DANS LA VOITURE
les petits drames muets et profonds de l’âme.
La cloche de l’étude sonnait.
— Oh ! maman, maman ! faisait Serge dans un spasme.
— * Du courage, mon chéri. Je reviendrai demain ; non, je ne peux pas, aprèsdemain sans faute !
— Adieu, Lucien !
Et Serge lui tendit la main gentiment ; ils s’étreignirent, s’embrassèrent nerveusement, en frères.
Mme Noyzé, dans la voiture, reprit son attitude brisée. Elle consulta sa montre, fit un geste vague.
— Il faut que je rentre.
— Le faut-il?
Elle dit :
— Mon mari est allé déjeuner ce matin
à Meaux, chez le baron Guimart. Il rentrera à huit heures. Accompagnez-moi, nous avons le temps.
Le trajet fut silencieux. Il pesait sur eux une atmosphère d’orage ; cependant la fin du jour était belle. L’accablement qu’ils ressentaient ne venait point du dehors ; il était en eux, les remplissant d’attente et d’appréhension. Lucien sentait courir des frissons électriques dans sa moelle épinière.
— Vous pensez à Serge? demanda-t-il câlinement.
Elle soupira :
— On n’arrange jamais sa vie comme on veut. Vous êtes heureux d’être homme. On ne saura jamais tout ce que peuvent souffrir les femmes...
Pour la première fois, une iangueur passait dans sa voix, lui donnait un accès de détresse poignante.
— Vous souffrez donc bien? dit-il ému.
Elle le regarda avec une sorte de pitié :
— Mon pauvre ami!...
La séduction du malheur est inexprimable. Triomphante, belle de vie, Mme Noyzé le rendait ivre; en cette seconde, elle lui apparut une autre femme, il crut toucher le fond de cette âme changeante. Certainement, il l'avait calomniée. Pure ou non, la souffrance la rachetait ; si tendre mère, pouvait-elle être une mauvaise femme? Un mari brutal, peut-être des difficultés de vie sous l’apparence du luxe, des outrages constants, car elle ne pouvait ignorer la vie de plaisir de M. Noyzé... Pauvre femme! Oui, pauvre femme! Et on lui arrachait son fils!...
— - Je vous dirai tout, murmura-t-elle avec abandon.
Dès lors, il désira moins savoir, il reprenait foi en elle, pouvait se laisser couler au fil de l’eau enchantée.
La voiture passait sur le boulevard. Des camelots courant, un paquet de journaux humides sous le .bras, hurlaient d’une voix déchirante et sardonique, comme si leur misère se revanchait en proclamant le déshonneur d’un riche :
L’Essor
~ Demandez! Les concussions d’un ingénieur fameux! Les scandales de l’Exposition ! On livrera demain le nom du coupable! Demandez! Une imminente arrestation ! Demandez ! Cinq centimes !
Mme Noyzé et Lucien se regardèrent, saisis :
— Mon Dieu ! fit-elle, mais non, c’est impossible !
Un camelot leur jeta le journal dans la voiture, prit le sou. Déjà Lucien s’emparait du journal, le dévorait des yeux :
— Impossible d’en douter, mais c’est Hardeuil !
Dans son bouleversement, après la première stupeur, il faillit sauter à bas, courir comme un fou chez Clotilde.
— C’est abominable, cria-t-il. Enfin, si c’est faux!... Pour la famille, pour les enfants !
— Nous vivons dans un triste temps.
Il déclara, hachant les mots d’irritation :
— Je ne connais pas assez Hardeuil pour le juger, mais, certainement, il vaut mieux que des centaines de gredins qu’on salue ! Pourquoi lui, plutôt que tel ou tel que nous pourrions nommer, que nous savons tous ! Vous verrez qu’il y a encore làdessous quelque ignoble chantage. Et Clotilde qui peut-être, à cette heure, entend cela ! Il me semble que je tuerais le libelliste qui me cloue ainsi au pilori comme un chien, oui, à coups de botte ! Oh ! Hardeuil se battra ! Mais quel scandale ! Eclatant comme une bombe !...
' — Oh ! fit-elle, on s’y est toujours un
peu attendu !
— Ce qui me dégoûte, c’est la façon sale dont on va leur tomber dessus : la curée, vous verrez ! Cette âme si fière de Clotilde, c’est affreux à penser. Elle a pour son père une religion, un culte! Si j’osais... Oh! Allons-y ! C’est aux amis à se montrer, dans ces cas-là.
Elle glaça son entraînement généreux :
— Vous les importuneriez cruellement, mon pauvre ami. D’ailleurs, on ne vous recevra sans doute pas. Allez-y, si le cœur vous en dit. J’ai plus d’expérience que vous ; j’attendrai demain.
, Il baissa le front, lâche à la peur de
la quitter, d’abandonner la proie pour l’ombre.
Il se justifia en trouvant sa conduite plus délicate, plus discrète : certes, il lui en coûtait ! Mais le cri qu’on n’étouffe pas, la voix du cœur murmurait :
« Va donc, Clotilde sera heureuse de voir un visage ami, jeune et franc. Déjà elle doit sentir autour d’elle l’hypocrisie des silences, les faux apitoiements, la trahison. Mais va donc, lâche ! »
Mme Noyzé dit :
— Bah ! ce ne sont encore que des aboiements! Hardeuil a des amis. Dans leur propre intérêt, ils le couvriront! En une nuit, il se passe bien des choses.
On achète les gens. Au besoin.
Elle le décacheta d’une façon brutale.
on se cache, on se sauve ! Et la police ferme les yeux !
Il pensait :
« Se sauver, ce serait pire encore ; quel aveu ! »
L’Essor
Et il fut désespéré de son impuissance, ve pouvoir rien pour Clotilde, rien que lui itndre une poignée de main loyale. Allons, deux mots en hâte, un adieu, un élan hors de la voiture! Il se disait : — Au coin de la rue ! Et la rue passait. — Devant ce magasin ! — Et il restait assis, dans la tiédeur des coussins, comme si ce contact le rivait en une molle et honteuse complicité.
« Si je saute, se disait-il, elle ne me pardonnera jamais ! »
Et dans l’importance absurde, mais irrévocable, qu’il donnait à un acte aussi naturel, il la jugeait d’avance perdue pour lui.
— Dire qu’il n’y a pas deux mois, les salons de Hardeuil regorgeaient de monde ! Clotilde était si applaudie, si fêtée, en Colombine et en petite princesse ! Rappelezvous ! dit-il.
