DE SE PRÉCIPITER
de lui retirer son honneur? Quoi, parce qu’il aurait plu à un misérable de lui voler sa femme!... Oh! les grands mots de roman! Eh non ! Philippe n’avait pas volé Thérèse, ou alors elle y avait fort bien consenti ; et dans la vision affolante qui se levait pour lui de leur complicité adultère, il ne savait vraiment s’il exécrait plus l’homme ou la femme! D’abord, une haine sauvage l’avait exaspéré contre Philippe; tout ce qu’il y a de contradictoire dans l’affection, les réticences les arrière-pensées qu’on garde, les sévérités ou les ironies qu’on inflige mentaT lement à l’ami le plus cher, la conscience de
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ses infirmités physiques et de ses infériorités morales, cette lie du cœur, Jacques eût, voulu la lui cracher au visage. Des injures atroces, ravalant le traître aux animaux vils, le traînant dans l’ordure, lui étaient échappées, qui, au lieu de le soulager, ne lui laissaient que la honte d’un abaissement inutile. Si encore Destelle eût été là, et non au loin, protégé par cette immensité de mer, cette distance qui soulignait vraiment, d’une moquerie insultante, l’impuissance du mari ! Ah! s’il eût été là, si Jacques l’avait tenu face à face, il lui aurait... Quoi donc? Que lui aurait-il dit? Que lui aurait-il fait? Dans le tremblement de rage qui lui crispait les mains sur une lourde table, halluciné par cette présence imaginaire, voyant réellement le blême visage de Philippe, ses grand yeux jaunes, son sourire de loup, il restait jéant, sans paroles, étouffé par le sang qui lui montait à la gorge. Non, non, il n’aurait su que lui dire! L’aurait-il frappé seulement, à main ouverte ou fermée, en plein visage, afin de se battre à mort, en quelque parc, sous l’œil de témoins silencieux qui divulgueraient ensuite le déshonneur de Thérèse et le sien? Il ne savait, non, en conscience, qui l’aurait emporté, de l’instinct de brutalité aveugle ou du respect de' soi-même qui lui eût retenu peut-être le bras, même envers iin indigne ; car cet indigne, il l’avait aimé tendrement, en dépit de l’alliage que comporte toute amitié, et il ne l’avait pas seulement aimé, mais admiré pour sa supériorité, son intelligence, sa noblesse d’âme! Pét vraiment, c’était drôle!
De tout autre, cela lui eût semblé moins amer. Une femme mariée est un objet de convoitise, un fruit rare et défendu par les risques à courir, le vague péril. Combien de gens avaient dû convoiter Thérèse, depuis leurs meilleurs amis jusqu’aux passants inconnus ! Mais que ce fût Philippe qui la lui eût prise, l’ignominie lui en paraissait accrue, au point qu’il se révoltait contre la monstruosité, l’impossibilité d’une pareille chose. Il savait trop pourtant que tout homme a des appétits de fauve, est une bête de proie et de luxure ; il savait ce que le vernis du monde cache de boue originelle, et avec quelle franchise cynique se confessent les hommes les plus réservés, les plus délicats d’apparence; mais Philippe? L’avait-il cru différent des autres et meilleur? Voilà donc quelle lâcheté hypocrite, quelle astuce scélérate voilaient cette amitié presque fraternelle, cette intimité d’élite, ce que l’aristocratie de la pensée donne de grâce aux
rapports familiers, et ces airs de respect, et' cette discrétion si loyale! C’était si soudain, si inattendu, si invraisemblable qu’il n’y avait pas de mots pour rendre ce qu’il éprouvait d’amertume ; d’un air de lassitude écœurée, il remuait lentement la tête, la bouche pleine de fiel. Parfois il se levait, faisait un tour ou deux dans la pièce, et se rasseyait. Un désarroi de fièvre et de torpeur hébétait ses mouvements. Il avait refermé la porte et les rideaux, sans savoir pourquoi ni à quel moment. Il s’était jeté sur son lit, enfonçant sa tête et ses yeux dans l’oreiller, mais il s’était relevé aussitôt. Il se surprit tout à coup à tailler ses ongles avec de petits ciseaux; il entendait sonner les heures, et, prenant froid, il perçut un élancement de rhumatisme à ses épaules. Il s’efforçait ensuite de fixer sa pensée sur le dîner qu’il venait de faire aux Champs-Elysées, avec Ferrand et les autres, il revit le masque grimaçant de l’acteur Nicolet, entendit la grosse voix joviale du sénateur Baurin-Voise. Ce dîner lui faisait l’effet de remonter à plusieurs années, un abîme le séparait de la minute présente. Son cœur battait vite et fort, en horloge de vie, lui rappelant que le temps passait.
