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TROISIÈME PARTIE

La statue de Guépratte, au vernissage du Champ de Mars, était pour Lucien une obsession. Déjà, il avait été l’admirer, dans le jour froid du jardin de sculpture; il y retournait, quand, d’un flot de têtes, émergea Symore, auquel il dit :

— Ton tableau est très bien.

Comme ils n’en étaient pas éloignés, ils

Manon avec Jorkins.

fendirent la foule pour le regarder. Il faisait sensation, ce matin d’avril blanc de gelée : une prairie le long de la rivière, avec des vaches et une pastoure, un chien, des saules frileux sur un ciel mauve. Des peintres, amis de Symore, examinaient la toile.

— Ils me bêchent, dit-il gaiement.

Tiens, Manon, avec Jorkins. Et à l’oreille de Lucien :

— C’est donc fini, vous deux?

— Mais, dit Lucien, cela n’a jamais continué sérieusement.

Il rougit de son mensonge, vexé pourtant de se voir formellement évincé par le graveur anglais, joli garçon aux cheveux couleur de bière, long et nerveux comme un cheval de courses. Manon, à laquelle il témoignait une tendresse trop intermittente, n’était-elle pas bien libre de lui en préférer un autre? A voir avec quel abandon plein d’aisance elle se suspendait au bras de Jorkins, dont les regards épris l’enveloppaient, il fut jaloux. Puisqu’il la perdait, elle redevenait désirable. Du moins il eut l’esprit ie faire bonne contenance.

On se serrait les mains, il salua Manon.

L’Hssor

'Elle lui tendit sa main gantée, douce et insensible, en levant sur lui un regard clair, d’où l’intimité s’était retirée, pour n’y laisser que cette camaraderie que la possession passée avive d’un regret. Elle s’était donnée, elle s’était reprise; il restait son débiteur pour de savoureux instants. De quoi son amour-propre se fût-il plaint? Elle lui avait rendu plus encore qu’il n’avait donné. La gerbe de mimosas et d’œillets par lui offerte, symbole de leur passade, au milieu d’un marché public, avait vécu, s’était fanée : voilà tout ! Que n’était-il, depuis six semaines, retourné chez elle? Que ne lui avait-il écrit? C’était bien fait. Mais il avait beau en convenir, cela lui faisait mal : ainsi une aiguille, sans entrer fort ni profond, pique au vif.

La foule, dans les salles envahies, circulait plus difficilement, en courants contraires, qui formaient remous au passage des gens célèbres. L’actrice universelle, l’incomparable tragédienne s’avançait, dans un cortège d’amis. Maquillée de rose, les yeux fous, la bouche en fleur saignante, elle étincelait d’une flamme de théâtre, toujours svelte et jeune, auréolée d’or, sous un chapeau à grandes ailes. Elle répondit d’un sourire au salut de Symore. Lucien reçut au vol un peu de ce sourire, et se rappela combien elle l’avait troublé jadis, blanc fantôme d’Andromaque, quand son bras, relevant la draperie sur l’épaule, avait presque découvert l’intimité de la femme.

Si peu, ce reflet d’une sensation morte suffit, pour qu’une volupté vague et infinie refluât en lui. Elle émanait des murs, réfractée par ces toiles sur lesquelles se modelaient de nus et blancs corps de femmes, miroirs indiscrets de la beauté cachée de ces autres femmes, élégamment vêtues, qui, aux bras de maris ou d’amants, soulevaient de leur traîne., une transparente pousssière bleue, chargée d’effluves de vie. Ce ne fut plus Manon, ni le spectre vain d’Andromaque qu’il évoqua : son désir tumultueux épousait le féminin entier épars en ces salles, caressait, là, tel torse peint de Déesse, ailleurs, ce vivant visage de Parisienne, velouté comme un fruit de serre. Et tout à coup, il reconnut au passage son propre

désir, incarné, déformé dans la silhouette de M. d’Artigues, qui, sans le voir, le frôlait.