Elle hocha la tête, absorbée. Il se demanda si elle n’avait jamais eu d’inquiétude, du côté de son mari. Mais non, il s’en tenait aux spéculations de bourse, ne risquait que leur fortune. Pensait-elle à leur ami Turpin-Malus? Il était bien habile, mais les plus vieux renards se laissent forcer un jour. Sans doute, il avait pris ses précautions, tenait les gens par de petits papiers compromettants.
La voiture s’arrêtait. De nouveau, la parole manquait à Lucien ; il voulut prendre son congé. Mais Mme Noyzé se retourna, sourit dans l’ombre de la porte. Ce fut irrésistible. La suggestion de ce visage mystérieux, le muet appel du corridor, toute la hantise familière du petit hôtel le happa, l’attira par un aimant. Il suivit la jeune femme dans l’escalier de bois à rampe sculptée. A chaque marche, sous le coup de genou qui repoussait la robe, il voyait s’élever dans la clarté du vitrail les nobles hanches ; les chevilles se perdaient en la nuit de la jupe, et il eût voulu baiser, chaque fois qu’elles frôlaient le tapis, les fines et longues bottines. Cela lui semblait bien dû. Il ne restait que dans un espoir sans nom, sans forme, vaste et infini comme le flux qui l’emportait derrière elle.
Elle poussait la porte du salon, puis du boudoir. Un télégramme, sur un plateau ! Elle le décacheta d’une façon preste et bru-
tale, qui frappait Lucien, par quelque chose d’impossible à formuler. Il la regardait ; son visage, crispé par la crainte d’un malheur en suspens, se détendit. Elle ne put maîtriser un sourire d’allégement presque ironique :
— Mon seigneur et maître ne rentrera que demain.
Elle défit son chapeau, dit :
— Vous pouvez m’accompagner dans ma chambre. Nous sommes chez nous.
Elle lui désigna un fauteuil.
— Vous dînerez avec moi, n’est-ce pas?
Et se tournant vers la femme de chambre, qu’elle venait de sonner, elle lui donna des ordres, puis, la rappelant, lui tendit des billets de théâtre. Elle pourrait, sitôt le service terminé, aller avec la cuisinière aux Variétés. Cette fille remercia, devenue rouge de plaisir. Lucien ne vit là que la bonté d’une maîtresse récompensant le zèle de ses domestiques, non une des mille complaisances par lesquelles on achète leur fidélité suspecte.
— Venez voir la chambre de Serge, dit-elle après avoir déposé ses gants, sa voilette sur un guéridon, quitté ses bracelets, disparu dans son cabinet de toilette pour s’y remettre un peu de poudre de riz. — Il a fait des changements et acheté un joli bureau Louis XV ; pauvre petit, il n’a guère joui de son acquisition.
Au second, dans la chambre claire, fascinant le regard, ce n’était que photographies d’actrices ; Serge les collectionnait avec passion. Il y en avait partout, sur la cheminée, aux murs et sur le petit bureau, en éventail : lourdes chanteuses, pareilles à de grands bœufs blancs ; divettes de café-concert en robes excentriques, danseuses de féerie montrant leurs jambes. Impudiques, presque inconscientes, elles riaient de dents trop belles, l’œil avivé de noir. Une d’elles, tout en peau, ressemblait d’une façon choquante à Mme Noyzé.
— Voilà les poupées de Serge, dit-elle en mère complice, étrangement faible.
Un malaise flottait dans cette pièce presque féminine. Le lit, laqué blanc, ne semblait pas un lit de garçon. Il s’exhalait, d’un tube en verre filigrané d’or, vide ce*
L’Essor
pendant, un partum d’essence de roses, dont Serge raffolait. Tout l’Orient saisit Lucien : soleil aux ombres bleues, cours blanches, roses éblouissantes, ciel incomparable, et grands, noirs, profonds yeux d’almée. Mffle Noyzé, une chaleur aux joues, ouvrit la fenêtre.
Grasse, cette fois, ignoblement onctueuse et papelarde, la voix d’un camelot traversa le crépuscule :
— Demandez ! Un ingénieur concussionnaire ! Nouveaux et scandaleux détails ! Demandez !
L’homme, à tournure de sacristain, courait en chaussons mous. Mme Noyzé plongea un regard aigu dans les yeux de Lucien :
— Vous n’y allez pas?
Son visage devint dur, provocant :
— Voyons, avouez que vous en avez bien envie? Cette pauvre petite Clotilde qui a tant besoin d’être consolée ! Votre jolie princesse Rose!...
Elle eut un rire bref :
— Non ? non ? décidément, vous me donnez la préférence?
Elle le regardait bien à fond, comme pour voir jusqu’où elle pouvait aller. Il sourit, tandis qu’elle lui enfonçait cette fine aiguille au cœur. Sophiste amoureux, il s’affirma qu’elle avait souffert chez les Hardeuil : blessures d’amour-propre, rivalités de femmes; sait-on jamais pourquoi on déteste? Ou bien elle exprimait ce besoin de possession exclusive, si féroce chez son sexe : elle ne voulait pas qu’il en aimât d’autres; sa dureté n’était que représailles. Il se dit cela et triompha d’un stupide orgueil.
— Clotilde est une enfant, murmurat-il pour la désarmer, en haussant les épaules.
Il ne songea pas qu’à l’épanouissement de l’âge, elle enviait cette jeunesse en fleur; que, trop savante, elle haïssait la pureté de la vierge.
— Alors vous ne l’aimez pas? Pas même un pauvre petit flirt?
Il secoua la tête, reniant sa brave et fière petite amie.
— Ah ! elle ne se mariera plus à présent ! dit-elle.
Il ressentit une honte amère : c’était vrai, abominablement vrai. Lui-même l’épouserait-il, fille d’un homme déshonoré? Mais pourquoi tant d’acrimonie? La vie avait donc rendu Mme Noyzé bien méchante? Que lui avait fait cette enfant?
Elle lut en lui, et posant la main sur son épaule, d’une prise de possession douce et forte, elle prononça le mot de tout égoïsme et de tout oubli :
— Chacun a ses misères, croyez- le !
Il lui avait retenu le poignet, remarquant, sous la manche, un cercle meurtri, d’un vilain noir.
— Ah ! laissez ! fit-elle, devenant rouge, puis pâle.
