EN FACE DE LUI
rement payés. La plus grande douleur, la plus basse humiliation que je pouvais connaître, je les lui dois ; et je l’aime encore ! Si elle était de celles que leur beauté fait reines, si son esprit éblouissait ; mais non, elle ne vit que par ce charme indicible, qui est fait de rien et qui se sent sans qu’on puisse l’expliquer. Quelques sentiments complexes que j’aie pour elle, tendresse, mépris, pitié, horreur, mon lot est tel que je ne puis m’empêcher de l’aimer! »
— Et Philippe ! cria la mauvaise voix.
Comme elle rirait, la jolie dame qui te
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regarde en ce moment ! Comme tes amis riraient, s’ils savaient ! Guilhem lui-même, auquel tu ne pensais qu’avec ironie, sourirait !
■ — Ah ! qu’ils le sachent, se répondit-il, que tout le monde le sache ! Peut-être délivré de cette angoisse, pouvant me dévouer à une femme publiquement avilie, je ne craindrais pas de l’aimer en quelque coin perdu, d’un amour effronté et ignominieux !
Il releva la tête, avec une envie de hausser les épaules. Combien, en dépit de soi, la littérature, les mots de roman gâtaient, sans la fausser pourtant entièrement, la sincérité de ses sentiments ! Il se dit : « Mais pourquoi toujours remâcher ce fiel? » Et il essaya de se raccrocher à d’autres préoccupations, au souvenir d’Agnès très souffrante qu’il avait accompagnée, — une fois la maison de Marseille fermée et les affaires les plus importantes réglées, — jusqu’à Toulouse, la laissant de là gagner Biarritz, avec Lisette et une femme de chambre dévouée, l’ancienne nourrice de l’enfant. Des visages récemment entrevus défilaient dans sa mémoire, amis de d’Elbé, gens de loi. Il avait acheté les chevaux de Maximin, deux carrossiers noirs et deux chevaux de selle. Grâce à la complaisance du colonel, l’ordonnance de d’Elbé et un soldat, expédiés en permission, les avaient conduits, en wagon-écurie d’express, à Nevers, et de là aux Flouves.
Machinalement, il portait la main au portefeuille serré contre sa poitrine, contenant une lettre de Ferrand qui le rassurait : les poursuites au sujet du duel n’auraient pas lieu ; un grand scandale politique occupait depuis huit jours les journaux et l’attention publique. Mais ce portefeuille contenait autre chose aussi que la lettre de Ferrand; un autre papier, d’une longue écriture hachée, se cachait dans un des recoins, un papier que Jacques, depuis quinze jours, n’avait pas eu le courage de détruire et dont la présence pourtant lui causait une brûlure, une souffrance vive, comme si un lambeau de vésicatoire lui fût resté collé, à même la chair, Oette confession de Thérèse, par quel enfantillage impardonnable l’avait-il conservée, s’exposant à la perdre, s’effrayant à l’idée que d’autres que lui, curieux, pourraient s’en saisir et la lire? Avait-il vraiment compté la conserver comme une menace suspendue au besoin, s’en servir comme d’une arme secrète? ou bien s’était-il réservé de l’anéantir en présence de Thérèse, de lui dire : Brûle-la ! comme Guilhem avait dit à sa femme? Il ne ferait donc qu’imiter cet
autre, au su même de Thérèse, et il se représentait l’ironie de cette scène, le mélodramatique du geste. Non, non, il valait mieux en finir tout de suite; débarrassé de l’envie de garder sur soi cette lettre et de la relire, afin de se torturer à plisir, il serait allégé à jamais, peut-être, tant nous attachons d’importance aux actes de convention, aux symboles tangibles des choses ! Il prit le portefeuille, en tira la lettre, et sans la regarder, se mit à la déchirer, lentement, posément, en mille petits morceaux qu’il semait, au fur et à mesure, dans le sillon du train, au grand vent. La jolie voyageuse, les yeux levés de dessus son livre, suivait distraitement les minuscules papillons. Quand le dernier se fut perdu, Jacques jugea qu’il valait mieux qu-Tl en fût ainsi. Cet acte avait en soi quelque chose d’irréparable, une signification formelle, du moins il essayait de se le persuader. Et la voix triste et charmante des actes sans retour, des minutes uniques dans l’existence, lui souffla : « C’est le passé ! le passé ! »
Alors, tandis que le train, forçant ses feux, se hâtait trépidant, près d’arriver, Jacques conçut d’une façon tout autre le drame de cœur qui se jouait en lui, dont il était à la fois spectateur et acteur. Cette dquleur qu’il éprouvait n’avait point de réalité présente, s’attachait à des choses disparues, à des heures lointaines, à des sentiments morts. Des mois avaient coulé, suffisamment, s’il avait tout su au premier jour, pour avoir presque oublié aujourd’hui. Des mois, n’était-ce pas suffisant pour que les êtres qui se sont le plus aimés, ayant perdu, qui une maîtresse, qui un amant, aient leurs yeux secs et leur âme refroidie? Quelques mois encore de vécus, qu’éprouverait-il en pensant à ces heures de torture? Il se dirait : « C’est le passé! » Que ne le disait-il donc tout de suite? et il murmura comme dans les répons d’une litanie : e C’est le passé! c’est le passé ! »
Le train se ralentit brusquement, à la station de Corsv ; sur le quai, Thérèse attendait.
Ils s’aperçurent presque en même temps ; elle l’avait vu d’abord, et ce fut l’écîair d’un visage souriant et transfiguré qui la lui fit reconnaître, car elle était vêtue d’une robe noire et quelque chose la changeait, qu’il ne devinait pas. Comme il ouvrait la portière et qu’elle s’avançait vivement, il s’expliqua ce qui l’avait frappé, elle portait ses cheveux coupés courts et flottant sur la nuque à la mode des gars bretons ; cela lui
Et il s’embrassèrent a pleines lèvres.
