UNE FOURCHETTE
surtout sur la digestion. Depuis que, sortant beaucoup, il n’apparaissait plus qu’à de rares instants, elle se montrait particulièrement curieuse, étant de ces mères qui voudraient aue leur fils leur confiât tout.
Le déjeuner s’acheva morose, mais Lucien était en proie à un plaisir indicible, dont le reflet mal déguisé inquiétait presque Mme Trénis, comme tout sentiment vif dont le motif échappe chez autrui. *
Dans le salon, il ne put garder son secret, et s’adressant à sa mère :
— Tu sais que nous montons chez les Hardeuil le Beau lèandre et que Clotilde voulait jouer une seconde pièce. Devine de qui elle sera?
M. de Vertsève sucrait méthodiquement son café, la face rigide, avec son air des « condamnations à mort ».
— Je ne sais pas, dit la mère.
— Tu donnes ta langue? Eh bien, nous jouons un acte, un acte en vers, un délicieux pcème de jeunesse à peine connu, de qui, voyons? Un homme dont tu as admiré la pièce, tout récemment. Un homme qui remplit Paris de son succès foudroyant, du jeune, du beau...
— Je ne devine pas !
— Fonpers! Hélys Fonpers! Et tu ne te douterais jamais que je viens en ce moment de chez lui, qu’il m’a autorisé à jouer Y Heure qui passe , et cela d’une façon noble et charmante. Je viens de passer une heure enchantée ; c’est le causeur le plus exquis, le plus...
— - Comment, M. Fonpers? s’écria-t-elle abasourdie, tant elle subissait, en vraie Parisienne, le prestige de cet auteur qu’elle jugeait captivant et dangereux, mais dont le talent, grâce à la suggestion corruptrice du succès et de la fortune, lui semblait hors de pair, comme l’homme lui-même, avec sa légende.
— Oui, maman, Fonpers en personne!
Il m’a reçu, dans un intérieur d’un goût, d’un raffinement... je te dépeindrai cela! Il a paru touché, amusé surtout. Il m’a mis bien vite à l’aise, car je t’avoue que le cœur me battait un peu. C’est le brave Symore qui m’a conduit chez lui. Ils se connaissaient pour avoir déjeuné ensemble chez le prince Sobieski.
Mme Trénis sentit grandir sa considération pour Symore, elle ne lui supposait pas de si belles relations, Lucien même prenait à ses yeux un lustre tout nouveau.
L’Essor
— Mais raconte, raconte! Tu as dû éprouver une émotion, nerveux et passionné comme tu l’es pour les belles choses et les grands écrivains?
Mais la voix du grand-père cingla sa vanité :
— - Alors, les Hardeuil laissent jouer à leur fille une pièce de ce monsieur?
— Mais, grand-père, la pièce n’a rien d’inconvenant.
— Hélvs Fonpers est un auteur indécent ! affirma le magistrat.
— Indécent ! dit Lucien, indigné de ce qu’on touchât à son idole. Soyez assez bon pour me dire en quoi grand-père !
— Son drame, Lucrczia Sarfti, est un appel à la passion; son roman, que je n’ai pas lu, mais, qu’on m’a raconté, met en scène des gens qui, sous l’ingénieux prétexte qu’ils ont des âmes d’élite, se livrent à des actions parfaitements coupables.
Quant à son recueil de vers, je puis en parler, c’est un bréviaire d’immoralité ; et si la magistrature qui a poursuivi et condamné « ton » Baudelaire faisait son devoir en ce temps comme au mien!...
— Grand-père, dit Lucien avec une colère contenue, les grands poètes ont des immunités qui les placent au-dessus des jugements du vulgaire. Quand on a, comme Baudelaire, exprimé l’âme moderne avec ses lassitudes, ses dégoûts...
— Sa pourriture ! dit durement le magistrat. Ah ! ah ! — il ricanait amèrement, — ces messieurs vraiment achètent leur gloire, puisque gloire il y a, à trop bon marché.
— ■ Son talent, grand-père!...
— Du talent ! oui, c’est votre grand argument, à vous autres, comme si le talent autorisait tout, répondait à tout ! Et la conscience, qu’en faites-vous? Alors, ce n’est rien, le mal qu’un livre peut faire à des âmes ignorantes ; ce n’est rien ces tableaux fangeux, ces décrépitudes morales...
Grand-père, parlez- vous de M. Fonpsrs? Je vous assure qu’à ma connaissance il n’a jamais rien écrit de bas, de commun, de vil.
— C’est un autre genre, reprit M. de
Vertsève avec une ironie acerbe. Là, on exalte les fautes, on divinise le mal, on fait des lits de roses à l’infamie. Mais, décidément, je suis d’une autre époque, je ne comprends rien à celle-ci.
— Je crois, grand-père, dit poliment Lucien, que nous appartenons en effet à des générations très différentes.
Il y eut un silence. Le vieillard déposait sur la table sa tasse de café ; un petit tremblement de la soucoupe trahit son irritation, dont Mme Trénis s’inquiéta, sachant bien qu’elle en subirait le contre-coup, l’inévitable reproche de trop gâter son enfant. En même temps, Lucien regrettait d’avoir contredit son grand-père, mais vraiment, cette intransigeance le poussait à bout. D’ailleurs, comment expliquer le plaisir que M. Vertsève, bibliophile et lettré, prenait à savourer en latin Horace, Martial et Pétrone? Il y avait donc deux morales, l’une ancienne, l’autre moderne ?
Le magistrat regardait, d’un air absorbé, une rangée de miniatures qui, sur la cheminée, représentaient, d’abord lui-même, en robe rouge de président de cour, puis l’oncle de Boisfort, colonel de chasseurs d’Afrique sous le second Empire, large figure léonine aux admirables yeux, ravinée de haut en bas par un coup de sabre. Le père de Lucien, à côté, montrait le visage calme que le colonel Cbarpe, son ami, chargeant botte à botte avec lui à Gravelotte, lui avait vu sous les balles, quand l’une d’elles l’allait frapper au cœur. Venait ensuite Mme Trénis, toute jeune mariée, avec des bandeaux plats et une robe de mousseline. Lucien fermait la série, à quatre ans, demi-nu, tout rose et blanc.
— C’est un grand malheur, dit le vieillard à voix basse, quand les pères ne sont plus là pour diriger leurs enfants !
— Pcre, soupira Mme Trénis, je t’en prie.
— Oui, dit-il à Lucien, regarde ce portrait. C’était un honnête homme que ton père. Puisse son exemple, à défaut de ses conseils, être toujours devant tes yeux. Il ne raffinait pas sur la poésie, lui, il ignorait la psy-cho-lo-gie, il connaissait mieux son
L’Essor
règlement de 1832 et la manœuvre des escadrons que les livres à succès. S’étant fait tout seul, sans maîtres, sans écoles, il n’avait pas passé, comme toi, de brillants examens. Je te souhaite cependant, non de le valoir, ce qui me semble impossible, mais de ne pas déchoir en comparaison.
Lucien fut blessé au vif.
« Tout cela parce que je suis arrivé en retard au déjeuner, pensa-t-il. Les manies à cet âge ont l’intolérance de la goutte. Si on les frôle, fût-ce avec de l’ouate, ce sont des jérémiades à n’en plus finir. »
Peut-être grand-père couvait-il aussi une de ces crises de rhumatisme aigu qui le faisaient tant souffrir. Volontiers il eut ramené ce vieil homme qu’il aimait, au fond ; mais comment? M. de Vertsève offrait si peu de prise au sentiment, allait se desséchant chaque jour. Le silence était encore la meilleure ressource, un silence qu’il s’efforçait de rendre respectueux, immobile, les yeux au tapis.
— Au reste, reprit le grand-père, que Mlle Hardeuil joue dans une pièce de M. Fonpers, cela regarde ses parents; que tu y joues toi-même, cela regarde ta mère. Si elle ne trouve rien à dire au temps que tu perds...
« C’est cela, il va mettre maman contre moi, à présent!... »
— Il est certain, insinua Mme Trénis, que tu négliges ton droit en ce moment.
