‹ L'essorChapitre 3 sur 37 · IL A TOUT AVOUÉ · texte numérisé non relu

IL A TOUT AVOUÉ

donne des promesses de génie, n’aurait pas été condamné à faire un piètre soldat, à s’abrutir trois ans dans une caserne, si par bonheur on ne lui avait reconnu un cas de réforme ?

Il haussa les épaules :

— Démocratie stupide, tout le monde électeur, jusqu’aux crétins et aux goitreux,

tout le monde soldat, même les prêtres ! Ah ! ce sera beau, la guerre de demain : ces troupeaux qui lâcheront pied, écrasés par un ennemi invisible, ces multitudes si compactes qu’elles crèveront de faim, dans l’impossibilité de se nourrir. D’ailleurs, qu’importe! puisque la mort est la loi sacrée! mourir pour mourir...

Un découragement amer, et qui partait du plus profond, décomposa son visage. 11 dit, sans lien apparent :

— Tenez, une des choses les plus pénibles de mon métier, et sur laquelle je ne puis me blaser, c’est l’impuissance de mes ressources contre la maladie et la souffrance. Tous les matins, par ce froid rigoureux, c’est une queue de pauvres gens à la porte de l’hôpital, une rangée de regards fiévreux qui implorent le lit blanc, le pain blanc, l’asile; des femmes, des vieux, des enfants. Et je suis forcé de faire un choix — si restreint ! — moi qui voudrais leur ouvrir à tous grandes les portes! Il y en a de trop malades, et ceux-là, qui auraient le plus besoin de mourir en paix, je n’ai pas le droit de les accueillir, les demi-malades non plus, ils voleraient la place des autres. Je ne puis admettre que ceux dont la constitution est assez atteinte pour exiger des soins, assez résistante pour offrir des chances de guérison. Les autres!...

Il allongeait le pas, et Lucien sentait que le plus noir était ce qu’il ne disait pas, les ténèbres dans lesquelles il tâtonnait avec ce bistouri au cœur, la douce femme, les chers petits qu’il n’avait pu sauver, et que la mort bête et scélérate avait volés, arrachés à ses efforts éperdus.

Us déjeunaient dans l’arrière-salle du cabaret.

A l’entrée, derrière le comptoir, le père Poulard, un bloc de viande, surmonté d’une tête phénoménale, avec une trompe et des yeux fins d’éléphant, servait chopine aux ouvriers. Une salle venait ensuite, cù les petites gens du quartier déjeunaient. Dans la pièce du fond, n’entraient que les privilégiés auxquels il clignait de l’œil. Il criait : « Madame Poulard ! » et quand, non moins énorme que lui, elle avait émergé du sous-

sol, il allait serrer la main à ses hôtes et leur soumettre le menu.

Peu de restaurants de luxe étaient aussi bien assortis que le sien en poissons, pâtés de gibier, primeurs. Son café était célèbre parmi les gourmets. Et au lieu d’être harcelé par un garçon déplaisant, on voyait paraître la fille de la maison, Mlle Eugénie, une rousse au teint de lait imperceptiblement bleuté, aux yeux pâles, toute légère dans sa robe que relevaient les fanfreluches d’un tablier à bavette. Les peintres et les sculpteurs de Montparnasse la connaissaient bien, et on la proclamait honnête ; du moins on ne lui savait pas d’amourette.

— Ah ! vous n’étiez jamais venu chez Poulard ! dit le docteur, qui expliquait les mérites de ce singulier cabaret et conseillait des pieds de mouton au blanc, une renommée de l’établissement. Alors Lucien s’avisa que F avas ne mangeait ni viande ni poisson, faisait maigre.

— Ne faites pas attention, je suis en train de devenir végétarien. Depuis plusieurs semaines, la viande me lève le cœur. Le meurtre des bêtes innocentes, l’idée que je me nourrissais de cadavres m’a tout à coup paru un acte immonde, oui, sauvage et immonde, fit-il en élevant la voix. Avez- vous jamais regardé brouter les moutons, regardé leurs yeux si doux, si vagues? Et les grands bœufs pâles, dans les interminables convois des trains, passant leurs mufles aux barreaux ? Du reste — il haussa les épaules — je suis persuadé, contrairement à la généralité de mes confrères, que la viande n’est nullement nécessaire à l’homme, et qu’on s’alimente aussi sainement, sinon mieux, de laitage et de légumes !