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donnait un air de page, à la fois excentrique et charmant.
— Mon Jacques, balbutiait-elle en relevant son voile, et ils s’embrassèrent à pleines lèvres. Tu as fait un bon voyage, tu n’es pas trop fatigué?
Il retirait sa valise d’un compartiment, saluait, d’un coup de chapeau banalement correct, sa voyageuse en vis-à-vis, que Thérèse dévisagea, d’un regard perçant où quelque méfiance entrait. Il sentit cela, et ce fut un très léger, léger choc nerveux, entre eux.
— Tu connais cette dame? demandat-elle.
Moi? Pas du tout !
— Ah ! comme tu la saluais?...
— Pure politesse.
Elle releva le menton, une façon à elle d’accepter les explications de son mari, et il eut, si peu que ce fût, l’imperceptible sensation d’une fêlure dans le ton et les manières de sa femme. Elle n’était pas changée, décidément : singulière âme ombrageuse et fantasque ! Elle lui souriait de nouveau en répétant :
— Enfin ! enfin !... comme le temps m’a paru long !
Et avec une grâce timide, presque une gêne :
— Tu vois, je me suis faite belle pour te plaire. Est-ce que la coupe de cette robe te plaît? Je l’ai choisie très simple pour qu’elle soit à ton goût. Tu regardes mes cheveux? J’ai dû les couper.
— Tu ressembles à un petit garçon, dit-
— Viens, la voiture nous attend.
Ce fut une surprise ; les deux carrossiers noirs de d’Elbé, attelés à une Victoria neuve, svelte et élégante, attendaient, harnachés de neuf, un cocher à livrée bleue sur le siège.
— Voilà notre attelage, te plaît-il ? Gerbaud est venu avec sa carriole et se chargera de tes malles. Ah ! le voilà !
Le régisseur des F louves s’avançait avec empressement ; c’était un homme rougeaud, grisonnant, à complet foncé de couleur poivre. Depuis dix ans il régissait les terres de Mme d’Hervines et occupait une dépendance du château, un pavillon à l’extrémité du parc. Jacques, que l’exploitation agricole ne séduisait point, en son ignorance complète de ces matières, avait conservé Gerbaud avec plaisir. Il lui serra cordialement la main. Le régisseur se montra prévenant sans servilité, avec la nuance de déférence qui convenait. Ancien adjudant pendant la
guerre, médaillé de la médaille militaire pour sa belle conduite à Rezonville, il était d’une probité irréprochable, très entendu, très prévoyant. Depuis la mort de sa femme, il vivait avec sa fille, une enfant de douze ans, et sa vieille mère. Jacques lui demanda des nouvelles des siens, et comme Gerbaud, y ayant répondu, lui réclamait son bulletin de bagages :
— Voilà, Gerbaud, et merci.
Le régisseur s’éloignait, Thérèse lui cria :
— N’oubliez pas mes fleurs, monsieur Gerbaud !
Il répondit, s’arrêtant net :
— Non, madame, Annette vous les portera ce soir.
— Quelles fleurs? demanda Jacques.
Un rien de familier, une nuance de coquetterie dans le ton de Thérèse l’avait choqué; quoi d’étonnant pourtant qu’elle parlât ainsi à Gerbaud?
— Rien, des fleurs rares, pour mon salon. Mais tu ne dis rien de notre voiture?
— Explique-moi.
- — C’est bien simple, tu comptais acheter une Victoria, père a été chercher celle-ci à Paris, M. de Malerte la lui avait signalée ; le jeune comte de Fontesque, le neveu de Mme de Marjay, venait de la faire construire avec un mail-coach et trois charrettes anglaises, quand on l’a interdit. La voiture n’avait pas encore quitté l’atelier du carrossier. Gerbaud m’a procuré le cocher et répond de lui. Que penses-tu de ma surprise ?
— Elle est très gentille, dit Jacques, — et bien qu’il n’eût rien à objecter à cela, il éprouvait un malaise devant les cheveux courts, la Victoria, le cocher, l’insolite, ou plutôt l’inattendu de cet accueil, pourtant très affectueux. Il lui semblait que Thérèse, au milieu de cette prise de deuil, aurait pu avoir des préoccupations moins frivoles que celles d’acheter une Victoria, pour lui en faire la surprise. Elle resterait toujours, il le voyait bien, l’enfant gâtée aux caprices de laquelle M. Forget, si faible, se prêtait sans résistance. Il enveloppa d’un coup d’œil la voiture et l’attelage irréprochables, fut, tant l’amour-propre masculin est susceptible, piqué de n’avoir aucune critique à faire; il offrit la main à Thérèse qui sauta légèrement sur le marchepied et s’assit dans un tapotement de jupe; dès qu’il fut à ses côtés, la voiture roula très douce, au trot vif des chevaux bien menés. A aller vite ainsi, un sentiment de péril les frôlair, que domi-
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nait une sécurité, et dans ce confort, Jacques* respira l’air frais, par grandes bouffées. Il se demandait s’il était bien lui, et si c’était Thérèse qui se tenait là, tout contre, assez près pour qu’il sentît la tiédeur de son corps. Il la regarda ; ses cheveux courts la changeaient-ils à ce point ! elle avait un air singulièrement jeune, une fleur de vie, un rose de rose aux joues ; elle semblait, remontant le cours des années, ressusciter jeune fille, presque enfant, telle qu’il l’avait aimée. Ses admirables yeux rayonnaient, on eût dit des émeraudes à fleur d’eau, trempées de soleil. Le deuil qu’elle portait n’attristait point sa beauté, la relevait au contraire d’un piquant singulier. Elle le regardait avec une tendresse souriante, un regard profond et lumineux.