— Il faut agir! pensa-t-il, et il répéta machinalement : agir, agir !
Les pulsations de son cœur grandissaient par saccades, il les écoutait, supposant un brusque arrêt, la rupture d’un anévrisme, quelque mort subite qui le libérerait, glissé sur le tapis ; et il s’abîma dans 1a. douceur de ne plus être, goûta le néant. Thérèse le pleurerait-elle, quels amis le regretteraient? Gisant sur le tapis, la tête à l’angle de la cheminée, un bras replié, dans une pose sympathique ; ô ridicule acteur! Et la lettre qu’il oubliait, qu’on trouverait sur lui, qu’on lirait, cette lamentable confession qui, sue de certaines gens, indifférents ou envieux, les ferait tant rire ! Une petite sueur lui en vint au dos, il se représentait les commérages, les sourires, les clins d'œil moqueurs. Sentir sur sa poitrine l’affreux papier lui causa une brûlure âcre, il rêva de cachettes invisibles, d’une flambée qui eût anéanti cet aveu vivant, dangereux comme un être, et qu’il pourrait, s’il le voulait, retourner contre celle qui l’avait signé, car il eut cette pensée très basse, mais seulement la durée d’un éclair. Il se ressaisit de la lettre, voulut la relire ; une telle pitié lui vint pour lui-même, aussi pour elle, qu’il ne put suivre les mots, à travers le voile d’eau qui lui brouillait la, vue. Et il répétait désespérément ;
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— Il faut agir, pourtant!
Mais comment? Affronter Thérèse, en finir avec ce qu’il lui restait à savoir, épuiser son malheur et en sonder tous les bas recoins, en balayer l’ordure, voilà qui s’imposait, et ce n’était pas le moins terrible. Comment prendre un parti, avant cette scène d’explication dont l’aveu n’était que le prologue, la souffrance préparatoire à une bien autre torture? Affronter Thérèse, ah! c’était le mot ; et combien il eût préféré être coupable, se reconnaître envers elle les pires torts : ce ne lui eût pas été une plus grande angoisse de s’approcher d’elle, les yeux baissés, le cœur contrit ! Avec tous les droits justes ou injustes que lui conférait sa situation, il se sentait si humilié, si amoindri qu’il lui fallut un effort pour se redresser et se dire : « Ah çà, mais, qui donc est l’outragé, d’elle ou de moi ? C’est elle, j’imagine, qui doit craindre ce premier heurt de nos regards et de ma présence ? » Oh ! sans doute et il était cruellement le maître de la chasser, cette lépreuse. Bien plus, il l’eût tuée, sur le coup de folie du premier instant, qu’il se serait trouvé, sans doute, des jurés pour l’absoudre. Un grand froid, à cette idée, tomba sur son cœur. Que d’autres maris, à sa place, s’armant d’un couteau ou d’un revolver, se fussent rués en assassins, assouvissant dans le sang leur jalousie et le plus ignoble amour-propre, cela lui semblait incroyable, mais si simple, si radicalement et si naïvement simple, qu’il admirait presque, d’un regret d’envie, de tels êtres d’instinct, aux impulsions soudaines et irrésistibles, lui que paralysait la réflexion immédiate, et à qui un dédoublement constant montrait les conséquences, les risques, les regrets de tout acte, sitôt conçu. Mais, de cela, il n’était pas question ; blesser ou frapper Thérèse, lui? Il l’aimait trop pour cela, ou pas asses peutêtre ! Et il se demanda s’il l’aimait encore? Un déchirement si affreux, pour toute réponse, se fit en lui, qu’il porta les mains à son front, d’un geste d’agonie, avec une envie farouche de crier. Mais, soudain effaré, il se prenait à écouter le silence de la maison endormie ; il avait cru entendre un bruit parti de la chambre de Thérèse. Que faisait-elle toute seule, si seule? Il la supposa malade, se roulant en une crise de nerfs ; ou bien, désespérée, qui sait, si?... Elle conservait dans son cabinet
de toilette un flacon de laudanum, dont quelques gouttes lui assuraient le repos, les nuits d’insomnie; pourvu que!... Il ricana : non! non ! elle ne s’empoisonnerait pas plus qu il ne s’était jeté par la fenêtre. Qu’en savait-il pourtant, pourquoi la juger d’après lui? Ne souffrait-elle pas depuis des mois? Cet aveu spontané ne succédait-il pas à des jours et à des nuits d’irrésolution, d’angoisse; n’étaitce pas une manière de suicide, n’y avait-il^, pas fallu un rare et douloureux courage? En cela du moins, si coupable qu’elle pût être, en cela, oui, elle avait agi sans bassesse! Que de femmes eussent gardé un tel secret, fussent mortes bouche close ! Elle avait parlé cependant, parce que la chose l’étouffait rien ne l’y forçait que sa conscience aux abois, et pour d’autres que pour lui, trop ulcéré pour rester impartial, elle avait fait acte noble, acte plein de confession et de repentir. Cela lui créait, en tant que mari,
— Il faut agir ! pensa-t-il.