« Là, qu’est- ce que je disais? » pensa Lucien, qui garda le même silence amer, après un bref coup d’œil vindicatif, asséné sur sa mère. Elle comprit et' jugea inutile d’insister.
— Mais du moment que tu as promis aux Hardeuil !
Et elle insinua :
— C’est que ton grand-père (elle hésita) avait jugé que, dans l’intérêt même de ta carrière, tu... tu devrais, ne fût-ce que pour les six mois qui te séparent de ton année militaire, entrer comme secrétaire chez notre vieil ami, M. d’Artigues. Son cabinet d’avocat est surchargé d’affaires, tu te ferais à la pratique, tu te romprais à l’étude des causes et à la préparation des plaidoiries.
Je sais, par Mmc d’Artigues, que son mari cherche quelqu’un d’intelligent.
Elle ne paria pas des émoluments, qui étaient dérisoires.
Lucien vit la souricière, l’abandon de sa liberté chèrement conquise, une mainmise étendue sur lui. Outré qu’on voulût le surveiller, il répondit, avec un déférence ironique :
— Vous me permettrez bien d’y réfléchir ?
M. de Vertsève dit avec emportement :
— De mon temps, on ne demandait pas à réfléchir, on obéissait !
Et avec un petit rire où s’exhalait sa haine du temps et des idées nouvelles :
— • C’est vrai, j’oublie toujours. Nous sommes en république. Anarchie dans les pouvoirs, anarchie dans la famille. La famille? — Il hocha prophétiquement la tête : — Elle s’en va, comme tout ce qui fut grand, avec l’idée de société, avec l’idée de patrie. L’armée, vos députés l’attaquent et la déconsidèrent ! Et vous avez chassé Dieu des écoles !
Il se leva, une émotion vraie au cœur :
— C’est heureux, dit-il en prenant dans ses mains le petit portrait du commandant Trénis, c’est heureux que ton père ne voie pas ces choses. Ah ! jeunes gens raffinés, stériles, dilettantes, ce ne sont pas vos marchands de phrases, vos poètes et vos psychologues qui nous sauveront, quand la guerre ou la révolution saccageront la F rance !
Il remit, de ses mains tremblantes, la miniature sur la cheminée et, tout droit, tout raide, quitta le salon.
— Pauvre grand-père, dit Lucien quand il le supposa rentré dans son appartement, c’est dur, de vieillir !
Mme Trénis, que ces scènes affectaient, essuya une larme qui avait peine, d’ailleurs, à tomber :
— - Ne le contrarie plus, je t’en supplie.
Et curieuse, avec un effort pour reprendre son enjoûment :
— Voyons, raconte-moi tout. Ces pièces, est-ce que ce sera joli? Alors Hélys Fon-
L hssor
pers t’a parlé? Qu’est-ce qu’il t’a dit? Est-il aussi « bien » qu’on l’assure?
Le fiacre cahotait, et Lucien en devançait l’arrivée, impatient d’arriver au petit hôtel de la rue Saint-Simon, où Mme Noyzé l’attendait. Bien peu avait suffi, pour qu’il aspirât de nouveau à ce qu’un tel flirt lui réservait de délicieusement absurde, d’inconnu, de possible : qui sait ! Elle n’avait eu qu’à lui sourire avec cet air de donner un peu d’elle ; et pris, plus que jamais, à la magie des grands beaux yeux, il négligeait Manon et son corps parfait, pour s’adonner au sortilège dont l’envoûtaient ces yeux de café noir, à reflets d’or.
D’ailleurs, oubliait-il Manon?
Point! Il savourait au contraire le plaisir de rencontres passagères, sans souci ni charge, et la diversité de convoiter, en même temps, Mme Noyzé. Les clairs soleils, les giboulées tièdes de mars, les sursauts d’un sang actif, de muscles forts, échauffaient son désir comme une fièvre. Depuis que les répétitions marchaient, il vivait d’un surmenage aux sensations complexes et intenses, et trouvait à la vie un goût âpre et nouveau.
C’était une grosse affaire, cette mise à l’étude de 1 ''Heure qui fasse, le poème de Fonpers. Comme toujours, ces sortes de représentations, d’abord les plus simples du monde, devenaient un engrenage où le temps se perdait en rendez-vous, discussions, conciliabules avec la couturière, le costumier ; puis, entraient en scène les machinistes, toute une installation compliquée et difficile, au cours de laquelle on s’agitait, on s’énervait. Le Beau Lèandre, de Banville, allait tout seul. Mais l’ Heure qui fasse !... Cette œuvre relevait du l'hèâtre en liberté de Hugo. Rien de plus hardi que la jouer. Faite pour être lue dans un fauteuil, comment l’entourer, à la lumière d’une rampe, de la féerie qu’elle comportait? On y travaillait pourtant, et Lucien ne doutait pas qu’on y réussît. Le beau feu de la jeunesse l’exaltait ; il répétait avec sentiment tel pas-
sage de son rôle, la déclaration à la princesse Rose :
Tout le printemps joyeux rit dans ta chevelure. Et puis j’aime tes yeux changeants et leur
[brûlure ;
Ils sont clairs comme un glaive et doux comme
[le miel.
Regarde-moi ! tes yeux sont semblables au ciel \
Quelle triomphante idée il avait eue de dénicher, dans les œuvres de jeunesse de Fonpers, cette piécette fraîche comme une aurore de mai ! La notoriété actuelle du poète garantissait une consécration certaine à ce conte de fées d’une grâce si légère! Le Tout-Paris, de la politique, de la finance et des arts applaudirait le poète, l’œuvre, et aussi les interprètes. Qui sait si la belle Mme Noyzé serait insensible au succès de son fils, au succès de Lucien qui y était lié? Ce rêve fou, lui chanter la romance à madame, après la représentation, agenouillé sur un coussin, dans son costume de Prince charmant!... Etre, par delà la scène, le héros même du conte, le « Prince Mai » tout velours et satin, beau comme un dieu enfant, et lui plaire, dans un vertige de flamme, i’épouser, dans une rumeur de sang où tinterait à leurs oreilles l’écho des applaudissements!... Illusion despotique du théâtre, atmosphère de mensonge des gestes, des paroles amoureuses : plus rien ne lui semblait absurde, tout lui devenait possible !
Dans l’escalier étroit du petit hôtel, un chuchotement derrière une portière, un loquet qu’on fermait lui firent tourner la tête. Il montait au second, à la chambre de Serge, qui entre-bâillait sa porte, à peine vêtu d’une chemise bouffante à jabot et à manches de dentelles, pris dans un maillot de soie orange qui dégageait, en une impression de nudité, la sveltesse des jambes. Il battit un entrechat.
— J’essayais mon maillot. Il me va, n’est-ce pas?
Et le poing à la hanche, ployant un genou sur lequel courait la lumière de soie, il se cambrait, avec une coquetterie sereine. Une glace le reflétait, de haut en bas; et Lucien, troublé, regardait, non pas lui, mais la ressemblance filiale, presque irritante, que son image imposait.
L’Essor
— Sais-tu tes rôles?
Serge ne répondit pas : le regard insistant de son ami le faisait rougir : un incarnat tendre envahit son front, son cou, l'empourpra encore plus, à l’idée qu’on le voyait rougir.
— Mes rôles, répondait-il, dissimulé derrière un paravent et se rhabillant. —
Mais je les sais à fond. Je les pioche. Je n’en dors plus.
Le maillot vide, lancé par lui, alla s’affaler, jambe de ci, jambe de là sur son lit, gardant une apparence de vie falote et de peau fine.
— Et le « bachot » ?
— F fuit!
Toutes leurs leçons, maintenant, se passaient en répliques à voix basse, ou haute, quand on savait M. Noyzé absent, en recherches d’intonations, en coulées de regards, en arrondissements de gestes, en une mimique tâtonnante qui fixait certains effets, en découvrait d’autres. A ce jeu palpitant, excitant au possible, ils enviaient le métier d’acteur, en goûtaient l’illusion.
Serge disait bien les vers, d’une voix pure et nette. Il les disait même trop simplement au gré de Lucien, qui l’engageait à faire valoir les rimes, à accentuer le rythme.