— Eh bien? dit-il, après un long silence, pendant lequel ils s’étaient contemplés.
Elle répondit :
— Je suis heureuse, — et se reprenant avec un soupir : — Trop heureuse !
— N’est-ce pas, nous sommes bien?
Cette voix où l’émotion mêlait un charme voilé, Jacques ne l’entendit pas sans trouble. Le clair de lune baignait le parc ; et, dans les allées blanches, des reflets de feuillages dansaient comme une eau d’ombre. Ils se tenaient par le bras, et' l’enchantement de cette heure les pénétrait.
— Tu n’es pas trop las? murmura-t-elle.
— Non, et toi?
Elle secoua la tête avec grâce, son visage, dans la clarté bleuâtre, s’imprégnait de mystère, la longue et flottante robe noire qu’elle avait revêtue dans l’appartement l’enveloppait de mollesse, une écharpe de soie blanche lui couvrait les épaules. Jacques s’arrêta, relevant le fin tissu pour lui couvrir la tête, lui protéger le cou.
— N’aie pas froid, dit-il, cette jolie brume bleue est perfide.
— Tu es bon, dit-elle, — et d’un geste spontané et si prompt qu’il ne put se défendre, elle lui prit les mains et les baisa, en esclave tendre, humblement. Il voulut les retirer, par pudeur virile.
— Non, laisse, laisse, dit-elle. — Et il dut subir la douceur de ces baisers fervents qui lui caressaient tièdement les doigts. Il se dégagea, étreignant la jeune femme, et lui baisa les paupières.
— Cher, cher, balbutia-t-elle d'une voix étouffée. Oh ! vois, toutes ces étoiles !
Le ciel était d’une pureté claire, il fourmillait d’astres blancs et bleus, d’étranges prunelles de diamant qui clignaient. Le parc, sans perspective dans l’ombre, paraissait aussi vaste, qu’une forêt. Des allées d’eau serpentant aboutissaient à un étang, sur la gauche. Les pelouses moelleuses avaient l’air de tapis géants. De grand*' vieux arbres répandaient, sous leurs branches solennelles, une paix grave et enchantée. Jacques, qui cependant connaissait bien les F louves, ne les reconnaissait plus ce soir, jamais elles n’avaient encore pris cet aspect de décor de Belle an bois dormant , jamais leur âme de rêve et de silence ne s’était exaltée pour lui d’une façon ausi douce et caressante. Une langueur fluide flottait, qu’il n’avait point soupçonnée encore ; et la voix secrète des vieux enclos où les pierres, l’eau lente, les arbres, ne sont jamais troublés par l’agitation du dehors, lui soufflait bien bas qu’il ne serait jamais mieux, en plus paisible et plus lointaine retraite, pour oublier sûrement, se laisser vivre dans cet engourdissement de l’âme qui guérit peu à peu les plus incurables plaies. Tout aidait à cet ensorcellement qui, dès l’arrivée, l’avait capté et lié de chaînes subtiles : le bain d’air frais, le beau paysage déroulé des deux côtés de la route, la présence de l’aimée à son côté, dans 1a. molle voiture, la rivière reflétant le ciel et les nuages du couchant, les Flouves aperçues en haut du coteau avec les feux d’ors des vitres miroitant au soleil, enfin la lente montée, dans l’avenue des peupliers blancs. Se retrouver chez soi, dans un chezsoi nouveau et cependant connu dans tous ses détails, avec le plaisir de revoir des êtres aimés comme M. Forget, de sentir circuler autour de soi les ombres muettes et familières des domestiques, lui avait été reposant et bon ; la possession des choses et des âmes, tout ce qui agrandissait sa personnalité et faisait en quelque sorte partie de luimême, l’avait repris : jusqu’au bain dans lequel il s’était plongé pour se nettoyer de la poussière du vovage, jusqu’au dîner fin et substantiel qui l’avait réconforté de son harassement, jusqu’à l’allégement de porter des vêtements lâches et souples, des bottines de drap moelleuses comme des pantouffles ; oui, la complicité de l’habitude, la traîtrise du bien-être, l’avaient plongé en une sorte d’hébétude heureuse, qui n’était pas la lâche sécurité des aises retrouvées, mais une douceur de halte après les jours de fièvre, une
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détente d’âme et de corps heureux de s’épanouir en une joie sans pensée, presque végétale, dans ce paysage lunaire, à moitié irréel, tenant de la rêverie éveillée et du songe de dormeur. Etat de grâce singulier, tout physique, auquel il devait de voir les choses avec d’autres yeux, ne trouvait plus rien à reprendre, savait même bon gré à M. Forget de s’être excusé, rejetant sur l’impatience de Thérèse cet achat de voiture, auquel il marquait l’intention de prendre part pour moitié, par une de ces délicatesses généreuses qu’il savait trouver, à point nommé.
— Tu n’as pas froid? demanda-t-il avec insistance.
— Non.
Le silence retomba; la nuit pure les baigna de ses souffles ; une allée d’eau côtoyait leur allée de sable, entre deux bordures de gazon : cette eau dormait, paresseuse, sur un lit d’herbes et de gros iris à lames d’épée; des étoiles, çà et là, trempaient; un pont de bois de loin en loin projetait une barre d’ombre noire, des bancs de pierre sous la lune ressemblaient à des corps couchés.
— Il n’y a personne, murmura Thérèse, avec le vague frisson d’une peur contenue, au milieu de cette solitude magique.
— Personne, dit-il.
Ils aperçurent entre les arbres, au loin, le pavillon où habitait Gerbaud; tout y était noir, sans lumières. La ferme, plus loin, se taisait, bêtes et gens endormis.
— On se couche tôt, à la campagne, fit Thérèse.
