A UN CARREFOUR, DE TRISTES FEMMES STATIONNAIENT
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bères et se fondre ensuite dans la nuit. Personne ne le regardait, personne ne lui parlait, et il errait dans ce désert d’âmes.
A un carrefour, de tristes femmes stationnaient. Il entendit le souffle de leurs paroles, dans sa nuque ; et la suggestion honteuse qui se levait de leur présence et de leurs offres raviva sa souffrance en l’attendrissant d’une pitié trouble ; il comparait ces corps de servage, ces formes aux vêtements mal ajustés qui semblaient ne point tenir, avec la blancne et délicate créature qui l’attendait dans une anxiété fiévreuse, au feu doux des bougies, en une chambre tiède et parfumée. Cette vision lui prit le cœur et les sens. Mais il se débattait, ne voulant pas convenir qu'il aimait encore Thérèse, qu'il l’aimait malgré tout, qu’il ne l’avait jamais mieux et plus amèrement aimée ! Ne saurait-il pas, à la fin, ce qu’il devait et voulait faire? N’y avait-il personne, aucun ami, pour lui prêter conseil? Tant d’âmes inquiètes, pressées, furtives le frôlant, le croisant, le devançant, et personne dans cette fourmilière humaine à qui il pût s’adresser en tout espoir et confiance ! Cette jeune femme, pourtant, qui tenait dans ses bras un enfant, avait de bons et beaux yeux. Ce prêtre, qui marchait à pas lents, lui dirait peut-être les mots de consolation. Il avait tellement soif d’échapper à sa solitude! Il regardait avidement tous ces inconnus, et il étouffait à la pensée qu’ils lui resteraient toujours inconnus, indifférents comme s’ils n’étaient point ses frères et moeurs en existence, des êtres de même argile et de pensée sembable. Alors, la conscience lui vint que le seul être auquel il pût se confier, auprès duquel il trouverait la pitié dont il avait besoin, était Thérèse. Seule, ayant fait la blessure, elle saurait la panser, sinon la guérir. Tout son cœur s’élança vers elle, d’un bond. Des fiacres passaient; qu’il fît un geste, et dans quelques moments... Mais une mauvaise honte le retint, et de la Bastille au boulevard, il fut l’homme des foules, le singulier passant qui, sans but apparent, zigzague d’un trottoir à l’autre, s’enfonce en des rues noires, reparaît à la lumière, s’arrête à des devantures qu’il contemple sans les voir, et repris par la vague, dans la houle des têtes, flotte et se perd comme une épave. Jacques, pourtant, avait un but. Seulement ce but était incertain.
Quand il se disait qu’il n’y avait, dans cette ville de deux millions d’âmes, personne, hormis Thérèse, auprès de qui mendier l’aumône d’une sympathie, il commettait
sciemment une ingratitude. N’était-il pas, quelque part, en une ruelle de maisons de pauvres, à un cinquième en recoin dont il connaissait bien les deux fenêtres, l’une en combrée d’un petit jardin, l’autre portant une grande cage suspendue, n’était-il pas une vieille et sûre amie, Mlle Poulet, la dispensatrice de ses aumônes, « la Sœur grise? » Comme il l’avait oubliée, et quelle injustice à lui ! Rien que de voir sa figure souffrante et disgraciée, d’entendre sa voix qui se faisait si câline au chevet des misérables, il ressentirait un soulagement; dans cet humble appartement, il oublierait le papier sali, les odeurs de plomb, pour n’entendre que le gazouillis des oiseaux, respirer les fleurs anémiques de la fenêtre, se dilater, si las, si découragé qu’il pût être, dans l’atmosphère de bonté qui flottait autour de la vieille fille. Et plus il pensait à cela, plus la tentation d’abord hésitante, de s’orienter et de diriger ses pas vers le quartier où elle demeurait, se précisait en lui, impérieuse. Un omnibus passait, il sauta dedans, d’un élan irréfléchi. Il se tassa entre une grosse femme chargée d’un panier énorme, et un vieillard qui gardait sur ses genoux un petit garçon turbulent, dont les pieds, à chaque minute, heurtaient Halluys aux jambes. Le vieux alors prenait les pieds de l’enfant dans sa main, celui-ci redevenait calme, puis dès que la liberté lui était rendue, il recommençait à donner des coups, par besoin d’activité. Jacques s’intéressa une minute à lui, à l’homme à barbe blanche, aux autres personnes de l’omnibus. Tous portaient la fatigue de la journée et leur tête oscillait, en un demi-sommeil. Une femme, encore jeune, mais dont les traits étaient prématurément vieillis, regardait fixement devant elle, et ses yeux, entre des paupières fanées, avaient une expression presque farouche; quelle douleur, de trahison ou de jalousie, la dévorait aussi, celle-là? Une vieille femme, qui ne parlait point, faisait pourtant aller ses lèvres d’un air de préoccupation maniaque et hébétée. Un bossu, tout au fond, pareil à un gros crapaud habillé, se repliait avec cette gravité importante et méditative qu’ont souvent les bossus. Les autres voyageurs n’offraient rien de remarquable, la vie, les tracas, les fatigues de chaque jour les avaient polis, usés, effacés ; certains, immobiles et affaissés, l’âme absente, rappelaient des figures de pire. Jacques, du fond de l’humiliation qui lui élançait le cœur, en retours d’angoisse aigus comme une rage de dents, sentit une commi-
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sération pour ces êtres semblables à lui, dont, sans doute, à quelque raffinement près, les joies et les douleurs ne différaient guère des siennes; et pourtant, malgré lui, l’idée de sa supériorité intellectuelle et sociale, l’illusion que sa souffrance et son accident même étaient d’une essence plus délicate, plus relevée, lui inspirèrent un petit sentiment de vanité si ridicule qu’il s’en moqua aussitôt. Il n’en était pas moins vrai que le fait de rouler en omnibus, alors qu’il avait à ses ordres une voiïure élégante, lui conférait une suprématie d’ordre tout inférieur peut-être, mais point désagréable à se remémorer, si basse que fût une telle satisfaction. Il fut alors amené à se demander s’il était bien nécessaire à lui de monter les •:inq étages de MUe Poulet ; peut-être ne la trouverait-il pas ! Puis, le fond de boue qu’il apercevait en lui, idées lâches, égoïsme, vanité, lie des âmes les moins viles, l’épouvanta. Il sauta en bas du véhicule, avide de respirer un air frais, plus pur. Il était d’ailleurs presque arrivé. Au bout d’une ruelle obscure, les deux fenêtres qu’il connais sait bien brillaient d’une clarté faible. Il monta l’escalier, sans toucher à la rampe 'fisqueuse, évitant le mur.
Un drelindrelin boiteux, sans éclat, comme tombé d’une cloche de bois, tinta, et après un instant d’attente qui déçut un peu Jacques (il ne s’était cependant pas attendu à ce qu’une bonne en tablier blanc s’empressât de lui ouvrir), la serrure grinça et Mlle Poulet parut dans l’entre-bâillement, éclairée d’une lampe qu’elle haussait et dont la lumière montrait sa pauvre et bonne figure, encadrée de cheveux blancs séparés par une raie trop large.
— Vous! monsieur Jacques! Ce n’est pas un malheur qui vous amène?
^ Si, chère vieille, chère tendre amie, si vous saviez à quel point je suis malheureux ! Thérèse m’a trompé avec mon meilleur ami. Elle m’a tout avoué, et je vai« > la dérive, si perdu que je souhaite par ins' mt de mou rir. Parlez-moi, prenez mes mains dans les
vôtres. Vous qui consolez les affligés, dites moi quelque chose qui me fortifie, qui me fasse espérer, qui me redonne le goût et l’amour de la vie ! »
Voilà ce qu’il pensait, voilà ce qu’il eût voulu dire, mais il ne dit rien de cela, et frappé seulement de la divination de la ^ vieille fille, il
répliqua :
— Oui, nous avons du chagrin, je viens de conduire Agnès à la gare ; elle va rejoindre son mari qui est dangereusement blessé.