Il disait cela de sa voix coupante, en regardant, avec un froncement de narines, la tranche de filet saignante que l’on venait d’apporter. Cette fois encore, il dépassait, en irritation, la note juste; et Lucien, même s’il s’était senti porté à partager ses opinions, eût éprouvé, devant cet accent absolu, l’envie de le contredire. Cependant, il le savait bien, ce n’était pas à lui qu’en avait l’humeur souffrante du médecin; et il s’en convainquit, ému, rien qu’à la façon lasse dont il le voyait piquer des bribes dans son

L'Hsscr

gra-

assiettc, sans pouvoir les porter à sa bouche.

Le silence était tombé. Lavas, appuyé sur un coude, se laissait aller à une rêverie si douloureuse et si profonde, que M110 Eugénie n’osa la troubler. Interprétant le regard, bien indécis pourtant, que lui jeta Lucien, elle se retira d’un pas léger, cieusement. Un long instant coula, pendant lequel ils regardèrent tous deux courir des mouches sur la nappe, attentifs à leurs ailes de gaze, à leur corselet noir et brun, à leurs pattes en scie fine. Favas rabattit son bras, elles s’envolèrent.

Il commanda brusquement le dessert, d’un ton d’autorité qui peina Lucien; il voyait bien que le veuf, sans s’en douter, cédait à un accès de misogynie, souffrait de la présence de la jeune fille, évitait de la regarder lorsqu’elle penchait entre eux sa ronde petite poitrine.

— Du café ! dit-il.

Un immense découragement nageait dans ses yeux noirs ; ils prenaient une tristesse d’encre, un noir funéraire.

— Accompagnez-moi chez Guépratte, demanda-t-il. Vous verrez de belles choses, et je sens que je n’aurais pas le courage d’y aller seul.

Il dardait son couteau à dessert contre son pouce, et faisait ployer la lame d’acier, très coupante. Il la regardait avec une tendresse absorbée. Sans savoir de quoi, Lucien eut peur. Il insinua :

— Vous n’avez pas goûté ce gorgonzola, il est excellent.

— Non, dit Favas, c’est de la vie désorganisée, de la corruption.

Et cette fois encore, sans enchaînement visible :

— Ah ! que certains jours mon métier me fait horreur ! Je voudrais me fuir et le fuir, fuir le sang, le pus, la chair malade. Et ne pouvoir guérir, et ne rien savoir!... Allons-nous-en !

Le père Poulard fit l’addition sur une ardoise. Us sortirent.

C’est là !

On se serait cru hors Fans.

Entre une vacherie et un cabaret borgne, peint d’un affreux rcuge, une remise tenait

Favas, faute de sonnette, frappait a la porte.

ie fond de la cour d’une maison lépreuse, que défendaient une concierge et une marmaille dont le teint s’écaillait sous une sorte de gale bizarre. Derrière les fenêtres glauques, de rares faces transparaissaient noyées. A l’angle de la cour, une bande de terre, plantée de vieux arbres crevassés, s’allongeait entre deux murs, si étroite qu’elle inquiétait, comme une gageure absurde.

L’Essor

L’endroit exhalait une odeur de pierre gâtée, d’eau triste.

Favas, faute de sonnette, frappait à la porte de la remise, puis à une autre plus petite, qui donnait contre un poulailler. Sachant que le sculpteur n’ouvrait pas toujours, il le héla de toutes ses forces, en se nommant.

Au bout d’un moment, la porte lourde s’ouvrit, et, dans l’entre-bâillement, Martial Guépratte surgit, mince, d’une distinction de race en ses habits d’ouvrier, la figure jaune et tourmentée, peu de barbe, et d’admirables yeux dévorés de fièvre, qui clignaient au grand jour. Tout son visage portait l’expression du rêve ardent dont on venait de le réveiller. Interrompu en plein effort d’âme, il balbutiait, en introduisant gauchement les visiteurs, non sans avoir jeté un regard méfiant sur l’étranger.

Lucien surprit ce regard et s’en voulut d’être venu là, en intrus, sans titre que son goût vif pour les arts et ses essais de peinture, vanité puérile d’amateur.

L’atelier le frappait par sa nudité sévère ; à peine un divan d’où jaillissait le crin, un fauteuil boiteux, quelques livres, de grands moulages blancs. La chaleur d’un poêle luttait en vain contre l’humidité des murs.