Ils rentrèrent lentement, débouchèrent devant la grande pelouse; la façade des F louves, blême de lune, se dressait devant eux, avec ses larges fenêtres dont les carreaux verdis semblaient boire les rayons pâles.
— La belle nuit! dit Jacques. — Le cœur rempli d’une tendresse grave et fervente, il comprenait qu”il lui serait impossible d’exprimer cet état par des mots; à quoi bon d’ailleurs !
La beauté du ciel et le merveilleux décor parlaient pour lui, et il savait bien que Thérèse entendait cette voix des choses, y répondait. Elle se faisait plus lourde à son bras et sa respiration s’entendait, oppressée de langueur, plus forte et plus lente. Qui eût osé nier, pensait-il, l’influence qu’exerçaient sur eux ce parc solennel, ce château de silence, la féerique atmosphère? Certes, on est malheureux partout, mais n’eussentils pas été exposés à souffrir bien davan-
tage si, au lieu d’errer en oisifs luxueux dans ce jardin, ils avaient dû, en quelque pièce étroite d’un pauvre appartement de Paris, subir en plus les mesquines préoccupations du labeur quotidien, du pain à gagner? N’y eût-il pas eu, de la part de Jacques, hypocrisie à le prendre de haut avec ce luxe qui mettait autour de lui une ouate de bien-être, lui permettait de souffrir de façon moins vulgaire, de s’entourer d’une illusion de poésie et de beauté? Pourquoi se mentir à soi-même, comme il lui était arrivé plus d’une fois, feindre une âme détachée et au-dessus de ces vanités? Qu’il eût le courage de se l’avouer : il jouissait pleinement de se retrouver en ce beau et aristocratique domaine, de le savoir à soi; et il ne rachetait l’égoïsme de cette pensée que par le plaisir qu’il goûtait à associer Thérèse à cette possession. Ce lui était même un attendrissement de songer qu’elle ne tenait que de sa générosité son titre et son rang de châtelaine des Flouves; il l’en avait investie à nouveau, par le pardon : la vision de la femme séparée ou divorcée, vivant seule, mal jugée, livrée sans défense aux hasards et aux duretés de la vie, passa devant ses yeux. et lui fit mal. Il eût. mieux aimé Thérèse morte que de la savoir vouée à des liaisons douteuses, à d’inférieures tendresses. Il éprouvait une satisfaction d’amour-propre, mais aussi de bonté, à s’affirmer qu’il ne la punirait qu’à force de soins, de prévenances, qu’en l’entourant de délicatesses raffinées : ces procédés auraient quelque noblesse et à défaut de respect commanderaient l’estime et la reconnaissance. Pourquoi l’eût-elle, d’ailleurs, nécessairement méprisé? Comme c’était pour lui l’idée la plus pénible, et qu’il eût supporté d’être ou de paraître avili aux yeux de bien des gens, mais non à ceux de Thérèse, il s’efforçait de l’écarter, cette obsession cuisante, en s’affirmant que sa conduite haute et tendre, — hélas! méritait-elle bien cet éloge? — était le plus sûr moyen pour reconquérir la confiance et l’affection de sa femme. Que serait l’avenir, il n’en pouvait décider; mais ce dont il ne pouvait douter, c’est qu’à cette minute Thérèse l’aimât, fût toute à lui, rien qu’à lui. Il lui en savait une gratitude infinie, tout en estimant que cela lui était bien dû, peut-être ; mais pour rien au monde, il n’eût voulu lui faire sentir la supériorité de sa situation, la générosité, prétendue ou réelle, de son âme ; et il fut payé de la délicatesse qui le condamnait à se taire, parj’intuition qu’eut Thérèse de ce qu’il pensait en
Le parc sans perspective dans l’ombre paraissait aussi vaste qu’une forêt.
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ce moment : magnétiquement avertie, elle alla au-devant, murmura :
— Comme nous serons bien ici, loin de tout, tous deux seuls !
Il eut conscience de l’oubli injuste que comportaient ces mots envers Agnès, en-
les oreillers jumeaux faisant chevet au grand lit de sa femme. Ce lit, il l’avait reconnu également, c’était leur lit de noce et des premières années du mariage, un large lit bas d’autrefois, Louis XVI, à rideaux et couvie-pied de toile de Jouy; il n’avait pas
Quand il s’éveilla, Thérèse dormait encore.
vers le pauvre d’Elbé; mais lui-même ne se rendait-il pas coupable à tout moment de cet oubli perpétuel des autres?
— Rentrons, dit-il, car un frisson avait saisi Thérèse.
Il l’entraîna doucement, malgré sa résistance; il comprenait, non sans un trouble anxieux et délicieux, le sens de cette promenade prolongée, reculant, par une pudeur vraie faite de crainte, de doute, d’effroi obscur, la solitude en commun, le face à face dans la chambre conjugale, l’inconnu du bonsoir souhaité, du baiser d’adieu échangé. Thérèse lui avait fait dresser un lit à part, comme à Paris, sans affectation, d’une façon discrète qui semblait, par délicatesse, le laisser libre, mais il avait bien aperçu, aussi,
voulu s’en défaire, par une sorte de superstition, de pudeur, par cet attachement pieux qu’il étendait volontiers aux objets de famille; et quand l’installation du petit hôtel de Paris avait appelé un mobilier neuf, plus riche et plus confortable, il avait fait reléguer avec regret le vieux grand lit aux Flouves, avec d’autres meubles. En le revoyant, il avait éprouvé, dans k i circonstances sin*gulières qu’il traversait, une émotion enfantine peut-être, mais grave et attendrie. En ce lit, Thérèse était entrée vierge, elle avait conçu Fancy; on l’y avait reportée brisée et demi-morte, sitôt sa fille venue au monde; et des heures de joie, des réconciliations, des bouderies aussi, des sommeils irrités, des réveils souriants avaient tissé leur trame de
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jours et de nuits sur cette couche intime, chère et sacrée.