— Comme
cela? demandait Agenouillé sur un coussin, dans son costume de prince charmant!... Serge.
Et Lucien jouissait d’une supériorité sant dans un joli complet printanier. Elle d’aîné, d’une satisfaction d’initiateur; le reçoit quelqu’un.
petit Serge n ayant encore lu que des niai- Lucien se rappela le chuchotement, le
sériés, il s’imaginait qu’il allait développer en lui le goût des belles choses, sans voir que ce qui séduisait le plus son élève était le cabotinage amusant et le paillon riche.
— Maman va venir, dit-il en reparais-
Ce
L’Essor
loquet fermé. Serge dit, le regard mauvais :
— J’espère qu’il ne va pas la « raser » longtemps, ce vieux.
Lucien fit l’étonné, mais déjà sa jalousie avait deviné.
— Tarpin- Malus, fit Serge. Descendons, il s’en ira peut-être. Il voulait parler à mon père, mais papa est sorti.
Ainsi elle était seule avec lui? Le loquet fermé, dans l’imagination de Lucien, devint le verrou coupable. Oui, tout ce qu’on disait d’elle était vrai! Il la détesta. Avec ce vieux!... Il en aima encore plus Serge, en eut pitié. Comment ne se respectait-elle pas davantage, dans la maison de son fils ? Allons, il était fou ! Encore une fois, l’image hallucinante, en feu d’éclair, venait de le mystifier. Pourquoi avait-il de si vives sensations, lui chez qui les actes étaient si hésitants? Toujours ce « Hamlétisme », ce mal du rêve joint à l’atonie de la volonté, dont il souffrait, comme tant d’autres de sa génération, enfants de la guerre et de la défaite, nés sous l’influence de l’affolement des mères. — Bah! billevisées que tout cela!...
Serge, insolent, dans le salon labourait le piano, en tirait une valse frénétique qui éclatait en parodie. Une porte s’ouvrit presque aussitôt. Tarpin-Malus entra, derrière Mme Noyzé. Etait-ce un leurre? Elle avait un air préoccupé qui se fondit, aussitôt, en sourire. Le vieil homme au nez fûté dévisagea sarcastiquement les jeunes gens, hocha la tête, quand on lui présenta Lucien.
— De beaux jeunes premiers ! fit-il d’un ton qui blessa celui-ci comme une insulte, tandis que Tarpin-Malus n’y voulait mettre qu’un compliment aigre-doux, car il détestait la jeunesse, surtout élégante et bien faite.
— Nous irons les applaudir, dit-il en passant familièrement la main dans les cheveux de Serge, qui retira sa tête, d’un rejet d’épaules. Tarpin-Malus, suivi de Mme Noyzé, gagnait la porte, avec une assurance, un air d’être chez lui des plus irritants. Serge, derrière le dos du vieux renard, lança le geste du gamin de Paris, claquant sa nuque d’une main et projetant l’autre en avant, tandis qu’il sautait à clo-
che-pied. Mmo Noyzé en rentrant le surprit.
— Serge! fit-elle blessée.
— Ecoutez, maman, je le déteste, vous le savez bien! Il est faux et méchant. Il est si laid !
Elle rougit, en essayant de prendre un visage sévère. Serge courut à elle, la serra dans ses bras.
— Oh ! maman, maman, ne faites pas la moue! Voulez-vous que je lui ressemble?
Et avec cette vivacité grimacière, qui lui avait valu déjà bien des pensums, il imita si parfaitement l’allure sautillante et voûtée, le profil pointu du vieux, que Lucien et Mme Noyzé ne purent s’empêcher de rire.
Une pendule sonna. Bien vite, craignant d’arriver en retard chez les Hardeuil, Mme Noyzé se fit apporter son chapeau et son mantelet par la femme de chambre, une petite blonde que Serge, d’un air fat, dévl sageait, de façon à laisser croire à une complicité entre la servante et lui : quelque bagatelle sans doute, baisers volés ou taille pincée dans les couloirs. Elle, la mine éteinte et convenable, présentait l’en-cas à sa maîtresse.
Un fiacre les emportait tous trois. Serge devant eux sur la banquette, si à l’étroit qu’il forçait Lucien à serrer sa jambe contre celle de Mme Noyzé : ce contact le troubla singulièrement. Il demanda :
— Je ne vous fais pas de mal.
— Non.
Et elle le regardait. Il but dans ses yeux le philtre noir à reflets d’or, s’enivra d’j plonger. Si forte fut son illusion qu’elle domina l’instinct purement sensuel dont il était dupe, lui fit croire que ce qu’il éprouvait pour elle avait une source noble et vive, venait de la sympathie profonde et du culte de la beauté. Si elle pouvait seulement l’entendre! — . « Je l’aime! se criait-il, oui, je l’aime ! » Et il le croyait.
— A quoi pensez-vous, maman? demanda Serge, lisant en elle une mélancolie.
Elle répondit :
— A rien, mes petits, au plaisir d’être avec vous.
Ce mot ravalait Lucien, d’une part, mais il était si doux, de l’autre, qu’il en fut pé-
Tarpin-Malus, suivi de Mme Noyzé, gagnait la porte, avec une assurance.,
nétré, oublia tout désir trop précis, pour ne rêver qu’une amitié, une camaraderie féminines. Il regardait affectueusement Serge, qui s’empara d’une des mains de sa mère.
- C’est ma main — dit-il, avec cette grâce un peu mièvre qui avait tant de charme chez lui — ma bonne main, ma chère main !
Lucien demanda, plaintif et comique, d’un ton de baby :
— Est-ce qu’il n’y en a pas une pour moi ?
Elle lui abandonna l’autre. A l’exemple de Serge, il entra ses doigts dans les doigts gantés de la jeune femme, posséda et pétrit cette main grande et souple. Un lien magnétique unit leurs âmes et leurs sourires j ils se sentirent tous trois très amis et très heureux : cet instant fut exquis.
Clotilde1, en les voyant, s’écria :
— Vite, vite, répétons, ce sera autant de pris !
Elle se méfiait des bavardages, des dérangements de toute sorte.
— Pas de brochures, on répète sans brochures ! Mm0 Rim nous servira de souffleur. N’est-ce pas, madame Rim?
Depuis vingt ans dans la famille, l’institutrice, après avoir élevé la sœur aînée, Berthe de Chalvs, restait attachée à la personne de Clotilde qu’elle accompagnait au dehors, sorte d’amie subalterne, dont l’effacement moral correspondait à l’attitude discrète, à la façon de s’asseoir au bord des fauteuils. Elle n’avait pas d’âge, ni jolie, ni laide, la peau mate, les cheveux ternes, les dents sans éclat, des yeux gris où l’on pouvait lire de la bonté, de la résignation, et l’indéfinissable retrait d’une âme qui souffre et n’ose se révolter. Elle était veuve depuis longtemps, sans enfants, toujours habillée de teintes sobres, d’une correction claustrale qui serrait ses corsages au cou et ne laissait jamais passer le bout du pied sous la robe Malgré cela, ou à cause de cela, une séduction pauvre, mais oénétrante, pour qui la connaissait ; car elle se fermait aux étrangers. Lucien éprouvait vis-àvis d’elle un malaise, peut-être parce qu’il la pressentait supérieure à sa position. Clotilde, malgré bien des vivacités, l’aimait et consolait, par sa bonté prime-sautière, les
blessures que faisaient à Mme Rim le dédain poli de Mmo Hardeuil, l’oubli ingrat de Berthe, qui n’avait jamais sympathisé avec elle.
— N’attendons pas les misses Hartliff, commençons ! dit Clotilde. M. Vevrieu est toujours en retard.
Mais au même moment, le musicien entra et salua, d’un sourire, cette assertion i
— Pas cette fois-ci, mademoiselle !
Prix de Rome, directeur du chant à l’Opéra-Comique, très fêté dans le monde, Veyrieu, tout jeune, très séduisant, s’était prêté volontiers à mettre en musique le poème de Fonpers. Son talent ingénieux et souple garantissait d’avance le tact avec lequel il plierait ses accords aux vers, s’en tenant, d’une bonne grâce parfaite, à accompagner l’action, à donner une atmosphère diaphane aux décors que préparait Symore, et dont les modèles, réduits en cinq toiles toutes fraîches, passaient en ce moment aux mains de Mme Noyzé.