Il donna des détails, tandis que Mlle Poulet posait la lampe sur une table recouverte d’une toile cirée; le rond lumineux, s’élargissant autour d’un abat-jour de papier déchiré, éclairait ses mains qu’un petit tremblement agitait. Son air de surprise alarmée produisit sur les nerfs de Jacques un agacement. Sa visite lui parut tout à fait inutile. Etait-il monté pour lui apprendre cela?
N’avait-il rien d’autre à lui confier?
— Pourquoi ne vous a-t-on pas vue?
demanda-t-il. Vous estes bien femme à avoir
— Vous ! Monsieur Jacques ! ce n’est pas un malheur
qui vous amène ?
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été malade sans le dire, est-ce que vos douleurs sont revenues ?
Il faisait allusion à une crise aiguë de rhumatisme qui avait tenu la vieille fille dans sa chambre, pendant quinze jours, sans que par pudeur, fierté, délicatesse excessive, elle fît prévenir les Halluys, aimant mieux souffrir dans la solitude que les déranger.
Elle répondit :
— Non, non, votre chère femme m’a trop bien soignée la dernière fois ! — Thérèse, en effet, était venue la voir chaque jour, sur la fin de sa convalescence. — Parlez-moi de Thérèse, ajouta-t-elle avec un intérêt affectueux et inquiet, ne se fatigue-t-elle pas trop? Il me tarde de la voir aux Flouves, elle a une petite âme de feu qui brûle et qui use son corps, elle devrait être si heureuse avec un mari comme le sien, et parfois elle a l’air si triste ! Est-ce que la présence de cette jolie petite Lisette n’était pas une souffrance pour elle? Elle ne s’est jamais consolée, voyez-vous...
'Jacques hocha la tête il lui sembla que M110 Poulet mettait le doigt sur les plaies qu’il aurait eues à différents endroits du corps.
— Vous avez tout pour être heureux, ditelle, et avec un reflet ardent de tendresse sur son visage, aimez-la, mon cher Jacques, aimez-la de tout votre cœur !
Pourquoi lui disait-elle cela maintenant? Il sentit ses yeux se mouiller, tout son chagrin lui revint. Comme il aurait voulu pleurer !
— Vous êtes triste, mon aimi, dit-elle, vous pensez à ce malheureux?
A d’Elbé? Certes, il eût pu y songer davantage ! Pourtant, il dédaigna de mentir:
t — Vous le savez, dit-il, nous nous aimions peu, mon beau-frère et moi, il a rendu Agnès trop malheureuse pour que ce ne soit pas à cause d’elle, surtout, que je déplore cet accident ! J’ai été impressionné aussi par autre chose ! — Il ne sut pourquoi il disait cela, prévit que, grâce à un subterfuge, il allait confesser à son amie une partie de sa douleur ; et avec la peur que l’émotion n’altérât sa voix :
— C’est toujours, fit-il, une chose pénible que la trahison d’une femme jeune, belle et qu’on croyait pure. Une amie de Thérèse que vous connaisser, à vous seule je puis ne pas taire son nom, c’est Mme Guilhem, — il prononça ce mot à voix basse et sourit d’une façon nerveuse en voyant l’air effaré, le petit recul de M,,ePoulet ; que dirait-elle donc, si elle savait de qni il s’agissait réellement? —
Cette jeune femme a eu une liaison, le mari a tout découvert et, dans un accès de désespoir, s’est confié à moi. Il m’a demandé ce qu’il devait faire, et... j’ai cru deviner que, devant le repentir de sa femme, il pardonnera.
Elle l’écoutait les mains jointes ej; répéta :
— Oui, pardonner, que pourrait-il faire d’autre?
— Mais, dit Jacques, se séparer, plaider en divorce?
— L’aime-t-il encore? demanda-t-elle vivement.
— Je... crois qu’il l’aime.
— Vous voyez bien, fit-elle avec une sotfe de triomphe, que peut-il faire que pardonner ? Oh? ce doit être une si grande, une si douloureuse joie que le pardon, en des cilconstances aussi cruelles? Je ne connais pa^ les personnes dont vous venez de me parler, j’oublie leur nom — (elle ferma les yeux, pour sceller cet oubli comme on tire le rideau d’un confessionnal), — mais l’idée ne vous est-elle jamais venue que, si à plaindre que soit en pareille circonstance le mari, il y a quelqu’un de plus digne encore de pitié : c’est la femme? Pauvre créature! qui sait, qui saura jamais quelles circonstances, quels entraînements, quels torts, quelles imprudences, quelles maladresses du meilleur des hommes peuvent pousser une épouse à la faute, et lui mériter, non certes une excuse, mais peut-être des circonstances atténuantes ? Quel mari peut sonder sa conscience et oser se dire : « Je ne suis pour rien dans le malheur qui m’arrive ! » Et s’il se reconnaît avoir donné la plus légère prise soit par cette faiblesse qui vient de la bonté, soit par l’inégalité du caractère, soit par pauvreté d’affection, soit par défaut de vigilance, et je ne parle pas d’un manque de surveillance matérielle, mais de cette vigilance d’âme qui sait lire à visage ouvert les pensées de l’être aimé, ne doit-il pas se dire avec l’humilité du pécheur : « C’est ma faute, ma faute, ma très grande faute! » Il y a des malheureuses créatures que la fange attire, on le dit, car je n’en ai jamais rencontré, pour ma. part, et encore voudrais-je savoir si ce n’est la faute ni de l’éducation, ni des exemples qu’elles ont reçus ; mais la plupart des femmes, mon cher ami, croyez-en une pauvre vieille qui vous parle d’expérience, et qui n’est pas si sotte qu’elle en a l’air, la plupart des femmes sont faites pour vivre heureuses, honorables et honorées. On n’est trompé que quand on le veut bien.
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Jacques regardait la nappe cirée, l’abatjotir déchiré, et souriait avec amertume, mal convaincu.
; — Et puis, après, le beau malheur! Je n’ai jamais compris l’importance que les hommes, dans leur amourpropre, attachent à ce mot être trompé. La chose affreuse, c’est de n'être plus aimé, c’est de n’avoir su mériter ni garder une affection précieuse, et alors il me semble qu’on se doit de faire tout au monde pour la reconquérir. Quel autre but peut avoir un homme dans la vie? IL n’est pas de femme quL ayant connu la misèreV le vide, le néant d’unes, affection illégitime, nej soit avide, vous m’entendez, avide de rentrer dans le vrai chemin, de se reprendre à aimer d’une tendresse sûre, loyale et dévouée! J’ai; connu, moi qui vous) parle, une histoire très belle et très triste, arrivée à une de mes amies. La femme s’imaginait n’être point aimée, entre elle et son mari l’accord complet des caractères ne s’était pas fait, elle a commis une faute et, désespérée, elle a tout dit à cet homme. Il s’est montré si bon, si grand, si au-dessus des circonstances, que la femme, reconnaissant qu’elle l’avait méconnu, s’est mise à l’adorer, mais le souvenir de sa faute ne la quittait pas, elle se sentait souillée, indigne du bonheur qu'il s’efforcait de lui faire, indigne de l’amour qu'il lui avait gardé ; cela a empoisonné son existence et elle est morte jeune, sans que les soins admirables de son mari, deux beaux enfants qui avaient suivi leur réconciliation, aient pu lui faire reprendre le goût de vivre. J’ai assisté à sa mort ; tout ce que la tendresse la plus pure, la reconnaissance la plus exaltée peuvent trouver en un pareil moment, la pauvre femme l’a dit, en serrant les mains d . son mari qui la veillait depuis quinze nuits, quinze nuits, monsieur Jacques, et qui la suppliait de lui pardonner, s’il n’avait su toujours la rendre heureuse comme il aurait voulu ! Leur désespoir à tous deux était la chose la plus touchante et aussi la plus cruelle. Mais, — lit-elle changeant de ton et
avec une gravité pensive, - ce mari-là avait pardonné absolument, sans arrière-pensée, sans retour égoïste. Il y a des pardons qui n’en sont pas, et après lesquels les récrimi-
nations, les jalousies, les reproches viennent avilir, paralyser le premier élan de générosité. Il faut pardonner comme il faut aimer, de tout son cœur, et comme on voudrait qu’on vous pardonnât à vous-même !