Jacques répéta :
— Rentrons!...
Quand il s’éveilla, Thérèse dormait encore. Il resta, immobile, craignant de l’éveiller, tourna doucement la tête pour la contempler. Elle reposait d’un sommeil paisible, une joue dans l’oreiller, l’autre toute rose de tiédeur ; son cou et son front, dans le repos, paraissaient plus blancs, d’un éclat de nacre, ses paupières avaient une délicatesse transparente, ses lèvres étaient d’un rouge lisse et charnu, son menton s’arrondissait en un contour gras et voluptueux, un épanouissement singulier la nimbait toute d’une beauté de fleur féconde, riche de sève, au matin.
Ce sommeil sans défense, cette faiblesse candide l’attendrirent, il la jugea inconsciente, irresponsable, et plein de pitié, il eût voulu baiser encore ses paupières frêles et goûter au fruit savoureux de ses lèvres. « Pauvre, pauvre Thérèse ! » Un reste d’ivresse lui noyait le cœur. Il avait envie de sourire, non sans mélancolie ; de siffloter un de ces airs à la fois gais et tristes qu’a inventés l’âme populaire ; une poésie sans paroles flottait dans sa tête. Un contentement, qui n’était pas uniquement voluptueux, le berçait dans la douceur du lit, tandis qu’un beau jour jaune, arrêté par les volets et les rideaux, transparaissait à la fenêtre comme une aube d’or. Elle était passée, et victorieusement passée, la redoutable épreuve ! Ses angoisses de la veille, une fois rentré avec elle, enfermé dans la chambre conjugale! Tout ce que leur silence disait, et leurs yeux se cherchant et se fuyant, leur sourire indécis, la difficulté d’exprimer ce qui dormait au fond de leur cœur, l’atroce appréhension, pour lui, du ridicule ! Comme il avait eu peur, comme il avait craint qu’un faux geste, un mot malheureux, une suggestion inattendue vinssent gâter la sincérité de leur émotion, leur rappeler ce qu’ils devaient oublier ! Pour se mettre au-dessus du passé et d’eux-mêmes, quelle simplicité franche ils devaient témoigner! Force invincible de l’amour! Il avait tout emporté, dans son élan sincère. Point de paroles, Jacques et Thérèse s’étaient compris sans même se regarder, et leurs baisers avaient retrouvé la jeunesse, l’ardeur naïve de leur premier amour, l’émoi délicieux d’une nuit d’hyménée. Oui, ne lût-ce qu’un moment, ce moment d’oubli avait été exquis, leurs cœurs
s’étaient fondus, leurs âmes volatilisées, dans la flamme ardente qui, brûlant leurs yeux et leur bouche, leur faisait voir rouge, dans la nuit de cette minute où ils sombraient divinement. Après, après... une oppression avait bien marqué leur réveil, une mélancolie infinie, la conscience de l’irréparable auquel nul ne pouvait rien ; mais tout de suite ils avaient entrelacé leurs bras, rapproché leur tête, et bravement ils avaient souri, du fond de leur sourde angoisse. Ils s ? aimaient à présent, ils s’aimeraient demain, ils s’aimeraient toujours ; qu’importait le passé !
Ah! quel monstre absurde Jacques s’était-il forgé, dans son imagination ! Avoir cru que ce lui serait impossible, toute communion avec la chair de fruit, la douce chair parfumée et veloutée de pêche, parce qu’un autre avait mordu au bien défendu; jalousement, avarement, furieusement au contraire, il avait repris cette femme qui lui appartenait, qui portait son nom, son joug, sa loi, et il l’avait tenue sur son cœur en esclave retrouvée, en enfant prodigue revenue. Préjugé inepte; avait-elle cessé d’être elle-même; le dol de l’absent, du complice coupable, en quoi le fraudait-il ; quelle tare, visible ou réelle, quelle dépréciation avait subie Thérèse? Quelle convention au fond de ces idées de déshonneur ! Comme on se rendait malheureux pour des mots! Il resta perplexe, dans un dédale, ne sachant plus où étaient le bien et le mal. S’élevait-il à la philosophie altière et dédaigneuse d’un esprit vraiment libre? S’abaissait-il au contraire à la résignation infâme de cet état professionnel qu’un mot bas, cher à Molière, stigmatise ?
Il retourna brusquement la tête, devinant que Thérèse, éveillée, le regardait depuis quelques secondes. Dans ce regard à l’affût, il perçut une attention perspicace et rusée. Elle lui souriait, et son sourire, sans aller jusqu’à l’ironie, se nuançait d’une malice de triomphe. Ses grands yeux d’émeraude. rappelaient le regard des chats et des sphinx, ils se fixaient sur lui avec une ténacité tendre, mais défiante aussi; un fonds d’inconnu troublait leur eau verte, et son visage exhalait une âme indéfinissable.
Ce fut pour lui une sensation très étrange.
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Quelques jours suivirent, de détente lasse. L’acclimatation à un air plus vif, au grand soleil, à la campagne verte et odorante, plongeait Jacques dans une torpeur singulière, à laquelle contribuaient les robustes faims, les repas solides, l’équilibre à maintenir d’une vie physique largement dépensée. Il vécut dans une griserie printanière, en proie à une rêverie passive, une existence ruminante que l’instinct dominait. Longues marches avec Gerbaud montrant, expliquant l’état des terres, l’amélioration de la ferme, les promesses de récolte, excursions pendant lesquelles il approuvait tout, écoutant mal, l’âme endormie, promenade à cheval avec Thérèse, le corps seul de Jacques s’agitait, allait et venait. Son cerveau se reposait. Il n’éprouvait aucune envie de travail, n’avait point rouvert ses livres favoris, ne s’était pas remis à son étude sur le droit de succession et la liberté testamentaire. Il n’aspirait qu’à ne point penser, qu’à dilater ses poumons dans la fraîcheur saine des bois, qu’à user ses jambes le long des routes ; il acheta deux chiens qui l’accompagnèrent désormais, un caniche noir à nez moustachu et à manchettes, et un grand danois gris souris qui donnait la chasse aux lièvres, à travers champs.
