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SE DISAIT-IL

La Tourmente

encombrée par des défilés de voitures revenant des courses ou par un enterrement.

Souvent il rêva qu’il étranglait sa femme : il l’étranglait à deux mains, elle tournait vers lui sa face livide, il serrait, serrait éperdument, et elle le regardait sans mourir, avec des yeux singuliers de reproche, elle s’obstinait à vivre et c’était abominable. Ses soupirs oppressés la réveillaient parfois :

— Qu’as-tu? murmurait-elle. . ,

— Ah! rien, un mauvais rêve!

Un soir, avant le dîner, Jacques sortit pour promener ses chiens. Thérèse, lasse, ne l’accompagnait pas. Le caniche Mufti et Drack le danois aboyaient joyeusement autour de lui. Syb, qui d’habitude restait paresseusement étendue auprès de sa maîtresse, les rejoignit en courant, lancée en flèche.

— Non, Syb, non, dit-il, rentrez !

Eut-il le pressentiment qu’elle pourrait se perdre? Elle feignit d’obéir, retourna tristement au château; comme il ne pensait plus à elle, il l’aperçut qui batifolait avec Mufti, elle les avait rejoints par une avenue de traverse. Il la regardait avec des sentiments complexes de tendresse et de répulsion. Parfois, il jugeait sa présence ridicule, par tout ce qu’elle leur rappelait, la façon dont Philippe, avant de se séparer d’elle, la sifflait, lui parlait; indiscrètement elle soulignait le souvenir, la présence de l’absent, entre eux. D’autre part, n’y eût-il pas eu quelque chose de niaisement mesquin à faire pâtir l’innocente bête, à s’en débarrasser, à la donner à des gens qui ne l’aimeraient peut-être pas? La question n’avait pas eu besoin d’être posée pour être résolue ; Syb était bien là, on l’aimait, elle garda sa place dans l’intimité. Jacques la caressa moins devant Thérèse, un peu plus quand il était seul. Si humiliante que puisse paraître cette faiblesse, il s’attachait aux bêtes pour elles-mêmes, leur trouvait une âme, et Syb, qui lui eût été chère naturellement, ne perdit pas tous ses droits dans son affection, parce qu’elle avait appartenu à Philippe et que celui-ci l’avait donnée à Thérèse; seulement, il se jugeait absurde et incompréhensible de sentir de la sorte.

Il avait, maintenant, pris son parti de cette petite trahison de Ferrand, qui lui avait été, au premier instant, si cuisante. Il s’efforçait de s’élever à un sentiment de justice indépendant, de se mettre à la place du député : une femme jeune, coquette, séduisante, à qui pèse la vie de province, qui est

ambitieuse de luxe, de succès, que Paris attire, Ferrand avait dû croire venir aisément à bout de cette conquête. Sans doute se plaçait bien en travers l’amitié qu’il éprouvait soi-disant, et peut-être très réellement, pour le mari. Mais ce genre d’obstacle n’avait jamais arrêté personne : témoin Philippe. Jacques lui-même, avant son mariage, parmi les liaisons de sa jeunesse, ne retrouvait-il pas le profil perdu de deux femmes mariées? « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on fît à vous-même! » prononce la voix sacrée. Il subissait à son tour la peine du talion, c’était juste! Oui, juste, son orgueil avait beau se récrier; que de femmes n’avait-il pas regardées avec une convoitise secrète, Mme Guilhem entre autres ; que lui avait-il manqué pour se risquer en avant? l’occasion, un certain courage ; pensait-il alors à Guilhem? un peu, guère. Allons, son honnêteté, comme à tous les hommes, était trouble. Il lui semblait bien pourtant qu’un respect de soi-même, un principe d’honneur l’auraient retenu. Il le croyait en son âme et conscience. Mais oserait-il l’affirmer? non !

