée de province, elle hautaine, lui rogue, avec l’encolure râblée d’un gentleman-farmer, occupé de chevaux et de chiens. Les choses avaient assez mal marché. La lumière électrique manquait son entrée, un portant du petit théâtre s’était décroché. Serge, troublé, bafouillait dans la scène finale. Enfin les lévriers Tigris et Loo, que la rousse Edith conduisait en chasseresse, i’avaient entraînée immédiatement vers la coulisse, les yeux hors de la tête, en tirant une langue d’étranglés — effet comique qui décida leur suppression.
On avait répété plusieurs fois de suite les tableaux vivants et réglé l’éclairage. M. Hardeuil avait dû s’en mêler et se réserver expressément les projections. Le grand Roger n’ayant pas même su faire tomber le rideau, S y more s’en chargea. Ses décors, heureusement, étaient exquis. Avec cette ingéniosité pratique, cette agilité de doigts qui caractérise les peintres, il les avait si habilement disposés, qu’un enfant, rien qu’en tirant une cordelette, pouvait les transformer à vue d’œil. Les menuisiers qui avaient exhaussé la scène et établi le théâtre, s’amusaient de le voir planter des clous, raboter une planche, avec autant de facilité qu’eux ; tout d’abord, en bras de chemise, il leur avait imposé par sa force, soulevant les charpentes d’un biceps gonflé, où des noix de fer semblaient courir.
Seul, il avait gardé sa bonne humeur, alors que tout le monde s’énervait. Edith, altière, après le fou rire provoqué par la pantomime de Tigris et de Loo, avait déclaré qu’elle ne jouerait pas. Arabella jurait qu’elle serait aveugle à force de migraine. Clotilde s’était prise de pique avec Serge et lui avait parlé trop vivement. Lucien, ayant eu le malheur de s’entremettre, avait reçu un de ces regards de feu qui la rend aient si redou table ;
— Oh ! du moment que « votre ami » a raison ! s’écrie-t-elle.
Et le ton dont elle avait lancé ce mot : « votre ami » lui était une révélation. Elle était jalouse, non seulement de Serge, mais de Mme Noyzé, par bonheur absente, ce soir-là, mais dont, aux répétitions précé dentes, à certaines allusions ou phrases directes de Lucien, elle avait pris ombrage, trop cha-ste pour soupçonner le sens de ces hommages rendus à une rivale, trop femme déjà pour ne pas sentir qu’ils lui faisaient tort, étaient un manque d’égards, et comme une trahison de leur bonne camaraderie.
Mais alors... Il s’était dit : « Quoi!
Clotilde m’aimerait si peu que ce fût, croirait avoir des droits sur moi? »
Cela l’avait troublé; il escomptait si vaguement l’avenir. Comment croire qu’un engagement, même inconscient et informulé, pût les lier déjà? Et cependant, il n’en pouvait douter : elle était jalouse. Il se rappelait les petites brusqueries qu’elle avait eues, lorsqu’il parlait devant elle à Mme Noyzé.
N’était-ce pas de quoi le faire hésiter?
Si jeune que fût encore Clotilde, lui plaire, n’était-ce pas l’intérêt, et peut-être le bonheur de sa vie? Pourquoi donc ne renonça-t-il pas à la conquête de Mme Noyzé, ne chercha -t- il pas, du moins, à savoir ce qui se passait dans l’âme de Clotilde? Eut- il peur de s’enchaîner? Craignait-il que ce fût trop tôt? La trouvant fleur délicieuse, mais en bouton, eut- il cette égoïste pensée de la laisser s’ouvrir et fleurir, et, en attendant, de ne pas renoncer à la grande rose épanouie qu’il convoitait, si grisante aux yeux et aux lèvres ?
La hantise éprouvée, depuis la visite de Mme Noyzé, ne cessait point. Il en était tellement étourdi qu’il lui semblait avoir une autre âme, toute de fièvre et de vertige. Eternel mystère des femmes ! Pourquoi, la première fois, s’était-elle raidie, invoquant la protection absente du mari? Pourquoi, quelques jours après, venir chez lui, laissant presque espérer de délicieuses, de défaillantes minutes r Pouvait-il lâcher cet espoir diabolique, courir après un bonheur plus jeune, plus frais, pur en tout cas, mais d’une réalisation douteuse et lointaine?