Un silence suivit, durant lequel de plaintifs miaulements s’élevèrent ; Mlle Poulet les entendit, et avec cette bonhomie qu’elle possédait à un degré si rare, et qui lui permettait de concilier les pensées élevées avec les actes de la familiarité la plus humble, elle alla ouvrir une porte d’où s’élança une chatte pelée, boiteuse et informe, la plus triste bête que Jacques eût jamais vue.
- Je l’ai recueillie, dit-elle, au moment où des gamins allaient achever de la tuer, elle m'est si attachée qu’elle ne peut souffrir mes absences, elle ne mange que quand je suis là. Et elle caressait la chatte minable, aux grands yeux plaintifs et un peu fous d’animal torturé, qui se souvient des mauvaises heures.
— Les enfants, dit-elle, sont aussi cruels que des hommes faits ; et pourtant ceux-ci!... Crovez-vous qu'il aimait sa' femme, ce monsieur qui n’a pas craint de la déshonorer en se battant avec votre beaufrère? Il l’a blessé, la belle vengeance ! Ver-
Elle l’écoutait les matns jointes.
ço
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ser le sang rlu prochain, ah ! quel plaisir, quel Deau plaisir, se donner en spectacle à la galerie, risquer sa vie ou l’enlever à un autre homme, tout cela pour qu’on dise : — Monsieur un tel a blessé en duel l’amant de sa femme ! C’est une horrible et misérable vanité que celle-là, convenez-en?
Jacques dit, d’une voix lasse et écœuree :
Quand on a aimé un homme, au point
qu’on lui aurait confié, . sans hésiter, son argent, son honneur, sa vie même, et que cet arni froidement, tranquillement, vous vole votre femme, ah ! certes, il n’y a plus aucune rencontre possible, pas meme un engagement d’épées. Et puis, à quoi bon? Tout
avoir trouvée. J’étais découragé, ce soir; le chagrin d’Agnès, la santé fragile de Thérèse, cette histoire d’ami qui m’avait péniblement affecté ; on a des jours comme cela. Adieu, venez nous voir bientôt!
— J’irai, j’ai des comptes à vous rendre ; il y a de si pitoyables misères à soulager, rien que dans cette rue, si vous saviez, des détails à faire dresser les cheveux sur la tête; Si toutes les femmes qui s’ennuient et qui prennent l’amour comme distraction à leur oisiveté, pouvaient se pencher sur les détresses que je vois, essayer non de faire l’ aumône, mais la charité du cœur, de s’intéresser aux pauvres gens et de les aimer un peu pour l’amour du Christ, ah! mon cher Jacques, elles ne penseraient plus à autre chose, je vous le jure ; elles n’auraient plus de repos, elles ne s’ennuieraient plus ! Attendez que je vous éclaire, l’escalier est mauvais.
Embrassez Thérèse, em- 1 rassez-la bien fort pour moi. Elle doit être bien troublée, bien agitée en ce moment. Aimez-la, mon cher ami, aimez-la de tout votre cœur, afin qu’elle vous aime de tout le sien ; il y a tant de noblesse, tant de candeur vraie en elle. Allons, adieu, vous serez heureux, il faut vouloir l’être pour le devenir ! Et quand on voit des malheurs comme celui qui arrive à M. d’Elbé, cela donne envie de se serrer plus près contre ceux qu’on aime. Embrassez-la.
pour moi! Vous verrez, la campagne lui fera du bien, à vous aussi. C’est si bon, c’est si calme, c’est si doux.
Sur le palier, elle éclairait de sa lampe les marches obscures, et Jac-
SüR LE PALIER, ELLE ÉCLAIRAIT DE SA LAMPE LES MARCHES OBSCURES.
est mort entre deux êtres, après cela.
Il se leva.
— Vous partez, mon cher enfant?
— Il est tard. Je suis heureux de vous
ques, en levant la tête pour lui sourire une dernière fois, vit qu’elle le suivait avec un regard plein d’âme, et son sourire aussi avait quelque chose d’humble et de divin. Chère vieille
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amie, au cœur si intelligent ; tout ce qu’elle pensait et ne pouvait dire tenait dans ce pâle visage lumineux. Et il croyait entendre encore sa voix:
— Aimez-la!
Et encore :
— Embrassez-la pour moi !
Bien qu’il fût en bas de l’escalier, la petite clarté protectrice descendait encore du palier. Il sentit en lui un mouvement inconnu, comme si son cœur chavirait dans les ténèbres. Son sang se mit à battre avec force. Il lui sembla qu’il devenait un autre homme, une seconde il connut la pure pitié et le véritable amour.
— Ma femme, balbutia-t-il attendri, navré, et pourtant pénétré d’espoir et de tendresse; et il répéta tout bas, comme une reprise de possession : — Ma femme !
Ce mot prenait pour lui un sens tout nouveau, autrement large, autrement profond.
Une voiture passait, il s’y jeta.
Ce fut une déroute de toutes ses idées médiocres, égoïstes, convenues, de ses préjugés, de ses irrésolutions, pendant ce retour qu’il jugeait trop lent, dans son impatience de retrouver Thérèse. Il se prenait en mépris d’avoir tant hésité, par ridicule orgueil, de l’avoir laissée souffrir par cruelles représailles; il se jugeait petit de n’avoir su lui dire, sans hésiter, les mots de bonté que méritait sa franchise, de ne lui avoir point accordé le baiser de paix qui eût rendu un peu de calme à cette âme en détresse.
— Lâche ! se disait-il, hypocrite, vaniteux, égoïste ! Qu’est ton humiliation, qu’est ton chagrin à côté du sien ? Songe donc enfin à ce qu’elle a souffert, pendant des mois. Place-toi, par la pitié, à la hauteur de son repentir. Pense au calvaire de cette nuit d’aveu, rappelle-toi son air d’agonie, ses pauvres yeux désespérés. Comme son silence t’implorait, comme elle s’est cramponnée à toi, en ce lit de fièvre dont elle est sortie, malade encore, pour remplir ses devoirs d’hospitalité envers Agnès qui partait ! Et tu n’as rien su lui dire que de vaines paroles de politesse ulcérée, tu l’as torturée par d’inutiles et incomplètes questions.
Quels qu’aient pu être ses torts envers toi, elle a été plus grande que toi, dans ces scènes si simples, si triviales et au fond si tragiques. Mais rentre en toi-même, sonde
ta conscience. Sa faute, n’y es-tu pour rien? Tu accusais le luxe, la richesse tout à l’heure, que sais- je? Qui t’empêchait de régler à ta convenance ta maison, vos dé penses? Tu te plaignais qu’elle eût vécu oisive, que ne lui inspirais-tu le goût du travail, que n’essayais-tu de mettre un intérêt sérieux dans sa vie, des lectures, des études d’art, de l’intéresser, par exemple, à la musique pour laquelle elle est douée? Elle était trop libre aussi, tu ne surveillais pas assez ses actions, ses amitiés, ses plaisirs : à qui la faute? D’autre part, ne l’as-tu jamais blessée, même avec les meilleures intentions ; ta mère d’abord, puis ta sœur, ont été entre vous une cause de mésintelligence ; il fallait donc essayer d’amener, uniquement par la tendresse, ta femme à les aimer. Pourquoi ne t’es-tu pas défié aussi de l’amitié d’une très jeune femme comme elle et d’un homme comme Philippe? Ta confiance était de la sottise, ou tout au moins de l’imprévoyance. Mais la faute est commise, elle est irréparable, elle est regrettée par Thérèse et très probablement par son complice. Il y a des chances pour que, à moins d’un éclat absurde de ta part, cet adultère ne soit pas connu. Que te faut-il de plus? Si tu n’aimais pas Thérèse, tu pourrais encore, et quelle dureté en cela, la perdre par un éclat, vous séparer; mais est-ce possible, l’aimant comme tu l’aimes, car tu l’aimes, et bien que tu n’aies pas su l’aimer comme il fallait, tu l’aimes de toutes tes forces, pauvre homme ! Alors quoi, iras-tu inutilement attrister les vieux jours de son père, si doux et inoffensif, qui t’aime pour le bonheur qu’il croit que tu as toujour donné à sa fille? Iras-tu lui dire : — Allez-vous-en avec elle, voilà ce qu’elle a fait! Voyons, tu n’as pas eu cette idée sérieusement. Tu cherchais ton intérêt, ton devoir : tous deux sont d’accord, pardonne à Thérèse, aime-la non pas quand même, mais à cause même de sa faute, et surtout oublie ! Mais que ce soit un pardon complet, sans arrière-pensée, sans retour égoïste. Il ne faudra pas que tes silences accusent ensuite ta femme, que tu détournes les yeux pour ne pas lui reprocher le passé. Prends -y garde, c’est une vie nouvelle dont tu prends sur toi la responsabilité. Tu ne dois pas croire que, pardonnant, tu cesseras de souffrir, si la plaie se cicatrise, il y faudra des années, peut-être ne se fermera-t-elle jamais. Aurastu l’héroïsme suffisant pour souri 1. , saurastu être bon naturellement, et fraternel ?