Il leva les yeux. Sur un échafaudage en l’air, une jeune femme, en sarrau gris, achevait la statue en pied d’un homme nu, fendu dans un élan de lutte et brandissant un épieu. Au bout du pont de planches, le modèle, bel Italien à peau brune, indiquait cette pose, campé dans le même écartement de jambes. Son sourire affichait on ne sait quoi de servile et de satisfait, comme un orgueil à être vu, posant pour cette jeune fille. Car ce devait être plutôt une jeune fille, à la façon hautaine dont elle abaissa, vers les nouveaux venus, un visage mat, très beau, à nez épais de Slave. Elle leur avait lancé le froncement de sourcils olympien d’une artiste en crise de travail, qui craint qu’on la dérange ; et elle le laissait bien voir, à la façon dont elle reprit sa tâche, le dos tourné. De sa nunue raide, casquée de cheveux de lin, s’échappaient, seule faiblesse et seul abandon de sa tenue, quel-

ques frisons rebelles, sur un cou de Minerve.

Guépratte parlait. Elle était singulière, cette voix, enfantine et absolue, avec de soudaines chutes, comme s’il éprouvait une lassitude à s’exprimer. Et tout à coup l’accentuation s’élevait, nette et vibrante. En certaines émotions, quelque chose d’étrangement fêlé prenait le cœur. Son masque, torpeur et torpille, correspondait à la vie parlante de ses yeux, tantôt éteints et tantôt flamboyants. Ses mouvements avaient la même langueur et les mêmes soubresauts de fièvre ; et Lucien étonné, séduit, sentait là quelqu’un de rare.

Mais le sculpteur s’interrompit pour congédier, au fond de l’atelier, une très vieille femme, nue, qu’on pouvait prendre pour une statue, tant elle se confondait avec l’immobilité blême des plâtres. Assise sur un fauteuil de pierre, le visage creux et dévasté, les mamelles flasques, les côtes zébrées, le ventre ridé, elle se leva, effrayante et vénérable, gagnant le paravent derrière lequel gisaient ses nippes.

Guépratte disait :

— Elle me sert pour des études de nu,, tout un travail préparatoire. Je rêve l’enlacement d’un couple symbolique : la Luxure et la Mort.

Lucien demanda vivement :

— D’après la Tentation de saint Antoine de Flaubert?

— Oui, vous connaissez?

Vexé d’un doute, à cet égard, il phrasa comme pour lui-même la fin du dialogue, avec l’espoir que la jeune femme l’écouterait :

« La Mort. — Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des flambeaux, sur la face des morts, — ou quand tu vagabondais au delà des Pyramides, dans ces grands sables composés de débris humains. De temps à autre, un fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussière, tu la faisais couler entre tes doigts, et ta pensée, confondue avec elle, s’abîmait dans le néant.

« La Luxure. — Mon gouffre est plus profond ! Des marbres ont inspiré d’obscènes amours. On se précipite à des rencontres

Sur un échafaudage en l’air, une jeune femme, en sarrau gris, achevait la statue.

qüi effraient. On rive des chaînes que l’on maudit. D'où vient l'ensorcellement des courtisanes, l’extravagance des rêves, l’immensité de ma tristesse ? »

Là-haut, l’Italien souriait, en sa servilité d’animal louant son corps; il n’avait rien dû comprendre. La jeune femme n’avait point bougé, et Lucien, malgré lui, au risque de paraître indiscret, ne pouvait détourner les yeux de ce groupe d’une singularité nouvelle pour lui. Il regardait vivre, de la vie des contours et du jeu des muscles, pétrie et caressée par les mains nerveuses de l’artiste, la statue de boue grise, le sosie bien supérieur au modèle qu’elle vivifiait d’un souffle, toute tendue dans son œuvre.

Guépratte se laissait aller à expliquer son projet, l’enlacement de la grasse Luxure et de la Mort maigre.

— Oui, conclut-il, ce serait beau, mais...

Le feu dont avaient rayonné ses traits pendant l’évocation magique s’éteignait, en prévision des difficultés, de ces jours de dégoût noir où l’on voudrait mourir.

Favas demanda :

— Ne voulez- vous rien nous montrer?

— Non, non.

Il guignait cependant une forme enlinceulée sous une toile ; car, par pudeur d’artiste ou instinct de propriété jalouse, il dissimulait ses œuvres aux yeux des visiteurs. Favas s’était levé, sachant qu’il devait lui faire doucement violence.