Arabella prêta, son éventail a Serge et le reprit pour l’éventer,
L'Esso^
Quest-ce qui lui prouvait que les Hardeuil consentiraient à ce mariage? Il leur prêtait même d’avance des objections, plaidait contre lui-même, afin de décharger sa conscience et de se réserver toute liberté. L’idée ne lui vint pas que Clotilde pût être clairvoyante par son seul instinct, et qu’il risquait de se perdre pour toujours dans son cœur.
N’était-elle pas encore une enfant! Et il se bouchait les oreilles à la voix qui lui soufflait :
« Ton bonheur futur est peut-être là, si frêle, si vierge. Couve- le, préserve- le, muris-le de toute ta tendresse d’adolescent et de tout ton sérieux d’homme. Fais-le lentement éclore. Quel but plus noble que celui d’assurer un franc et loyal amour? Ne veux-tu pas qu’elle t’estime? Le pourrait-elle, soupçonnant quelle vilenie tu médites? »
Là, son orgueil s’insurgeait. Des phrases moqueuses et cinglantes de Fonpers lui revenaient. Oh ! certes, une morale pour la masse; il fallait bien étayer de mensonges la plus hypocrite des sociétés. Mais, qu’au moins, de libres esprits n’en fussent pas dupes ! Le bien, le mal, mots de convention, n’ayant absolument d’autre sanction que le bicorne du gendarme ou la robe rouge du juge, ces fantoches du guignol humain. Mais en somme, d’eux et de Polichinelle, qui avait raison, sinon le fantasque bossu, débauchant la servante, rossant le guet, se roulant dans l’ivresse et le meurtre, sans préjugés ni scrupules, trop cynique, soit ! manquant de nuances et d’hypocrisie, mais, admirable par sa glorification de l’instinct, l’insatiabilité de ses désirs, la frénésie de ses vices.
Et il cherchait à se rappeler les paradoxes mêmes de Fonpers, sa voix nette et harmonieuse, son sourire, tout ce qui chez lui séduisait irrésistiblement !
Au fait, n’était-œ pas à Fonpers aussi, que tenaient l’inquiétude et l’agacement des acteurs? Le poète n’avait pu venir, malgré sa promesse, aux dernières répétitions, forcé d’aller assister à Londres un ami malade. Son absence le faisait paraître plus redoutable, et l’idée qu’il faudrait jouer devant lui sans le connaître. Un télégramme avait
annoncé son retour. Certainement, ce soir, i serait là.
Le trac, dès son réveil, saisit Lucien et ne fit que grandir tout le jour. Il doutait de son aplomb, de sa mémoire, se forgeait des monstres grotesques : la maille de ses bas se romprait en scène, ou un moucheron lui entrerait dans l’œil, à l’instant pathétique. Pourquoi s’était-il fourré dans ce guêpier ?
A l’idee d’un « four », il eut froid dans
Elle se tenait dans le boudoir.
le dos, l’inévitable l’entraînait, de minute en minute, vers la catastrophe ; en même temps, i.1 trouvait l’attente intolérable. Le matin, une séance au Hammam, l’aprèsmidi passé à ouvrir au hasard et à lire les Sensations d’ Italie de Paul Bourget, une courte flânerie sur le boulevard Saint-Germain à l’heure où les réverbères s’allument
L’Hssor
dans le crépuscule, un dîner léger, en l’absence du grand-père retenu dans sa chambre par un retour de rhumatismes, et voilà qu’un coupé de remise l’emportait avec sa mère.