L’avocat, longue figure de bouc aux yeux luisants, apparié le plus étonnamment du monde à sa petite chèvre noire de femme, la suivait, en jetant des regards malheureux aux autres femmes. Tenu en laisse, asservi au devoir conjugal, il paraissait supputer mélancoliquement quelles chances de répit lui laisserait la neuvième grossesse de Mme d’Artigues. Elle se retourna, l’appelant d’un coup de tête pareil à un coup de corne : il la rejoignit.

Lucien, charitable, souhaita à l’avocat quelque franche lippée, l’aubaine d’une galanterie secrète, tant la convoitise de ces intenses yeux jaunes l’avait touché. Il ne vit plus Manon, emportée avec les peintres, dans le flot.

Symore dit :

— Tiens, les Braüm ! N’aie pas l’air de les voir. Ils ont essayé de me faire leur coup de la protection des arts. Ça n’a pas pris. Si tu avais vu leur tête! Ne pouvant avoir mon tableau, que je ne voulais lâcher qu’à six mille, le père m’a dit : « Voyons, si vous faisiez mon portrait pas cher, en ami? Je le mettrais dans mon salon! Les gens diraient : — Qui a fait ce beau portrait? — Je dirais : — C’est M. Symore, un jeune peintre du plus grand talent ! Le lendemain, les plus jolies femmes de Paris vous commanderaient leur image ! »

Lucien se mit à rire. Mais déjà Ephrem les avait aperçus, de son regard oblique. Il fondit sur eux, remorquant son père, gras et livide, qui soufflait péniblement, d’un air hargneux.

— Tous mes compliments, cher maître; votre tableau est admirable, exquis, divin !

Et le petit sourire perfide traduisait :

« Six mille francs? — Six cents francs ; et bien payée encore, ta croûte ! »

Le banquier dit, avec un sourire louche :

— Monsieur Symore est trop haut perché pour nous, pauvres millionnaires. On voit que le talent ne lui coûte rien !

— Avez-vous vu lo harcelée far le taon ? demanda Ephrem. C’est d’un inconnu, n’est-ce pas? Elle fait scandale. J’ai

L’ACTRICE UNIVERSELLE, LIN COÛTA RABLE TRAGÉDIENNE s'AVANÇAIT,

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entendu dire cependant qu’il y avait là bien du talent. M. Guépratte est de vos amis, je crois?

Et se rétractant, comme s’il eût craint par un éloge de faire monter les prix :

— Du talent en herbe, des promesses surtout. M. Guépratte est pauvre, m’a-t-on dit?

Sous son air indifférent, une curiosité trop aiguë pour ne pas être intéressée perçait.

Symore se donna le plaisir de répondre :

— Non, il a de quoi vivre. D’ailleurs sa statue est achetée ou va l’être?

— Par l’Etat?

— Non, par un Américain qui lui fait des propositions superbes.

— On le connaît, cet Américain? demanda Ephrem sceptique, inquiet pourtant.

Symore dit tranquillement :

— Je le connais, mais ne vous dirai pas son nom. C’est le secret de Guépratte.

Ephrem eut un sourire jaune, regarda son père, et tendit une main aux doigts courbés en serre :

— Bonjour, monsieur Symore !

Le peintre et Lucien les virent se diriger rapidement vers le grand escalier.

— Bien amorcé! dit Lucien rendant hommage à la tactique de son ami. Paries-tu qu’ils vont à la recherche de Guépratte?

Et connaissant l’innocence du sculpteur, le voyant roulé déjà et vendant lo pour un morceau de pain :

— Tâchons de le retrouver avant eux et de lui faire la leçon. Sûrement, il va se laisser embobeliner !

— A moins qu’il ne les envoie promener ! dit Symore, un peu rassuré par la fierté irritable de l’artiste, mais désireux de le prévenir à temps. Justement le docteur Favas apparaissait :

— • Hein ! Ça y est ! Notre ami s’est distingué !

