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A LA SIENNE, LA SERRER V

La Tourmente

— Veux-tu que je te laisse?

— Oh! non, reste! Elle ajouta : — présence me fait du bien. Et après silence : — Si tu préfères t’en aller?

Ta

un

Ce

Pourras-tu me pardonner jamais?

rogation muette, ardente, s’échappait de l’expression de son visage, qu’il devina, avant qu’elle eût parlé :

— Pourras-tu me pardonner jamais?

Tl ne répondit pas. Elle sourit bizarrement, douloureusement, attendit un peu et tourna la tête vers le mur. Il la contemplait avec une compassion infinie, et bien qu’elle ne vît pas ce,£egard, elle le sentit rivé sur elle; puis elle cessa de le sentir : Jacques explorait des yeux la chambre, faisait le tour de ses objets familiers qui lui rappelaient tant de choses. Il s’arrêta une seconde aux vêtements de Thérèse : un bas de fil d’Ecosse, tombé à terre, gardait un contour de vie ; un par fum d’œillet blanc, mêlé d’éther, flottait.

Il s’aperçut que Thérèse l’épiait, d’un regard en dessous ; il lui sourit avec tristesse.

Et ce fut une douceur pâle entre eux dans le noir de ces minutes qui s’égrenaient, rapides et lentes à la fois, tictac fêlé d’une vieille pendule de Saxe.

D’autres minutes coulèrent. Thérèse avait clos les yeux, J acques, ne souriant!

plus, s’absorbait dans une rêverie creuse et perdue. Quand il en sortit, il s’aperçut, avec un étonnement naïf et prodigieux, qu’à bout de fatigue, elle dormait !

n’est pas gai de rester dans cette chambre... auprès de moi !

De nouveau elle ferma les yeux, les rou- XII

vrit.

— Il ne faut pas rester, si je vous fais horreur.

Il comprit qu’elle le sondait jusqu’à l’âme ; et haussant les épaules, sans s’expliquer :

— Dors ! fit-il .

— Tu as donc pitié de moi, comme tu es bon ! murmura-t-elle.

Elle parut s’assoupir, mais toujours la pensée fixe lui rouvrait les yeux ; une inter-

— Et Philippe?

Hors de la chambre, dès qu’il ne vit plus la forme de ce corps allongé, l’immobilité du visage, ce sommeil dont la faiblesse le touchait, quoi qu’il en eût, et l’effrayait par un rappel de la rigidité mortuaire, Halluys se reprocha honteusement sa lâcheté.

Quoi, cela se passera-t-il ainsi? Point de sang, point de cris, point de drame, rien qui ressemble à ce romanesque qui remplit les

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livres! De la souffrance simplement, de la vie bête, cruelle et injuste! Il en était surpis et dérouté ; s’était-il donc imaginé qu’un aveu d’adultère serait une scène de théâtre, la femme à genoux, échevelée, le mari terrifiant, les bras levés en massue et hurlant :

— Misérable!

Puis, enfonçant son chapeau et sortant de scène en criant avec un rire amer :

— Quant à votre complice, je le tuerai, madame! — tandis que l’actrice, de plus en plus échevelée, tirait de sa poitrine un Ah! strident et roulait évanouie sur les planches?

— Cependant, pensa-t-il, c’est bien un rôle que je joue, un rôle difficile, d’émotion contenue et de correction mondaine ; mon souci de ne pas paraître trop ridicule, trop blessé dans mon orgueil, trop affligé non plus, juste à point, ne voilà-t-il pas une préoccupation bien misérablement vaniteuse, bien cabotine? Et pourtant est-ce que j’en souffre moins sincèrement, moins cruellement parce qu’il m’est donné de me dédoubler, d’assister à moi-même?

— Et Philippe?