Jacques raisonnait ainsi, et il sentait
bien, à l’étau qui lui broyait le cœur, que sa tâche ne serait point aisée ; pourtant il éprouvait quelque volupté à souffrir à ce point :
— Il faut envisager les choses en face, ne dis pas : il est des questions auxquelles je ne veux pas penser, que je réserve. C’est maintenant ou jamais qu’il faut y porter le fer rouge. Si tu pardonnes à Thérèse, ce pardon sera-t-il complet, ton cœur seulement pardonnera-t-il, tout ton être qui l’aime et si longtemps sevré d’elle oubliera-t-il aussi la trahison? Le baiser de paix que vous échangerez deviendra-t-il, à un moment donné, le baiser d’amour, le pacte des voluptés permises? Songe qu’elles te seront atroces, ces voluptés, empoisonnées par la jalousie, l’angoisse du souvenir. Vous êtes jeunes, en pleine sève de vie ; vous résoudrez-vous donc au divorce du meilleur de vous-mêmes, vivrez-vous comme certains époux chrétiens des premiers âges côte à côte, pareils à des cadavres, lèvres glacées, mains de pierre? Vous soustrairez-vous aux mollesses du printemps, aux défaillances des émotions douces, au charme des soirs ? Rappelle-toi, toi qui juges si sévèrement la folie où Thérèse se perdit corps et âme, rappelletoi ces infidélités d’une heure, que, pendant sa longue maladie, la complicité du climat, le ciel de Naples, ta force de jeunesse, t’imposèrent. Attestaient-elles de ta part une exquise délicatesse? Toi qui ne sus souffrir jusqu’au bout et rester impeccable, es-tu bien venu à reprocher si amèrement à ta femme une trahison pour laquelle tu ne peux, en ce qui te regarde, invoquer l’excuse, aggravante il est vrai, d’un grand amour, d’un entraînement impérieux de l’âme fascinée, asservie, perdue! Mais ces péchés, - — [ véniels, admettons-le, — les avouerais-tu à ta femme? Non; pourquoi? Par délicatesse, ou simplement de peur de déchoir dans l’opinion que tu voudrais qu’elle eût de toi?
Et il se disait aussi, tout à ce revirement de tendresse amère qui l’exaltait :
— Point de phrases, que le pardon soit dans mon cœur, non sur ma bouche. Qu’elle le lise dans mes yeux, qu’elle le sente dans la pression de ma main, que toute ma conduite, mes attentions, des soins affectueux lui disent, mieux que des paroles toujours incomplètes, inhabiles, restant en deçà ou au delà de la pensée, que je veux la rendre heureuse, si je puis, et il faut pouvoir, il faut vouloir! — il lui sembla qu’elle lui devenait extrêmement, inexplica-
blement chère; était-ce parce qu’elle avait appartenu à un autre et qu’il lui reconnaissait par là un prix inattendu et douloureux, et était-ce parce qu’il allait la reconquérir, et que, l’ayant perdue et retrouvée, elle lui serait plus précieuse ; s’y mêlait-il un sentiment obscur et torturant de possession physique, un triste et d’autant plus passionné désir pour sa femme avilie, il ne sut ; et quand le fiacre s’arrêta devant le petit hôtel déjà clos et enténébré, tout lui redevint abîme ; il avait seulement un frisson le long du dos, une appréhension énervée et aiguë qui l’oppressait à lui faire mal.
— Rien de nouveau, demanda-t-il à Antoine qui lui ouvrit, pas de télégramme?
L’idée d’un malheur plus complet, d’Elbé succombant, venait de lui venir, à cause de l’air grave du domestique. Antoine lui présenta seulement des journaux et des lettres ; l’une portait l’écriture de Ferrand, qui lui annonçait que sur sa recommandation et son instance, le ministre accordait au jeune Rambert une bourse au lycée de Versailles. Cette petite satisfaction, que la pauvre Mme Rambert jugerait bien grande, le fit sourire, venue à un pareil moment. Il s’informa si M. Forget était couché. Antoine ayant dit qu’il y avait encore de la lumière dans la chambre du baron, Jacques s’y rendit, pensant que son beau-père lui serait reconnaissant de la prévenance familière qui l’amenait causer, avec lui, des événements de la journée. Il frappa légèrement.
— Puis-je entrer, père?
Le vieillard lisait, en veston léger, dans un large fauteuil canné. Un verre d’eau sucrée et une fiole de fleur d’oranger reposaient sur le marbre de sa table de nuit, deux pantoufles au bas de la descente du lit faisaient équerre, des vêtements bien pliés reposaient sur une chaise, tout dans la chambre attestait un ordre symétrique et un peu maniaque. M. Forget était- il très ab sorbé dans sa lecture, ou en proie à une de ces somnolences éveillées dont l’immobilité rapproche les vieilles gens de l’animai ou de la plante? Ainsi seul, n’attendant per sonne, il offrait le spectacle d’un corps tassé, détendu; son visage semblait beau coup plus vieux, lourd du menton, éraillé des paupières, avec quelque chose de tombant dans l’expression. Peut-être ne fut -il pas bien aise d’être surpris, lui si correct, en déshabillé, dans l’abandon du chez-soi ; Jacques eut (à peine le temps d’y songer) le soupçon qu’il le dérangeait, que le vieillard,
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pour M. Forget, qui, pareil en cela a beaucoup de vieillards, n aimait pas à entendre parler de la mort.
composant son visage, lui souriait déjà, avec son affabilité accoutumée.
- Eh bien, père, voilà bien des surprises, et de fâcheuses ! Vous avez dû être bien étonné, en rentrant, d’apprendre qu’Agnès et sa fille étaient parties? Je les ai conduites à la gare.
- Ah! dit M. Forget, oui, Thérèse me Ta dit. Elle a dîné avec moi, ou plutôt elle s’est mise à table avec moi, mais elle s’est retirée dans sa chambre aussitôt après. Je crains qu’elle ait encore la fièvre.
— Rousselot est venu, dit Jacques, il a conseillé la campagne, des stimulants. Nous allons avancer notre départ, tous accompagnerez-vous ?
— Je... ne sais pas encore, dit M. Forget, réprimant un bâillement de fatigue ; mon vieil ami le général d’Anglart insiste beaucoup pour que j’aille passer un mois dans ses terres, près de Bordeaux.
Il y eut un silence. Jacques, qui était venu, poussé par un besoin d’expansion, se sentit soudain dépaysé par ce ton d’indifférence lasse ; il eut, se confirmant des doutes que jusqu’à présent il avait écartés, l’impression que Ml. Forget baissait, atteint par les ans ; bientôt ce seraient les infirmités, puis d’année en année la déchéance lente, avant cette demi-enfance qui prélude à la mort. Sans doute, il exagérait, le baron n’en était pas encore là; seulement, d'une de ces intuitions brèves et soudaines qui, on ne sait pourquoi, nous assaillent à certains moments, il devançait l’avenir. L’eût-il voulu, il lui sembla qu’il lui serait impossible de tirer son beau-père de cette quiétude sénile ; il valait mieux qu’il ignorât toujours, et cette générosité, qui n’avait après tout rien de magnanime, le paya cependant d’un secret plaisir.