Lucien les reconnaissait, tous pareils, tous différents. C’était, d’abord, le parc du premier tableau, éclatant de verdure, d’herbes et de fleurs : parc joyeux, au printemps. Venaient ensuite le parc d’été, riche et touffu, d’une verdure presque sombre; le parc d’automne, feuilles jaunes et pourpres, coucher de soleil de rouille ; le parc d’hiver, tout blanc et bleu sous la lune. Enfin, pour le dernier tableau, le parc du printemps reverdi, d’un printemps plus jeune et plus frais que le premier, d’un vert d’or et d’argent, de rosée, d’aube pâle.
— Hein ! s’écria Lucien : ça y est, j’espère?
Il était fier de Symore, et touché de la complaisance avec laquelle il prodiguait son temps et sa peine afin que cette unique représentation laissât un beau souvenir de fête de l’esprit et de collaboration d’art. Mais Clotilde, impatiente, remarquant les attentions de Lucien pour Mme Noyzé, dit, sèchement :
— Quand il vous fera plaisir !
— J’attendais la fin du prélude, dit-il, un peu piqué.
Elle répliqua, moqueuse :
— Il faudrait qu’on l’eût commencé.
Quakd il vous fera plaisir!
L’bssor
Veyrieu aussitôt laissa tomber ses mains sur les touches : le parc printanier exhala ses brises, ses parfums ; un rossignol chanta l’amour. Des souffles d’harmonie enveloppèrent les acteurs, créant en eux l’illusion scénique. La musique faible et suave grandit, l’aurore s’épanouit. Ce fut le jour, puis le recueillement joyeux des fleurs, des feuilles, des oiseaux, le tremblement du vent sur les roses trémières, si doux que, lorsque les vibrations du piano se turent, on croyait les entendre encore.
Lucien et Clotilde s’avancèrent, dirent leur rêve enchanté. Le Prince Mai adorait la princesse Rose. Devant eux, selon des vers que Fonpers avait écrits, jadis, dans ses Sonnets d’ Atalante :
... La jeunesse adorable marchait.
Elle marchait, tu t’en souviens, dans la lumière, O chants d’oiseaux, parfums légers dans la
[clairière,
Coeurs frémissants sous d’invisibles coups
[d’archet !
Perdus dans leur rêve, ils passaient, mains enlacées, regards unis, dans l’échange de leurs serments éternels. La princesse Rose soupirait, au moment où ils quittaient la scène :
Mon beau prince, car moi je t’aimerai toujours !
— Passons les tableaux vivants, dit alors Clotilde. Les misses Hartliff pourront les répéter à part.
A son vif plaisir, en effet, la distribution des rôles s’était merveilleusement prêtée à l’emploi de ses amies. Chacune d’elles devait figurer une saison : la brune et opulente Jessie l’été, la rousse et altière Edith l’automne, et Arabella l’hiver, avec sa grâce mignonne et ses cheveux cendrés. Seulement, on avait coupé les récitatifs en vers par lesquels chaque saison traduisait sa réalité fugace, et on avait fait appel à Veyrieu pour soutenir, de sa musique, les tableaux vivants qui montraient l’été en faneuse, assoupie sur une gerbe de blés, de bleuets et»-de coquelicots, l’automne en Diane chasseresse^ retenant ses deux lévriers
fauves, l’hiver en fée fileuse de neige et de verglas.
— Allons, en scène ! A vous, Serge ! dit Clotilde d’une voix brève. Elle détournait la tête, agacée parce que Lucien, penché derrière le dos de Mme Noyzé, regardait à mesure avec elle les aquarelles représentant les costumes de la pièce, tout un ensemble de couleurs harmonieuses, peint par Symore, sur les indications de Fonpers.
De nouveau, en ce cinquième tableau, dans le parc à nouveau reverdi, la princesse Rose repassait au bras d’un prince tout semblable au premier, mais plus jeune, comme l’attestait le frais visage de Serge, comme devait en témoigner aussi son costume de satin chatoyant, d’un vert de feuille neuve, d’un vert-Nil plus tendre que le costume, en vert myrte, de Lucien. Et c’étaient, entre la Princesse Rose et le Prince Avril, un délicieux et menteur dialogue rappelant le premier, des extases, des balbutiements, de grandes protestations d’amour qu’écoutait, frappé au cœur, le Prince Mai, caché derrière un arbre. Il écoutait, une amère douleur, une jalousie affreuse sur la face, et quand son oublieuse aimée, enlacée par le Printemps rival, disparaissait, il fleurait son rêve et défaillait mort sur la mousse.
Alors le prélude reprenait, dans le parc d’aurore; Veyrieu, sous ses doigts légers, évoquait le renouveau, l’âme éternelle des choses, la fuite de l’heure toujours semblable et différente.
— Maintenant, le Beau Icandre , vite!
dit Clotilde frappant dans ses mains. Nous reprendrons ensuite V Heure qui fasse.
Veyrieu tira sa montre, prit congé. On l’attendait au théâtre, puis il devait donner une leçon avenue des Champs-Elysées, aller dans deux soirées. Ce don d’ubiquité aidait à ses succès.
— A quand, monsieur Veyrieu? demanda Clotilde, très aimable.
Il donna son heure, Mme Rim le reconduisit. Au même moment, derrière M010 Hardeuil, Mme Matha se faufila. Elle avait son air de vieille curieuse impudente, ses yeux furetaient, son so'urire irritant semblait dire aux jeunes gens ; - « Ah l ahl j’entre mal-
L’Hssor
gré vous ! » — en même temps qu’elle affectait de dire :
— Non, non, je ne veux pas déranger, je sais qu’on n’a pas le droit d’entrer.
Clotilde, qui la détestait, prit tout bonnement les modèles des décors et alla les jeter, roulés, dans une commode, tandis que Lucien rassemblait, pour les cacher aussi, les aquarelles des costumes. Mme Noyzé dit en riant :
— Vous trichez, madame Matha. On n’admet que les mères d’artistes.
— Non, non, répétait obstinément la vieille, très déçue, je m’en vais, je ne veux pas rester !
Elle s’imposait, pourtant ;
Lucien piétinait d’impatience, en lui souhaitant mille calamités, le pal, la cuisson dans l’huile bouillante. Elle semblait jouir de son mécontentement, le guignait du coin de l’œil.
— Eh bien? demanda Mme Hardeuil, vous ne répétez pas?
— Tout à l’heure.
Et Clotilde s’assit.
Elle en voulait à sa mère sachant bien que Mme Har deuil, qui voyait sans entraii les préparatifs de la soirée, n’amenait Mme Matha que pour lui être désagréable.
Il y eut un froid. Mme Noyzé comprit le regard suppliant que lui jetait Serge, et coupant court à la conversation languissante :
— Déjà quatre heures ! Je me sauve.
Venez- vous? dit-elle à Mme Matha. Je vous déposerai en voiture où vous voudrez?
La vieille hésita, partagée entre sa curiosité taquine et le plaisir d’économiser ses jambes, aux frais d'autrui. L’espoir de se faire payer à goûter, chez un glacier en renom, la décida. Elle savait s’amener à point ces aubaines, par une habile conversation. ‘Elle disparut, et Mme Hardeuil, maussade, battit en retraité à son tour.
Clotilde regarda les deux jeunes gens avec des yeux luisants et indignés :
« Hein, croyez- vous? » disait son regard. Il y eut une alerte. Mme Matha reparaissait, elle avait à dessein oublié un de ses gants.
— Travaillons maintenant! dit Clotilde. Ma bonne madame Rim, vous soufflez?
Alors seulement, délivrée de toute contrainte, la répétition marcha, arrêtée, renrise : tout un joli et fiévreux travail, qui faisait à Clotilde des pommettes rose vif, donnait à ses gestes une grâce alerte et charmante. Arrivés à la fin du Beau Léandre , quand le père Cassandre jette sa hile aux bras de Léandre, qui la lui rejette, en ce jeu de raquette qui se renouvelle trois ou quatre fois, Clotilde trouvait une façon hardie de rebondir élastiquement, de l’un à l’autre, et c’était, pour Serge et Lucien, merveille que de tenir, une seconde, et de se lancer ce corps de vierge, si plein de vie et si ferme de jeunesse.