Il pensait à Philippe, il y pensait malgré lui. Ce n’était donc pas fini, comme il l’avait espéré? Disparu de sa vie, dépossédé de toute affection, ravalé pour lui au dernier rang des indifférents, Philippe l’obsédait. Le mystère de cet amour coupable, dont il ne savait rien en somme, sourdement le minait, le hantait. Par pudeur, il n’avait pas voulu approfondir tout d’abord, avait accordé l’absolution à cette confession prise en bloc, sans détails; mais maintenant, chaque jour un peu plus, des envies de connaître les dessous, les pourquoi, les comment, les mille nuances, les degrés, les évolutions de cette adultère, le rongeaient, comme d’invisibles et tenaces tarets. La jalousie, jusqu’alors endiguée, montait en lui avec un sourd bruit de crue en révolte, ses oreilles tintaient de ce murmure vaste et bourdonnant : — Elle l’a aimé! se répétait-il, cela lui semblait insondable et profond comme la mer. Il ne comprenait pas : — Elle l’a aimé ! murmurait-il. Et il ajoutait : — Elle ne l’aime plus, elle l’affirme du moins ; mais comment est-ce possible! L’aberration d’un cœur de femme lui apparaissait illogique et monstrueuse. Quoi, l’amour, ce torrent qui passe, sitôt tari? Allons, elle ne l’avait pas aimé, elle était folle! Mais si, de cette torturante idée, il descendait aux joies illicites de la faute, ses dents grinçaient; une curio-

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site odieuse lui vrillait le cœur, des images trop nettes le rendaient fou. Ce quelle éprouvait avec lui de mystérieusement doux, dans Tintimté la plus scellée, elle l’avait éprouvé avec un autre ; quoi, telle privauté, telle familiarité des heures libres!... TJn autre, un autre l’avait connue dans toute sa faiblesse, dans la misère de femme ! Il hâta le pas pour fuir cette vision, mais elle le précédait, et fermait-il les yeux, il revoyait toujours ces choses sans nom, qu’il s’imaginait.

Quand, pour la première fois, lui avait-// parlé? Quel regard avait-elle eu pour lui? Ces yeux si purs, ces yeux de lumière, ces miroirs d’eau verte dans lesquels un amant s’était miré! Ses mains, qu’un amant avait caressées, ses bras, son corps! Non, elle n’était plus à lui, quel droit avait-il à la reprendre, ce n’était plus Mme Halluys, ni sa Thérèse, mais la maîtresse de Philippe Destelle ! Que ne l’avait-il enlevée, volée tout à fait, ce misérable ! — - Allons, assez, assez! déclarait Jacques, je ne veux pas, je ne veux pas ! Mais il avait beau faire, l’idée fixe le suivait, emboîtant son pas, elle sonnait dans le galop de son cheval, elle l’attendait embusquée derrière un rideau, elle s’asseyait à ses côtés, à table. Il se disait : — Le jour de la faute, un fiacre l’aura conduite, voilette baissée sur le visage ; elle l’aura quitté avant la rue de Destelle ; très vite, rasant les maisons, elle se sera glissée jusqu’à son entresol, filant sans bruit devant la loge du concierge. Elle n’aura pas sonné, il l’attendait derrière la porte, il l’aura étreinte dans l’antichambre obscure, en balbutiant : — Comme vous êtes bonne d’être venue! Et elle aura dit: — J’ai cru mourir, ce que je fais c’est mal, laissez-moi m’en aller! — Et lui... — Ah! ne pensons pas, c’est stupide ! A quoi bon, c’est passé, c’est mort !

Des larmes, sans qu’il s’en fût encore aperçu, lui coulaient sur la figure.

— Eh bien, puisque la solitude ne me vaut rien, rentrons, se disait-il ; près d’elle, je serai moins malheureux, elle me jouera du Schumann, ou je prendrai un livre ! Mais il pressentait l’inefficacité de ce remède. Sans ce qu’elle lui avait confié sur Ferrand, pourtant, il ne subirait pas cette recrudescence abominable de jalousie ; il lui semblait qu’il haïssait doublement Philippe. Le silence qu’il s’était imposé vis-à-vis de son ancien ami l’étouffait alors. Une lettre d’injures, une éclatante rupture l’eussent soulagé ; mais tout ce qu’il avait en lui de pudeur et

de fierté reprenait le dessus ; à quoi cela d’ailleurs servirait-il? ,

11 ne s’occupait plus des chiens qui galopaient à l’aventure ; parfois il apercevait l’éclair gris des bonds de Drack, le ^point noir de la fourrure de Mufti. En rentrant dans le parc, au tournant d’une allée, une ombre mauve lui sauta au cou, jaillie d’une embuscade ; c’était Thérèse, la tête auréolée d’un grand chapeau de paille jaune d’or, garni de mousseline.

— Tu as donc emmené Syb? demandat-elle inquiète. Où est-elle, je vous regardais venir sur la route, et je ne la voyais pas avec vous !

Il rappelait les chiens, Syb manquait à l’appel.

— Ah ! fit-il contrarié, je retourne la chercher.