— Oui, reprit-il, nous partirons d’autant plus tôt pour la campagne (qui lui aurait dit une heure auparavant qu’il affirmerait cette continuation de leur vie intime de tous les jours ?) que je tiens à nous soustraire aux condoléances curieuses et cancanières du monde, aux visites indiscrètes, surtout si..
Il fut tout étonné d’accepter aussi naturellement cette idée d’un malheur plus grand, de pressentir en théorie ce qui dans la pratique lui eût paru sans nul doute odieux et cruel ; il s’abstint toutefois de préciser quel malheur il redoutait, par déférence
Le vieillard lisait, en veston léger.
— Espérons, dit-il, que Maximin va guérir promptement.
Le baron ne répondit rien, soit qu’il n’eût qu’un espoir douteux, soit qu’il ne voulût pas, tant il redoutait de se compromettre, être amené à se prononcer sur la conduite du commandant d’Elbé.
Un nouveau silence dura, que Jacques rompit en disant :
— Bonne nuit, père, le vais aller prendre des nouvelles de Thérèse. Ne vous inquiétez pas pour elle. Rousselot a trouvé son état général bien meilleur. Vous verrez comme la campagne lui fera du bien.
M. Forget sourit, serrant les dents, en contenant un nouveau bâillement incoercible, et tendit sa main, une main qui parut à Jacques plus sèche et plus ridée, par un effet de son imagination sans doute.
— Bonsoir, père, répéta-t-il ; et avec une tendresse qu’il lui arrivait de manifester de loin en loin, il baisa le front du vieillard. Il lui semblait, en sortant, qu’il venait de voir M. Forget différent de lui-même, ou plutôt, tel qu’il était en réalité, tant nous voyons mal les gens avec lesquels nous vivons ordinairement. Il ferma la porte doucement, plus doucement qu’il n’était besoin, et avant d’entrer chez Thérèse, dépassa chez lui, désireux de se rafraîchir le visage et les
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mains dans son cabinet de toilette, ü se regarda dans la glace et s’étonna de n’être pas changé, à peine les yeux^ plus cernés, le pli des lèvres plus marqué; il n’avait pas blanchi en une nuit, comme le veulent les traditions de roman, il avait même, grâce au feu fiévreux de ses yeux, plutôt bonne mine ; enfin, éternelle ironie des choses, son malheur ne se voyait pas ! Faut-il tout dire, il s’aperçut qu’il avait faim, n’ayant pas dîné, l’a} ant même complètement oublié? Etait-ce si étonnant, n’était-il pas de chair et d’os, formé de boue blanche et vivante, un être de pensée aux instincts d’animal? Thérèse échappait-elle davantage aux infériorités de notre nature à la fois divine et bestiale ? Ces pensées le troublèrent, dans le profond, dans l’obscur de lui. Ainsi il allait la revoir, la revoir?
Elle l’attendait sans doute, car avant qu’il eût mis la main sur le bouton de la porte, il entendit le bruit d’un petit verrou qu’on retirait, et en entrant, il vit, dans l’obscurité complète, une forme blanche qui regagnait précipitamment le lit et s’y blottis-
Un rai filtrait de la porte du cabinet de toilette, presque entièrement poussée et qu’éclairait une veilleuse. Il s’assit au che vet du lit, sur une chaise basse, les pieds dans la robe de chambre glissée sur le tapis.
- - Comme tu rentres tard, dit-elle,
j’étais inquiète.
Elle n’osait l’interroger davantage. Il répondit :
— Je suis las, j’ai erré longtemps.
— As-tu dîné ? demanda-t-elle, — et ce mot, où s’attestait la maternité de la femme, sa préoccupation d’esclave vouée aux soins de l’homme, prit dans sa bouche une grâce alarmée et touchante.
— Non, dit-il, je n’avais pas faim. Je suis lâs seulement.
Il chercha les mains de sa femme, et les appliqua sur son front, il resta ainsi un moment, la tête au bord du lit, dans un accablement plein de douceur.
— Tu brûles encore, dit-il, tu t’es fatiguée, agitée.
Oh! moi ! — Elle soupira plus bas :
— Ce n’est rien !
— ■ Ne sois pas malade, dit-il avec tendresse, ne sois plus malade, il faut bien te porter, être forte, reprendre le goût à la vie, être heureuse.
Il avait dit cela d’un ton si
Elle s’aperçut qu’il pleurait.
sait. Une main tâtonna cherchant des allumettes, sur la table de nuit.
— Non, fit-il, n’allume pas.
singulier, qu’elle voulut de nouveau chercher les allumettes, afin de voir son visage.
— Non, murmura-t-il, n’allume pas encore.
Alors, comme il avait haussé un peu le front et qu’il appuyait ses yeux sur les mains de Thérèse, elle s’aperçut qu’il pleurait :
les larmes chaudes lui mouillaient les doigts.
— Oh ! mon mari, mon cher mari ! - - Et elle aussi pleura, sur son épaule, et ils s’abandonnèrent à leur douleur, sans arrière-pensée, sans rien de vil ou d’orgueilleux, pleurant naïvement, à cœur perdu.
En entendant leurs sanglots doux et étouffés, une âme inquiète s’éveilla dans la pièce voisine, un être poussa la porte et vint appuyer ses pattes sur le lit ; ils reconnurent Syb, la petite chienne de Destelle, et, sans force pour la repousser, parce qu’elle cherchait à leur lécher les mains, ils pleurèrent seulement plus fort, plus misérablement.
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Une joie pourtant se mêlait à leur agonie; leurs lèvres, d’un commun élan de pitié, se cherchèrent, et leurs cœurs s’unirent, dans les ténèbres.
« Madame Jacques Halluys « Au château des Flouves, par Corsy (Nièvre).
« Ma chère femme,
« Je t’ai promis de t’écrire, chaque jour ; mon petit billet d’hier, à mon arrivée à Marseille, t’aura rassurée sur mon voyage. Dans quel état j’ai trouvé ma pauvre sœur, tu le conçois par le saisissement que nous avons nous-mêmes éprouvé, en recevant la dépêche qui nous annonçait que Maximin n’avait plus que quelques heures à vivre. Malgré les mauvaises nouvelles qui depuis une semaine nous préparaient à cette perte, notre esprit se refusait à l’admettre et nous conservions toujours un peu d’espoir. Cette nuit en rapide, avec l’agonie de ce malheureux devant les yeux, a été si pénible que je ne regrette en aucune façon de m’être refusé à ce que tu m’accompagnes, — ta santé d’ailleurs ne l’aurait pas permis, — quand je pense aux fatigues et aux émotions qui t’auraient secouée.
« Mon télégramme d’hier te l’a appris, et je suis arrivé trop tard pour revoir d’Elbé; il s’était éteint à l’aube, les mains dans celles de sa femme. Jamais je n’oublierai le visage de la pauvre amie, ses yeux brûlés par sept nuits de veille et d’insomnie : la religieuse n’a pu. avoir raison de son entêtement courageux, elle voulait rester là, ne quittait le chevet de son mari que pendant les pansements des médecins. D’Elbé a eu, dans les premiers temps, assez de connaissance pour se réjouir de la voir, un reste de délicatesse et de repentir qui lui ont fait accueillir sa femme avec les égards qu’il lui devait. Son premier mouvement a été de lui baiser la main en murmurant qu’elle était trop bonne et qu’il ne méritait pas qu’elle vînt le soigner et essayer de le remettre sur pied, qu’il n’y comptait guère, mais que, si elle y parvenait, il n’aurait pas trop de toute sa vie pour réparer ses sottises. Elle n’a répondu qu’en faisant entrer Lisette et en la penchant sur lui, afin qu’il pût l’embrasser, ce qu’il a fait avec douceur, mais sans élan. Presque aussitôt, il a ajouté qu’il se sentait las et il a tourné la tête vers le mur. Pendaht deux ou trois jours, il a continué a marquer a Agnès assez d’afl’ectîon,
et la pauvre amie y croyait et se reprenait à espérer un avenir meilleur. Les médecins, sans se prononcer, ne lui ôtaient pas tout espoir. Mais le mal a empiré rapidement, et le moral de Maximin, déjà bien affaibli, s’est altéré au point de ne plus vouloir souffrir la présence de sa femme. D’abord, par des impatiences, se plaignant qu elle ne savait pas le servir, il a commencé à la rebuter, il s’est refusé à ce qu’on lui amenât Lisette, disant que cette enfant feraic mieux d’aller se promener et jouer au Prado. Les nuits sont devenues plus mauvaises, pendant les accès de délire il ne reconnaissait personne, appelait l’absente, Madeleine Darcy, pour laquelle il mourait et que son mari a emmenée en Tunisie; au réveil, il reprochait à Agnès de l’obséder, de se tenir là pour le voir mourir, et de sa voix oppressée, il lui adressait les reproches les plus injustes et les plus ingrats. Elle supportait tout en silence, se refusant à s’éloigner, espérant qu’une lueur de raison reviendrait au mourant; en effet, deux heures avant l’agonie, Maximin l’a appelée et lui a dit : — Pardon... pardon! Puis après une prostration, il s’est rappelé sa fille et a murmuré : -
Lise ! — A partir de ce moment, il n’a plus eu conscience de rien et s’est éteint, dans une grande aspiration suffoquée, tandis qu’Agnès lui tenait les mains. Pauvre femme, tout ce qu’elle a dû souffrir, dans ce calvaire des derniers jours ! Elle se soutient à force de fièvre, mais la détente sera terrible, et d’après quelques mots que m’a dits le docteur Cornin, qui la connaît depuis longtemps, je redoute avec anxiété l’ébranlement nerveux et la dépression prochaine ; sa santé avait toujours été frêle, elle vivait par les nerfs, Dieu veuille qu’il n’y ait pas en elle quelque chose d’irrémissiblement brisé ! Il faut qu’elle vive pour son enfant !