Il l’avait bien entendue, cette voix aigre qui le harcelait depuis des heures, lui reprochant son absurde confiance, sa foi en la supériorité intellectuelle et morale de Destelle. Elle lui criait aussi qu’il ne pourrait pas, ne pourrait jamais oublier son malheur, tant que vivrait, absent en réalité, mais présent d’une présence occulte et invisible, le complice de Thérèse. Elle le sommait enfin d’agir, de prendre un parti, malgré le besoin de respirer dans son oppression, de se reprendre dans l’entraînement des sensations, qui lui faisait se dire : Plus tard, plus tard! Et d’ailleurs, que faire? Il présageait un acculement sans issue.

Une séparation, le divorce? Il y avait pensé, et dans son esprit s’étaient déroulés la dégradante procédure, les entrevues chez le magistrat, les plaidoiries des avocats, le scandale. Il avait entendu les supplications de M. Forget, vu l’humiliation de ce vieil homme, les visages fermés et pourtant curieux des domestiques, le partage des meubles, la maison vide. Il s’était demandé ce qu’il ferait de sa liberté reconquise, à l’âge où sept ans d’affection en commun ont façonné les manières d’être, les habitudes du cœur. Se remarier? Vraiment, quelque imprévu que réserve à chacun le sort, il n’en pouvait accepter, sans se moquer de soi, l’hypothèse. Quelle triste vie sentimentale il aurait, au cas contraire: liaisons douteuses,

caprices fugitifs. Se séparât-il de sa femme à l’amiable, mettant entre lui et elle un long voyage, une immensité de ciel et d’eau, n’aboutirait-il pas à la même solitude affreuse, au même néant ! D’ailleurs, seraientils moins vilipendés dans l’opinion du monde? Moins l’on saurait, plus on inventerait sur leur compte. Et dérouter les soupçons, par une comédie d’adultère ou de sévices dans laquelle il se donnât ostensiblement tous les torts, il y répugnait trop. Sauverait-il même, à ce prix, la réputation fragile de Thérèse? Qui sait comment on la jugeait déjà, si par des imprudences, des légèretés, elle n’avait pas donné prise à la malignité méchante d’amies ou d’ennemies, comme Mme de Jonquiers! Encore celle-là, qu’il avait oubliée! Il devint aussitôt rouge, très rouge.

# Lors même, au surplus, qu’il pardonnerait à Thérèse, un pardon par lequel il se réserverait toute liberté, qui leur permettrait un côte-à-côte sauvegardant les apparences, mais dont l’intimité serait dorénavant exclue, quelle conduite tiendrait-il envers l’amant? Destelle à Paris, la chose ne faisait pas doute : c’était la rupture brusque de l’amitié, une signification hautaine d’adieu, nuancée de ce mépris que l’on sent pour qui a forfait à l’honneur ; à moins que, par concession aux idées reçues, il n’exigeât un duel qui, même au cas où il blesserait l’autre grièvement, ne le vengerait guère, proclamerait seulement bien haut ce qu’il avait tant d’intérêt à cacher ! Et même ce duel, il avait peine à le supposer possible, sans un flot de sang montant à l’improviste à son visage, un emportement irréfléchi qui le pousserait à frapper Philippe, à rendre une rencontre inévitable. Sans cela... Leur explication, telle qu’il se l’imaginait, avec une vivacité de sensation qui supposait les demandes et les réponses, les gestes, la vision hallucinée de l’entretien, serait plutôt pénible et correcte, pleine de sous-entendus douloureux, d’aigreurs tacites, d’émotion concentrée. Le long de ce calvaire aux pierres aiguës, qui sait toutefois, s’ils ne s’élèveraient pas, Philippe à un franc repentir, à un remords généreux, Jacques à une noblesse d’âme plus fière que les conventions, à une pitié plus haute que son orgueil ulcéré? Ne fût-ce qu’un instant, avant la séparation qui les rendrait désormais étrangers, il y aurait entre eux un battement de cœur, une altération dans la voix, une envie à laquelle, en dépit du respect humain, ils céderaient peut-être, de se tendre une dernière fois la main. Car, voilà ce qu’Halluys

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gnait dans sa misère, eût voulu la consoler et la relever! Il ne fit qu’y penser, la voix aigre perça son rêve :

— Et Philippe?

