I..i Tourmente
eût voulu partir avec elle, ou, sautant de son côté dans un train, fuir à l’aventure. Quelle souffrance de ne pouvoir s’évader de soi, s’oublier un seul instant, devenir un autre; quelle torture de se sentir agoniser à chaque seconde et de se dire, tandis que le martèlement du sang dans les artères scande votre pensée : « Je suis moi, toujours moi, et je souffre, et il n’est pas de répit, pas de salut, à moins que je ne me tue ! » Il eût voulu pouvoir dormir ou s’enivrer. Une voix le tira du puits de ténèbres où il sombrait :
— Non, répétait Agnès en rentrant dans le salon, je veux que mon enfant soit là, que son père puisse au moins l’embrasser, si le malheur voulait...
Ni Mme Dunlop, ni Thérèse, qui la suivaient, n’osèrent répondre. Un petit souffle froid passa entre eux dans le silence ; et Jacques, regardant Thérèse, toute frêle dans une robe de chambre, le visage ravagé et les yeux noirs, comprit que cela seulement était irréparable, de voir mourir l’être qu’on a aimé! Tout le reste!...
NIV
Sur le quai, sitôt le train en marche, sentant encore sur ses joues le baiser passionné de Lisette, gardant à ses doigts l’étreinte dont il avait tenu, jusqu’à la fin, les mains de sa sœur, Jacques regardait s’éloigner le rapide et restait béant, devant la voie noire, ce large vide sillonné par deux rails. Son cœur s’en allait, accroché à la lanterne rouge du dernier wagon, et, dans ce déchirement silencieux, rien ne lui était plus ni n’avait plus aucune raison d’être. Cette sensation de cauchemar, d’irréalité que donne un surcroît de surexcitation nerveuse, l’enveloppa d’ombre et de mystère d’angoisse confuse. Il avait peine à croire que ce fût vrai, ou’Agnès vînt réellement de le quitter, qu’Elbé agonisât peut-être à cette heure, et que, encore sous le coup de l’émotion qui avait agité la maison, Thérèse et M. Forget l’attendissent pour dîner. Il sentit qu’il lui serait impossible de rentrer chez lui et se dirigea vers sa voiture.
Un instant, tant est puissante l’attraction de l’habitude, il put croire qu’il lui serait doux de s’étendre, dans un lâche repos, sur les coussins capitonnés, tandis que très vite et sans cahots, le coupé l’emporterait, berçant sa peine. Mais un recul imprévu le saisit, en face de la boîte ver-
nissée, du cocher immobile, du cheval noir qui mâchait le mors, en encensant. Il crut flairer cette odeur de cuir fin qui remplissait la voiture et l’écœurait souvent. Et ce dégoût physique fit place à un dégoût moral pour la possession de cette jouissance de luxe qu’il avait convoitée autrefois, et qui lui semblait, dans sa correction neutre de coupé de grande remise, si terne, si indifférente maintenant à ses yeux. Se savoir riche, après avoir cru que c’était là une forme de bonheur, et se juger si misérable, lui amena presque une nausée aux lèvres. Où était le temps où, luttant pour la vie quotidienne, il s’endormait harassé, mais heureux dans les bras de Thérèse; il était sûr d’elle, alors, et si jeune, si confiant dans la noblesse et la candeur de sa femme !
— Joseph, vous direz à la maison qu’on ne m’attende pas pour dîner !