des devoirs, une réciprocité d’attitude et quelque effort de hauteur d’âme dont la première preuve était d’aller la rejoindre sur l’heure ; car, impuissant à lui porter un ré-
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confort ou une consolation, il pouvait du moins souffrir auprès d’elle; et qui sait si cette souffrance en commun ne serait pas plus élevée, plus efficace que cette égoïste et stérile douleur de solitaire, tournant et piétinant dans sa chambre de prison ?
Cela le décida, il n’avait déjà que trop tardé.
La nuit pâlissait à la fenêtre, pourtant ce n’était pas encore l’aube. Sortir de chez lui, suivre le corridor, étouffer son pas sur le tapis, passer devant la porte d’Agnès, songer combien elle le plaindrait, si elle savait, entrer cher Thérèse non par sa chambre, mais s’y glisser par la porte en recoin de la garde-robe, tous ces actes s’accompagnèrent pour lui de fièvre lucide, d’une sensation de cauchemar vécu. Il entra, l’aperçut, et il lui sembla que son cœur s’arrêtait.
Tl la dévisageait et elle baissait la tête; mais quand il fut auprès d’elle, elle releva les paupières et ils se contemplèrent un grand instant, avec l’envie indécise de rire ou de pleurer, tant les déroutait l’angoisse de ces sensations inconnues. L’obsession de rester digne hantait Jacques, aussi fut-il soulagé de ce qu’elle penchait à nouveau la tête, les yeux rivés sur le tapis, la gorge soulevée par un lent et profond halètement. La voir souffrir, humiliée et humble, lui donna du courage, et en même temps cela lui crevait le cœur que sa Thérèse fût tellement avilie.
— Mais, fit-il à voix très basse, est-ce que c’est possible?
Peut-être espérait-il encore qu’elle avait menti, par une cruauté absurde, inventé ce conte, en un inexplicable coup de folie. Il ne douta plus, quand elle jeta sur lui ce regard de pitié désespérée qu’elle avait eu, en lui tendant sa confession.
— Tu me détestais donc bien? demandat-il avec amertume.
Elle secoua la tête en silence ; et dans le mouvement de ses lèvres il lut cette réponse navrée :
— Oh ! non !
Il eut un sursaut, son amour-propre à vif :
— Tu m’aimais, sans doute! ricana-t-il.
Ah ! oui, tu m’aimais !
Il la vit courber plus bas le front; et fermant les yeux, car cela lui faisait mal de la voir, il balbutia :
— Non, je l’aurais vu de mes yeux, je ne l’aurais pas cru ; tu me le dis, et je ne peux comprendre que ce soit vrai. Voyons, c’est impossible! Toi, toi!... lu m’inspirais
une telle confiance, ta loyauté me paraissait sacrée... la sienne aussi ! Oh ! vous avez été habiles ! Mais, si tu as su si bien dissimuler, pourquoi n’as-tu pas continué jusqu’au bout ? J’étais heureux, ne sachant rien. Quelle raison avais-tu de m’avouer ta faute?
Elle répondit bien bas, en secouant la tête, épuisée :
— Je ne pouvais plus vivre, j’étais...
(un petit hoquet sanglotant coupa sa phrase) trop malheureuse !
— Tu avais donc honte?
Elle se mordit les lèvres, et les yeux mourants, elle soupira du fond du cœur :
— Oh ! oui !
— ■ Eh bien, décida-t-il, presque malgré lui, tu n’es pas vile ; je te remercie (elle coula vers lui un singulier regard) de me forcer à le reconnaître !
Il ne put contenir son rictus nerveux, suivi d’un douloureux petit rire.
