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RELEVA LE FRONT

ment, d’un grand air de pitié, si accablé qu’il perdait conscience de sa douleur même, se demandait pourquoi il était là, à cette

heure, ce qu’il faisait dans cette chambre. Une bobèche, que la flamme d’une bougie consumée léchait, éclata dans le silence. Tous deux tressaillirent. Il s’étonnait de ne plus reconnaître la Thérèse qu’il avait aimée, dans ces traits de cire fondue, aux creux d’ombre. Il la plaignait infiniment, se plaignait lui-même en soupirant ; et tout à coup, d’un geste d’attendrissement dont il ne fut pas maître, il lui posa les mains aux tempes, lui releva le front, la força à soutenir son regard. Elle ne put supporter la violence douce de ce contact : ses larmes jaillirent de source, vives et chaudes, sur ses joues.

— Pauvre, murmura-t-il, pauvre, pauvre !...

Elle bégaya :

— Tu ne me pardonneras jamais?

Il se tut, torturé de nouveaux doutes, parce qu’il venait de songer au déshonneur de Guilhem connu, livré à la merci des servantes et d’un chantage : il se vit marqué au front d’un stigmate ridicule et ignominieux, insulté d’un nom grotesque ; chacun savait son malheur, ses amis, les indifférents, les domestiques euxmêmes ; on en parlait dans le monde, on en riait au cercle ; dans la rue, les passants lui riaient au nez. Il recula, regrettant son instinct de bonté; et elle sentit, sur la pente où elle roulait, qu’il l’abandonnait, après une velléité généreuse de la retenir.

— Il m’en coûte de te demander ces choses, dit-il, mais je fais appel à ta franchise. Peutêtre quelque raison, que je ne devine pas, te détermine-t-elle à parler, en ce moment. Ce secret, dont tu t’accuses, est-il encore à toi? T’estu confiée à d’autres, Mme Guilhem le connaît-elle, quelqu’un l’a-t-il surpris?

— • Non, personne, personne, fit-elle lamentablement.

Ainsi cela restait entre eux trois ! Mais Philippe pouvait avoir parlé, une lettre surprise pouvait les avoir trahis.

— Il t’a écrit? demanda-t-il. Tu lui as écrit ?

— J’ai brûlé ses lettres et les miennes, qu’il m’a rendues.

— Toutes?

— Oui, toutes.

Il sentit le dégoût de cet interrogatoire lui monter aux lèvres, et il restait tant de choses qu’il n’osait dire!

— Alors..., fit-il. — Il allait l’interroger sur la chute dans l’escalier, lui faire répéter, en la fouettant de sarcasmes, qu’elle avait pu, — ô comble d’humiliation ! — appartenir à deux hommes, mais sa bouche se refusa à prononcer ces paroles ; il ricana seulement, d’un vilain rire âpre que coupa le bruit d’un pas dans le corridor. La pendule marquait six heures du matin. Les bonnes réveillées descendaient pour leur service du jour. La vie recommençait autour d’eux, et ils prêtaient l’oreille pour l’entendre. Jacques quitta sa femme sans la regarder, et il regagna sa chambre à pas muets, sans être vu.