Mmo Rim elle-même en avait un pâle et inquiet sourire. Mais le charme se rompit encore. Le frère de Clotilde, Roger, si nettement qualifié de serin par reparaissait. Lucien, entra, l’air indolent et protecteur. Ce tiers incommode ne tardait pas à les énerver par des observations banales, puis, quand on l’eut réduit au silence, par l’attention avec laquelle il lissait ses moustaches, louchant pour les apercevoir. Il avait aussi une façon choquante de bellâtre de se renverser sur le canapé, trop près de Mme Rim, qui dut se reculer. La semelle relevée de sa bottine qu’il agitait, d’un va-et-vient continuel, faisait mal au cœur à Serge. Ce fut avec une touchante unanimité qu’on le regarda partir, quand Clotilde, le voyant allumer une cigarette/ lui eut dit ;
Mmô Matha
L’Esscr
— Si tu allais fumer dehors?
— Je vous gêne?
— Oui, tu nous gênes!
Il ricanait et s’en allait. Mais la répétition ne marchait plus. On parla des invitations.
F onpers viendrait, les
autres, interviennent toujours, en fée Carabosse, là où elles n’ont que faire.
Ce matin, Mlle Trénis ne lui avait-elle pas dit, de l’air de fausse insouciance dont elle l’interrogeait, sur sa vie intime :
— Qu’est-ce que c’est qu’une demoiselle Manon, dont mon petit doigt m’a parlé?
Il craignit d’abord que, par un espionnage d’Arsène, elle n’eût appris la nuit unique passée par Manon chez lui; mais bien vite, il découvrait que Mme Matha avait raconté leur courte entrevue, sur la place du Châtelet.
Tranquille, il répondait :
— Rien, c’est une fleur à ma boutonnière.
— Alors, rien de sérieux? Je ne m’inquiète pas?
Elle avait très peur d’une liaison durable ; quant aux caprices, après avoir beaucoup pleuré la première nuit où Lucien avait découché, elle se montrait indulgente et pardonnait presque à ces étrangères qui lui prenaient un peu de son fils, pourvu qu’elles fussent jolies et ne coûtassent rien. Autant même que sa dignité le lui permettait, elle eût aimé les apercevoir à la dérobée, connaître leur caractère. En même temps, son honnêteté protestait et s’accusait de faiblesse. Mon Dieu ! il fallait passer certaines choses à un jeune homme ; elle regrettait pourtant qu’il dût céder à des tentations pareilles. Son vœu secret était qu’une femme du monde, haut placée, assez libre de ses actions pour ne lui faire courir aucun danger, le prît en tutelle. Cela l’eût flattée sans qu’elle osât se l’avouer ; et elle se persuadait que de telles bonne fortunes ne menaçaient ni la santé ni la bourse.
Forcée d’avouer que c’était Mme Matha qui l’avait mise en éveil, elle excusait les bonnes intentions de la bavarde :
— Je Cassure, c’est par amitié pour nous. Il y a de tels dangers, des attachements qu’on ne peut plus rompre; on y laisse sa jeunesse, sa fortune. Parfois toute la vie en reste empoisonnée. Quand tu auras des fils, tu com prendras mes craintes’.
Mme Rim dut se reculer.
derniers jours, donner ses conseils. La robe que oorterait Clotilde serait divine, fendue aux manches, à plis et à cassures de lumière, d’un rose de fleur.
Serge et Lucien suivaient, ensemble, deux semaines plus tard, une rue du Temple.
— C’est une peste, disait Lucien, en parlant de Mme Matha. Et il exhala sa rancœur contre ces vieilles femmes qui, sans inférieur, sans famille, vivent de la vie des
Il avait répondu, en se rengorgeant :
— Sois tranquille, maman. Je ne suis pas assez bête pour m’y laisser pincer.
Elle avait demandé en souriant, car ses assiduités rue Saint-Simon étaient trop visibles :
— Et où en est ton flirt, avec Mmo Noyzé?
Il prenait un air discret et amusé :
— Toujours au flirt, maman.
— Mais je l’espère bien. Du reste, elle est soigneusement gardée.
Cette allusion à M. Noyzé l’agaçait.
— Peuh ! fit-il avec dédain.
Elle ajoutait :
— Vois-tu, c’est Clotilde Hardeuil que tu devrais épouser dans quelques années, ta position faite.
Il éludait, ne se souciant pas d’entendre reparler du poste de secrétaire chez M. d’Artigues. Et elle :
— Mais il faut avoir plusieurs cordes à son arc. Je pense déjà à d’autres jeunes filles. J écouté, sans avoir l’air de rien; je me renseigne. Si, plus tard, tu ne fais pas un beau mariage, mon chéri, ce ne sera pas de ma faute.
Pourquoi avait-il pensé alors, sinon par le contraste de leur existence mince, à Mme Dionée et à Eve-Lise? Il ne l’avait pas revue depuis Phedre . Elle travaillait beaucoup, allait passer bientôt son examen pour le brevet supérieur.
Un coup de coude, qu’un passant lui enfonça dans les côtes, le ramena à la réalité ; irrité du choc, il fondit à nouveau sur la mère Matha :
? — Quand je pense, dit-il à Serge, qu elle a osé dire à ta mère que je me compromettais en pleine rue avec Manon ! Comme si ça pouvait l’intéresser, ta mère !
C’était fort d’impudence, tout de même ! Concevait-on cette vieille? Il revit l’occasion perdue, . les cinq minutes pendant lesquelles il était resté seul, avant-hier, avec Mme Noyzé. D’un coup d’audace, il lui avait dit ce qu’il éprouvait : c’était une fièvre, douce et ardente ; il ne dormait plus, il ne pensait plus qu’a elle. N’avait-elle pas ré-
pondu, avec un sourire et un regard provocants :
— Ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela !
Et comme il s’étonnait :
— A qui donc?
Elle avait répondu :
— Vous savez bien ce que je veux dire.
U insistait, alors elle laissait tomber :
— Cette... personne* avec laquelle on vous rencontre.
Manon! Elle savait donc!... Oh! il ne s’en souciait guère. Et il avait renié sans vergogne son amie, en jurant à Mme Noyzé qu’il n’aimait qu’elle. Elle lui avait mis la main sur la bouche, pour le faire taire. Il avait baisé follement cette main. Comme il devenait dIus audacieux :
Sun LA TÊTE DE LA FEMME QU’lL FAISAIT OSCILLER D’UN DOIGT.
— Finissez!
Il ne s’arrêtait pas.
— Mon mari est dans la chambre à côté Il va nous entendre!
Et se défendant des deux mains :
L’Essor
— Finissez ! disait-elle très haut, comme un appel.
Un silence d’attente, de rancune, suivait cette courte scène. Mme Noyzé feignait un dédain ironique :
- — Pour qui me prenez-vous vraiment?
Il avait dû s’humilier, protester de la sincérité de ses sentiments. Etait-ce sa faute, si elle l’affolait?
— Taisez-vous, répétait-elle, vous mériteriez. . .
Elle s’était apaisée, pourtant, haussant les épaules, pour plaindre son enfantillage absurde ; et du demi-sourire équivoque qui lui avait plissé les lèvres, il tirait une suspicion. Qu’est-ce qui prouvait que M. Noyzé fût dans la chambre voisine? L’eût-elle appelé, dans ce cas? En même temps, il regrettait sa fougue intempestive, en plein jour, dans ce boudoir où tout le monde pouvait les surprendre.
— C’est là? demanda Serge.
— C’est là.
Ils s’arrêtèrent devant la vitrine. Des masques de carnaval y bombaient leurs faces barbouillées de carmin, à côté de perruques poudrées et de fausses barbes. Sur la porte vitrée, on lisait en lettres de cuivre : Postiches en tout genre.