Des lumières de rue, des bocaux de pharmacien fulguraient à travers son cauchemar éveillé. Sa pensée retournait alors, ce qui lui arrivait assez fréquemment ces derniers temps, vers les dames Dionée, à leur petit appartement au fond de Yaugirard. Elles avaient refusé, en remerciant, l’invitation qu’il avait voulu leur procurer. C’était peut-être par économie d’une robe neuve, et cette pensée lui fit un réel petit chagrin. Cependant mieux valait qu’Eve-Lise ne parût point à cette soirée. Pourquoi? Il cherchait à s’en donner la raison. Il n’eût pas voulu, sans doute, la voir éclipsée par des jeunes filles vaniteuses et riches, perdue en ce monde d’affaires et d’argent. Et aussi — mais à peine s’avouait-il un sentiment aussi singulier — il lui semblait qu’Eve-Lise était la seule personne devant laquelle il serait gêné d’apparaître scus un masque de théâtre, incarnant une personnalité différente de la sienne. Nul plaisir, cependant, n’était à son sens plus vif : sortir de soi et s’évader de la vie. N’importe! Il lui en eût coûté de se renoncer en présence d’Eve-Lise, et cela, en présence d’Eve-Lise seulement. Ce n’est pas qu’elle l’intimidât. Il la jugeait douce et bonne ; pourquoi donc redoutait-il, en pareil cas, de voir se tourner vers lui son visage candide et noble, ses indéfinissables yeux couleur pensée?
Au sortir du cabinet de toilette de Roger, qui lui avait servi de loge, il ne trouva, dans le boudoir réservé aux artistes, que Veyrieu, feuilletant sa partition, et Roger, qui salua d’un rire son entrée podagre en Cassandre. Un domestique en livrée, impassible, mettait une lampe au point.
— - Et Serge?
— Il achève de s’habiller.
Impatient maintenant, d’une allégresse comme celle que donne le champagne, Lucien sentait circuler en lui une vie frémissante. Il examinait, dans une grande psyché étoilée de flambeaux, son costume et le trouvait réussi, avec le masque blafard de grime,
qu’il accentuait en se faisant une bouche cousue d’avare. Roger l’examinait, d’un sourire où entrait un peu du dédain qu’on a pour les acteurs, un peu de l’envie qu’ils inspirent.
Serge, effronté, joli comme un page, entra, svelte dans son costume de satin azur et soie orange, un chapeau à plume crânement posé sur des boucles châtain qui le féminisaient encore, en dépit des brins de moustache qu’il s’était ajustés. Des rires joyeux précédèrent l’invasion des misses Hartliff. Elles étaient en robe de bal, car, ne figurant que dans la seconde partie du programme, elles voulaient assister dans la salle au Beau Lèandre. Elles distribuèrent des poignées de main garçonnières, s’exclamant, avec un rien de l’intonation plaisante des clowns :
— Oh ! bâonjour ! très joli ! Where is Cio ?
Roger plaisantait avec Sissy ; Arabella prêta son éventail à Serge et le reprit pour l’éventer, gentiment. Edith s’éclipsa ; Veyrieu, qui lui parlait, la suivit sans affectation. Des habits noirs entrèrent d’une poussée, des amis de Roger, un brun à tête de cheval, un blond gras qui, pour dissimuler une épaule trop haute, accusait sa hanche à l’opposé. Carbon paraissait, important, avec ce plastron bombé, ces coudes en dehors qui s’implantaient toujours à la première place, ne s’effaçaient, et alors platement, que devant les grandes chefs :
— Tu ne te plaindras pas de la salle, j’espère? Un monde fou! Mon oncle a promis d’arriver pour V Heure qui fasse. Il a Conseil, oe soir.
Son œil, plein de sécurité, sondait sur les visages l’impression produite ; personne n’ignorait que cet oncle était Chartreux, le ministre des Travaux publics, un gros bel homme sympathique. Ceux qui ne le savaient pas s’informaient, et on leur disait : « Voilà son secrétaire. M. Carbon. Voulezvous que je vous présente? » Carbon avait ce regard qui va au-devant des gens et les recrute, pour peu qu’ils en vaillent la peine ; sinon, il les dédaignait. Nul n’esquivait mieux un raseur.
Il accompagna Lucien sur la scène, au
L’Essor
trou du rideau. Un brouhaha venait de la salle, voix et rires doux, par-dessus la rampe.
— Voilà ma tante, dit Carbon, au premier rang, entre la générale Couvillon et Mmo Braüm.
Il dit cela assez haut, afin qu’un ouvrier électricien, qui se tenait dans la coulisse, en redingote des dimanches, l’entendît.