Le cocher fit un appel de guides, les roues se mirent à tourner lentement, puis très vite; au bas de la caisse noire qui se rapetissait en fuyant, les pieds du cheval, haut levés, dansaient une polka falote et bizarre. Un ouvrier, arrêté en face d’Halluys, regardait également disparaître la voiture, ensuite il reporta les yeux sur le possesseur enviable de l’attelage, et Jacques fut gêné par ce regard, comme d’un reproche. Ce n’était pas la première fois qu’il se sentait désarmé devant l’air d’ironie d’un pauvre diable ; et jamais cette richesse, dont le sort l’avait avantagé par une préférence inexplicable, et dont il était bien près de reconnaître la détention comme entachée d’arbitraire et d’iniustice, ne lui parut aussi vaine, aussi à charge, aussi peu consolante. Qui sait même, pensa-t-il, si, malsaine plutôt, la fortune, en élevant Thérèse au-dessus des préoccupations étroites du ménage, en développant en elle la vanité de plaire et de primer, en lui laissant tron d'heures oisives, n’avait pas contribué au peu de résistance de sa faute, facilité sa déchéance par une complicité capiteuse de tous les instants? Comparant le temps actuel au temps passé, se rappelant l’économie austère de ses parents, le vieux et sec décor bourgeois nui les entourait, il s’effraya, mais trop tard. — et d’ailleurs comment aurait-il pu y remédier? — du besoin de jouissance égoïste et effrénée de l’heure actuelle, des raffinements de luxe et de confort, nui .créant une atmosphère artificielle, amollissant la vie d'intérieur, détendant tous les ressorts de Volonté, induisent l’homme et la femme d’un .certain monde aux tentatj'ôn^ de paresse, de gour-
La Tourmente
mandise, d’orgueil et de volupté, à 1 oubli complet des misères environnantes, à un endurcissement souriant et tranquille, à un aveuglement, à une surdité en face de l’universelle douleur des pauvres et des affamés !
— Mais, essaya-t-il d’arguer, en quoi mon malheur est-il spécialement un malheur d’homme riche? En admettant que, pressées par des soins vulgaires, les nécessités journalières, beaucoup de femmes n’àient littéralement pas le temps de s’abandonner à l’amour, surveillées d'ailleurs par la jalousie du mari, l’espionnage des voisins, forcées d’autant plus de vivre à découvert que la médiocrité de leur existence leur permet
— Joseph, vous direz a la maison qu’on ne m’attende PAS POUR DINER.
moins de s’isoler, s’ensuit-il que l’adultère ne soit pas chose répandue, fréquente, banale à écœurer? -r- En haut, en bas, dans les lits Somptueux ou sur les grabats, l’Eve
éternelle, tentatrice et menteuse, s’offrait au péché, escomptant sournoisement la rapace luxure de l’amant, la miséricorde lâche du mari. Que de pardons obscurs dans les alcôves, de hontes étouffées! Presque toujours le mari qui frappe l’amant a déjà pardonné une fois, plusieurs fois à la femme. C’est un tel ensorcellement, une si magique possess’on que le mariage, à qui s’est marié jeune, plein de vie et d’amour ! L’homme qui a eu le premier baiser d’une vierge ne peut croire que celle-ci, devenue femme et mère, empreinte à son image, unifiée à sa chair, cesse de lui appartenir, même lorsqu’elle l’a trahi. Peut-être une résig/iation plus fréquente, plus morne aussi, s’imposait-elle, dans les classes laborieuses, au mari assez faible ou assez amoureux pour pardonner. La préoccupation du gagne-pain, l’écrasement du travail continu devaient lui ôter le luxe même de trop penser à son chagrin ; et assez vite, le rapprochement d’appartements étroits, le côte-à-côte inévitable, portaient ces êtres à une réconciliation, suivie, presque toujours, de discordes et de violences, avec des éclaircies de tendresse, des dimanches de soleil dans le noir des années. Ceux-là tournaient la meule, et déprimés par le labeur machinal, ils devaient le plus souvent ne pas penser, s’endormir de fatigue, la tâche faite. Mais lui.
qui échappait à l’engrenage forcé, qu’aucune occupation quotidienne n’arrachait à son idée fixe, qui avait tout son temps pour souffrir, comme il se jugeait plus à plaindre, du haut de son indépendance et de sa fortune ! 1 1 pouvait, il est vrai, agir, prendre un parti à sa guise, il ne dépendait de personne que de luimëme, et c’est précisément pour cela; qu’il se sentait si malheureux, si impuissant, si incapable de se résoudre à quoi que ce fût !
Perdu au milieu des passants et des voi tures, il marchait au '' hasard, longeant des trottoirs, traversant les rues. Sa pensée épuisée ne s’accrochait à rien, elle suivait un instant Agnès et Alvette blotties dans le compartiment, s’étonnait de l’allure fantomatique des passants, sortant de l’ombre pour passer dans la lueur diffuse des réver-