Elle le retint, il la regarda, et pour une cause si simple, si futile, toute sa souffrance revint.

— Non, fit-il, je ne voudrais pas qu’elle fût perdue.

C’était là le bon sentiment ; quelle vilenie, quelle lâcheté chez un homme qui n’était point bas naturellement, lui fit ajouter :

— Cela te peinerait, n’est-ce pas, tu y tiens beaucoup?

Elle le regarda; la vue de ces yeux où Y autre s’était miré lui produisit une crispation dans tous les nerfs. Il insista :

— Tu y tiens beaucoup? C’est un cher souvenir !

Elle essaya de sourire, d’un pauvre et indécis sourire. Il baissa la voix, comme honteux de ce qu’il allait demander :

— Je voudrais savoir une chose, quand Syb t’a été donnée... étais-tu déjà... allée chez lui? Car tu y es allée, n’est-ce pas?

Oh ! ce recul d’un être sans défense, ce visage épouvanté, ces yeux de reproche et de douleur presque méprisante !

— Oui, tu me l’as avoué, tu y es allée souvent, n’est-ce pas? Et Syb... (sa voix se mit à trembler), — Syb te rappelle bien des... — Il se prit les tempes entre les mains et, haletant profondément : — Tiens, je suis un lâche, pardonne-moi.

Il s’éloigna rapidement, et les appels stridents du sifflet de son fouet à chien percèrent l’espace, en décroissant avec la distance. Il revint une heure après, ayant parcouru les environs, en nage, sans Syb. Thérèse, enfermée dans sa chambre, fut longue à lui ouvrir la porte; ses yeux étaient très rouges.

— Syb est perdue, fit-il.

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Si tu Tas égarée, dit-elle, cela n’a rien d’ étonnant.

— Moi, égarée...

Ou tuée, c’est tout comme. Si tu me l’avais dit, tu ne l’aurais plus revue, je l’aurais donnée.

— Thérèse, tu ne le crois pas... Tu le crois! s’écria-t-il. Tu m’en crois capable! Allons, c’est de la démence. Mais je l’aimais, cette bête!

Thérèse se mit à rire, et lui-même, pris à la contagion, ricana aussi, nerveusement : certes, c’était bouffon, très bouffon, et misérable aussi, comme la vie! Il eut beaucoup de peine à dissuader sa femme du soupçon enfantin et affreux qu’elle avait conçu. Svb. d’ailleurs revint quelques heures après au château. Mais Thérèse lui fit peu d’accueil. La plaie, entre mari et femme, s’était rouverte, elle saignait douloureuse, enflammée ; aucun baume de pitié ne suffisait à la panser. Qu’elle se creusât chaque jour plus profond, et l’invincible gangrène apparaîtrait.

Quoi ! une si belle résolution, et quelques semaines suffisaient à détruire tout courage, tout espoir, toute dignité en lui ! Jacques se cherchait et ne se retrouvait plus. Il faisait, pour se ressaisir, les efforts désespérés d’un noyé qui s’accroche aux herbes de la rive et que le courant emporte. « Voyons, se disait il, c’est absurde, je ne veux pas être jaloux ; en pardonnant le passé, je me suis imposé de l’oublier. L’amputation est faite, il y a fallu du courage, mais la cicatrisation, maintenant, devrait se faire ! » Elle ne se faisait nullement. Est-ce donc qu’il était plus facile de souffrir d’un seul coup, de prendre un héroïque parti, en s’arrachant le cœur, mais que la difficulté presque impossible était de supporter les mille petites blessures aiguës de l’au jour le jour? Quel homme n’aimerait mieux risquer sa vie, en pleine bataille, perdre un bras, coupé brutalement à l’ambulance, que de souffrir pendant des années, quotidiennement, de la rage de dents? On supporte un coup de couteau, on ne vit pas lardé de piqûres continues d’épingle. Mais comment s’était produit cet inexplicable revirement? Comment, résigné, pacifié presque en retrouvant Thérèse, décidé à ne jamais lui rappeler d’un mot, djune allusion, le passé, Jacques s’était-il transformé soudainement en mari jaloux, souffrant, ulcéré ?