Ah ! sans doute, pardonnât-il jamais à Thérèse, le souvenir de l’amant leur resterait planté en épine, dans le cœur. Incessamment, il serait en tiers entre eux, soit par l’obsession de sa présence lointaine, soit que les hasards de la vie les remissent en présence ; rien d’improbable à cela, les nécessités de sa carrière devant le rappeler, un jour ou l’autre, à Paris. Quelle attitude prendre, en ce cas, envers lui? Le silence serait hypocrite, une explication tardive superflue! Jacques se vit s’embarquant, au Havre. Qu’était un voyage aux Etats-Unis? Quelques jours de traversée, quelques heures de chemin de fer. Il verrait Desteile, s’expliquerait avec lui : comment, il n’en savait rien, qu’en résulterait-il, il ne s’en faisait aucune idée ; seulement, cette question réglée, il pourrait mieux prendre un parti, à l’égard de Thérèse. L’absence aussi lui ferait du bien ; jugeant plus sainement les choses, il saurait par là s’il supportait la séparation, l’éloignement. Un tel parti était simple, logique et net. Et, bien que tenté, Halluys sentait qu’il ne l’adopterait pas ; il en chercha les raisons, écarta l’idée du ridicule qui s’attachait à un voyage si peu ordinaire, la gêne qu’il eût éprouvée à tomber à Washington, à surprendre Philippe en plein bonheur, fiancé peut-être ou marié de la veille, si toutefois cette nouvelle était fondée ; force lui fut de s’avouer que ce qui le retenait était l’angoisse de revoir son ami en face, un sentiment de honte et de pudeur qui lui eût paralysé la langue et les bras. Il souffrirait trop, dans une intime délicatesse, à lui faire de sanglants reproches. Il justifiait cet excès de sensibilité par des raisons contradictoires. Le Philippe qui lui avait pris Thérèse n’était pas le Philippe qu’il avait cru connaître, qu’il avait estimé, mais un autre homme, inférieur et étranger. Constater cela brisait les liens qui l’attachaient encore à cette affection ; quelque chose mourait en lui; il ne pourrait plus voir Desteile qu’avec une douleur que le temps convertirait à la longue en ennui, puis en indifférence. Dès lors, pourquoi ne pas s’enfermer, tout de suite, dans une abstention

ne s’expliquait pas : la rage qui le crispait faisait place, en se détendant, à une compassion sur lui-même, qu’il étendait presque à son ami. Les bonnes heures de leur amitié, leur façon de se comprendre large et complète, lui revenant en mémoire, l’attendrissaient. Ne s’étant pas méfié, parce qu’il lui avait paru impossible que son ami songeât à le trahir, il réfléchissait combien Philippe avait dû souffrir en lui volant sa femme. Mentir à chaque instant, serrer la main d’un homme en lui prenant son bien, qui donc, à moins de s’avouer un goujat, n’eût détesté ce slirpplice? L’espoir que Philippe avait éprouvé des remords, n’était parti que pour mettre fin à une situation impossible, allégeait un peu sans le consoler, très peu, sa peine. Pour qu’un être supérieur, du moins il l’avait jugé tel, s’abaissât à si triste rôle, ne fallait-il pas l’excuse d’une passion affreusement égoïste, mais sincère ! Mais, si Philippe avait aimé Thérèse jusqu’à l’entraîner au bout de la faute, avait-il donc cessé de

l’aimer, une fois assouvi d’ivresse?

Qu’il l’avait peu et mal aimée, alors, n’ayant su faire que le mal, et disparaître ! Qu’il l’aimait bien mieux, lui, le mari injustement sacrifié, qui restait fidèle à l’infidèle, la plai-

Antoine lui présentait une lettre sur

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