Mais il maintenait de force le bras qu’elle essayait de dégager.
— Vous vous êtes fait mal ! On dirait qu’on vous a...
Elle eut un mauvais rire d’aveu, en détournant si expressivement la tête qu’il s’écria :
— Est-ce possible ? Qui a osé !...
— Vous le demandez? Le seul individu qui ait droit sur moi. Mon mari ! Je ne voulais pas que Serge fût enfermé, il a brisé ma résistance entre ses tenailles ! Ne me parlez plus, j’ai horreur de tout, il y a des moments où je voudrais mourir !
— Qu’un homme soit assez lâche!...
murmura-t-il hors de lui ; et à son dégoût, à sa haine, s’ajoutait une admiration équivoque pour cet homme qui se faisait craindre, mais obéir.
La diversion fut si soudaine et si forte, qu’il ne songea plus aux Hardeuil. Il avait pris le poignet blessé, et refoulant la manche, il le baisait, avec un attendrissement maladif.
— - Ah ! fit-elle, en un frisson douloureux, ce n’est ni la première ni la dernière fois ! Mais pourquoi parler de ces choses ? Vous ne me croiriez pas ! Vous me jugez sur les on-dit du monde, vous ne savez de moi que des calomnies inventées à plaisir. N’avez-vous pas cru que mon seul protecteur, l’ami le plus désintéressé, M. Tarpin-Malus... Oh! recevoir cette insulte de vous! Car vous m’avez insultée, tout à l’heure, en plein Salon, vous avez supposé
L’Essor
je ne sais quelle infamie, et quand j’ai pleuré dans la voiture, vous m’avez crue coupable, vous n’avez pas compris que c’était vous qui me faisiez pleurer, avec vos indignes soupçons, vous, que mon fils aime tant, vous, qui vous dites mon ami !
En vain, cherchait-il à protester. L’émotion de cette voix de fièvre emportait ses méfiances. Ou elle était très forte, ou on l’accusait bien injustement, et elle était digne de tout respect. Elle continua, très vite :
— Ce vieillard que vous suspectez, vous devriez lui être reconnaissant ! Sans sa bonté paternelle, je serais peut-être à la rue. Mon mari le ménage — (elle baissa la voix) — il lui doit de fortes sommes — (et plus bas encore) — il lui doit beaucoup. L'influence de M, Malus l’a préservé dans des circonstances cruelles pour nous, au lendemain du krach des Métaux, où M. Noyzé, quoique irresponsa-
- JE VEOX FAIRE MA RONDE. b|e> failHt être
compromis. Et c’est cet ami qu’on accuse, que vous, Lucien!... (Elle eut un haut le corps.) Mais vous ne l’avez donc jamais regardé? Il est vieux, il est laid, il a des infirmités. Songez que je pourrais être sa fille? c’est répugnant, voyons !
— Je vous crois, je vous crois, fit-il, luttant contre ses dernières préventions, et revoyant la vilaine face pointue. Tarpin-Malus un si brave homme, cela le confondait. Mais elle était si hautaine, si entraînante!
— Et lui, hasarda-t-il, n’a-t-il jamais?... Il ne peut cependant éprouver pour vous les sentiments d’un père...
Elle affirma :
— Je n’ai rien à vous cacher. Il y a de cela quinze ans, au début de notre liaison, il s’est épris violemment de moi et ne me l’a pas dissimulé. Je l’ai mis en demeure de préférer une amitié irréprochable ou une rupture complète. Il n’a pas eu le courage de choisir. Il a voyagé deux ans. Nous nous sommes revus, il était guéri. Depuis, pas une seule fois, entendez-vous, il n’a été fait allusion à cela entre nous. C’est un vieil, très vieil ami. Je sais qu’il a beaucoup d’ennemis. On nous fait payer son amitié pour nous. Mais sous son aspect froid qui déconcerte tant de gens, c’est le cœur le plus chaud et le plus dévoué. Vous n’en douterez pas quand vous en saurez les preuves plus au long. Vous le voyez, conclut-elle, je vous dis tout !
Il tenait toujours dans ses mains le poignet bleui ; doucement il le caressait, comme on fait aux enfants. Le crépuscule s’assombrissait avec une lenteur insensible ; déjà ils baignaient dans une demi-ombre traîtresse et charmante. Une voiture parfois roulait au dehors, puis le silence retombait, et dans leurs âmes, après ces sursauts fiévreux, il se faisait une paix inquiète. En cet instant dangereux, ils goûtaient la saveur amère de l’existence. Lucien soupira :
— Ce serait pourtant si bon d’être heureux !...
Tout son être appelait le bonheur, y croyait éperdument. Il regarda Mme Noyzé d’un regard si avide qu’elle murmura :
— Venez, descendons !
Au salon, sans allumer les bougies, elle joua une valse, puis un nocturne de Chopin. Il écoutait, prostré de langueur. Le dîner fut court, sans entrain, dans la clarté officielle de la salle à manger. Mais au salon, sous le feu doux des grandes lampes, de nouveau le charme refleurit. Tout à coup le piano se tut, Mme Noyzé prêta son oreille fine au bruit de portes et de serrures fermées. Ce départ des servantes, Lucien le devina, plus qu’il ne l’entendit. La clarté des lampes, l’intimité des choses, le silence
L’Essor
devinrent tout à coup très profonds : le petit hôtel s’emplit de mystère. Une boiserie craqua. Ils tressaillirent. Mme Noyzé s’emparait d’un candélabre et le dressait haut, disant :
— Je veux faire ma ronde.
Il l’accompagna. Le froissement de sa robe exhalait un bruit furtif et délicieux. Machinalement, leurs regards se portaient sous les meubles, dans les encoignures. Us revinrent sans se retourner, portant à deux le flambeau. Us ne se parlaient toujours pas. Elle éteignit les lampes, passa dans la chambre à coucher. U la suivit. Leurs images se figèrent dans la glace de la cheminée ; ils se virent des faces pâles, des yeux étranges, on ne sait quoi d’ardent et de solennel. Le silence persistant devenait intolérable. Elle se retournait ; ils se trouvèrent enlacés, se dévorant la bouche d’un baiser ; et, dans un soupir, elle se renversa.
Lucien s’éveilla très tard.
La vieille Nanische, tournant dans la chambre, déposait sur une chaise ses habits brossés.