Bien que le compliment eût pu s’adresser à Symore, il n’y eut pas d’équivoque. Le peintre dit :

— Oui, Guépratte est quelqu’un! Je le cherche, l’avez- vous vu?

— Je le quitte à l’instant.

— Eh bien ! il faut le retrouver !

Et e:i deiix mots, ils mirent Favas ai fait. Il eut un rire sarcastique, ce plaisir amer qu’ont les cœurs' souffrants à constater la laideur des autres. Son irritabilité empirait. Il la portait jusque dans son service, au grand étonnement des internes, qui le savaient si patient, si doux aux malades. Il laissait pousser sa barbe, à présent. Cela le rendait méconnaissable.

— Regardez! dit-il, non, regardez ce tableau ! Pitié, mon Dieu !

Les Christs, cette année-là, sévissaient. F avas du poing en montrait un, qui, flegmatique, sur un boulevard extérieur, conversait avec une pierreuse ; un souteneur se mêlait à la conversation, et un sergent de ville, près d’un kiosque de journaux, les épiait. A côté, sur un cheval violet qui se cabrait en lançant par les narines des rayons verts, une femme orange à queue de sirène roulait un visage convulsé ; cela s’appelait :

« l’Idéal ».

— Est-ce assez insane ! dit le médecin.

Et ces oies grasses qui se roulent dans l’herbe : des femmes, ça! Tenez, partons! J’ai mal au cœur!

Lucien dit :

— Je vous rejoindrai devant la statue de Guépratte.

Il venait d’apercevoir Mme Noyzé.

Elle errait lentement le long des galeries de bois, retenue au passage par des grès, des étains ou d’affreuses reliures de luxe, vestiges d’un art perdu. Il se dirigea vers elle, avec la peur qu’elle n’entrât dans une salle et qu’il ne la perdît. Elle lui avait dit qu’elle ne pourrait venir au vernissage. S’était-elle ravisée? avait-elle, menti?

Depuis le jour où, dans son atelier, elle lui avait donné un espoir trouble et délicieux, elle s’était reprise, évitant, lorsqu’il s’était présenté chez elle, de le voir autrement qu’en présence d’un tiers. En vain lui avait-il écrit, sachant qu’elle était libre de sa correspondance, en vain, jouant le tout peur le tout, lui avait-il fait savoir qu’il l’attendrait, tous les jours, pendant deux heures, car il avait fait cette folie de louer un petit rez-de-chaussée meublé dans le quartier de l’Etoile, elle s’était refusée à tout, sans explication, drapée dans ce si-

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lence qui est la dernière dignité de celles qui se sont compromises, et qui reculent, parfois pour mieux sauter.

C’était son suprême espoir. Jamais il ne l’avait plus convoitée. Voulait-elle irriter ses désirs, lui inspirer un amour juvénile et passionné, dont, ensuite, elle bénéficierait mieux, en femme blasée et savante? Que de mystères, en elle! Peut-être n’avait-il qu’à oser, qu’à brusquer! Serge, dont l’amitié le servait d’une inconsciente complicité, n’était plus là, aide précieuse, obstacle aussi, par sa présence. M. Noyzé, après une scène violente, motivée par les mauvaises notes de son fils, avait imposé sa volonté, enfermé l’écolier dans un four à bachot ; à peine sortait-il le dimanche. EtaiPce d’y penser qui donnait à Mmo Noyzé cet air mélancolique?

Elle ne le voyait pas s’approcher, penchée sur une vitrine d’émaux. Les regardait-elle, inclinée sur le cristal comme on se mire dans de l’eau? Son masque de parade s’était détaché ; il lui vit ce visage qu’on a pour soi seul, quand on ne se croit pas observé. Des humiliations secrètes, des chagrins qu’il eût voulu deviner donnaient un charme grave à ses traits. Il s’était arrêté derrière un pilier. Une très délicate pudeur le retenait de la troubler, de rompre, par ce que tout abord a de banal, la rêverie où il la voyait plongée. Si le regard exerce une fascination, aussi bien, attirée, elle allait tourner la tête vers lui.