La réponse n’avait rien d’équivoque :

c’était du jour où il avait à nouveau connu la douceur et l’amertume des baisers de Thérèse ! En vain, le désir, l’instinct, l’ivresse première lui avaient-ils donné le change ; en vain, par un sophisme généreux, mais qui n’en était pas moins un sophisme, il avait cru devoir étendre l’absolution sur la chair même, la chair coupable de sa femme; en vain s’était-il imposé, chrétiennement, de l’aimer autant, plus que par le passé, comptant sur le bienfait du temps qui aplanit et efface les aspérités, couvre les choses d’une poussière de velours, force lui était de se l’avouer, le phi\tre d’amour, au lieu de l’engourdir à la façon d’un opium, d’une eau de Léthé sans mémoire, l’empoisonnait comme un âcre et mauvais hachich, hallucinant et torturant. Peut-être était-ce un retour suprême du mal, une fièvre dernière avant la convalescence définitive et la santé. Il l’espéra. Mais la vie, chaque jour, lui donna tort. Point d’heure en commun que ne marquât pour eux une sensation de douleur ; tantôt ils se taisaient, et le silence les oppressait, gros d’une muette éloquence, .tantôt ils parlaient, et les sujets de conversation les plus lointains, les hasards des suggestions, telle pensée surgissant d’un bas-fond de nuit et d’oubli, tout leur était chair et âme de souffrance. Jacques en vint à des questions abominables, que sa curiosité meurtrie et souillée posait, comme des ventouses, à la peau vive, au cœur à nu de Thérèse. Des scènes de regrets, de larmes, de désespoir suivaient. Jacques prévit qu’un jour ils se haïraient ; en attendant ils s’aimaient d’un amour douloureux, éperdu, comme ivre et comme fou, qui faisait alterner les mots tendres et les reproches affreux, où les baisers ressemblaient à des morsures et les étreintes à des agonies.

Et toujours, frappé de stupeur, il se demandait :

— Comment est-ce possible? Qui m’a dépossédé à ce point de moi-même? Quel sortilège m’a changé? Pourquoi ce que je croyais possible, la résignation haute et la volonté tendre et ferme d’être heureux, n’est-il plus à ma portée? On dirait que, tel Samson livré à Dalila, j’ai perdu tout courage, toute sagesse, toute lucidité depuis le soir où, par une invincible tendresse, avec une confiance aveugle en un meilleur avenir, j’ai tendu les bras à Thérèse et me suis pressé contre son sein ! — Alors, quelle alternative s’offrait à eux, continuer à souffrir, ou bien!... chose étrange, avant que Thé-

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rèse lui appartînt, le devoir, le respect d’eux-mêmes, un bonheur relatif et teinté de regret et de mélancolie, doux comme un automne, gris comme un crépuscule, semblaient s’ouvrir devant lui, pensifs, sérieux, pleins de promesses. Maintenant, il était comme l’enfant qui, ayant étendu la main vers un beau fruit et le trouvant gâté, ne se décide ni à y mordre, ni à le jeter.

Et pourtant il faudrait prendre un parti. Sur la pente où ils roulaient, il n’y avait rien au bas qu’abîme fangeux et ténèbres louches. Il avilissait Thérèse par ses soupçons, sa jalousie noire, qui scrutait le passé, viciait le meilleur de leurs anciennes joies, et quand il l’avait avilie par ses reproches, il l’avilissait en outre par son pardon, il 1 ’ avilissait encore plus par cet amour fait d’opprobre qui étreint un être méprisé ; enfin, il s’avilissait lui-même. Sans un grand coup d’aile, un effort brusque et décisif, il était perdu et la perdait avec lui. Des scènes, qu’il est difficile et superflu de conter, rendaient leur vie insoutenable ; elles en vinrent au point que Thérèse pensa à s’enfuir, à se séparer de J acques ; dans une crise plus violente que les autres où il l’avait outragée cruellement, elle essaya de s’empoisonner avec du laudanum ; la dose était trop faible, heureusement ; elle fut plusieurs jours malade. Jacques faillit devenir fou de douleur, la veilla, la soigna ; ils pleurèrent ensemble, se pardonnèrent, et ne tardèrent pas à souffrir de nouveau du cancer moral qui les rongeait, et qu’ils ne pouvaient extirper, puisqu’il faisait partie d’eux-mêmes, était leur propre pensée, leur corps et leur âme. Thérèse avait pâli, maigri, un grand cerne entourait ses yeux, ses nuits n’étaient qu’ insomnies, elle avait des crises de nerfs fréquentes, abusait des inhalations d’éther. Et ni l’un ni l’autre n’avaient le courage de renoncer à cette vie atroce, à cette chaîne de galériens qui les rivait.