« Toute la journée d’hier a été donnée aux formalités administratives et funéraires. Je ne sais comment Agnès, seule, aurait pu s’en tirer. Le père et la mère de Maximin ne sont arrivés qu’à cinq heures de Biarritz ; leur grand âge les rend impropres à tout ; la marquise d’Elbé faisait mal à voir, avec son tremblement ataxique; le marquis était beaucoqp plus voûté, beaucoup plus ridé que la dernière fois que nous l’avons vu : sous sa perruque blonde, c’est maintenant un vieillard chancelant et bien près de l’enfance. Leur douleur est extrême, mais contenue, et tous deux, en vis>à-vîs immobile à l’angle de la cheminée, faisaient l’effet de deux hautes C3riatid*^ deuil Le frère de
Il s’était éteint a l’aube, les mains dans celles de sa femme.
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Maximin n’est arrivé que ce matin, très froid, très sec, comme tu le connais : il ne s’entendait guère avec son aîné ; et l’éclat que cette mort fait dans le pays, les commentaires des journaux, les poursuites que le parquet, dit-on, lancerait contre le comte Darcy et les témoins, tout ce triste scandale l’exaspère dans sa correction et son respect du convenu. Nous espérons pourtant que les magistrats ne viendront pas mêler leurs interrogatoires prudhommesques à cette déplorable aventure, qui, somme toute, selori les principes d’honneur mondain, s’est loyalement passée. Il y a eu deux reprises, c’est à la seconde que Maximin, qui parait en rompant, a repris l’offensive, et, par un mouvement malheureux, a permis à son adversaire de lui fournir un coup droit si avant, que l’épée a failli ressortir dans le dos. J’ai télégraphié et longuement écrit à Ferrand, dont l’influence comptera en cas de poursuites. L’enterrement a eu lieu ce matin au milieu d’une grande affluence, tous les officiers de dragons et de hussards. D’Elbé, malgré ses folies, était répandu et recherché dans tous les mondes, et fort aimé à son régiment. Il n’aura fait le malheur que de sa fèmme et de ses créanciers. Et encore ceux-là !...
« Je ne te parle pas de l’état dans lequel ce pauvre garçon, plus fou que méchant, a laissé ses affaires; c’est déplorable et j’aurai fort à faire à les débrouiller pendant les quelques jours que je me vois forcé de rester ici. Combien je me réjouis que tu ne sois pas là ! C’est une réflexion tout égoïste, car la pauvre Agnès, si seule, aurait besoin d’une affection féminine à ses côtés et de la tendresse que, j’en suis sûr, ta pitié pour son malheur te suggérerait, mais, je l’avoue, je préfère te savoir à la campagne en train de t’installer, avec la diversion de cette fatigue et la distraction de l’admirable décor qui t’entoure. Je nous voyais partant ensemble, tous deux, en enlèvement, et arrivant à l’ improviste aux F louves, au grand désarroi du régisseur, du jardimëï et de sa femme. Sans la dépêche d’Agnès, nous l’aurions fait, nous allions le faire. Les chambres préparées en hâte, les repas improvisés, tout cela aurait eu une grâce d’imprévu et de jeu-
nesse, et déjà je te voyais reprendre ces joues roses qu’il faut, ma chère femme, que tu me montres à mon retour, tu me l’as promis et j’y compte. J’ai offert, comme je le devais, à ma sœur l’hospitalité chez nous; je ne sais à quoi elle se décidera plus tard ; les vieux d’Elbé l’ont si tendrement, si tristement suppliée de venir passer quelques mois auprès d’eux, qu’elle n’a osé leur refuser cette consolation ; elle s’est rappelée
qu’ils avaient toujours été
« Tu TE RÉJOUIS QUE JE NE SOIS PAS AUPRÈS DE VOUS EN GÉS TRISTES MOMENTS.
bons pour elle et qu’ils choyaient beaucoup Lisette : aussi s’est-elle résolue à une réclusion, qui, entre ces deux vieillards, n’aura rien de gai ; elle compte se consacrer à sa fille et lui donner des leçons. Je te remercie de la lettre que tu lui as écrite. Agnès me l’a montrée, elle en a été très touchée. Ecris-moi longuement et donne-moi des détails, tu sais combien je les aime : ils me permettent de me représenter ce que tu fais. Et père, que devient-il, ira-t-il chez son vieil ami d’Anglart?
« Il est une heure du matin, ma chère Thérèse, et, malgré ma fatigue, ce m’est un repos et un soulagement de penser à toi qui
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dors sans doute. Peut-être te réveilles-tu en ce moment, si ces vilaines insomnies qui gâtaient tes nuits de Naples persistent, et peut-être penses-tu à moi? Que je voudrais lire dans ton cerveau, que je voudrais savoir de quelle façon tu me juges, comment tu interprètes ma conduite et ce que je vaux à tes yeux ! Cette angoisse de ne pas savoir si nos actes sont compris selon l’intention qui les a dictés a toujours été une obsession pour moi, et en ce moment plus que jamais! Je voudrais mieux te connaître et te voir t’ouvrir avec une confiance complète. Ç’a été le malheur de notre affection qu’elle ait gardé des réserves et des réticences ; que de fois, par fausse délicatesse, je n’ai osé t’interroger ou te dire toute ma pensée. Il me semble que tu est une femme tout autre et toute nouvelle, qu’il me faut apprendre à connaître, une femme à la fois meilleure et pire, mais, telle quelle, je t’aime passionnément et veux te rendre heureuse ! Crois-le bien, c’est mon seul désir et mon seul but. N’est-il pas pos5 sible que nous nous élevions, maintenant , au-dessus des misères journalières, des petits chagrins, des bouderies mesquines qui ont marqué trop souvent nos premières années de mariage? Ne penses-tu pas que, maintenant, ayant vu clair au fond l’un de l’autre, nous puissions nous créer une existence de confiance réciproque et de mutuelle affection, en regardant non plus derrière nous, mais devant nous?
« Plus j’y pense, — et je n’ai pensé qu’à cela ces derniers jours, dans les répits que me laissait la crainte du malheur d’Agnès, — plus je me Suis fortifié dans ces intentions. Par moments, sans doute, au souvenir de choses qu’il nous faut absolument oublier, sous peine de ne pouvoir vivre, une douleur dont peut-être tu ne conçois pas l’atrocité, m’étreignait le cœur à crier. Je me disais : — A quoi bon souffrir ainsi, quand il est si facile, si prompt de se libérer, d’échapper à soi-même et à tout? — Mais alors, je revoyais ton cher visage, l’expression unique de ton regard, la souffrance de ton sourire, je me rappelais ton élan de franchise désespérée, et ces heures de stupeur désolée, cet écroulement de nos âmes, et je me raidissais, voulant me montrer digne de toi et à ta hauteur, chère femme! Va, si tu as souffert, essaie de te faire une idée de ma peine, et vois si nous ne devons pas nous aimer pour notre douleur, par pitié et tendresse, par regret, par désir de réparer. Estoe possible, pouvons-nous bravement nous dire' : * Ce qui est, est, n’y pensons plus!