Mais un homme lui touchait le bras sans façon, ne se découvrait pour la saluer, qu’ensuite. Le heurt familier avait été spontané, la politesse n’était qu’un acte de convenance réflexe, ou de prudence, sous tant d’yeux qui pouvaient les reconnaître. Elle avait tressailli, et, en reculant légèrement, découvert l’inconnu : Tarpin- Malus, parbleu !

Lucien n’eut plus la moindre envie de se montrer, rétrograda derrière une monumentale cheminée de bois sculpté, sur laquelle des faunes enlaçaient des nymphes. De là, il les voyait échanger quelques phrases brèves, avec un effort de sourire mondain que démentait la préoccupation d’un regard, suppliant et irrité chez Mmo Noyzé, ironique et cruel chez le vieil-

lard. Il ne put deviner leur débat, mais le jugea intime et poignant. Le sénateur semblait dicter des conditions, imposer un ordre. Puis il sourit, et sa bouche parut hideuse, suggéra l’infamie des baisers que pouvait donner ou recevoir cette bouche.

Lucien eut un chagrin affreux.

Mme Noyzé appartenait à cet homme. Il le voyait, il le sentait, il l’eût crié. Ses poings se crispèrent d’une rage de meurtre à l’idée que ce vieux forban fît souffrir la jeune femme. Hélas! qu’était-elle elle-même?

Avilie, elle lui parut plus belle; la pitié honteu' e, la plus dissolvante de toutes, l’attend it. Tarpin-Malus saluait, l’air dur et vainqueur, tournait les talons. Enfin!...

Il -, élança. Mme Noyzé l’aperçut. Leur regard eut la violence d’un choc, ils en restèrent étourdis, tandis qu’une lie d’âme remuée leur envahissait la face. La surprise effrayée qu’elle eut à le reconnaître fut le pire des aveux ; et lui, ses traits, avant qu’il ouvrît la bouche, furent si parlants qu’elle se sentit découverte, mise à nu.

— - Voulez-vous que je le soufflette ? fit-il d’une voix saccadée. Qu’a-t-il pu vous dire, pour vous émouvoir à ce point! Je le hais! Ne niez pas, j’ai tout vu ! Parlez, ou je vais aller le lui demander? Ah! je le sais trop. Est-ce possible? Vous... vous!...

Elle se cramponna à son bras, le retint en lui enfonçant ses ongles dans la chair. Il se tut, cette douleur lui faisait un bien extrême. Un abattement stupide tomba sur eux. Ils descendirent machinalement le grand escalier. Elle se ressaisit la première, joua de cette ironie qu’elle savait si puissante sur lui :

- Je vous admire, vraiment ! De quel droit fondez-vous sur moi, en matamore de théâtre? Mes amis ne peuvent-ils me parler sans vous en demander auparavant la permission ? Est-ce que ces accès vous prennent souvent ?

Il la regarda, stupéfait, l’admira :

— Vous jouez bien la comédie. Je vous répète que j’ai tout vu. J’allais vous aborder quand cet homme vous a parlé. Votre attitude n’était pas équivoque. Quels droits il exerce sur vous, je ne veux pas le savoir, mais il en a, il vous fait souffrir! Je ne

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supporte pas cette idée. Je vous aime, je serais un lâche si vos chagrins m’étaient indifférents! Pourquoi ne comprenez-vous pas que je suis votre ami? Est-ce parce que. je suis jeune? Mettez-moi à l’épreuve! Tenez, je ne demande rien, je n’ai aucun droit, mettons que j’ai mal interprété votre entretien.

J ’étais fou, mais fou de vous. Dites-moi quelque chose, ce que vous voudrez, je le croirai !