Près d’un baquet et d’une selle en bois, une petite maquette l’attira. Il n’eut pas de peine, et Lucien non plus, à reconnaître un roi Lear échevelé dans la tempête et accompagné de son fou. Ce n’était qu’une ébauche, et bien que réduit aux proportions d’un bibelot tragique, ce rien promettait une œuvre intense. Le visage accablé du vieux roi, la grimace du bouffon, formaient un contraste poignant. Lucien ne dit rien, mais regarda Guépratte, dont les yeux cherchaient les siens, avec cette inquiétude altière de l’artiste qui, tout en provoquant le jugement d’autrui, s’y estime supérieur. Certainement, ce silence fut éloquent, car Guépratte rendit au jeune homme, qui en sentit

tout le prix, un regard de brève communion d’âme.

Favas hochait la tête.

Alors Guépratte, encouragé, releva le suaire qui cachait la statue. Le médecin, qui la connaissait déjà, dit :

- lo, harcelée far le Taon !

Femme encore, avant sa transformation en génisse, mais animalisée déjà par deux petites cornes jaillies de la chevelure, la vierge, d’un recul éperdu qui tordait son torse et renversait sa tête, protégeait sa face d’un bras; l’autre ramait dans l’air, écartant le Taon invisible, déchaîné par la cruauté d’Héra.

Son visage se crispait d’angoisse, et jusqu’au bout de ses cheveux hérissés en lanières, jusqu’à la pointe de ses seins gonflés et de ses doigts recroquevillés, elle trahissait l’horreur et l’affolement de la torture. Ses yeux, de larges yeux auxquels on pouvait reconnaître les yeux de la bête sacrée qu’apaiserait enfin le souffle de Zeus, exprimaient une épouvante divine. Des violences de muscles rétractés ou bandés brisaient désespérément la mollesse- du corps féminin. Il se dégageait de cette œuvre uiî tel paroxysme, que tout d’abord on recevait un coup en pleine poitrine, et que l’on ne savait pas, de saisissement, si l’on devait s’irriter ou s’abandonner à l’ivresse généreuse que suscitait un effort aussi mâle et aussi hors de toute convention.

Il était difficile, en effet, de ne pas être choqué, plus difficile de ne pas être emporté par cette force de talent.

Anxieux, Guépratte se taisait. Lucien, troublé aux larmes par une de ces défaillances qu’on ne peut ni prévoir ni maîtriser, et qui viennent du temps qu’il fait, de l’heure, d’un état d’âme instable, exhalé du plus obscur de nous, sentit ses yeux se mouiller. L’émotion de l’œuvre trop vivante le gagnait, un attendrissement pour cette faiblesse de femme aux abois, une sympathie irrésistible pour ce petit sculpteur chétif qui voyait si grand et rêvait de faire si beau. Guépratte le surprit, essuyant ses yeux pleins de larmes. L’artiste, à cette vue, remué d’une ardeur qui lui montait des entrailles, rougit jusqu’au sang, plus et mieux

Il n’eut pas de peine, et Lucien non plus, a reconnaître un roi Lear.

L’Essor

que si on l’eût comblé d’éloges. Honteux, repoussant l’admiration qu’il craignait de ne pas mériter, avec une délicatesse à s’accuser, il dit, s’adressant à Favas et évitant de regarder Lucien, un enfant pourtant, mais qui venait de lui causer une joie des plus vives et des plus pures :

— • Trop d’intensité? Oh ! on me l’a déjà dit. Je m’attends à ce qu’on me le reproche au Salon, si toutefois on daigne me le reprocher, fit-il avec l’amertume d;un inconnu, d’un incompris. On trouvera cela brutal, et l’on aura raison. Comment concilier, reprit-il avec un geste d’impuissance, la beauté qui est le repos et la vie qui est le mouvement ?

Il se tut, et comme s’il voulait invoquer un grand exemple, mais qu’il n’osât, dans l’humilité de sa faiblesse, il dit, à Favas toujours :

— Ah! j’ai reçu les photographies que j’attendais de Rome, dix figures de la chapelle Sixtine.

Il demanda à Lucien :

— • Les connaissez- vous ?

Il déplia un rouleau : de grandes photographies se déroulèrent.