Jacques recevait de mauvaises nouvelles de la santé d’Agnès. Elle aussi subissait la détente morbidè qui suit les périlleuses ten-

sions d’âme. Sans avoir aucun organe spécialement atteint, elle dépérissait ; une lettre confidentielle du médecin des d’Elbé, à la conscience et à la franchise duquel Jacques avait fait appel, n’était guère rassurante.

Jacques s’ en ouvrit à Thérèse, qui le plaignit,

mais sans tendresse pour sa belle-sœur.

Ils n’osèrent parler ce jour-là de Lisette, et cependant la même idée leur était venue: que deviendrait l’enfant si, par un malheur qu’ils se refusaient à prévoir, la mère venait à manquer? Ni l’un ni l’autre ne voyaient ce frêle et précoce petit être élevé entre deux vieillards, n’osant jouer et rire de peur de troubler le sénile repos du grand-père et de la grand’mère d’Elbé; nul doute qu’une existence pareille ne l’étiolât ; elle ne vivrait point ; tandis qu’ auprès d’eux, entourée d’affection, entre Jacques qui l’adorait et Thérèse... mais Thérèse aimait-elle l’enfant? c’était un grand doute pour lui.

Tendre pour Lise à certains moments, sèche et sévère en d’autres, elle n’avait jamais eu l’équilibre convenable. Il la croyait secrètement jalouse d’Agnès, car toutes ses réflexions agressives, ses griefs contre l’éducation de Lise, s’attaquaient à la mère ; qui*

Et toujours frappé de stupeur, il se demandait...

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sait si, celle-ci disparue) — chose horrible à penser, mais prévision fôüt humaine ! — Thérèse, pouvant régner sans conteste sur ce petit cœur, pétrir à sa guise ce menu cerveau, ne se prendrait pas d’une tendresse violente et absolue pour Lisette, ne reporterait pas sur elle l’amour rentré qu’elle comprimait en elle depuis la mort de F ancy, ne trouverait pas là, qui sait, un triste et bienheureux dérivatif aux tourments de son âme, ne se rattacherait pas à un devoir sauveur? Il entrevoyait cela comme une lueur dans les ténèbres bien denses et bien noires qui lui oppressaient le cœur. Une nuit, il s’éveilla trempé de sueur, tout haletant d’un cauchemar pendant lequel il avait cru recevoir une dépêche, qu’apportait à franc étrier un paysan envoyé par le plus prochain bureau de poste, et dans cette dépêche il apprenait la mort d’Agnès. Son sommeil était ainsi hanté, souvent, d’idées funèbres. Il soupira profondément.

Thérèse, qui craignait ces réveils assombris, l’interrogea. Il lui dit le songe qu’il venait de faire. Elle répondit :

— C’est étrange, je rêvais de mon côté que Lisette jouait dans le parc, et que je lui criais de ne pas aller du côté de l’étang ; et c’était Lisette avec les traits de Fancy, et je me disais que F ancy avait beaucoup grandi. Dans ce rêve, Agnès ne paraissait pas.

Ils écartèrent l’idée d’un pressentiment, contrôlèrent seulement l’analogie bizarre de leur rêve; ce n’était p's dans le sommeil, mais le plus souvent éveillés, qu’il leur arrivait de penser à la même chose, au même moment ; et cette concordance leur pesait, particulièrement douloureuse, lorsque l’un d’eux, s’enfonçant en des rêveries pénibles, pouvait les croire partagées par son partenaire : cela les rendait complices des injustes pensées, des reproches muets, des angoisses devant l’avenir.

Le lendemain, Jacques ayant effleuré dans la conversation la possibilité de la venue d’Agnès, s’installant aux Flouves auprès d’eux, Thérèse envisagea de mauvaise grâce cette éventualité. Le règlement des affaires de Maximin n’allant pas sans de grands et sérieux sacrifices de la part de Jacques, elle avait, comme toujours, — et il avait encore la naïveté de s’en étonner, — jugé qu’il y consacrait trop d’argent ; la pension qu’il décida de faire à Agnès lui parut aussi exagérée. Il ne put s’empêcher de lui dire quelques duretés ; en quoi cela pouvait-il l’inquiéter, lui faire tort? Ce singulie.r égoïsme de possession le blessait tou-

jours, chez une femme si choyée, tellement comblée de luxe et de vanités. La journée fut orageuse. Chacun avait blessé l’autre à plaisir.