— Eh bien ! c’est ainsi ! se répétait-il pendant l’affreuse journée, suivie de la plus cruelle nuit, qui suivirent ces scènes. Il faut accepter le fait accompli. Que je le veuille on non, que j’essaie d’en douter contre toute évidence, l’irréparable est là ! Prenant pour vrais ses aveux, si incomplets dans leur arrachement, si elle n’aime plus Philippe, elle l’a aimé. Je suis ce que quantité de maris sont, ce que, comme eux, je n’aurais jamais cru devoir devenir, je grossis de ma personne une ridicule et innombrable confrérie. C’est amer, c’est avilissant, c’est grotesque, mais il faut en prendre son parti. Sans doute, pour un sceptique, les consolations ne manqueraient pas ; quelle femme, en effet, n’a commis en pensée l’adultère? La plus pure n’échappera pas, du moins, aux traîtrises du sommeil, et en songe, trompera son mari.^ Si Thérèse avait aimé Philippe sans lui céder, ne me sentirais-je pas moins dépossédé d’elle, puisque son cœur, ses pensées, toute son âme soulevée hors d’elle eussent été vers un autre? Est-ce l’abandon de sa personne qui doit exciter en moi cette jalousie, ce désespoir qui me torturent ? Mais où commence et finit cet abandon ? Du jour où il aura pressé sa main, son bras, effleuré ses lèvres (ah! souffrir ainsi), du moment qu’elle lui aura laissé lire dans ses yeux, tout au fond et de près, — est-ce qu’un autre homme,, vraiment, peut sans complicité infâme mirer ses yeux en ses yeux, à elle? — déjà elle lui appartenait, bien avant la faute définitive ! Non, non ! Ce n’est pas sans raison qu’on a appliqué le nom d’adultère à la consommation de cet acte si vil, si bas, si stupidement instinctif, si crûment animal que nous ne pouvons le concevoir qu’enve-

loppé de poésie menteuse, d’illusion préalable, voilé par une réciproque et indulgente tendresse, ou emporté dans le coup de foudre d’une grande passion! Quelle misère!

Un frisson furtif, un souffle de vie aveugle au profond de l’être, ont suffi à faire d’elle une créature de prostitution et à me bafouer dans l’opinion des hommes, de ceux même qu’afflige une tare semblable! — Il la maudissait et Philippe avec elle, tout son cœur se tournait en haine. En même temps, l’aveu spontané qu’elle avait fait, la pitié qu’elle inspirait par sa grâce de convalescente, le désarmaient; il se sentait impuissant, bras liés, tremblant au fond, sans se l’avouer, à l’idée de la perdre, déchiré entre des rêves de vengeance et des tentations de pardonner qu’il écartait, comme honteuses.

— Avoue-le donc, lâche! se disait-il, quand tu lui as relevé la tête entre tes mains, tes mains tremblaient; elle t’était abominablement chère, tu l’eusses piétinée de rage ou broyée d’amour dans tes bras ; il se passait en toi quelque chose d’inexplicable et de monstrueux; quels tristes regrets, si un regain de honte et d’orgueil ne t’avait soustrait à l’amollissement dangereux, à l’hébétude presque voluptueuse de votre douleur ! Ce qu’il y a d’ignoble dans cette ialousie que tu éprouves, cette horreur à l’idée qu’un autre homme que toi a connu ses caresses, c’est que ces sentiments égoïstes et furieux essaient de te faire prendre le change, de te persuader que tu l’aimes encore, même coupable, même salie! L’aimer, allons donc, tu la méprises trop pour cela !

Plus il se l’affirmait, moins il en était persuadé; et ne pas savoir, ne pas se comprendre en ce chaos du cœur, courir aux extrêmes et se perdre dans un dédale de pensées contradictoires, le harassait et le navrait. Comme un homme qui sort du spectacle de l’agonie, de la mort, de l’ensevelissement d’un être aimé, est repu de tristesse, saturé de fatigue, a soif de ne plus entendre, de ne plus voir, que ce soit fini, effacé, oublié, il lui échappa ce cri : — « Ah ! que je voudrais être à demain, rien qu’à demain! » En attendant, il fallait vivre de la vie de tous les jours, se prêter à son va-et-vient banal, ses contacts, ses conversations, se donner un maintien libre et sourire, la mort dans l’âme. Ce fut là le plus pénible, des heures fertiles en écœurement, en surprises, en humilations de toute nature !

Le supplice commença en se retrouvant, avant le déjeuner, en présence d’Agnès. Ne lui avait-il pas semblé déjà qu’Antoine avait

yo

La Tourmente

baissé les yeux en le voyant : lui fallait-il donc affronter la pitié ou l’ironie des domestiques, ces témoins muets, ces espions im-

Devant l’attitude de sa sœur, assise sur un

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