M. Forget parti pour Bordeaux, l’intimité entre les époux se resserra. Des après midi entières, la voiture les emportait, d’un trot égal et cadencé qui berçait leurs longs silences, espacés de sourires. Il la contemplait à la dérobée ou bien en face, et admirait, non sans un secret étonnement, comme elle se reprenait à fleurir, la chair blanche et rose, le teint frais, une molle rondeur au menton, les épaules remplies, le buste développé. C’était à vue d’œil, de jour en jour, que sa santé s’affermissait. Il doutait que le changement d’air, un traitement médical, la transformassent si rapidement : des causes morales certainement agissaient de façon aussi efficace, et quelles, sinon l’allégement de sa conscience, la délivrance de n’avoir plus le poids de sa faute à porter, de se sentir pardonnée et surtout aimée? Aussi, comme elle s’abandonnait avec tendresse, comme elle l’enveloppait de câlinerie, comme elle était pour lui bonne et douce, sœur, amie et maîtresse, selon lrimpression du moment, prévenante et attentive surtout, avec ce grand instinct de protection maternelle qu’ont toutes les femmes! Elle savait -r»ussî être humble; sans bassesse, lui prou-
ver sa gratitude, et elle y réussissait d’autant mieux qu’elle lui savait un gré infini de vouloir bien l’aimer encore, la trouver belle et désirable. Ils eurent ainsi quelques jours et quelques nuits d’ivresse, sans remords ni arrière-pensée, où ils s’unirent, à corps et âme perdus.
Seulement il n’était pas en eux de pouvoir entièrement oublier, et ils n’oubliaient point. Si noble que fût leur attitude de silence, leur tacite convention de ne jamais réveiller la souffrance endormie, il suffirait du moindre petit accident quotidien pour les rappeler à cette réalité dont ils éloignaient le souvenir, par une hypocrisie nécessaire et légitime, mais impuissante à les leurrer; capable d’une résolution héroïque, Jacques saurait-il soutenir un rôle d’abnégation de toutes les minutes? Thérèse cesserait-elle d’être femme, une créature nerveuse, mobile, incomplète, soumise aux influences de la santé, du temps, aux mille petites irritations du moment? Il fallait si peu, pour que la périlleuse illusion de leur bonheur reconquis s’évanouît à la façon d’un château de cartes ou d’une bulle de savon !
Ce matin-là, Jacques et sa femme étaient sortis à cheval, lui sur un cob alezan, elle sur une fine jument noire. Sa courte amazone et ses cheveux, sous un chapeau rond, lui donnaient une grâce garçonnière. Jacques à mi-voix, de temps à autre, lui indiquait quelque précepte sur la façon de se tenir, d’égaliser ses rênes, de diriger sa bête. Elle ne montrait déjà plus la gaucherie des premières leçons, ayant, en l’absence de son mari, et pour lui faire une surprise, demandé à Gerbaud de monter avec elle et de lui donner des conseils. Cela avait déplu à Jacques, lorsqu’il l’avait appris; il n’eût su dire pourquoi, persuadé que le régisseur, d’ailleurs placé dans une situation inférieure, n’aurait osé se comporter envers elle qu’avec la plus respectueuse déférence ; peut-être avait-il ressenti un peu de jalousie absurde, une méfiance inavouée qui s’étendrait à l’avenir à tous les hommes.
Cette méfiance, à laquelle il ne reconnaissait aucun fondement, il en était, depuis le matin, hanté, s’imaginant que Thérèse en usait avec une indépendance lin peu trop familière vis-à-vis du régisseur, le chargeant de commissions pour la ville, lui marquant une nuance trop précise d’amabilité. C’était un rien, cela, et si peu accusé qu’il fallait s’armer de beaucoup de sévérité et même d’un peu d’injustice pour trouver un léger manque de tact aux façons d’agir de
Ce matin-la, Jacques et sa femme étaient sortis a cheval.
Thérèse ; mais, au cœur ulcéré de Jacques, le plus fragile prétexte devait devenir une cause de tourment. Seulement, il n avait ose faire part à sa femme de ses réflexions, et cela lui donnait un air pensif et absorbe. Elle, de son côté, peu en train, donnait machinalement de petits coups de cravache sur le col de sa jument Florise. U ne lettre dans laquelle Ferrand manifestait l’intention de venir les voir et de passer quelques jours avec eux, conformément à une ancienne invitation d’Halluys, lui avait causé une impression désagréable : elle n’en avait pas ete maîtresse et Jacques lui avait dit :
— Si cela te contrariait?...
Elle avait répondu :
Nous sommes si tranquilles,
qu’avons-nous besoin d’importuns?