Elle le contempla d’une façon trouble et parut vouloir se confier à lui, puis n’oser, et le plaindre ; une malice perverse plissait sa lèvre, son visage prit une beauté diabolique, ses yeux devinrent noirs et profonds à donner le vertige. Elle déclara :

— Je veux bien accepter vos excuses. Maintenant, veuillez me laisser. Mes secrets sont à moi, j’imagine. Cependant, je suis bonne, et pour ne pas rester en butte à vos suppositions outrageantes, il se peut que je daigne, à mon jour et lieu, vous faire une confidence sur ce qui vous tourmente si ridiculement. D’ici là, j’entends rester libre. Faitesmoi la grâce de me quitter ! Je le désire !

« Comme elle ment, se disait-il, comme elle ment ! » Et de voir

qu’elle triomphait si vite, il releva la tête :

— Pourquoi me faites-vous souffrir?

Ai-je manqué de délicatesse ? La jalousie est une bête brute. J’ai cru... J’ai eu tort. Gardez vos secrets, que m’importe! Mais ne soyez pas si dure ; ah ! vous êtes trop dure pour moi !

Agitée encore, mais redevenue maîtresse

de la situation, elle s’accorda quelque pitié :

— Mon Dieu, êtes-vous enfant !

Les larmes lui vinrent; il connut la douceur infinie d’être dupé dans une caresse : — Enfant, soupira-t-il ; quelle femme

êtes-vous donc pour me retourner le cœur d’une parole?

Elle eut un sourire étrange où passa la fatigue du triomphe. Sans but précis, ils se trouvaient dans le plein jour des grilles, à la sortie. Un cocher les requit du geste. Docilement, ils montèrent : les ressorts ployèrent sous çux. les coqs-

Mais un homme lui touchait le bras sans façon.

L’Essor

sins firent un lit à leur volonté détendue.

— Où voulez- vous aller?

— Embrasser Serge. Rue Lhomond, institut Gigalle.

La Victoria roulait. Mme Noyzé devenait lointaine, absente, et sous sa voilette les larmes se mirent à couler. Lucien fut bouleversé, puis attendri. La sincérité de ces larmes l’allégeait, après le mensonge.

— Vous voyez bien, dit-il doucement.

Il se fit honneur de sa clairvoyance et de la ténacité de ses soupçons. Tout s’expliquait : elle avait passé sur lui sa colère impuissante, goûté, après la défaite, la revanche immédiate de triompher d’un autre homme ; maintenant, redevenue faible, elle pleurait l’affront subi, des misères, sans doute honteuses et irréparables.

— Pourquoi n’avez-vous pas confiante en moi? implora- t-il.

Elle fut longue à répondre, en s’essuyant les yeux :

■ — Vous ne pouvez pas comprendre.

Il eut un geste blessé. Elle le regarda, secouant la tête :

- — Ce n’est pas ce que vous croyez.

Et il ne put rien tirer d’elle jusqu’à la rue Lhomond,

Elle était affreuse, cette rue, bordée de maisons de suie aux fenêtres aveugles, couvertes de taies blanches ou verdâtres. Une énorme porte de prison hérissée de clous laissa s’entre-bâiller, en découpure, une porte plus petite, par laquelle se glissa un homme velu, gibbeux, minable, un des pions de l’institut Gigalle.

Le portier introduisit Mme Noyzé et Lucien au parloir, pièce enduite à la chaux et encollée à mi-hauteur de brou de noix. Une aigre odeur de vinasse venait du réfectoire voisin. On entendait les cris et les galops d’une furieuse partie de barres. Serge arriva, traînant les souliers, triste.

— Comme tu es pâle, tu n’es pas malade, au moins?

<Et Mm<* Noyzé lui serrait les mains, lui

palpait les tempes, lui caressait les cheveux.

Il répondit :

— Je m’ennuie.

Dans ses jolis yeux plombés, un découragement lourd éteignait la vivacité du regard, sa bouche avait une moue dégoûtée; la venue de Lucien ne semblait lui faire qu’un plaisir modéré.