Après le dîner, vers dix heures, Jacques quitta le salon, appelé par Antoine, et se rendit aux écuries, où un vétérinaire, mandé d’urgence, constatait l’état d’un des chevaux, grelottant de fièvre, et pronostiquait une maladie grave. Il s’attarda à causer avec ce praticien, gros homme à tête de mouton, aux mains larges comme des écl anches, aux pieds plats, qui parlait avec prétention, en employant des adverbes démesurément longs. Il lui fit servir du pale-ale, que l’autre but, à verre plein, les moustaches trempées d’une écume qu’il enlevait, en les lissant entre deux doigts. Quand il fut remonté dans son buggy qu’un gros cheval à crinière rase tirait, Jacques vit fuir le double sillon lumineux des lanternes et rentra dans le salon ; Thérèse n’y étant point, il poussa la porte du boudoir, petit et intime, tendu de vieilles soies, où elle aimait à se tenir. Elle fut surprise, ne l’ayant pas entendu entrer, et son premier mouvement fut de cacher une lettre qu’elle lisait.

Jacques vit la lettre, vit le geste, et son regard soupçonneux et étonné, l’expression de son visage, attestèrent un bouleversement intérieur, bien qu’il fît effort pour dissimuler et paraître n’avoir rien vu. Pourquoi, si cette lecture était innocente, avait-elle brusquement serré le papier dans sa main, essayé de le faire disparaître sous sa robe?

— Je te dérange?

Il avait dit cela simplement, et, dans ces trois mots, que d’ironie, que d’amertume !

Elle répondit :

— Non, — et avec une franchise assez noble, qui réparait son premier mouvement peureux et furtif, elle lui tendit la lettre. Il ne la prit pas, dit seulement :

— Je ne suis pas curieux, tu semblais absorbée, je t’ai dérangée, je m’excuse, voilà tout !

Elle dit :

— C’est une lettre de Mme de Jonquiers, elle n’a rien de mystérieux et de caché, je ne sais pourquoi j’ai été saisie par ton entrée; quoi que contienne cette lettre, je te prie d’en prendre connaissance.

Il murmura en souriant :

- — Je ne te ferai pas cette injure.

Elle s’anima :

— Quelle injure? C’est moi qui t’en prie. Si tu refuses, oui, alors tu me feras injure.

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— C’est donc pour te plaire!

Et avec courtoisie, d’un air détaché, il prit la lettre et la parcourut. Il y était question des modes d’été nouvelles, de récents potins de salon, de Mme Guilhem, dont le divorce s’annonçait, paraît-il, comme certain; Mme de Jonquiers le tenait de bonne source, Guilhem était parti pour la Russie et Mme de Guilhem, « lâchant » ses beauxparents, était venue, échappée, vivre seule à Paris ; on ne la recevait pas, et elle s’affichait, affirmait-on, avec des messieurs, en voiture, au Bois. Il était aussi question de Destelle, dont le mariage était décidément démenti. La lettre se terminait par des plaisanteries sur diverses personnes que Thérèse connaissait.

— - Joli bavardage, dit-il en pliant la lettre qu’il rendit à sa femme ; il eut la méchanceté d’ajouter : — Tu choisis bien tes amies !

Et, avec la rancœur qu’il vouait à la belle Mme Guilhem, tombée sans profit pour lui, mais non pour d’autres, il ricana :

— Notre chère Bell en prend donc à son aise !

Elle murmura, sans entrain ni conviction :

— Son mari n’a pas su toujours la comprendre.

— Naturellement, fit-il avec une douceur sarcastique, c’est toujours la faute du mari.

Oh ! le mari a bon dos, qu’il aime trop ou pas assez, qu’il soit trop autoritaire ou trop faible, les torts sont toujours de son côté ; Vautre seul a toutes les qualités !

Elle regardait Jacques avec une lassitude infinie ; si habituée qu’elle fût à souffrir, elle était ce soir-là fatiguée jusqu’à l’écœurement.

— Et pourtant, murmurat-il, la bouche amère et haineuse, en comparant bien ;...

mais les femmes ne comparent jamais...

Pourquoi l’as-tu aimé? — fit-il en s’interrompant, d’une voix âpre et furieuse, avec un tel éclat qu’elle jeta un regard effrayé

autour d’elle. - — Pourquoi! répéta-t-il, pourquoi? Je ne te l’ai pas demandé jusqu’à présent. Enfin, qu’aimais-tu en lui, son faux détachement des choses, son égoïsme supérieur, ses flatteries menteuses, car il te mentait, mentait ! Ses yeux jaunes peut-être, ses cheveux crépus, ses vilaines dents!