On les appelait. M. Hardeuil, affairé, dit :
— Etes-vous prêts ?
Veyrieu est au piano. Clotilde ?
Elle se tenait dans le boudoir, devant la psyché. Mme Rim lui recousait une bouffette de sa robe. Elle avait un éclaC de jeunesse éblouissant* avivé par le rose et la poudre de riz Sa jupe un peu courte dégageait un pied délicat, des chevilles dont la blancheur perçait le pointillé des bas.
U ne inquiétude charmante se mêlait à sa grâce mutine.
Elle sourit à Lucien.
— Oh! j’ai si peur maintenant. M. Fonpers est là?
— Non, dit son père.
Allons, je frappe les trois coups.
— Oh! attendez, attendez! cria-t-elle. Laissez-moi me placer dans la coulisse !
Son regard éperdu ren- M'"e Noyzé
contra Lucien, qui lui dit :
— Cela ira très bien. Allons !
Mais le trac lui serrait la gorge à luimême ; et après un court prélude au piano, qui chatouilla délicieusement ses nerfs, les trois coups lui retentirent dans l’épine dorsale. Symore levait le rideau. Tout un parterre de femmes, robes vives et épaules nues, avec des haies profondes d’habits noirs derrière, se déployait sous les lustres. Lucien sentit son cœur s’arrêter. Il était déjà suç
la scène, salué d’un frémissement. Iæ dos voûté, frappant le plancher de sa canne, il commença d’une voix légèrement altérée ; un tremblement imperceptible lui fourmillait dans les jambes. Léandre, presque aussitôt, entra, puis Colombine.
Coupée de rires, d’applaudissements, enlevée par une verve qui s’aiguisait à chaque minute, la saynète de Banville eut un grand succès. Ils la jouèrent fort bien. Serge, insolent et spirituel, Clotilde délicieuse de finesse et de mace. Pour Lucien, son Me le portait, et désorlais en possession de ses Loyens, il le jouait avec ne lucidité singulière, se édoublant pour se juger u passage, veillant à rnt, soufflant même une îplique, seule défaillance e Clotilde, et qui passa laperçue. La pièce et ivresse de vie hallucinée u’elle comportait, avec i vibration des lumières, 'ondoiement des évenails et le frémissement es rires, toutes ces sensaions ailées durèrent si peu t se tarirent si vite que, ur la réplique finale, dans les applaudissements, Lucien et Clotilde éprouvèrent une surprise à saluer les spectateurs, connurent le regret venait la féliciter. qui suit les ivres-
ses éphémères.
Heureusement, ils devaient jouer encore Y Heure qui passe .
— Charmante ! dit Lucien, suivant Cio tilde dans le noir de la scène — vous avez joué d’une façon exquise.
Serge joignait ses compliments aux siens, tout à cette griserie du succès qui fait oublier les désagréments antérieurs.
Elle ne lui répondit pas, très émue, demandant à Symore, très réjoui dans sa oarbe ;
— Vraiment, cela n’a pas été trop mal ?
Lucien lui répétait avec émotion :
— Exquise, absolument !
Elle lui sourit, le sentant sincère. Des gens envahissaient le boudoir. Mme Noyzé venait la féliciter. Elle était très belle, montrant ses admirables épaules, en robe de soie brochée soufre.
Son mari, qui l’accompagnait, loua Lucien. Son œil dur marquait une force tranquille. Sa moustache rousse, coupant une face de reître, se retroussait en croc. Ferme, au milieu de l’afflux des complimenteurs, il n’inspirait à personne l’envie de le coudoyer.
Mme Noyzé produisit sur Lucien un effet inattendu : il la sentit en possession d’un maître, et offrant à sa convoitise, non plus l’agréable séduction d’une femme libre, mais la tentation périlleuse d’une esclave. Il crut reconnaître sur son visage épanoui, sur ses épaules nues, l’empreinte d’une autorité qui disposait d’elle. Et s’il fut jaloux des droits qu’exerçait le mari, ce ne fut nullement de la même jalousie que provoquait en lui l’image odieuse de Tarpin- Malus. Maîtresse de ce dernier, elle disposait du moins d’elle. Asservie à M. Noyzé, elle subissait le plus humiliant servage. J1 se la représenta avilie, par ce que l’habitude et la promiscuité ont de plus secrètement dégradant. Certains maris rendent plus frappante cette tare qu’ils infligent à leur femme, rien que par cela qu’ils en sont le mari. Lucien souffrit : il croyait voir un beau fruit véreux, exquis pourtant. Il chercha des yeux Clotilde ; elle avait disparu.