U promena sur elle, sur les murs, un regard brouillé. Son bonheur de la veille l’hébétait presque; il le revécut avec une volupté poignante, un remords exquis. U avait mordu au fruit de vie, péché irréparablement. Amant adultère! Et il répétait ce mot : adultère — comme s’il y trouvait un sens large et nouveau, une beauté de crime.
Ce n’était que cela?
U revoyait la chambre, et les minutes palpitantes qui avaient suivi leur évanouissement, un douloureux passage du rêve à la réalité, de nouveaux affolements sombrant au néant suprême, et tout ce que les infiniment petits de pareilles sensations mêlaient de disparate, de trivial et de presque choquant à cette chute dans l’Infini : leur séparation avant minuit, leurs adieux derrière la porte, le peignoir bleu à dentelles qui,
la mettant à l’aise, instaurait entre eux une intimité bourgeoise. Une singulière amertume lui restait dans la bouche. Pourquoi Nanische ne s’en allait-elle pas, le chocolat servi? Quel diable d’air sombre! U ne pouvait cependant, pour la dérider, quelque envie de jeune coq qu’il en eût, lui crier : « Tu sais, Nanische, Mme Noyzé!... » Mais elle se retournait, et tout à trac, avec une brutalité qui expliquait ses lenteurs indécises :
— M. Hardeuil est mort !
— Tu dis?
Elle répéta, de son dur accent d’Alsace :
— U s’est tiré un coup de pistolet dans la tête !
— C’est impossible ; comment le sais-tu ?
U bondissait, enfilait en hâte ses. vêtements ; par ce besoin qu’on a, s’agitant dans le vide, de parer, trop tard, à l’irréparable.
Elle répliqua, blessée du doute et révoltée, en son cœur de peuple, de ce qu’un riche, un puissant, un de ceux qui donnent l’exemple, se fût tué comme un misérable; furieuse aussi, pour Mme Trénis, qui était l’amie de gens que son journal à elle, son Petit Citoyen , accusait ce matin de « volerie » .
— C’est très possible. Che le sais, puisque M. Favas vient, de l’apprendre à ton grand-père !
S’il avait eu huit ans, elle n’aurait pas eu un autre ton.
U répéta :
— Favas?
Elle dit :
— U est en bas; ton grand-père est au lit, il est tombé hier dans l’escalier. Toi, tu te promènes, pendant ce temps! Tu rentres à des heures qui ne sont pas celles des honnêtes chens !
U .ne l’entendait pas, dégringolait les marches, sonnait vivement aü premier. Arsène ouvrit et recula, scandalisé. Au chevet de M. de Vertsève, se tenaient Favas et Mme Trénis. Elle lui lança le regard de reproche qu’il méritait, ayant complètement négligé de les avertir qu’il ne paraîtrait pas de la soirée; mais bien vite, elle reprit l’expression d’effroi désolé qui la transfigurait lors de son entrée.
L’Essor
- — Vous vous êtes blessé, grand-père?
— • Une entorse, dit sèchement le vieillard.
— Tu sais?... demanda Mme Trénis avec une envie plaintive de parler, car l’émotion l’étouffait.
Il regarda Favas :
- — C’est donc vrai?
— A quatre heures du matin. Il a su qu’on devait l’arrêter dans la matinée. Il n’a pas voulu fuir. Il en aura eu assez. Depuis longtemps, il luttait pied à pied.
— Mais est-il coupable?
Favas eut un grand geste, qui se récusait. Hardeuil jouait une partie, il l’avait perdue. On ne fait ni de la politique, ni des affaires, avec de la vertu. Il n’y a qu’une loi :de succès.
M. de Vertsève dit :
— - C’est un lâche, dans tous les cas.
Lucien voulut protester, Mme Trénis dit :
— C’étaient des gens heureux, la foudre les a frappés. Je plains Clotilde !
Elle ne put retenir un petit sanglot. Lucien lui fut reconnaissant. Oh ! oui, pauvre Clotilde. Une angoisse affreuse l’étreignit, il se sentit coupable d’une abomination. Pourquoi n’avait-il pas couru chez elle? Il l’avait doublement trahie, en se laissant retenir aux bras d’une, autre. Puis il se disait : « Mais est-ce vrai? Est-ce possible? » Et il ne pouvait croire la catastrophe aussi soudaine. Il revoyait Hardeuil plein de vie, avec ses yeux volontaires et la souffrance tendue de son âme surmenée. Il écarta l’image de sang, l’horreur, les cris, tout le drame rouge ; en même temps, une curiosité affreuse lui fit demander :
— Il est mort sur le coup?
— Oui, dit Favas, de tristes détails.
Il n’en dit pas plus, par convenance.
Lucien, hors de lui, cria :
— Le temps de m’habiller, je vous accompagne !
Quelques minutes après, il roulait dans le coupé de remise qui servait au médecin pour ses visites. Une petite pendule, enchâssée dans un panneau, faisait face à une lanterne qui permettait de lire dans l’obscurité. Des bretelles de drap noir retenaient des brochures et des livres. Une boîte de
maroquin reposait sur une banquette, contenant des aciers luisants. Dans ce coupé, dont chaque accessoire avait une signification froide et précise, Lucien sentit la mort, y crut. De teiles sensations ne se raisonnent pas. Il vit Hardeuil gisant, loque nue et sanglante, aux mains d’hommes rigides, semblables à Favas.
— En votre âme et conscience, demanda-t-il, était-ce un malhonnête homme?
Amèrement, Favas ricana :
- — Dites-moi d’abord : qu’est-ce que le bien? qu’est-ce que le mal? Le savez-vous? Nous vivons en société, il y a des lois, des gendarmes. Hardeuil a-t-il violé la loi? Oui, s’il est vrai qu’il ait corrompu des députés, qu’il se soit adjugé de fortes sommes sur les marchés et les fournitures. Convaincu, il était condamné. Son suicide arrange tout ! D’abord, Hardeuil servira de bouc émissaire, on enterrera avec lui les méfaits des autres. Puis, la réaction se fera. On le plaindra. Ce sera moins un coupable qu’un malheureux. Ainsi va le monde ! Maintenant, reprit-il, vous me demanderez : Hardeuil se considérait-il comme un coquin? Je n’en sais rien. J’en doute. Son suicide même ne prouve rien. Il n’y a jamais de scélérats parfaits. Il y a des entraînements, des faiblesses, et l’homme qui les commet s’excuse toujours vis-à-vis de lui-même.