Je le crois. Que de pauvres gens vivent amputés d'un ou de plusieurs membres, que de malheureux ne respirent plus qu’avec un poumon malade! Ils vivent pourtant et trouvent à la vie des instants de douceur. Ne saurons-nous nous faire un pâle bonheur avec la jeunesse, la santé, l’intellicrence qui nous restent ? Chère aimée, aimée bien chère, nous pourrons cela, si nous le voulons fermement. Il fut un temps où un tel effort m’aurait paru imposible, mais, dans ce temps-là, qui m’aurait dit!... Il m’a fallu descendre au fond de moi-même, me débattre avec des idées et des principes, qui jusque-là avaient été ma règle, chercher à tâtons une voie. Bien des doutes m’assaillent encore; ai-je raison, avons-nous tort d’essayer de vivre encore l’un pour l’autre; eût-il mieux valu séparer nos existences et chercher chacun de notre côté le bonheur? Mais en restait-il un pour nous? Je ne sais comment tu en juges, quant à moi, je t’aime trop pour renoncer jamais à toi; et, pourtant, si tu avais voulu reprendre ta liberté, comme ta lettre nous en donnait le droit, j’aurais peut-être eu assez d’amour pour me résigner au sacrifice de te perdre. Mais non ! même en t’écrivant cela, je me refuse à le croire, je t’aime trop, ma chérie, je t’aime trop pour admettre pareille supposition ! Dussions-nous souffrir beaucoup ensemble, vivre sans toi ou loin de toi m’est impossible, et je préfère tout à ce malheur-là!
« Cette lettre est bien longue, et cependant j’aurais bien des choses encore à t’écrire. Il me semble que j’ai plus de courage à confier ma pensée au papier qu’à te dire tout ce que je pense en face, tant, en présence des êtres qu’on aime le mieux, il est difficile d’exprimer complètement et avec précision ses sentiments ! Du moins, tu ne douteras pas des miens. Supplée en ton cœur à l’insuffisance de mes paroles, et trouve ici, chère femme, l’affection sûre, tendre et absolue de ton mari et de ton meilleur ami.
« Jacques. »
« M. Jacques Halluys , chez MmQ (VElbè.
« Villa Sintès, au Prado, Marseille.
« Mon cher mari,
« Ta lettre m’a émue, et j’ai pleuré en la lisant ; tu es si bon, trop bon pour moi. Comme je me rends compte du mal que j’ai fait, que je t’ai fait, mon aimé, en comparant le chagrin que tu éprouves par ma
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faute, avec la douceur et la pitié que tu me témoignes ! Ainsi, tu m’aimes encore, tu veux bien m’aimer malgré tout, tu aimes cette petite Thérèse sans cœur, folle et méchante qui t’a fait tant souffrir? Mais non, est-ce possible? Redis-le-moi encore, mon Jacques! Oh! si tu savais comme je comprends à présent que mon devoir, et il me sera doux et facile, est de t’aimer et de m’efforcer à te rendre heureux ! Mais me croiras-tu si je te dis que je t’aime? Croismoi, je t’en prie; je ne te le dirais pas si ce n’était pas la vérité. Je me sens incapable de mensonge à présent ; en me pardonnant, tu m’as élevée au-dessus de moimême, et c’est mon tourment et ma honte de penser que tu peux douter de mon amour. Je ne puis invoquer mon chagrin et les mois d’agonie et de désespoir par lesquels j’ai passé, et pourtant - je sais, je sens qu’ils t’inspirent de la commisération, et qu’ils sont mon seul titre pour que tu puisses un jour m’absoudre. Pourquoi ai-je manqué de confiance en toi? Pourquoi n’ai-je pas compris que c’est à toi seul que je devais recourir avant que la folie m’emportât? Je cherche à m’expliquer comment j’ai pu être la Thérèse qui a fait ces choses, et je ne puis ; ma mémoire même est impuissante à faire revivre mon moi d’alors, je ne puis rien ressaisir de mes impressions passées, c’est un cauchemar, c’est de la nuit. Mais puisque ta bonté veut que nous oubliions cela, j’oublierai, j’oublie, oh! j’ai tant besoin d’oublier; pourvu, mon Dieu, que ce soit possible !
« Mon cher Jacques, je pense à toi avec une tendresse inexprimable ; toi aussi, il me semble que tu m’apparais un autre homme, mais grand, si supérieur à celui que je m’imaginais! Non, je ne t’avais jamais apprécié, jamais connu ! Des mots de ta lettre m’ont bouleversée : tu as pu penser à... Mon cher mari, mais que deviendrais-je sans toi? Je te l’assure bien, je n’aurais plus aucun courage à vivre ! Non, non, il ne faut pas penser à cela, c’est trop affreux, la mort. Quand j’essaie de me représenter le pauvre Maximin immobile, sans pensée, un frisson insupportable me saisit! Mon Jacques, tu n’as pas ^ensé sérieusement à mourir pour moi, je veux dire à cause de moi ; je n’en vaux pas la peine. Nous séparer, si tu l’avais exigé, je ne pouvais qu’obéir et sortir de ta maison en te rendant tout ce que ta générosité m’avait donné, — puis-je oublier que je te dois tout? mais, je te l’avoue maintenant, je n’ aurais ( lus su
vivre; il y a des maladies qui viennent à souhait et qu’on n’a qu’à appeler, j’aurais disparu sans bruit, et peut-être, cette pensée me hante, peut-être cela eût-il mieux valu ; on regrette toujours un peu une absente. Mais il faut vivre, c’est toi qui l’affirmes et qui me rends un peu de courage. J’en ai tant besoin! Ta bonté devrait me relever et exalter mes forces, mais il me prend par moments des accablements qui me font douter que le bonheur soit possible et que la vie puisse recommencer pour nous Si tu savais à quel point je le désire, mais ne souffre plus, ne pense plus, je voudrais tant prendre toute la souffrance pour moi !
« Tu te réjouis que je ne sois pas auprès de vous, en ces tristes moments ; moi, je le regrette, et si j’avais osé et n’avais craint de te déplaire, je serais partie pour te rejoindre. Tu ne peux pas croire à quel point ta présence me manque, et combien je me sens seule et perdue dans cette grande maison. Des terreurs subites me hantent que tu ne reviennes plus ; quand ta lettre m’est arrivée, je suis restée un long moment avant d’oser l’ouvrir, tant je craignais que tu ne m’y annonçasses la nécessité de nous séparer. Je te dis tout, tu vois, sans arrièrepensée. Reviens vite, mon cher Jacques; à peine si j’ose t’en prier, mais mon cœur t’appelle, et tu me trouveras si soumise, si reconnaissante, si avide de te complaire! Je plains bien Agnès, qui reste seule avec une enfant à élever, mais le mari qu’elle perd n’a rien de commun avec toi ; si je te perdais, c’est alors que je mais à plaindre, bien plus qu’Agnès. J’ai pensé à elle avec beaucoup de tristesse et d’affection pourtant, et au pauvre Maximin; j’ai peine à croire que ce soit vrai, malgré les lettres de condoléance que je reçois, le deuil que j’ai pris. Il me serait pénible d’être à Paris en ce moment, même en condamnant ma porte ; il se trouve toujours des amies indiscrètes pour forcer la consigne. Aux F louves, personne ne vient. Père est venu m’aider à m’installer, mais il ne restera pas r après de nous le mois prochain, il ira à Bordeaux.