— Quoique... Ah! m’avez- vous bien trompé! ai-je été assez votre dupe! Deviezvous vous moquer de moi !
— Oh! fit elle, d’un élan de protestation blessée.
— - Pourquoi avoues-tu maintenant?
gronda-t-il d’une voix courte et furieuse. — L’idée folle venait de lui naître qu’elle avait parlé parce que Destelle se mariait, qu’elle en était jalouse et désespérée, qu’elle vendait le secret, comme les complices des larrons et des criminels, par vengeance, lassitude, horreur de Philippe et d’elle-même !
Il ajouta, si ému que ses mains tremblaient, et qu’il ne savait pas ce qu’il était capable de faire, si elle lui répondait oui :
— Tu l’aimes encore, n’est-ce pas?
Elle secoua la tête et répondit avec tristesse, mais fermeté :
— Non !
— Non? Et depuis quand ne l’aimes-tu plus ?
Elle ne répondit pas tout de suite, il répéta sa question avec une insistance si âpre, qu’elle balbutia :
— Depuis... Aie pitié, je souffre tant.
- Ah! fit-il, et après un silence : — Mais tu l’as aimé?
Elle cacha sa tête entre ses mains. Il insista :
— Tu l’as aimé, tu lui as dit que tu l’aimais, tu t’es... Il t’a tenue dans ses bras...
Son gosier se ferma, ses dents se serrèrent, il ne put plus articuler un mot; elle assistait à cette agonie, impuissante et égarée.
La Tourmente
- — Dis-moi donc que tu l’as aimé ! criat-il tout à coup.
— Oh ! gémit-elle ; elle fit effort pour avaler un sanglot et murmura :
J 'ai cru l’aimer, ç’a été un songe, une folie, je ne me comprends pas moi-même. Sitôt coupable, j’ai compris que je ne l’aimais pas.
— Pourtant vos relations ont continué !
— J’étais folle!
Un besoin affreux de savoir le torturait, une curiosité d’inquisiteur, une rage de se déchirer le cœur :
— Combien de temps a duré cet amour ?
— Je... je ne sais pas.
— Tu ne sais pas?
Il la regardait avec un air étonné, un peu fou :
— Destelle a passé neuf mois à Paris ;cen’estpas, j’imagine, du premier jour... A quel moment s’est-il déclaré ?
Elle se taisait, il devina :
— C’est pendant mon voyage à Londres avec Fernand ! Je me suis absenté pendant trois semaines. Il en a profité?
Il lut l’aveu sur son visage, et cessant de la regarder, il se retourna vers le mur, contemplant avec
surprise une Adoration des mages , une copie d’un Luini, comme s’il ne l’avait jamais vue. Il demanda du ton le plus naturel qu’il put :
— Tu lui as cédé tout de suite?
Comme elle ne répondait pas, il fit brusquement volte-face et lui jeta au visage :
— Chez moi, dans cette chambre ?
Tl regardait le lit, elle devint plus pâle encore, sa figure parut se décomposer, elle
dit seulement avec un désespoir résigné, qui le toucha :
— Tu ne me croiras plus jamais, maintenant.
Mais tu l’as aimé? Elle cacha sa tête entre ses mains. Il insista
— Si, fit-il plus calme, je te croirai, j’ai tant besoin de croire que tu ne me mens plus. Mentir avec ces yeux, ces lèvres, cet air de franchise! J’étais si sûr de toi! Et pendant des mois, des mois!...
Achève, c’est pendant mon absence à Londres?
Un silence parlant ; il reprit, faisant un grand effort pour prononcer les mots avec indifférence :
La Tourmente
— Quand je suis revenu, tu... lui appartenais déjà?
Elle se débattit ainsi qu’en un cauchemar, et se faisant violence pour parler :
— Non, j’ai résisté, j’ai cru que je pourrais l’aimer sans cesser d’être honnête, que... il s’éloignerait à temps, c’est... beaucoup plus tard, quelques semaines avant son départ, que. . . oh !
— Alors, c’est chez lui ?
Il comprit qu’elle n’en dirait pas plus, il avait honte de la torturer ainsi, et cependant il fallait qu’il sût :
— Les autres fois, c’était chez lui aussi ?
Elle ne répondit pas ; il la regardait immobile, paralysé; et il croyait, tant sa souffrance était atroce, toucher le fond de la détresse humaine. Il hochait la tête douce-
II lui posa les mains aux tempes, lui