Elle s’était levée toute blanche, et reculait en le repoussant des mains, comme si de telles paroles lui arrachaient tous voiles, la violaient dans sa pudeur, et, dans un grand sursaut indigné, pour lui faire honte, elle balbutiait :

— Oh ! oh !

— Oui, les paroles, les idées vous effraient et vous répugnent, mais la réalité, vous l’acceptez fort bien ! Dis-moi que ce n’est pas vrai, qu’il ne t’a pas tenue!...

s’était levée toute blanche, et reculait...

Ah ! que je voudrais lire en toi ! — Il lui avait pris de force la tête, lui serrait le front entre ses pouces crispés, — tu pensais à lui, n’est-ce pas, c’est pour cela que tu

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cachais cette lettre. Il ne se marie pas. Il reste libre. Qui sait, tu l’épouseras peutêtre, veux-tu que nous divorcions ! Mais dismoi donc que tu ne l’as jamais aimé, que tu as inventé cela pour me faire une horrible plaisanterie, que tu mentais !

Il lui avait pris les mains de force, les lui serrait convulsivement, il avait Pair d’un fou. Elle, du fond de cette humiliation, traînée sur la claie, se sentant dévêtue misérablement et traitée comme la dernière des femmes, ne murmurait que son : Oh ! oh! désespéré, moitié cri, moitié sanglot. Il reprit :

— Suis-je assez misérable! Je t’aime en sachant que tu en as aimé un autre, je t’aime en te détestant, en te méprisant, car si tu as réparé en avouant ta faute, cette faute tu l’as commise; et je ne puis l’oublier! Je la vois dans tes yeux, dans tes attitudes, dans tes gestes... Tout ce qui est toi me la rappelle, et cette atroce pensée ne me quitte pas. Même en ce moment où je te parle, je sens que nous ne sommes pas seuls ; absent, présent, il est toujours là, je le vois, et quand je te tiens dans mes bras, il me semble que tu vas partir, ou qu’une autre que toi est là, à ta place, et quand je suis sûr que c’est bien toi dont je touche les lèvres, les cheveux, les mains, il me prend envie de mourir, et le plaisir que je ressens est affreux, car il est fait d’avilissement et d’ignominie. Ah! quelle torture! Quel homme as-tu fait de moi? Non ! Ne t’éloigne pas, je ne puis vivre sans toi, tu le sais bien, tu le sais trop ! (Un sanglot lui coupa la voix.) Je t’aime! — répétait-il en l’enveloppant de ses bras, et un affreux désir, qu’elle connaissait bien, rendait fixes ses yeux et crispait sa bouche, avancée pour des baisers.

Thérèse se tordit brusquement, lui échappa et, poursuivie, courut à sa chambre et s’enferma. Menaces, supplications de Jacques demeurèrent sans effet, le verrou resta tiré.

Des heures avaient passé, et dans le parc une ombre allait et venait. Elle débouchait devant les pelouses géantes, remontait l’allée d’eau qui conduit à l’étang, se perdait sous les grands arbres, et sans but, comme aveugle, errait, marchant pour marcher, repassant dix fois par les mêmes endroits. C’était Jacques, qui usait sa douleur^

Le verrou tiré, les refus d’ouvrir, cç

divorce charnel prononcé pour la première fois entre sa femme et lui, le rendaient à luimême. Sa folie était tombée, son cerveau en feu se calmait. Il restait stupéfait, à la pensée des idées tragiques, romanesques et exaltées qui l’avaient envahi. N’avait-il pas essayé d’enfoncer la porte de la chambre, au risque d’éveiller et d’ameuter les domesfeu? N’avait-il pas sangloté comme un tiques? N’avait-il pas sangloté comme un enfant, en suppliant pour que Thérèse lui ouvrît ! Ne s’était-il pas éloigné, n’était-il pas revenu heurter à cette porte obstinément close? Ne s’était-il pas dit : « Je vais me tuer, il est impossible de continuer à vivre ainsi! » Folie! Folie! Quel vent avait soufflé sur lui? Il avait outragé celle qu’il aimait, il lui rendait non seulement tout bonheur, mais tout repos d’oubli impossible ! Qui donc l’avait changé à ce point? Pourquoi, si courageux en résolution, se montrait-il, à l’user, si lâche et si cruel, si indigne d’elle et de lui-même! La cause de cette jalousie venimeuse, exaspérée, enra-

gée? . r , .