- — Ainsi, il n’a pas souffert?
— Après? Ou dans les heures de fièvre qui ont précédé son suicide? Ah! j’imagine qu’il aura savouré pendant cette nuit toute la volupté de la torture. Qui sait, — dit Favas, avec la cruauté d’un dilettante de la douleur, d’un homme qui en a éprouvé lui-même toutes les affres, — qui saura jamais ce qu’il y a d’indicible dans certaines agonies morales ? Nous plaignons Hardeuil ! Mais avec quelle intensité il a dû vivre ! Quant à sa mort, quelques secondes à peine. Il y a tant de cas où la mort n’est rien !
Il ajouta :
— Il s’est tiré un coup de revolver dans la bouche. Son fils, dont la chambre était voisine, entend l’explosion dans son sommeil, il rêve qu’on lui prépare son tub et que le domestique aura laissé tomber la cuvette de zinc! C’est Mmo Rim qui est accourue la
L’Essor
IOI
première. Elle n’a fait qu’un bond pour enfermer Clotilde ! Un commissionnaire a sonné à ma porte à cinq heures. Quand je suis arrivé, deux médecins descendaient l’escalier, en grommelant de ce qu’on les eût dérangés « pour rien ». Hardeuil gisait sur un lit où on l’avait transporté. On avait enlevé lès tapis, le parquet était mouillé. J’ai trouvé une parcelle de substance grise dans les rideaux.
Lucien écoutait, moins horrifié qu’il n’aurait cru, mais navré, noyé en des ténèbres telles qu’il ne comprenait pas qu’il fît jour, et que, dans le soleil, des gens eussent l’air heureux. Les lourds' om nibus évoluaient, au trot de gros chevaux blancs. Un enfant marchait en sautant; sa mère lui prit vivement le bras, pour traverser la rue.
— Clotilde ! soupira Lucien.
Il y eut un dur silence, une protestation de leur volonté contre T injustice du sort.
— -Eh bien, dit tout à coup Favas, des misères comme celles-là, c’est tous les jours que j’en remue, que j’en brasse à poignées.
L’hôpital était là. Il descendit et, sur une poignée de main, disparut.
Lucien resta étourdi, d’une ivresse due, peutêtre, à l’odeur de cuir et au roulis de la voiture. Il se cramponna, dans un vertige, à l’angle d’une porte cochère. Il avait la sensation atroce de pendre la tête en bas, dans le vide. Et sa défaillance s’en allait vers Clotilde, mentalement le prosternait devant elle.
« Comme il avait été lâche ! »
Rien ne réveillant le
sens moral autant qu’une dépression physique : retour sur soi, conscience du lien fi agile qui sépare la vie de la mort, peur du mystère qui nous entoure, de l’inconnu qui nous attend, il n’échappa point à cette loi. Pour se soustraire au malaise, il entra dans un café, avala un verre de chartreuse. Une bouffée de chaleur lui monta au visage. Il se mit en marche. Son sang se régu- 1 a r i s a
— Il s'est tiré un coup de revolver dans la bouche.
L’Hssor
bientôt. Il rit de sa faiblesse, se dit : « Moi, je suis jeune, moi , je suis fort ! » La mort, dont il avait perçu la hideuse approche, redevint lointaine, irréelle, rentra dans le vague des pensées qui vous jugulent, mais qu’on repousse. Son égoïsme lui faisait, tout en plaignant Clotilde, repenser à lui même et à Mme Noyzé. Il se justifia. Fonpers avait raison : toutes nos aspirations sont légitimes : « Il faut vivre ! »
Et tandis qu’il se dirigeait vers la demeure des Hardeuil, rue Auber, sa pensée s’installait d’avance dans le petit logement meublé dont il comptait renouveler les fleurs, égayer de quelques soies japonaises l’aspect convenu, car elle y viendrait. Elle l’avait promis.
Il devint rouge, en y songeant. Une femme marchait devant lui, relevant délicatement sa. jupe sur des souliers vernis. Il fut follement tenté de l’aborder : l’aventure, l’imprévu, et rompre enfin le convenu qui lui interdisait tout ce qui serait plaisant, hardi, nouveau. Il la dépassa, elle était laide. Alors il eut envie de rire et de chanter. Que de fois, il s’était trouvé en semblable contradiction avec soi-même, toujours après une secousse tragique, comme si l’homme était incapable d’émotions fortes et suivies, et que l’éternel enfant que l’on est, que l’on reste, reprît vite le dessus sur le sentiment de la vie profonde que l’on devrait jalousement entretenir en soi.
Chez, les Hardeuil, on ne le laissa pas monter. Le concierge, personnage officiel , lui montra du doigt un registre où il pouvait s’inscrire, si bon lui semblait. Son air de réprobation offensée marquait assez le cas qu’il ferait désormais de M. Hardeuil et des amis de M. Hardeuil.
Lucien demanda, après avoir signé au bas d’une page, suivie de beaucoup d’autres pages blanches :
— On nra rien décidé encore pour l’enterrement ?
Le concierge répondit, avec dignité :
* — Il m’est tout à fait impossible de rien préciser à cet égard.
Et il sortit de la loge pour rattraper par le pan de son paletot un reporter, souple comme Arlequin, qui s’élançait dans l’esca-
lier pour interviewer un membre de la famille et, à défaut, la camériste ou le groom.
Fonpers entra, qui venait s’inscrire. Ils rencontrèrent Symore, au seuil. Sa bonne figure était pénétrée de chagrin. Il signa, et tous trois firent quelques pas en silence. Trop pleins de l’idée noire, ils s’efforçaient d’échapper à eux-mêmes. Fonpers s’arrêta devant un kiosque de journaux, parut examiner avec intérêt des gravures comiques; puis il alluma un cigare. Tous ses gestes, son silence même, semblaient à Lucien empreints de tact. Il admirait la mine détachée, finement soucieuse de l’écrivain, d’autant plus naturelle qu’il songeait aux trois cents louis qu’il avait perdus la veille et qu’il devrait payer au marquis d’Arbelles. Lucien pensait : « Comme il est séduisant ! Si j’étais femme, j’aimerais sa main si blanche et si soignée, son cou nerveux, ses pieds cambrés ! »
Le bon Symore, à côté, semblait un ours velu.
— Viens-tu? dit-il à Lucien.