Aussi s’esquiva-t-il, regagnant sa loge.
L’intermède de musique commençait.
Ayant le temps, il se dévêtait lentement. Serge, dans la chambre voisine, lui parlait, mais il comprenait mal le sens de ces phrases. Il revoyait Mme Noyzé exhibant à tous ses épaules, et, par contraste, la fière et chaste élégance de Clotilde. Que n’avait-elle deux ans de plus? Mme Noyzé lui parut tout à coup gardée, défendue par le torse important de son garde du corps : il la désira d’autant plus.
Pour cet homme, il le détestait, d’une répulsion physique à travers laquelle se faisaient jour toutes les vilaines insinuations, tous les on-dit. Un aventurier, ce Noyzé! et il ne recula même pas devant le mot populacier qui stigmatise ceux qui trafiquent des femmes. Voir et entendre son petit ami Serge, pendant ce temps, lui causait une sensation contradictoire des plus étranges.
Quand il descendit :
— Apercevez-vous M. Fonpers? Montrez-le-moi ! dit Clotilde.
Lucien, en son bel habit de soie émeraude, tout jeune sous la perruque blond pâle, la dirigeait au trou du rideau :
— Là, tenez, là, près du marquis d’Arbelles! Il s’incline pour parler à Mme de Vieuxménil. Le voyez-vous? Il sourit. Maintenant il salue quelqu’un.
— Oui, je vois — et elle resta sérieuse à l’examiner.
— Votre mère lui parle.
— Je vois.
— Je suis sûr que s’il ne vient pas avant que la pièce soit finie, c’est pour ne pas nous intimider. J’espère qu’il aura quelque plaisir de surprise. Nous allons enlever ça, hein?
Et attendri par la suavité de la jeune fille, dans la demi-ombre qui la faisait paraître mystérieuse en sa robe rose, le cou et les bras libres, il murmura :
— Vous avez l’air d’une princesse- Fée.
Savez-vous que vous êtes divine ainsi? Je vais être jaloux de Serge.
— Il n’y a vraiment pas de quoi! répondit-elle à cette allusion au rôle triomphant que jouait Serge en Prince Avril. Et son ton laissait percer le dédain qu’elle ressentait pour le « Petit Noyzé », comme elle l’appelait.
Penchée au rideau, elle examinait la salle et revenait toujours à Fonpers.
— N’est-ce pas qu’il est bien? demanda-t-il.
— Qui donc? fit-elle, quoique le sachant bien. Elle le trouvait mieux qu’elle ne s’y attendait. Tant d’hommes célèbres l’avaient déçue. Il ne ressemblait à personne, avec sa figure olivâtre et ardente,
son corps mince et robuste, son air de race. Tout à coup, elle se retira vivement : elle avait rencontré le regard de Fonpers, et bien qu’il ne pût la voir, ni même la soupçonner, elle eut la honte de quelqu’un qui épie au trou d’une serrure et qu’on surprend.
On envahissait la scène ; M. Hardeuil et l’ouvrier électricien se plaçaient à leur poste, Mme Rim, pour souffler, dans la coulisse, S y more, à portée des décors. M. Hartliff, sa barbe de yankee étalée sur un gilet blanc, secouant joyeusement une grosse tête musclée, se dépêchait de regagner sa place en criant à ses filles :
— Go head, children !
De nouveau l’enchantement, l’hallucination !
Sans savoir comment, Lucien se trouvait en scène, au bras de la princesse Rose, dans un murmure charmé qui enveloppait leur jeunesse. Il soupirait les beaux vers d’une voix tendre et chaude ; elle répondait, et il percevait chaque harmonie de ce duo délicieux.