Il se répondait, en toute franchise :

« Ses baisers ! »

Dans quelle impasse hérissée de crocs aigus de fer, de morceaux de verre brisés qui coupent et lacèrent, s’était-il volontairement acculé ! Comment n’avait-il pas deviné que Thérèse lui serait désormais suspecte en amour, soit qu’elle se montrât pudique et lui fît croire à une comédie de vertu, soit que, répondant à ses transports, elle avouât une expérience abominablement acquise.

Quel bandeau s’était donc posé sur ses yeux ? Comment n’avait-il pas compris que, s’il pouvait aimer encore en son cœur une femme coupable, ce n’était qu’à la condition qu’elle lui restât sacrée, hors d’atteinte, défendue contre lui par l’irréparable de la possession adultère? Comment n’avait-il pas, par fierté, par pudeur, par dignité, senti que Thérèse ne lui appartenait plus, et que, si rien ne lui défendait de la plaindre et de la chérir, tout, le bon sens et la sagesse, lui interdisait de reprendre avec elle une intimité profanée? Fou! d’avoir cru que le feu de ses lèvres purifierait sur la bouche aimée le stigmate laissé par les lèvres d’autrui. Fou! d’avoir osé lutter contre le souvenir abject et redoutable qu’elle pouvait, dans l’arrièrefond de son âme, détester, maudire ou regretter peut-être, mais qui ne saurait, en tout cas, lui demeurer indifférent ! A quelles comparaisons humiliantes et odieuses s’étaitil exposé ! Comme elle devait le mépriser, le

La Tourmente

plaindre tout au moins! Qu’il eût mieux valu qu’elle exécrât sâ dureté, ployée sous ce joug de fer que méritait la faute ! Hélas ! avait-elle compris sa bonté faite de faiblesse et d’incurable amour, et au lieu de lui en garder une reconnaissance infinie, ne s’enorgueillissait-elle pas d’avoir, Eve éternelle, triomphé, une fois de plus, de son maître ?

Si encore ces tristes, ces doulou reux baisers l’endormaient sous l’ivresse! mais non, ils ne lui laissaient que souffrance, remords et honte.

Il revit la scène de tout à l’heure, celles qui avaient précédé, celles qui, indubitablement, suivraient. Son sang lui battit plus fort aux tempes, sa poitrine s’enfla ; il eut envie, comme un prisonnier chargé de liens, de briser ses cordes, d’un effort à se rompre les veines ; exalté, ses forces décuplées, prêt à se battre avec quelque assaillant inconnu, il murmura :

« Ah ! c’est impossible, je souffre trop, il faut en finir ! » Et il tendait et tordait ses bras, il secoua un jeune bouleau, blanc dans l’ombre, au passage ; il frappa, d’un grand coup de pied, un banc de pierre. « Mon Dieu ! balbutia-t-il, peuton souffrir autant d’aimer! » Que faire? renoncer à Thérèse, s’éloigner d’elle, se séparer ; non, il n’y pouvait penser, il se tuerait plutôt. Continuer cette vie atroce, ces rapprochements suivis de disputes, ces reproches aboutissant à des crises de tendresse, ces larmes, ces désespoirs, cette fièvre chaude, non, Thérèse en mourrait, ou il deviendrait fou! Alors, quoi? renoncer à elle sans y renoncer, qu’elle fût sa femme sacrée et respectée, et non plus sa maîtresse, que toute communion intime cessât entre eux, qu’il l’aimât avec son cœur, avec son esprit, en sœur, en amie très chère, qu’il eût le courage de vivre à ses côtés, âmes unies, séparées de corps. Il se rappelait la porte close, le verrou tiré, et y voyait un symbole définitif, une résolution formelle et indispensable rendant l’avenir, à ce seul prix, tolérable et possible.

Ce serait affreux, ce serait absurde, ils souffriraient, lui du moins, lui sûrement. Mais après ! Sans un héroïsme quelconque, la vie leur serait-elle encore soutenable? n’était-il pas nécessaire, indispensable, qu’ils se rachetassent par le sacrifice, qu’ils

pussent se regarder loyalement en face, avec une souffrance courageuse dans les yeux, mais avec une fierté? Oh! elle préférerait cela, sûrement, sachant bien qu’il ne dédai-

Et dans le parc une ombre allait

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