On sentait qu’il avait besoin de la présence d’un ami. Lui aussi devait plaindre Clotilde! mais Fonpers dit :
— Je vous garde, accompagnez- moi donc un peu !
Et Lucien, trop flatté, lâcha Symore pour Fonpers. Quel honneur d’être aperçu en sa compagnie ! Pourquoi n’était-ce pas à six heures du soir, quand les journalistes et les gens d’affaires prennent l’absinthe, aux petites tables du boulevard? Puis il songea qu’il avait dû faire à Symore une de ces peines fugaces qui ne sont rien, ou qui sont tout, en amitié.
— Je n’ai pu voir hier le vernissage, dit Fonpers. Si nous allions au Champ-de- Mars, malgré la cohue?
Lucien approuva. On ne pouvait échapper à la vie ; là ou ailleurs... Enflé d’orgueil par la bienveillance que lui témoignait Fonpers, il s’affirma qu’il obéissait à une intention noble, celle de révéler au « maître » la lo de Guépratte. Seules, les œuvres d’art consolent, élèvent, purifient. Ce serait bien à eux de rester en contemplation devant la vivante statue. Puis, Fonpers était puis
sant, écouté. Dire que dans les « salons * parus la veille et le matin, — il acheta des journaux en route pour s’en assurer — le groupe de Guépratte était à peine mentionné et d’une façon dédaigneuse ou ironique.
Naïvement, avec une expansion jusque-là comprimée et d’autant plus bavarde, Lucien exaltait Guépratte, disant tout, son idéal ardu et fier, son labeur, sa pauvreté, et la touchante et chaste admiration qu’il avait inspirée à une jeune fille, élève de ce maître inconnu.
Cela subitement intéressa Fonpers, il s’informa de Mlle Souwrieff. Avait-elle exposé? — Non, elle se défiait trop d’ellemême, s’acharnait, elle aussi, à l’œuvre frappante et forte qu’on discute, mais qui est !
Lucien ne put rentrer dans le jour froid de l’immense vestibule sablé de jaune, sans se revoir à la même place, la veille, entraînant Mme Noyzé. Comme la vie, stagnante pendant des mois, se précipite, en quelques heures !
— Mais les voilà ! s’écria-t-il, surpris et ravi de l’aubaine.
Guépratte et Mlle Souwrieff étaient au fond du jardin de sculpture, ramenés par le besoin de voir la statue blanche, d’entendre — consolation d’artistes obscurs — les jugements portés par la foule. Pour un éloge spontané, un mot bien venu, que d’inepties déjà ils avaient dû entendre, que de platitudes, quels rires imbéciles !
Lucien fut péniblement affecté par le visage maladif, le teint de cire, les yeux luisants du sculpteur. Epuisé d’efforts, dévoré d’idéal, il avait cette beauté qui sort de l’âme, une lueur en détresse qui ressemblait à l’agonie d’une flamme. Mlle Souwrieff, avec ses cheveux de lin, ses yeux de turquoise pâle, son charme expressif et altier, en une robe très simple, mais harmonieusement liée à ses formes, faisait, sans le vouloir, ressortir la maigreur de son compagnon, étriqué en un petit vêtement noir.
Lucien dit :
— Nous venons pour vous seuls!
M. Fonpers — il le présenta — veut connaître votre œuvre !
Une rougeur plaqua les pommettes de
Guépratte, un éclair vint aux yeux de la Russe, touchée, pour son ajni. En silence on se dirigea vers la statue. Elle paraissait plus grande que dans l’atelier, prenait, dans le recul et le plein air, une vie plus pathétique.
honpers la contempla avec un recueillement long, grave, où se concentraient toute son attention et toute sa pensée. Un silence d’église, à peine troublé par les chuchotements des passants, les enveloppait. Lucien vit le re-
Fonpers la contempla avec un
REGI1 El LLE MENT XONG.
flet d’une émotion puissante subjuguer Fonpers. Nul plus que lui ne sentait le beau. Il eut un geste simple, mais émouvant : il se découvrit, resta tête nue, puis, quand, lentement, avec des pauses, il eut admiré l’œuvre sous toutes ses faces, il chercha la main de Guépratte, la prit et la serra passionnément. Lucien et MIle Souwrieff eurent chaud au cœur, tant cet élan parlait. Fonpers louait la violence de l’œuvre.
Nerveux à l’excès, il avait des fièvres
L’Essor
d’éloquence, un verbe imagé qu’avivait, à chaque phrase, une intonation fine et juste. Un enchantement sortait de sa personne.
C’eût été un merveilleux acteur, et si naturel ! Il conquit Guépratte, le mot n’est pas assez fort, il l’éblouit.
Avec une délicatesse de sensibilité rare, un art prodigieux à entrer dans la peau des autres et à lire dans leur âme, il trouva, du premier coup, les correspondances mystérieuses qu’il devait faire vibrer. A charmer ainsi les esprits les plus rétifs, il goûtait l’orgueil suprême du poète, qui est d’exercer le magique et invincible pouvoir de la parole. De la statue de Guépratte, par d’ingénieux aperçus, il s’était élevé aux œuvres de Michel-Ange ; il en parlait avec un savoir captivant, racontait les impressions inoubliables de son premier voyage en Italie.
Lucien regarda Mlle Souwriefï ; elle était tout yeux, tout oreilles. Il eut tout à coup le soupçon, puis le chassa, que c’était pour elle que Fonpers se prodiguait ainsi, voulant lui plaire, par coquetterie presque féminine, s’étant peut-être tout à coup imposé ce but pour exercer, comme il se plaisait à le dire, sa volonté. Il professait la gymnastique du moi , l’expansion dominatrice des facultés, affirmait qu’il n’est rien d’impossible à qui sait et à qui veut. Mais à quoi bon impressionner Mlle Souwrieff ? Voulait-il, par orgueil, la marquer à son sceau, graver en elle le souvenir furtif, mais ineffaçable, de l’homme supérieur qu’elle aurait pu aimer?
Lucien se moquait d’avoir pu concevoir une pareille idée, quand Fonpers, avec sa bonne grâce haute et irrésistible, les invita à déjeuner, les suppliant de ne pas rompre sitôt le charme de leur nouvelle intimité.
Guépratte, sans usage du monde, ne sut pas résister à l’enlacement.