Le coiffeur, homme gras au front énorme, décolleté dans un faux col très bas, avant même qu’ils eussent parlé, devina. Expansif, il leur offrait tout son magasin. Il servait ces dames et ces messieurs des théâtres. Il se coiffa le poing d’une perruque, le modèle de celle que portait Chose, des Variétés. Mme Machin, de l’Opéra-Comique, portait cette toison rousse. Et sous les doigts amusés des jeunes gens, défilaient des crânes blancs de clowns, des têtes en carton chauves, des houppes de paillasse. Ce qu’ils voulaient, c’étaient deux perruques blondes, à longues boucles d'or pâle, comme aux enfants, et surtout, exactement pareilles.
— Parfaitement. Claude! appelait-il
D’une succession d’arrière-pièces venait à eux, reflétée par des glaces, une femme qu’à sa longue blouse noire, ses cheveux ras, ils prirent d’abord pour un garçon. D’âge douteux, les paupières cernées, le teint mat,
point de gorge ni de hanches, elle suscitait un obscur malaise. A côté, l’homme luimême devenait inquiétant, avec son cou échaneré, son sourire tenace. Et l’atmosphère aussi, relent de chevelures et de pots de fard, troublait.
S-ur la tête de la femme qu’il faisait osciller, d’un doigt au menton, le coiffeur essayait diverses perruques. Serge, imberbe, réclamait de petites moustaches blondes.
L’homme aussitôt en appliqua sous le nez du mannequin de chair, et quand le vernis eut pris, pour prouver qu’il tenait bien, il tira sur les moustaches, relevant un coin des lèvres qui souriaient mécaniquement, tandis que le visage restait impassible ?
- — Des pattes de lièvre ? Du blanc gras ? Des crayons de maquillage?
Il en zébrait, en tatouait les joues de la femme. Serge et Lucien l’arrêtaient, avec la hâte d’en finir, éprouvant une gêne, jointe à une curiosité aiguë, à le voir ainsi disposer de ce pâle et docile androgyne. La femme congédiée, son amabilité redoublait. Il était lent à envelopper en paquet les fards et les comestiques achetés ; et en promettant des perruques de choix, - — c’est à Serge qu’il s’adressait, de préférence, pendant que ses mains s’attardaient à lui mesurer la tête, des mains molles, blanches, aux ongles très pointus.
— Ouf ! dit Lucien en sortant.
Serge dit :
— Tu ne t’es pas fait raser la moustache, comme tu en avais l’intention.
— Non, je n’ai pas voulu qu’il me touchât.
Serge ne lui demandait pas pourquoi.
Lucien souriait, à cette idée de se raser le visage, afin de se conformer au rôle de Cassandre. Il croyait entendre le cri d’horreur que pousserait sa mère. Quel mal y aurait-il, cependant, à ce qu’il ressemblât pour quelques jours à un acteur?
Serge disait :
— Tu déplairas à Mlle Hardeuil ! Elle a déclaré que cela ne t’irait pas !
Et gardant rancune à la jeune fille de quelques vivacités :
— Elle est bien belle, mais je ne l’aime pas !
L’Essor
Lucien dit :
— Qu’en sais-tu?
— Non, ce n’est pas mon genre. Ah !
Arabella Hartliff, oui. Celle-là me plaît.
Il fredonna un air d’opérette à la mode.
— Ne chante donc pas ces inepties ! dit Lucien agacé.
Il avait essayé d’intéresser Serge aux concerts du dimanche, aux musées, aux beaux livres, du moins à ceux qu’il aimait. La frivolité de l’enfant rendait vains ses efforts.
— Je n’aime que ce qui m’amuse, répondait-il.
Et Lucien se rappelait le supplice infligé à Serge, bâillant à se décrocher la mâchoire, les yeux tirés à pleurer, un jour qu’avec Symore il l’avait traîné, pendant deux heures, à travers les galeries du Louvre. Il se rappelait avoir vu le même air d’ennui excédé à Mme Noyzé, au sortir d'une audition de Wagner. Les livres qu’elle préférait et qu’elle trouvait « bien écrits », étaient l’article-Paris, la bimbeloterie des flirts, des adultères ; il fallait que l’action, romanesque et sensuelle, mais gazée, déroulât ses fausses élégances dans un monde de luxe.
Elle avait pour principe qu’un écrivain « pouvait tout dire, avec des formes » ; Lucien, revoyant l’air dont elle disait cela, avait l’impression que, sans doute aussi, elle jugeait qu’on pût tout entendre et tout permettre, avec des formes. Il est vrai qu’il en avait manqué, avant-hier. Mais peut-être n’était-ce que d’à-propos. D’autres circonstances le serviraient mieux. Il épia son compagnon à la dérobée, chercha en lui, par un plaisir raffiné et coupable, la ressemblance attirante. Pourquoi n’éprouvait-il pas de honte, à l’idée de tromper un ami? D’où lui venaient, par instants, ces oblitérations du sens moral? S’était-il donc, déjà, fait à l’idée d’agir mal, avant même toute réalisation? Etait-ce le fruit de l’idolâtrie d’esprit, de l’admiration passionnée qu’il vouait à Fonpers, héros de roman et de scandale?
Rien de dangereux, comme cette influence occulte de l’exemple.
Sans s’en douter, il subissait le prestige triomphant de cet homme en pleine fleur de talent, en pleine ivresse de vie. Tout ce que
Fonpers avait écrit, il se l’était assimilé; les trois ou quatre fois qu’il avait approché le « grand homme », il avait bu ses paroles, et le vin des paradoxes l’avait grisé. En tpus ses pores, le charme subtil était entré, par la belle confiance de la jeunesse, par la vanité de se trouver en tel contact, par la séduction inexprimable, toute cérébrale et physique, dont il avait été ensorcelé. Jouer une idylle de Fonpers, incarner l’âme du poète, se faire son porte-voix et son masque en de telles conditions, l’enfiévrait. Quelle crainte d’échouer, de trahir l’honneur dont il était investi ! Et cette fièvre et cette angoisse étaient bien, en ce moment, le meilleur de sa vie. Capable de rimer élégamment un sonnet, comme de déchiffrer une sonate au piano, de brosser un tableautin, et, depuis qu’il voyait travailler Guépratte, de modeler quelque cire, n’avait-il pas traduit, en une pièce de vers, son culte pour Fonpers?
Tout encens est bon aux hommes célèbres. Fonpers l’avait remercié par une lettre tracée de sa belle écriture artificielle, aux arabesques fines. Cet autographe, Lucien le gardait précieusement; pour un peu, il l’eût enfermé dans un sachet de soie brodé d’or. Quelques phrases de l’écrivain hantaient sa mémoire, sa prédilection pour les mémoires de Casanova, si amusants et si immoraux, ses boutades envers les femmes ; il n’était dupe de la vertu d'aucune. Lucien savait déjà par cœur presque tous les Sonnets d' Atalante , où le poète avait chanté la gloire de la chair païenne et les langueurs de l’amour mystique; il les déclamait souvent. Alfred de Musset seul, quand il avait dixsept ans, puis Baudelaire, et au-dessus le colosse et le dieu, Victor Hugo, lui avaient inspiré cette obsession du rythme, des images poignantes ou attendrissantes comme des êtres.
L’admiration littéraire qu’il ressentait pour Fonpers allait même jusqu’à le rendre injuste envers des écrivains rivaux qu’il aimait, auparavant. Il avait beau s’en défendre ; lui aussi, comme tout Paris, subissait l’influence magique du succès, si forte qu’elle fait illusion et tient lieu parfois de talent. Quelle que fût, par exemple, son admiration pour Guépratte, il ne pouvait se le repré-
senter que dans la noble pauvreté de son génie inconnu. Fonpers, lui, rayonnait, nimbé d’or. Puis, même lorsqu’il la savait absurde, Lucien était impressionné par la légende qui s’attachait à l’homme à bonnes fortunes, à la fine lame, au joueur heureux, à cet homme Qui semblait n’écrire de beaux livres qu’en amateur, et qui gardait dans tous ses actes une supériorité de dilettante et une aisance de grand seigneur.