Mais Ferrand était-il un importun? Jacques eût volontiers donné pendant quelques jours, non immédiatement certes, mais vers la fin de l’été, l’hospitalité à ce vieil ami, point fâché au fond de lui faire les honneurs de ces Flouves grandioses et charmantes, tout en vieilles pierres, vieux arbres, eaux dormantes. Le petit mécontentement de Thérèse l’avait flatté, d’abord, puisqu elle préférait leur solitude à deux, mais inquiété ensuite, car il se rappelait de vagues impressions, la froideur aimable qu’elle témoignait à Ferrand, et qu’il avait jusque-là attribuée à cette sorte de défiance jalouse qu’éprouvent les femmes pour les amis de leurs maris. S’il y avait autre chose, . pourtant ! Un souvenir très douloureux lui revenait, une lettre anonyme, vengeance d’une domestique renvoyée, qui, il y avait de cela des années, à Lyon, avait essayé de lui inspirer des soupçons. N’avait-il pas su, d autre source, plus tard, que la protection du ministre à leur égard, leur intimité amicale, étaient attribuées à une cause déshonorante pour Mme Halluys? Il ne crut certes pas, en cette minute, que Thérèse . eût failli ; comment eût-il pu former une idée aussi abominable? Sa faute en excluait une précédente ou une suivante, et n’était excusable que comme entraînement unique, fatal, absolu. Mais Ferrand, lui, pouvait l’ avoir aimée, convoitée, tout au moins? Ce doute le mordit jusqu’au sang ; une curiosité dévorante le saisit. Thérèse devinait, d’une façon obscure, qu’il souffrait :
— A quoi penses-tu ? demanda-t-elle.
— A rien.
C’était un mensonge, elle n’en fut pas dupe et baissa la tête, sérieuse. Pendant un moment assez long, ils ne se parlèrent point.
Le pas des chevaux sonnait en une sorte de cadence de forge, sur la route. Le ciel, d un oleu gris, se plombait insensiblement, , et des vapeurs molles tamissaient le soleil d’un voile. Ce fut Jacques qui prit l’offensive, et d’une voix où perçait un malaise :
— Si cela te déplaît de recevoir Ferrand, dis-le. Tu ne l’as jamais beaucoup aimé, n’est-ce pas? .
Le regard de Thérèse, tourne vivement vers lui, et alarmé, semblait lui dire : « Ne parle pas de cela, à quoi bon? Pourquoi sonder le fond des choses? »
— Mon Dieu, reprit-il, Ferrand a ses défauts : égoïste, autoritaire, absorbé par l’idée fixe du pouvoir, mais c’est un honnête homme, il a les mains nettes et n’a trempé dans aucune concussion. C’est une conscience !
Le silence de Thérèse l'agaçait, 1 excitait. • • i • A *
U a toujours été notre ami, je lui dois
beaucoup ; en ces temps difficiles, il m’a protégé, soutenu. Pourquoi ne dis-tu rien?
Il examinait le . visage fermé de ^sa femme, ses lèvres qui s’étaient serrées d un pli dur, son regard braqué au loin. ^ #
Est-ce que tu as quelque chose a lui
reprocher?
Elle ne répondit pas immédiatement, puis secoua la tête avec lenteur et dédain. Jacques se troubla, il dut changer de visage.
— Est-ce que... il t’a jamais manque d’égards?
Silence de Thérèse qui regarde toujours au loin, la tête droite, comme de pierre. Jacques devient pourpre, le sang l’étouffe, il
devine : . ^ .
— Ferrand t’a aimee, il te 1 a dit, il te
l’a écrit. Ah ! si je le croyais !
Il serre les dents, ferme son poing qm tremble sur la rêne du cheval, se sent ridicule et baisse le front ; quel droit a-t-il de s’indigner, aujourd’hui? Il releve les yeux et murmure, supplie : e ..
Thérèse, dis-le-moi, que s est-il
UdooC • }11 *4-* /
Elle le voit si malheureux qu elle a pitié, et malgré qu’il lui en coûte :
— Mais rien, il y a si longtemps, ce sont de ces choses qu’une femme garde pour soi, à quoi bon brouiller deux amis? Oh! il n’a pas recommencé, je t’assure!
Dis-moi tout, il t’a manque de respect, n’est -ce pas? . v T
Une fois seulement. C était a. Lyon,
dans les premiers temps, il m’avait poursuivie de ses déclarations, je lui avais dit que
La Tourmente
je t’avertirais s’il continuait à m’obséder. Un soir...
— Eh bien?
— Dans mon salon, tu venais de passer dans une pièce à côté, il m’a saisie et embrassée brusquement; j’ai crié : — Jacques! — il m’a suppliée tout bas de me taire, il était affolé; ensuite il m’a demandé pardon. Et jamais plus depuis il ne m’a reparlé de rien.
Elle ajouta, avec une ironie toute féminine :
— C’est alors f qu’il est devenu amoureux de Mme T ré cœur, la femme du trésorier général.
Jacques lui jeta au visage :
— Et tu ne ( m’as rien dit, tu m’as laissé continuer à lui serrer la' main, à accepter son patronage ! Ah ! je ne te comprends pas, vraiment !
Tu as pu le revoir, subir sa présence pendant des années, le recevoir à ta table ! Et vous parliez comme si jamais rien ne s’était passé. Mais vous êtes extraordinaires, vous autres femmes !
— Voyons, dit-elle, conciliante, tu aurais été bien avancé de savoir cela ?
Quelle importance cela a-t-il? Si j’avais eu pour lui la moindre affection ! Mais il m’est si indifférent ; comme homme, il me déplaît même souverainement avec ses grosses mains et ses ongles. . . fi !
Elle eut un petit haut-le-corps, tandis que Jacques consterné avait envie de maudire toute amitié, tout sentiment vrai. En même temps cela lui semblait si drôle, si amèrement drôle au’il eût voulu rire, mais n’y parvint pas. Ferrand l’avait convoitée! A la bonne heure, et qui encore? les officiers
qui la regardaient passer, tel vieillard ami qu’ils recevaient? Que de convoitises s’étaient attachées sur elle, sur son jeune et vivant corps de boue blanche, de boue, oui, de boue ! Tous ! Qui encore, de Malerte, dardant sur elle un regard froid entre des paupières p lissées ; Gerbaud aussi, peutêtre? Chose étrange, cela le bouleversait autant.