Une douce violence les entraînait déjà, les plaçait autour d’une petite table de neige, où Lucien vit apparaître, tardifs mais savoureux, le saumon sauce verte et les côtelettes d’agneau Soubise qu’il avait convoités, il s’en souvint, au sortir du conseil de révision, quand le gros Carbon l’invita, si fallacieusement.
Mme Noyzé tardait. Lucien regardait fiévreusement la pendule.
Trois semaines s’étaient écoulées. D’abord en plein cauchemar, après l’enterrement de Hardeuil et la douloureuse apparition de Clotilde, pauvre petit visage brûlé de larmes, silhouette fondue en des voiles de crêpe, il avait vécu sans se comprendre, sans ressaisir son âme qui, pareille à un miroir qu’un choc émiette, ne reflétait plus que sensations éparses et incohérentes. Le bien, le mal, le plaisir, la honte se pressaient, en conflits insolubles, dans son esprit. Hanté par toutes les illusions du désir, éperdument amoureux de l’amour, Manon, Clotilde, Mme Noyzé, même la chaste et suave Eve- Lise, si lointaine, poursuivaient ses insomnies et ses songes.
La pendule sonna.
Allait-elle manquer le rendez-vous? Plusieurs fois déjà elle s’était dérobée. Il guetta, sur les transparents roses qui masquaient à mi-jour les fenêtres du rez-dechaussée, le reflet rapide d’une ombre. Sans doute, en dépit de l’ingéniosité avec laquelle il avait tendu des soies japonaises, arrangé intimement les meubles, ce garni coquet gardait l’aspect des pièces où l’on ne vit pas.
Le lit large et bas, dans la chambre voisine, faisait penser aux alcôves de filles. Les lampes et les torchères dispensaient la lumière impersonnelle du gaz. Le divan* était trop mou. Lucien, le premier jour, s’était piqué à une épingle à cheveux restée entre les coussins. D’autres, avant eux, s’étaient aimés là. Les hésitations de Mme Noyzé — car c’était la première fois qu’elle allait entrer — marquaient-elles une répugnance délicate, attestaient-elles une prudence hors de propos? Que pouvait-on craindre? Il avait, sous un faux nom, payé d’avance le terme. On entrait sans être vu, grâce à l’obscurité de l’escalier ; une sortie sur cour gagnait une autre rue. Il fut fier d’avoir si bien choisi, Mais au moins qu’elle apparût! La clef étant sur la porte, elle n’avait qu’à appuyer légèrement. Il écouta. Rien.
Comme le grêle tic-tnc de la pendule
Compatissantes, au jour des obsèques, elles entouraient Clotilde.
io 6
était agaçant ! Il s’étira, malade d’attente et de volupté. D’avance, il savourait la muette et peureuse entrée, l’essoufflement sous la voilette, le cœur battant de Laurence ; car il se donnait maintenant le plaisir de l’appeler par son petit nom : c’était une sorte de possession. Jessie, Edith, Arabella Hartliff traversèrent tout à coup son rêve éveillé. Compatissantes, au jour des obsèques, elles entouraient Clotilde, pareilles à des Grâces en deuil ; et il revoyait la crâne allure de M. Hartliff, regardant les gens en face et serrant ses gros poings pour la boxe, quand, entre deux haies de curieux assez peu recueillis, le cortège mortuaire s’était formé.
Depuis, une seule fois, il avait revu Clotilde, triste consolation.
Elle avait quitté Paris avec sa mère et Mme R im, acceptant l’hospitalité provisoire des Chai y s.
Quel enterrement, quand il y pensait!... Quantité de gens venus pour voir, pour dévisager la veuve et les enfants du mort ! Comme F avas l’avait prédit, on étouffait l’affaire. Une réaction, inspirée par certains journaux, se déclarait en faveur de Hardeuil. Et l’oubli retombait déjà sur ce cruel éclat, l’actualité courant à une danseuse, dont les grâces maigres émoustill aient tout Paris.
Il tendit plus avidement vers l’ivresse. Son cœur bondit. Etait-ce elle? Il s’approcha en hâte des rideaux roses ; une ombre s’v projetait, si lente qu’elle paraissait curieuse de voir et d’entendre. Mais Mme Noyzé ne s’attarderait pas ainsi. Quelque flâneur, un curieux? Il voulut savoir et, à travers une imperceptible fente, reconnut : quoi ? — La face de Méduse de Mmo Matha !
Il crut, dans sa panique, qu’elle allait entrer, s’informer, pousser droit chez lui ! — Quelle vraisemblance? Le hasard est si grand. Ne pouvait-on expliquer, innocemment, cette apparition saugrenue? Peut-être que Mme Matha passait là, d’aventure, s’arrêtant pour regarder les écriteaux.
Elle s’éloignait d’ailleurs. Pourvu que Mme Noyzé n’arrivât pas au même instant! La vieille, sur ses mauvaises jambes, traversait la chaussée, disparaissait au coin d’une rue.
Il respira, puis une subite oppression lui serra le cœur.
Elle l’espionnait peut-être? L’avait-elle vu déjà entrer dans cette maison? En ce cas, son affaire était sûre. Oisive; elle employait son temps à de pareilles enquêtes.
Elle flairait l’amour en faute, comme une ogresse la chair fraîche. Nanische, qui ne l’aimait pas, la comparait à la Mandragore des contes d’Alsace, qui a des yeux dans le dos. Les frasques d’un jeune homme pouvaient très bien irriter la grivoiserie sénile particulière aux prudes de son espèce. Quel bonheur que Mme Noyzé — était-ce pressentiment? — ne fût jamais venue encore! Il lui souhaita presque un empêchement.
Mais, tandis qu’il surveillait la chaussée, sûr qu’au moins Mme Matha ne revenait pas sur ses pas, une voiture s’arrêta. D’un bond, ayant payé d’avance, Mme Noyzé s’engouffrait sous le portail ; la clef tournait. Il s’élançait, recevait dans ses bras le grand corps palpitant, baisait une joue chaude et parfumée :
— Enfin, balbutiait-il, enfin !
Il refermait soigneusement la porte, et sa première parole, imprudente, était :
Mm0 Ma.tha.
L’Essor
— Vous n’avez pas aperçu la mère Matha?
Mais il réfléchit que, venant dans la direction opposée, elle n’avait pu ni la voir ni en être vue.
— Pourquoi? demanda-t-elle effrayée.
Il la rassura. C’est qu’il l’avait vu passer, au loin et disparaître, très inoffensive. Bien lui en prit d’amoindrir les choses. Mme Noyzé eut une peur horrible.