C’était le prophète Jérémie, la barbe dans sa main, et le coude sur son genou, plongé dans une mélancolie à laquelle il semblait que dix siècles ne pussent suffire. C’étaient les augustes Sibylles aux yeux de mystère : la Sibilla Libica, ouvrant le livre prophétique, tournant et abaissant de haut son regard sagace et dédaigneux ; la Sibilla Delfua, un égarement sublime au visage, écoutant les voix de l’abîme. Puis, des figures sans nom, beaux corps de femmes, en des élans passionnés ou contenus, avec des expressions de rêverie extraordinaire ou de douleur infinie. Plus loin, Adam s’éveillant et souriant gravement à la vie. Ailleurs, une Eve qui étend sa main vers le fruit défendu, une Eve ramassée dans son désir, robuste et charnelle, portant une convoitise animale dans ses yeux presque farouches.

— La beauté, dit tout bas Guépratte, la beauté dans l’extrême force! Quel rêve encore, le Mo'ise cornu, à barbe de fleuve, avec sa majesté redoutable et monstrueuse. L’homme qui a fait cela n’est-il pas dieu?

Il roula lentement les photographies, tout triste et découragé de se sentir si peu.

: — F aire violent et que cela reste beau ! répéta-t-il obsédé.

Il ajouta :

Je voudrais relire Baudelaire. N’est-ce pas lui qui a dit :

Je hais le mouvement qui déplace les lignes, Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

— Oui, dit Lucien.

Il ne put s’empêcher d’ajouter, tant son désir d’obliger Guépratte était vif :

— Voulez-vous me permettre de vous prêter mon Baudelaire? Je le possède dans l’édition originale, avec le supplément des pièces condamnées. Vous l’aurez demain.

L’autre se défendit, accepta pourtant.

Favas se leva pour partir. Lucien se demandait, en regardant la jeune femme :

« Comment pourrons-nous la saluer ? »

Mais elle se retourna juste à point pour leur faire une légère inclination de tête, accompagnée d’une ombre de sourire. Dans la cour, Guépratte les accompagnait ; le froid le prit, il frissonna.

— Rentrez vite, dit Favas.

Ils lui serrèrent la main et partirent. Un long moment ils restèrent silencieux. Il parut à Lucien, comme il allait interroger Favas, que la figure du médecin, détendue dans l’atmosphère cordiale de l’atelier, se contractait à nouveau^ dans l’isolement et le froid des rues.

— Il a une amie silencieuse? insinuat-il.

Favas dit nettement :

— Une amie, en effet, et si l’on vous dit qu’elle est autre chose à Guépratte, soyez certain qu’on en aura menti.

Lucien acquiesça, curieux et confus de l’être :

— Certainement. L’apparence...

— Quelle apparence? C’est une jeune Russe, pauvre et indépendante. Elle est venue à Paris pour être artiste; elle a dû, à cet effet, rompre avec toute sa famille. Son père est le général Souwrieff. Fière et honnête, que devenir? Par bonheur, elle a fait la connaissance de Guépratte, un jour.

L’Essor

clans le petit « bouillon » d’ouvriers où il mange et où elle venait acheter des portions. Il lui a offert, sachant qu’elle ne pouvait faire cette dépense, la moitié de son atelier et elle profite de ses modèles. Mlle Souwrieff a du talent, elle a la foi, elle admire Guépratte ; il la conseille. Et jamais elle n’a été pour lui qu’un camarade d’élection. Elle a une clef de l’atelier, elle vient le matin. Ils ne prennent pas même leurs repas ensemble. Et voilà!

— Mais comment Guépratte n’est-il pas amoureux ?

— Qui vous dit qu’il ne le soit pas? Le contraire est aussi possible, je n’en sais rien, il ne s’est jamais confié à moi là-dessus, déclara Favas d’un ton presque bourru. Je vous répète seulement que cette communion de travail entre deux êtres ne cache rien d’équivoque.

— Guépratte est donc bien chaste?

— Absolument chaste, autant qu’un prêtre, qu’une vierge. Toute sa vitalité nerveuse s’use en création. Il aime son art et les statues qu’il fait, voilà tout.

— Et il est pauvre?

— Il ne meurt pas de faim.

Là-dessus, Favas dit :

• — J’ai quelques malades dans le quartier, il faut que je vous quitte.

Il avait repris son visage creusé, ses yeux d’un noir terne; l’idée fixe, le regret inguérissable, l’angoissaient.

— Merci, dit Lucien, de m’avoir fait connaître votre ami.

Favas lui tendit la main sans répondre, une main froide et dure, qui ne serrait pas.