La vitalité de ses sens était décuplée. Il jouissait de l’enivrement d’être un instant le prince charmant que chacun rêve d’incarner ; il jouissait de la grâce intrépide de sa partenaire ; il jouissait de cette atmosphère lumineuse et brûlante, de ce parterre de :emmes ; il jouissait de se sentir enlevé par le succès qui allait à l’auteur à travers les interprètes ; et dans son exaltation nerveuse, tout lui était âprement exquis, jusqu’au fait de distinguer, sur le tapis vert-mousse qu’ils foulaient, une épingle à cheveux tombée de la chevelure de Ootilde, et d’en adorer le scintillement, ondulé, noir. Son rêve enchanté le poursuivait, sorti de scène avec sa princesse, dans une rumeur d’applaudissements, et la main qu’il lui tenait, il continuait à la serrer doucement, sans qu’elle la retirât.
Ils se blottirent dans une étroite coulisse, y regardèrent, en une attente anxieuse et égoïste d’échapper au péril, les tableaux vivants où figuraient les misses Hartliff.
La musique de Veyrieu s’élevait déjà, disait l’été lourd et puissant. La belle Sissy, en tunique jaune d’or, s’étendait sur une
gerbe, un bras nu sous sa tête ; des bleuets et des coquelicots parsemaient ses cheveux bruns. Elle apparut ainsi, dans un sommeil accablé de faneuse, un sourire de songe aux lèvres, la poitrine soulevée d’un souffle lent. Il y eut un : Ah ! puis un silence, une montée de plaisir et un fracas d’applaudissements. Edith, en un décor d’automne, blanche et rousse comme Diane, un grand arc à la main ; ensuite Arabella, toute menue sous sa chevelure poudrée à frimas, filant une
— Go iiead, children!
quenouille de neige sur un rouet de cristal et jetant des fils de givre d’un arbre à l’autre, sous la lune et la neige, excitèrent un croissant enthousiasme.
Ravi, Lucien n’eut que le temps de composer son visage pour le dernier tableau. Clotilde, qui devait faire son entrée du côté opposé, l’avait quitté.
Sans cause alors, du milieu de son enchantement fiévreux, une angoisse soudaine de néant l’étreignit. Il se demanda pourquoi ce mensonge, à quoi rimait cette v
nité d’acteur; ne l’avait-elle pas entraîné à jouer la tragédie l’autre jour? Ce stylet, ces larmes?... Et c’est ce qui avait le plus impressionné Mme Noyzé, femme en cela, puérilement femme! Quelle misère! Mais cette amertume singulière, cette goutte, de fiel dans sa vanité, cette conscience du vide, de l’illusion que sont les émotions humaines, relevaient d’une singulière saveur cette minute présente, unique. Ah ! s étourdir éperdument ! épuiser toutes sensations ! Rien égalait-il cet essor vertigineux, ce haschich fou de la pensée et des sens surexcités, tendus à se rompre?
Le rideau se levait, il parut.
Il dit son tourment, sa jalousie, sa haine du rival plus jeune et plus heureux. Dissimulé derrière un arbre, quand le Prince Avril et la Princesse Rose entrèrent dans le parc en se jurant leur amour, il trouva une mimique saisissante de douleur muette et de rage. Ils pas-
saient, les yeux dans les yeux, le bras à la taille, et il les regardait s’éloigner avec un désespoir dont il s’émouvait lui-même, expirait, sa plainte et succombait de douleur, tandis que la musique chantait le renouveau cruel, la splendeur ironique de P « heure qui passe ».
Trois fois, on les rappela. Fonpers, dans la salle, joignait ses applaudissements à ceux qui allaient se retourner vers lui, en ovation. Il s’y attendait et il s’y déroba en accourant féliciter ses interprètes. Il les remercia, chacun d’un mot juste et charmant.
Le reste de la soirée, pour Lucien, s’évanouit en un rêve éveillé, une ivresse de champagne et de louanges, le vertige voluptueux de valser avec Clotilde, les misses Hartliff, Mme Noyzé, d’autres jeunes femmes.
La tête lui tournait et il se sentait dix jeunesses !