— • Etes-vous sûr?
— Très sûr, regardez vous-même.
Elle ne vit rien de suspect. Cependant, par excès de précaution, il tira sur les volets intérieurs les rideaux, fit la nuit, puis la lumière. Un flamboiement chaud et jaune les enveloppa, supprimant la vie extérieure, remplaçant, d’une atmosphère factice, le jour si lent à mourir de ces belles journées déjà d’été.
Il se rapprocha. Elle restait sur le qui-vive, inspectant avec une moue l’appartement.
Il lut dans ses yeux l’envie de s’esquiver et dit :
— Il y a une autre sortie, j’ai tout prévu.
Il fallut qu’il la lui montrât. Elle n’avait d’ailleurs, assura-t-elle, qu’un moment à lui donner. Il fut refroidi, converti au malaise qui leur faisait baisser la voix. Elle s’assit pourtant, comme en visite.
Très correct, il demanda :
— Comment va Serge?
Elle venait de le voir, il avait mauvaise mine.
Qu’avait-elle fait aujourd’hui? — Elle raconta ses visites.
Rien de plus! Le doigt qu’elle mit sur sa bouche exprima une défense sacrée. Il goûta, dans sa déception, l’aveu touchant de ses faiblesses de femme et le charme d’une suprême intimité. Déjà, dans le silence de langueur où ils s’entre-baisaient, la puissance magique de leur désir transformait toutes choses ; la clarté vive leur fut amie, l’appartement soudain familier ; les périls, l’heure disparurent; affranchis de penser, ils s’étreignirent, dans l’impossible effort de se perdre en eux-mêmes. Mmc Noyzé était devenue toute pâle. Tête nue, les mains nues, son visage nu
Loin de s’unir, ils s’éloignaient de plus en plus. “ Enfant, m’aimes-tu?... Elle se prosterna devant lui,
Il s’imagina tout à coup qu’elle le jugeait ridicule. Il se jeta sur elle, au milieu d’une phrase, d’un élan si juvénile qu’elle partit d’un éclat de rire, étouffée sous les baisers dont il lui couvrait le visage-
évoquant d’ardentes blancheurs, elle soupira, en prenant à deux mains le front de Lucien : — Enfant, m’aimes-tu? Enfant, m’ai-
m es-tu?
jo8
L’Essor
Et, avec un gémissement de colombe pâmée, elle se prosterna devant lui. Qu’aimait-elle, sa jeunesse ou sa personne? Le savait-elle seulement?
Emu, il la berça dans ses bras avec ferveur, se noya dans les yeux d’eau noire, auxquels la lumière prêtait d’attirants et «ombres reflets de boue. Il lui pénétra l’âme,
en ce tremblotement moiré, et ce fut précisément l’esprit du mal, qu’il vit sur ses lèvres, qui le fascina. Il voulait connaître tout l’amour ; et les fondrières et les bas-fonds de ce grand pays inconnu, en l’effrayant, l’attiraient.
— Laurence, balbutia-t-il, soyez ma vie.
Elle réüliqua :
— Soit la
— Je suis perdue!...
mienne I
Et tous deux Savaient qu’ils mentaient, mais que ce mensonge indispensable poétisait, d’un semblant de passion, leur misérable étreinte. Fût-ce l’involontaire mépris dont on paye la femme qui s’est donnée, fût-ce l’incurable défiance qui devait être la rançon de leurs précaires joies, il murmura :
- — Jure-moi que tu n’aimes que moi ?
Il s’étonnait de la tutoyer. Toute à lui, et si peu à lui ! Redoutable de mystère, en son âme et en son corps.
Elle soupira, plaintive :
— Toi, oui, rien que toi!...
Quand ils se retrouvèrent, flambeaux éteints, ivresse évanouie, de plain-pied avec la mélancolique réalité, repris à la sensation étrangère de ce logis de ha-
L’Essor
sard, et que, presque étonnés de vivre, honteux aussi, un peu tristes, ils s’approchèrent de la fenêtre, au haut de laquelle se fonçait un ciel de crépuscule, ils aperçurent, plantée de l’autre côté du boulevard, juste en face d’eux, la mère Matha. Mme Noyzé se rejeta en arrière :
— Je suis perdue!...
Et dans un va-et-vient affolé, elle répéta :
— Vous m’avez perdue !
Il la retint de force, eut peine à la convaincre qu’elle ne risquait rien. On ne l’avait pas vue entrer, on ne la verrait pas sortir. Que diable ! Mme Matha n’avait pas les yeux du lynx pour percer les murailles. Il n’écoutait pas ses reproches, ses plaintes. Il lui ouvrit la petite porte sur la cour, qui, avec un peu de résistance, céda. Elle s’élança tête baissée, disparut.
Il revint à la fenêtre. Décidément, c’était bien à lui que Mme Matha en avait. Il jeta un regard de regret sur le petit appartement où il ne viendrait plus attendre Mme Noyzé : ce serait trop risquer. Il résista même à l’envie, avant de s’éclipser à son tour, de mystifier l’ennemi. Il entre-bâillerait légèrement la fenêtre; la vieille s’approcherait, rasant les volets. Drapé dans une robe rouge de Samouraï, sous un des hideux masques japonais du mur, il apparaîtrait, brandissant un sabre et miaulant un effroyable cri de tigre. Pût-elle tomber en convulsions!
N’osant, il se contenta de lancer vers elle un coup de poing, qu’il n’eût pas été bon qu’elle reçût dans le nez.
Rentré chez lui, avant le dîner, il éprouva, dans son cabinet de toilette, à s’attarder sous la douche, la joie physique d’un lavage d’âme ; car il se sentait obscurément sali. Ses pensées rafraîchies, il put mesurer le chemin parcouru depuis le soir où pour la première fois, pendant l’entr’acte de Phèdre, il avait subi d’une façon flottante et vague l’enchantement de Mme Noyzé. Qui lui eût dit alors qu’il pourrait préciser son désir jusqu’aux plus intimes privautés et que la réalisation les dépasserait encore?
A présent, il trouvait cela naturel. Cette bonne fortune lui semblait à peine au niveau de son mérite. C’est que la jeune femme
avait, sinon perdu son prestige, du moins laissé se déformer l’image, le mirage plutôt qu’il s’était fait d’elle. Aux premiers
— Est-ce toi qui autorise Mme Matha