Mme Trénis était assise au coin de la cheminée, un écran la protégeait de l’ardeur des braises. Les hautes lampes versaient sur ses cheveux blancs et sur sa robe de faille héliotrope une lumière dorée.

Le salon exhalait cette odeur d’aromates propre aux chapelles où de belles dames sont venues faire leurs dévotions. Rien qu’à

cette atmosphère de recueillement mondain, qu’avivait le très fin parfum du samovar, Lucien aurait reconnu, s’il l’avait oublié, que sa mère avait reçu tout le jour. Il ne l’embrassa pas au front, par scrupule, ayant donné à Manon ses derniers baisers sur les tempes. A la voir si sereine, avec la distinct tion et la noblesse qui ne la quittaient jamais, il s’assura qu’elle ne soupçonnait rien.

— - Bonsoir, maman.

Il lui baisait la main coup sur coup, une main de cire, aux mille imperceptibles rides, dont les doigts portaient de précieuses bagues et étaient onglés en pointe, d’un blanc d’ivoire si pur qu’il n’avait connu qu’à elle de tels ongles.

— Comme tu viens tard! J’étais inquiète !

Il s’était assis sur un pouf bas, devant elle, sous le regard de ses beaux yeux bruns, et il n’y avait indépendance ni vanité de jeune homme qui tinssent, il se sentait redevenir petit garçon, sous ces yeux qu’il avait toujours vus aussi éclatants, aussi chauds de tendresse, depuis le temps où elle se penchait sur son berceau.

— Quels beaux yeux tu as, maman !

— Tu trouves, mon chéri? fit-elle, flattée dans ce qui lui restait de coquetterie et avec cette mélancolie qui semble dire : « Autrefois, oui, j’étais belle. »

Elle dit :

— Raconte-moi ta journée. Pourquoi n’es-tu pas venu me voir ce matin avant de partir?

Il éluda :

— Je m’étais levé tard. J’ai dû courir à cette corvée. Pas amusant, ah non! Figure-toi que j’ai rencontré ensuite le docteur Favas qui m’a gardé à déjeuner

Mmo Trénis parut surprise et intéressée :

— Comment l’as-tu trouvé?

— Un ours... très gentil du reste. Il a l’air malheureux comme les pierres, le pauvre garçon.

— Ah ! dit-elle, quelles consolations veux-tu qu’il trouve, n’ayant pas le bonheur de croire? Ce n’est pas en se raidissant et en maudissant qu’on peut reprendre courage à vivre après un tel malheur !

L’Essor

— Ah! maman! fit -il, sous-entendant des objections.

Il ne croyait pas, et se rappelait le chagrin qu’il avait fait à sa mère, deux ans auparavant, en lui avouant qu’il avait perdu la foi et que pratiquer désormais lui

semblerait une hypocrisie inacceptable.

Croyante, elle avait beaucoup pleuré et ne s’était résignée qu’à la longue, dans l’espoir qu’il changerait, lui demandant seulement, par respect bien féminin des conventions, qu’il l’accompagnât quelquefois le dimanche à la messe.

Elle soupira :

— Oui, je sais... mais il changera d’idées. Il en changera ou il se tuera.

— Il est vrai que le suicide seul... et Favas a dû y penser plus d’une fois.

Il revoyait le médecin, à table, faisant ployer sur son doigt la lame du couteau.

— Ah ! reprit-il, on a beau dire, un Dieu qui permet de telles souffrances, tant de misères et tout le mal qui règne sur la terre !...

— Lucien ! dit-elle à son tour. Ce fut le rappel à une trêve, l’invitation à ne point troubler leur affectueuse entente, le repos qu’elle avait bien gagné, à sa délicate satisfaction, car elle aimait le monde et cfoyait devoir se ménager d’opportunes relations dans l’intérêt de son fils.

Il lui raconta sa visite à Guépratte, essaya, — car elle n’était pas artiste, malgré le don particulier qu’elle avait de découvrir des bibelots et des meubles anciens, — de lui faire comprendre l’enthousiasme que lui avait inspiré le sculpteur et le commencement d’affection qu’il lui vouait déjà, d’où il espérait qu’une bonne amitié pourrait sortir.

— Ah ! fit-elle, peu convaincue, tu crois? Elle se défiait des artistes et elle n’augura rien de bon de l’histoire de la jeune Russe, confidence qu 'ensuite il regretta. Tout ce qui sortait de l’ordinaire semblait à Mrae Trénis louche et dangereux.

— Je ne comprends pas trop, dit-elle,

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