‹ L'estampe française;Chapitre 10 sur 45 · SU PC ST · texte numérisé non relu

SU PC ST

A ü lu tl m i ss M o n uni e n t uni

:us aime o dectieavit .

Vente de P. -J. Mariette, 1775.

Frontispice du catalogue, gravé d’après C.-N. Cochin par P. -P. Choffard.

PI. 43 ( voyez p. 100).

« 11 seroit fort malheureux, ajoute C.-F. Joullain, qu’il n’existât point de riches magasins où l’on put se procurer les différentes productions des arts et qu’il fallut attendre les époques des ventes pour se satisfaire. » Par une coïncidence curieuse, le nom de C.-F. Joullain ne se trouve pas sur un seul des catalogues de ventes d’estampes qui se firent à Paris cette année-là.

La dernière partie de ce travail est intitulée : Suite des réflexions sur le commerce de la curiosité. On peut la résumer par l’énoncé de quelques sous-titres : i° L’Angleterre nous distance; 2° On ne pourra pas soutenir les prix fous qu’atteignent les estampes; 3° Ce sont les graveurs surtout qui gâtent le métier par leurs prétentions, leurs truquages, l’abus qu’ils font de « l’épreuve d’état», de «l’épreuve de remarque », voire delà polissonnerie dans les « figures découvertes »; q° Il y a trop de contrefaçons, trop de souscriptions lancées dans le seul but d’encaisser des avances; 5° Tout irait mieux si chacun se tenait en sa place et si le marchand, le peintre, le graveur et l’amateur ressemblaient un peu plus aux figures idéales que silhouette le bon Joullain.

On trouve dans ce petit traité de morale un précepte excellent : « N’achetez jamais une estampe sous verre ». En 1786, c’était une bonne précaution; au XXe siècle, à l’âge du fac-similé, c’est une règle de prudence élémentaire.

Tout le reste semble avoir pour but de convaincre l’amateur que la meilleure des assurances est la tutelle d’un bon marchand; Joullain dit tout ce qu’il croit devoir dire, mais un de ses confrères va bien plus loin, c’est M. Remi, ce personnage des Dialogues sur la Peinture , que nous avons déjà rencontré au Salon de 1773, en compagnie de l’amateur anglais Milord, et de Monsignor Fabretti, prélat romain. Il leur dévoile quelques dessous du monde des arts et prend à partie ces gens habiles qui, dit-il, « sans argent, sans connoissances, sans l’art même de restaurer, ont avec nous un bénéfice très honnête. »

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M. FABRETTI. — Comment font-ils ?

M. REMI. — Ce sont les secrets du métier que je vous révèle. On s’associe sept ou huit pour une vente. Les particuliers craignent les marchands, parce qu’étant confédérés, ils vendroient cher leur vie : ainsi faute de concurrent, un brocanteur a souvent pour cent écus un tableau qui en vaut mille.

M. FABRETTI. — Dans cette opération, je ne vois qu’un homme qui gagne neuf cents écus.

M. REMI. — C’est là le mystère et le point cardinal. Après la susdite vente, on se rend dans ce que vous appelez en Angleterre un bouchon à bière, et l’on tient là une séance du Parlement que nous appelons Révision. Le tableau s’établit au prix de la vente, et poussé par tous les associés, il reste au dernier enchérisseur, à mille écus par exemple. En voilà donc neuf cents au-dessus de la vente publique qui se partagent entre tous les confédérés. Donc, sans argent, sans connoissances, sans l’art même de restaurer, on a un bénéfice honnête : ce qu'il fallait démontrer.

M. FABRETTI. — Puisque vous n’avez été parmi ces Messieurs que le tems qu’il faut pour les connaître, on peut vous dire les mots et les paroles. Si ce n’est pas ce qu’on appelle en France une friponnerie, ma foi, je ne m’y connais plus.