« Il est exquis pour moi, c° pauvre père il me force à suivre mon traitement que j’oublierais sans cela et à me couvrir le soir, car les fins de jour sont encore fraîches ; il voulait m’acheter une jument anglaise, très douce, pour que je puisse monter à cheval avec toi, je n’ai pas voulu parce que c’était une folie ruineuse et que je 11e veux pas faire tort à son si grand, à son seul plaisir de collectionneur , mais ce bon père, qui mo
CO
La Tourmente
gâte tellement, n’est pas mon Jacques. Cher mari, ne restez pas trop longtemps loin de votre Thérèse! Il faut que je t’avoue ma faiblesse : j’ai atrocement peur la nuit, bien que je fasse coucher Blanche dans une pièce attenant à mon cabinet de toilette, que le jardinier ait un fusil chargé, et que le régisseur, pour me rassurer, fasse une ronde avec deux gros chiens. Reviens bientôt, mon cher ami, en ton absence, il me semble que toutes sortes de malheurs sont possibles. Je n’ai plus d’insomnies, mais je fais de bien vilains rêves, des rêves affreux qui me laissent triste tout le jour. Adieu, mon mari aimé, écris-moi tous les jours ; je t’embrasse, si tu le permets, à bras fermés, à plein cœur.
« Ta Thérèse. »
Le train, à grande vitesse, approchait de Nevers. Jacques se sentait emporté par les événements avec une rapidité égale à celle des roues glissant sur les rails. Des champs, des maisons, des arbres volaient en sens inverse, fulguraient, aussitôt évanouis. Il avait l’impression que sa vie se précipitait, aussi vite et aussi irrésistiblement, à travers des images vives et des sensations tumultueuses ; et il s’efforçait de se ressaisir, en cette débandade. Que d’événements en quelques jours, après tant de semaines stagnantes : son malheur d’abord ; puis 1a.
mort de Maximin, cette mort à laquelle, au sortir de sa stupeur première, il commençait seulement à croire, en se reprochant de n’en pas être assez affecté, de n’éprouver qu’une pitié confuse ! Les fatigues de ces heures pénibles l’avaient pâli, aminci ; il s’était jugé vieilli, en s’examinant tout à l’heure, pendant un arrêt, aux glaces d’un buffet. Il contemplait mélancoliquement l’horizon fuyant, distrait un quart de seconde par une vache dans un pré, un garde-barrière élevant, d’un geste en bois, son petit drapeau rouge. Une femme encore jeune, et très jolie, d’une distinction hère et réservée, occupait un coin, en face de lui. Il ramenait souvent ses regards sur elle, lorsqu’il pouvait croire qu’absorbée à lire, elle ne ferait aucune attention à lui. Les autres voyageurs, un vieux ménage et un collégien, l’intéressaient peu. L’inconnue le saisissait par l’énigme de tout être qui voyage : d’où venait-elle? où allait-elle ainsi seule? Il lui prêtait un rang social, bâtissait des aven-
tures. Blonde avec des yeux bleus, d’un bleu un peu faux de turquoise, elle avait d’admirables cheveux paille, de cette teinte que Jacques aimait par-dessus tout, bien que sa femme eût des cheveux plus foncés ; il raffolait aussi des grandes minces femmes et avait rarement vu taille plus longue et plus fine.
Sans ressembler à Thérèse, elle la lui rappelait, par quelque chose de svelte et d’harmonieux. Il douta de la réalité si proche, distante à peine de quelques minutes : ainsi il allait la retrouver et la reprendre, l’accepter sienne à jamais, la Madeleine repentante, la femme adultère?
Etait-ce de sa part folie ou lâcheté? Peutêtre les deux ; connaissait-il bien le fond de son âme? Et il éprouvait quelque honte, et un remords âpre et délicieux. Epiant à la dérobée les épaules tombantes de l'inconnue, ses bras collés au corps en un geste de liseuse, la jupe de drap qui s’évasait autour de ses hanches et se brisait en menus plis, il songeait à l’obscure magie des séductions féminines. Sevré depuis si longtemps de caresses, il laissait aller son rêve à l’invraisemblance d’une liaison, nouée comment et par quelle astuce, avec la voyageuse anonyme? Au plus fort de ses chagrins, de ses préoccupations, sous le toit même du mort, à Marseille, des tentations insidieuses l’avaient assailli, un irrésistible besoin d’aimer et d’être aimé. Cette souffrance de désir et de privation lui avait causé quelque volupté. Maintenant il retrouvait la même souffrance, la même langueur anxieuse, à l’idée de la vie neuve, des rapports indéterminés encore qui l’attendaient, au seuil de la chambre conjugale. Il y avait là un coin d’ombre, un fossé douteux et redoutable à franchir. Bien que sachant ce qui adviendrait, il éludait la mise en demeure de se prononcer à laquelle l’acculait sa conscience. Il sentait bien que là se terrait le point mystérieux, délicat, l’obsession secrète, la fleur cachée de leur triste amour. Sans union intime, après ces mois de vie séparée, point de pardon sincère, d’oubli complet entre eux. La fierté, une répulsion instinctive faite pourtant du plus violent amour eussent-elles raidi Jacques pendant des semaines, des mois, il prévoyait bien que leurs lèvres, un jour, fatalement, s’uniraient. Quel sort les avait encore préservés? Ne se rappelait-il pas le goût des larmes coulant sur les joues de Thérèse, ee soir où, harassé, sans paroles, il s’était abattu à son chevet, lui pardonnant par son silence, l’absolvant avec des pleurs? N’avait-il pas tenu à bien peu que la douleur
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amollissante de cet instant et la complicité des ténèbres ne serrassent plus éperdument leur étreinte?
Il ne pouvait envisager de sang-froid cette vision. Oublierait-il, en un anéantissement de lui-même, l'abominable souvenir?
Aurait-il cette illusion, de Thérèse redevenue sienne, n’ayant jamais cessé de l’être? Qui sait quelle rage pourrait se mêler à l’abandon de cette minute? Si l’envie lui prenait de la tuer, en pleine ivresse! Il ferma les yeux, essaya de ne plus penser. Ces retours d’âme étaient terribles, et d’autant plus violents qu’ils étaient moins prévus ; échappant au demi-sommeil, à l’engourdissement de la conscience, ces révoltes le bouleversaient, de fond en comble. La bonne volonté, hélas ! ne suffisait donc pas, il eût été trop simple de pardonner et d’oublier ; il avait pris la résolution de ne pas souffrir pour Thérèse, de vivre comme si rien ne s’était passé, de lui marquer autant de tendresse, plus même qu 'auparavant ; projet héroïque, certes, mais dont la réalisation équivaudrait pour lui à un martyre volontaire et tenace de tous les instants. Qui sait pourtant, s’il ne s’exagérait pas la difficulté du rôle qu’il s’imposait? Certes, le pardon complet exigeait qu’il aimât sa femme comme aux premiers temps de leur mariage. Mais l’intime douceur de ces noces ne se résoudrait peut-être point en une amertume aussi âcre qu’il le craignait. Nous ne nous consolons guère des grandes humiliations, a dit Vauvenargues, nous les oublions. Peut-être trouverait-il un prestigieux et mélancolique oubli dans les bras de Thérèse! Jamais elle n’avait été complètement sienne, soit que son tempérament lui laissât une réserve, des sens timides et contenus, soit que luimême n’eût osé se livrer à toute l’ardeur de la passion. Qui sait si la révélation, — à quel prix de honte pour eux deux ! — ne s’était pas faite en elle, si, par la vertu infamante du péché, elle n’avait pas acquis l’expérience secrète, ne détiendrait pas le mystérieux philtre qui endort et asservit ! C’était là une pensée abominable, mais il est des heures de cynisme pour les âmes les plus nobles. Et Jacques, appelant à lui et repoussant à la fois les suggestions inavouables qui se dégageaient de l’inextricable situation qui lui était imposée, penché de tout le corps, des coudes sur ses genoux, cachait ses yeux fermés dans ses mains : « Ah ! que Thérèse
soit comme elle voudra, qu’elle me donne l’oubli, restée chaste et pudique comme jadis, ou que je la devine impure; que je sois hanté par l’image de l’absent ou assez vil pour me faire à l’obsession de ce supplice, qu’importe, puisque je l’aime ! je l’aime! Mais d’où vient cela? J’ai souffert pendant des années auprès d’elle, et n’ai connu que des jours de bonheur rares et chè-
Une femme encore jeune occupait un coin