Cet homme- là, il lui avait parlé, il le connaissait, il était, si peu que ce fût, un grain de sable dans sa vie, l’éclair fugitif d’une de ses mille pensées. A la représentation des Hardeuil, Fonpers le regarderait, l’écouterait. Il en éprouvait une angoisse délicieuse, et son cœur se remplissait d’orgueil !
Ah! qu’il avait raison, ce maître, qui avait daigné dire devant lui :
— Avant tout, il faut vivre!
Vivre! A une époque d’action, se jeter dans la mêlée ; à vingt ans être un des généraux de la Répu-
D’une voix rauque, ricanant elles hélaient Serge et Lucien.
blique, à trente-cinq un maréchal d’ Empire, dormir au canon, enlever des villes, avoir des amours brèves comme des assauts; dans une époque stagnante comme cette fin de siècle, ressusciter le romanesque et l’aventure, épuiser les sensations, chercher le bonheur dans la femme, dans l’art, dans tout.
Seulement Fonpers, qui avait réalisé cela, était un grand artiste.
Et Lucien n’était qu’un gentil garçon, entre mille.
Il y a deux ans, il avait rêvé d’être peintre. La gloire des lettres l’avait aussi tenté, celle des arts. Maintenant, la sève ardente du printemps montait en lui. Il secouait son harnais d’études. Il voulait vivre !
Ils traversaient le Vieux-Temple. Sur le marché, des étalages d’oripeaux accrochaient. en l’air des défroques humaines, robes de soie, dominos de bal. Des étoffes fripées, roses, jaunes, cerise, s’amoncelaient, en chatoiements de velours et replis de dentelles, le long d’allées étroites, gardées par de vieilles femmes.
D’une voix rauque, ricanant, elles hélaient Serge et Lucien, avec des appellations familières. Une surtout était terrible à voir, avec un mufle énorme, des yeux louches, deux dents pointant aux coins de la bouche, en défenses de sanglier. Une autre, violette de congestion, fleurant la caque de hareng et l’eau-de-vie, s’avança, telle qu’une ogresse, ouvrant des bras comme des moignons, pour arrêter Serge au passage.
— Le joli garçon, viens voir mes costumes !
Elle les injuria, parce qu’ils passaient vite. Des ressouvenirs de Pétrone hantaient Lucien. Le long de la rue, des boutiques de vieux-neuf laissaient apercevoir, dans l’ombre, des ballots disparates. Ici, on ne vendait que des livrées, là que des pantalons militaires. Un cor de chasse s’enroulait autour d’une seringue. De vieilles chaussures formaient montagne, au seuil d’une échoppe. De chaque comptoir, des yeux embusqués guettaient les jeunes gens, des appels à mivoix les poursuivaient. Un vieux juif horloger, dont la barbe blanche flottait jusqu’au ventre, leur dit paternellement :
— Foulez- fous de pelles montres, bas cher ?
— Drôle de quartier ! dit Serge, qui ne connaissait pas son Paris, n’allait qu’aux beaux endroits. Il faisait une petite moue, en prenant garde de salir ses souliers vernis. Lucien s’orientait, dans un dédale de rues bizarres.
Serge dit :
— Rentre avec moi. Ton costume d* Prince Mai doit être faufilé, tu l’essaieras.
Ces costumes pareils, des deux princes, une couturière les taillait chez Mme Novzé, en des coupons de soie anglaise, d’un délicieux vert de deux teintes. Symore avait copié le dessin de ces costumes au Louvre sur celui de Y Indiffèrent de Watteau. Us devaient ondoyer, à la fois collants et flous, d’une grâce légère.
Pour le décider, Serge, ingénument corrupteur, ajouta :
— J’étais inquiète. Qu’est-ce que cette fièvre? Un bobo?
Lucien dit :
— Oh rien !
je garde la chambre par précaution.
Il devina ce qui la préoccupait :
— Viens donc, maman sera heureuse de te Elle lui prit le poignet, sentit b\ttre le pouls.
voir !
Et pour l’intriguer sans raison :
— Elle a quelque chose à te dire!
Lucien hésita; puis l’espoir de revoir Mmo Noyzé, de reconquérir ses bonnes grâces en jouant auprès d’elle le chérubin sage, l’emporta sur le plaisir qu’il se promettait à aller surprendre Guépratte, dans son atelier.
— Vous !
Dans le cadre de la porte, Mme Noyzé se détachait très grande, en costume gris d’argent. Une vibration très douce de la sonnerie persistait, et l’antichambre obscure s’était éclaircie, au jour du palier. Le sourire et les yeux de la jeune femme avaient une grâce d’Apparition en visite.
— Je serai parfaitement remis pour la soirée. C’est un léger refroidissement.
Il l’avait introduite dans son atelier; assise sur le divan, elle se dégantait. Elle lui prit le poignet, sentit battre le pouls.
- — Oui, un peu de fièvre, il faut être prudent.
Il dit tendrement :
— Comme c’est gentil d’être montée!
C’était la première fois qu’elle visitait son logement, acquittant une promesse déjà ancienne
— J’ai failli me perdre dans les corridors. J’ai laissé votre mère en proie aux Anthénar er à ,Mme d’Artigues.
C’était le jour de Mme Trénis, en effet. Nul danger qu’elle montât. Dans sa surprise heureuse, Lucien restait ébloui. Tl n’osait aller jusqu’au bout de son rêve. EU était là, chez lui ; s’il osait ! .. Un feu coi rait dans ses veines; en même temps, la îan-
gueur d’être souffrant, après une nuit de frissons, répandait en lui un attendrissement. Il eût voulu, sentimental, se coucher à ses genoux.
— Mon Dieu, fit-il oppressé, comme vous êtes belle 1
Elle sourit :
— Si belle que ça!
Il dit, et les larmes lui vinrent aux yeux :
— Vous ne pouvez deviner le plaisir que vous me faites. Je vous vois là, personne n’est entre nous, personne n’y peut venir. Je m’ennuyais tellement ! Trois jours sans vous voir. J’étais malade de vous !
Elle le dévisageait, une malice amicale dans les yeux.
— Tiens, vous avez coupé vos moustaches? Vous êtes gentil. Vous avez l’air d’avoir quinze ans !
Il lui avait pris les mains, et doucement, pour ne pas l’effaroucher, caressait ces mains si blanches, d’une soie veloutée, aux imperceptibles stries, ces mains nues, qui semblaient plus nues que les mains d’une autre femme !
— Oui, dit -elle en riant, quinze ans.
Bébé, va !
Il pressa, entre les bagues, les doigts qu’elle abandonnait.
— - Vous me serrez trop fort ! dit-elle. Montrez-moi votre appartement.
Elle s’était levée, se dirigeait vers une toile ébauchée, sur chevalet.
Prestement il retourna cette toile, le portrait de Manon.
— Vous savez bien que je ne travaille pas, que rien ne m’intéresse hors vous. Je n’ai rien à vous montrer.
Curieuse, elle poussait la porte de son cabinet de travail, une petite pièce intime, exhalant l’odeur des tapis d’Orient et, plus subtil, un parfum de papier, de livres. De belles reliures montraient, derrière la vitre d’une bibliothèque, leurs vélins blancs gravés d’or, leurs chemises de soie passée, le doux cuir fauve des éditions anciennes.
— Mais on doit être bien là, pour travailler.
Il lui montra quelques livres galants du
dix-huitième siècle, aux mignardes gravures. Elle n’en fut point troublée. Des deux mains, en un joli reploiement de bras qui donnait une grâce particulière à la courbe de ses épaules, elle tenait les fins volumes. Et il y avait de l’or dans ses yeux noirs, une petite flamme d’or, que Lucien eût voulu capter, et qui était le sourire et l’âme de ce visage éblouissant. Dieu ! qu’elle sentait bon ; comme son corsage se gonflait d’un beau rythme de respiration! Elle se sentait dévorée par son regard, magnétisée par une force, et elie ne levait pas les yeux, pour ne pas avoir à se défendre contre les supplications muettes de son être. |
Doucement, il lui retirait des mains le livre voluptueux. Elle en avait assez vu. Une faible rougeur aux joues, elle contemplait le tapis. Une gravité presque dédaigneuse la rendait lointaine. Quelles visions poursuivait-elle? Une atroce jalousie étreignit l’adolescent ; il revoyait l’ignominieux rival de son imagination, le renard aux yeux jaunes, velu et grisonnant. Il ouvrit une pe-' tite armoire curieusement sculptée, en sortit un plateau qui portait un flacon de Xérès et des biscuits en gingembre.