— Tiens, dit-elle, mange.

Elle lui offrit des gâteaux qu’elle avait achetés place Médicis.

— Je n’ai pas faim.

— Pour me faire plaisir ! dit-elle.

Allons, Serge, mon chéri, mon aimé, ne m’accueille pas ainsi. A peine si tu me regardes, tu as l’air de m’en vouloir. Si tu savais, pourtant!...

Elle avait lutté, oui, passionnément; au feu noir qui brilla dans ses yeux, Lucien le comprit, la plaignit. Serge eut le blême sourire d’un prisonnier :

— Ces huit jours, maman, vous ne pouvez pas savoir, c’est huit mois. Je mourrai si je reste ici.

— Mon enfant ! quel chagrin tu me fais ! Ne tombe pas malade ! Qu’est-ce que je deviendrais? Personne ne te veut de mal, au moins? Tes maîtres, tes camarades? Vous nourrit-on bien, seulement?

— Tenez, maman, fit-il d’un air excédé, ne parlons pas de cela. D’où venez-vous? parlez-moi de vous?... Oh ! cette prison !...

Lucien intervint :

- — Voyons, mon petit Serge, du courage ! Décroche ce bachot, deux mois vont vite passer en travaillant !

— Oui, cela t’est facile à dire, riposta l’autre d’un ton sec, tu es libre, toi. Oh! maman, il me semble que je suis au bagne !...

— Mon Dieu, soupira-t-elle en prêtant l’oreille aux cris sauvages de la partie de barres, ceux-là s’amusent, pourtant !

— Ils ne sont pas moi , maman, dit amèrement Serge. Ils n’ont pas connu, comme moi, la liberté. Us n’ont pas une maman comme vous.

Elle balbutia :

— Mon chéri, j’ai tant besoin de courage!.*. Va, nous sommes tous à plaindre:

L’essor

j’ai tant, tant de chagrin qu’ont m’ait séparée de toi !

Lucien, un peu honteux d’être en tiers, pour ne pas gêner leur expansion, s’était retiré au fond du parloir; il regardait par la fenêtre un petit préau planté de quatre arbres maigres : toute la tristesse, toute l’horreur de l’internat remontaient en lui. En même temps, il en voulait à Serge d’être si peu viril ; le peu d’accueil que l’enfant lui avait fait le choquait aussi.

Serge était-il assez peu raisonnable pour en vouloir à tout le monde?

Et tout d’un coup, à un regard singulier qu’il surprit en se retournant, à un silence brusque, il comprit. Il n’aurait pas dû accompagner Mmo Noyzé,

Serge était jaloux. Serge lui reprochait sa venue, son départ en compagnie de sa mère, les instants qu’ils pouvaient passer ensemble, l’intimité qui lui était si chère à trois, et qui, maintenant qu’il en était exclu, lui semblait intolérable.

La vanité

de Lucien souffrit, son affection pour Serge en fut atteinte. Il le découvrait autre qu’il ne se le représentait, sensation cruelle en amitié. Et il eut peur d’un revirement de Mme Noyzé, Si elle allait, inconsciemment, partager l’antipathie de Serge? Brusquement, il les détesta, la mère et le fils, découpant leurs profils blancs sur le mur. Puis il se raidit en un âpre et vil sentiment. Tant pis si Serge ne l’aimait plus. Il aimait la mère, il se passerait du fils ! Serge ne compta plus à ses yeux que comme un blessé à terre qu’on enjambe. Ignominie des pensées ! Comment pouvait-il concevoir chose pareille ?

Serge le rappelait, Mme Noyzé aussi,

jv-*/

Mon chéri, j’ai tant besoin de courage!.

L’Essor

en penchant la tête de son côté. Il se rapprocha, un peu honteux, lut la même petite honte dans les yeux de Serge. Ils firent effort pour se sourire, réconciliés sans être brouillés, heureux et tristes comme on l’est après

Un camelot leür jeta le journal

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