— Va, va donc, ditelle HARDIMENT.} J’AI aimé Ferrand.
bien plus que de savoir qu’elle avait aimé Destelle. Et jamais il ne l’avait autant aimée, il l’eût prise et étouffée dans ses bras ; il répétait tout bas, la voyant blanche et belle, pour lui comme pour les autres : « Corps de boue, de boue ! » Mais lui-même, de quoi donc était il pétri, sinon de la même argile, faible aux tentations, asservie à l’ins-
La Tourmente
tinct, promise à la mort? D’ailleurs, disaitelle tout? Il se la représenta dans les bras de Ferrand, et à cette idée, il partit d’un éclat de rire injurieux. Thérèse lui jeta un regard inoubliable de saisissement, d’humilité, de douleur. Mais comme il ne cessait de ricaner en hochant la tête, elle le contempla de façon pénétrante, grave, une attente crispée aux lèvres, sentant venir l’outrage immérité.
— Vraiment, murmura-t-il d’un ton saccadé, tu es inexplicable, Thérèse. Pendant des années, m’avoir laissé traiter cet homme en ami. A d’autres qu'à moi ton indulgence pourrait paraître suspecte !
Elle haussa les épaules.
— Oui, suspecte, répéta-t-il. Enfin, je te crois, je veux bien te croire...
Elle comprit ce qu’un doute, l’hésitation de sa pensée, exprimait d’ignominieux pour elle en pareil cas.
— Va, va donc, dit-elle hardiment, j’ai aimé Ferrand, n’est-ce pas, et qui encore?... — Mon Dieu ! soupira-t-elle écœurée, voilà ce que tu penses, voilà ce que tu n’oses dire. Oh ! J acques, comme tu me crois vile ! Mais j’ai tout mérité ; va, mon ami, va, qu’est-ce qui t’arrête? Nous ne devrions jamais parler, vous vous faites des armes de nos aveux. J’ai cru que la franchise vaudrait mieux, qu’en te disant tout, tu jugerais impartialement les choses. J’en suis punie, c’est bien fait !
Il balbutia :
— r Ne m’accable pas, si tu savais combien je suis malheureux ! Je te crois, grand Dieu ! Mais pou vais- je être maître d’un premier moment de révolte? Il n’y a donc ni foi, ni honneur ! Je comprends les maris qui défendent leurs femmes à coups de couteau : on veut la leur prendre, ils tuent ! Mais tu ne peux sentir cela, vous ne comprenez rien à l’amitié des hommes, vous ne vous aimez jamais entre femmes ; l’amitié, c’était pour moi un sentiment si élevé, si mâle, si désintéressé; j’ai cru cela, oui, je l’ai cru, pour deux amis bien chers ; et au fond de cela, ce qu’on découvre...
Elle avait l’air si triste qu’il partagea cette lassitude, et le cœur lui défaillit :
— Thérèse, supplia-t-il en s’approchant d’elle. — Leurs chevaux se touchaient. Ils étaient seuls, dans une grande allée verte. Elle tourna la tête vers lui, les yeux pleins de larmes.
— Je t’aime, murmura-t-il, aime-moi quand même ! — Leurs lèvres s’unirent avec amertume.
L’aventure de Ferrand, son piteux
échec, à la rigueur il aurait pu, il aurait dû en rire ; mais cela lui rappelait, en soufflet brusque, la chose dont ils ne parlaient pas, l’irréparable adultère consommé, impuni, bien plus, heureux et récompensé! Thérèse restait pensive, elle n’avait parlé que pour éviter d’injustes soupçons. N’eût-elle pas mieux fait de se taire, depuis si longtemps qu’elle gardait au fond d’elle ce laid et ridicule souvenir? Mais il lui pesait; et son cœur s’était échappé. Elle le regretta davantage quand Jacques, à l’improviste, lui dit, d’un air de fausse tranquillité :
— Après tout, cela t’a peut-être flattée? — Quoi donc?
— La... poursuite de Ferrand.
— Peux-tu croire? fit-elle révoltée.
Il répondit avec douceur et ironie :
— Bah ! cela flatte toujours !
Non, la bonne volonté ne suffisait pas, Jacques en faisait la douloureuse expérience. Quelques jours de bonheur fiévreux et les baisers de Thérèse n’avaient pu lui faire illusion. Il les recherchait avec autant d’empressement jaloux, mais la possession satisfaite laissait en lui une indicible tristesse, car il n’avait plus rien à désirer. L’amour et l’instinct s’étaient si étroitement unis aux premières heures de leurs transports, que ceux-ci avaient ressemblé plus à l’ivresse d’âme qu’à la volupté. La volupté, mieux sentie et goûtée, accompagnée de cette mélancolie qui suit toutes les pauvres joies terrestres, laissait place dans le cœur de Jacques à d’insupportables obsessions, tout un retour de souffrances posthumes. Ce fut une sensation atroce, la première fois qu’il put dépouiller sa personnalité, s’imaginer qu’il était non lui-même, mais Philippe, et que c’était Philippe que Thérèse embrassait. Cette idée folle lui venait d’un rêve, dont il sortait, et pendant lequel il se croyait devenu Destelle. Tl avait eu bien d’autres cauchemars pénibles, il lui arrivait souvent de croire qu’il se disputait furieusement avec Thérèse; parfois il faisait ce songe : il savait, indubitablement, qu’elle le trompait, alors, pour la surprendre, il s’habillait, prenait une voiture, se rendait à l’appartement de garçon de Philippe, mais il lui était impossible d’y parvenir, une lenteur, une impuissance le paralysaient; il ne pouvait trouver ses gants ou son chapeau, ou bien le fiacre ne marchait pas, la rue était
Eh bien,