Elle s’écria, moqueuse et complaisante :
— - Oh ! la dînette l
Elle accepta un doigt de Xérès, but et lui tendit le verre. Ce n’était qu’une goutte, elle le grisa comme s’il avait posé sa bouche sur la sienne.
— Maintenant, dit-elle, vous connaissez ma pensée.
Il répondit, ému, à ce qui n’était chez elle qu’un badinage :
— Je voudrais la connaître. J’ai peur de me tromper. Si vous pouviez savoir ce que je ressens auprès de vous ! Aucune femme ne m’a fait éprouver semblable ivresse. Vous êtes belle et, je le sais, plus belle encore que mon imagination n’ose le rêver. Comme vous avez hanté mon insomnie ! Je vous appelais de toute mon âme. Ne comprenez-vous pas quel mal délicieux vous me faites souffrir!
Ses yeux brûlaient, sa voix tremblait.
Elle avait abaissé les paupières et il en admirait la chair de rose, un peu bombée, presque transparente.
l’Essor
— Pourquoi ne parlez-vous plus?
dit-elle.
Son ton donnait de l'espoir; pourtant, il crut y sentir une frêle ironie, tant il se méfiait de lui-même, convaincu sans doute, mais trop lucide pour ne pas se dédoubler, apprécier la justesse de ses propres intonations ou leur emphase.
Elle s’était cambrée, dans un grand fauteuil à dossier droit, aux bras durs, un meuble dont la raideur la protégeait, tout en lui permettant ce jeu dangereux d’entendre parler et de parler d’amour.
— Que puis-je vous dire pour vous convaincre? balbutiait-il.
Et se laissant glisser à ses pieds, il lui enserra les genoux. Il les sentit vivants sous l’étoffe molle et défaillit de désir.
— Soyez sage!
— Ah ! fit-il amèrement, cela vous est donc bien aisé à dire?
Comment êtes-vous insensible, vous qui avez dû être si ardemment aimée? Dans la rue, tous les regards vous frôlent. J’en souffre.
Mais non, vous êtes bonne. Ayez pitié de moi !...
Elle lui caressait les cheveux, d’une façon si légère que le fluide frôlement descendait jusqu’en ses fibres les plus ténues. Elle soupira :
— Vous venez trop tard, je suis une vieille femme.
D’un bond il s’était levé, l’attirait aux poignets, la mettait face à face avec un vieux miroir de Venise dédoré, à l’eau glauque :
— Quelle raillerie ! Les femmes qui vous ressemblent sont l’éternel printemps! Elles passent, et le cœur des hommes reste embaumé. Contemplez- vous seulement ! Vos yeux sont si noirs et si doux ! Votre bouche est délicieuse quand elle sourit. Si vous saviez comme je soupire après vos lèvres !
Il se haussait, la tenant emprisonnée dans son étreinte. Elle renversa le cou, fit
mine d’esquiver le baiser, et tout à coup, vaincue, dans un soupir, ne se détourna plus.
Il voulut l’entraîner, lié à elle si étroitement que son corps se fondait au sien. Elle résista :
— - Mon Dieu, ne serez-vous jamais rai-
Une i.tjtte s’engagea.
sonnable ? Venez là, ou je me sauve. Là. près de moi, et ne brutalisez pas ma robe !
El1-? lui faisait place sur le divan, dans l’atelier dont le grand jour, le parquet ciré> l’apparence moins intime que la petite pièce la rassuraient. Il fit tomber les. stores; et ce fut une ombre tamisée de chapelle, où, dans le fond, la Lucrezia Tornuabuoni et la Si monetta Vespucci se regardaient, celle-ci joyeuse comme !’ aurore, celle-là mélanco lique comme le crépuscule.
Elle s’écria en le regardant :
Mais c’est qu’il boude, il boude vraiment !
Humilié, le cœur gros, il la sentait échapper ; ces mots le jetèrent en une merveilleuse fureur :
— Vous vous moquez de moi !
Son visage s’était contracté. Il tendit les bras comme un homme ivre :
— Je vous aime, il faut m’aimer, aimezmoi !
Il roulait son visage sur le sien, plongeait son souffle dans son cou; il scella de baisers les paupières qu’elle fermait, et
appuya toute son âme dans leur creux suave.
— Fou ! fou ! disait-elle. Comme vous me punissez !
Alors il osa. Mais elle se défendit.
— - Non, non, pas cela.
Une lutte s’engagea. Elle résistait, maîtresse d’elle, avec une force incroyable. Sa voix subitement changée, d’une douceur rauque, répétait :
— : Pas cela, c’est impossible.
Il y eut une trêve. Lucien haletait; elle souriait, Sphinx doux et terrible, toute rose de sa défense. Il comprit qu’il ne la vaincrait pas.
— Pour qui vous réservezvous donc? dit-il, dans un de \ ces ressauts de haine qui font partie de l’amour.
Elle se leva; il la vit perdue pour lui à jamais et barra le passage :
■ — Restez, je le veux !
Et comme elle voulait passer outre, il saisit, sur un plateau de cuivre, un stylet florentin, aigu et mince, menaça de s’en frapper.
— Faut-il, demanda-t-il avec un sourire insensé, faut-il ?
Et peut-être l’aurait-il fait, dans un paroxysme de volupté inassouvie et d’amourpropre exalté jusqu’à la rage ; en tout cas, elle le crut Avec un cri, elle lui tordait la main, lui arrachait l’arme en s’éraflant la paume à la pointe ; une goutte de sang perla sur sa peau. A cette vue, il devint blanc et fondit en larmes.
Elle avait caché le poignard, et en suçant la goutte pourpre qui renaissait d ’el lenême, elle le regardait curieusement sangloter. Une une trouble flottait dans ses grands yeux.
— Je ne vous savais pas si passionné, dit-elle avec une coquette tendresse.
L’Essor
— Ah ! je vous ai fait mal. Vous devez me détester ! répétait- il, et un désespoir sincère jaillissait vraiment de son cœur humilié.
— . Non, dit-elle, non.
Et lui passant sur le front sa main enveloppée d’un petit mouchoir :
— Mais vous ne me ferez plus des peurs pareilles ?
Alors, par la vertu d’un attendrissement absurde et irréfléchi comme celui qui suit les émotions de théâtre, ils se regardèrent, et M,ne Noyzé baissa les yeux.
Il murmura :
— Si vous pouviez m’aimer. Non? C’est trop demander? Si seulement je pouvais ne pas vous être indifférent?
Elle répliqua, d’un ton indéfinissable :
— Enfant, vous ne m’êtes pas indifférent. — Tenez ! et elle lui donna son petit mouchoir piqué de sang..
Elle ajouta très bas :
— Il est tard, laissez-moi partir.
Il la conduisait lentement, le bras à la taille, dans l’antichambre. Ses pleurs l’avaient soulagé; sans espoir précis, il espérait :
— Vous reviendrez?
— - Pas ici.
Il admira sa délicatesse, au fond prudente, et suggéra :
— Mais ailleurs ? — avec la vision nette de l’entresol furtif, nid d’adultère.
Elle se mira dans ses veux et dit :
— Ne me regardez pas ainsi, j’ai honte.
Un frisson le secoua de la tête aux pieds.
1 — Oh ! comme je vous aime ! soupira-
t-il.
— Adieu, soignez- vous, promettez-le. Il faut être vaillant pour samedi.
Il sourit; cette représentation si désirée ne lui causait plus aucune joie.
Us se séparèrent sur une poignée de main, qui ne se déchirait qu’à regret. L’air absorbé de Mme Noyzé allait bien à sa beauté.
LohgteWpS Lucien la vit descendre, puis
il épia sa sortie dans la rue, suivit l’ondulante démarche. Elle disparut.
Alors, sa gorge se serra. Il alla se regarder dans la vieille glace de Venise où
Il la. conduisait lentement, le bras