M. REMI. — Ah ! Monseigneur, vous cassez les vitres. C’est l’honnête industrie, le sçavoir-faire : cela s’appelle subtiliser adroitement. Ce n’est pas

qu’il n’y ait de gens de votre avis, entr’autres M. le Lieutenant de Police

Dernièrement, quelqu’un de ma connaissance, imbu des mêmes préjugés, s’en fut chez M. V... de l’Académie royale de peinture, et notre associé, se plaindre d'une subtilité effectivement un peu capitale : mais l’homme de bien ne répondit à toutes ses invectives que par un passage de la vie dévote de S. François de Sales. |e ne vous assure pas qu’ils soient tous aussi foncés sur les passages, mais le fond de morale est le même. »

Ce petit dialogue est imprimé depuis plus de cent quarante ans.

L’édition. Les fonds de planches.

Le marchand d’estampes du XVIIIe siècle est presque toujours graveur lui-même ou fils de graveur et il édite un fonds de planches constitué à l’origine par les œuvres d’un aïeul. C’est le cas chez les Cochin, les Tardieu, les de Poilly, les Chéreau, chez bien

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d’autres où le vieux fonds reste dans la maison tant qu’il y a quelqu’un du nom pour le faire valoir.

Nous avons bien en France une institution d’Etat qui édite des estampes depuis deux cent quarante-quatre ans: la Chalcographie du Louvre, qui continue le Cabinet du Roi, vend encore les gravures commandées par Louis XIV, dont la liste a été publiée en août 1669 par le Mercure de France et son catalogue le plus récent est de 1908, mais il n’y a pas d’établissement particulier qui ait duré si longtemps. Au moment où les boutiques de la rue Saint-Jacques ont disparu, les vieux fonds de planches se sont éparpillés : de temps à autre, on en retrouve quelques-unes dans une arrière-boutique, dans le grenier d’une imprimerie où le plus vieux des ouvriers ne sait plus le nom de celui qui les a déposées et leur histoire est plus facile à reconstituer pour le XVIIe siècle et le XVIIIe que pour le XIXe où l’on se trouve d’ordinaire arrêté par une « coupure ».

Les catalogues de fonds de planches sont assez nombreux au XVIIIe siècle : citons, parmi les plus connus, ceux d’Odieuvre (1742), de Tardieu (1747), de Moyreau (1749), de Joullain (1760), de Basan (1765) et réservons une mention particulière à celui des Chéreau, dont le nom a tenu longtemps l’enseigne.

François Chéreau (1680-1729), académicien, graveur du roi, élève de Gérard Audran, reprit en 1718 l’enseigne vénérable des Deux Piliers d'or et la plus grande partie du fonds de planches de son maître, après la mort d’Hélène Licherie, veuve de Gérard Audran. Le catalogue de ce fonds a été publié à cinq reprises : avant 1703, par Gérard Audran lui-même; avant 1718, par la veuve de Gérard Audran; en 1742 et en iy5y, par la veuve de François Chéreau; en 1770, par Jacques-François Chéreau. Ce dernier est mort en 1796, le catalogue de sa vente après décès nous apprend qu’il s’était retiré des affaires pour se consacrer à sa collection et nous savons d’autre part qu’il avait ajouté les fonds des Poilly, des Lépicié, des Moyreau au fonds ancestral, mais

quand et comment cette boule de neige a-t-elle fondu ? En 1806, le vieux Jean-François Chéreau que nous voyons figurer au dîner offert par les marchands à leur confrère Leclerc, met comme adresse sur les pauvres estampes qu’il édite non plus : Aux deux Piliers d’or , mais : Aux Deux Colonnes et nous n’en savons pas davantage sur la disparition d’un fonds d’origine illustre.

Citons encore, parmi les catalogues curieux, celui des Sujets de Thèses formant le fonds général de feu M. Cars , graveur du Roi, acquis ( /77/y par M. Babuty dont le nom évoque le ménage orageux de Greuze; le catalogue très rare de Demarteau et celui de Bonnet, plus rare encore ; on ne connait aujourd’hui de ce dernier que deux exemplaires dont l’un a été mis gracieusement par M. Jacques Doucet à la disposition de la Société pour l’Étude de la Gravure Française, qui va le rééditer.

Les commandes. Quelques prix.

Les conditions habituelles.

Aujourd’hui la gravure commerciale se paie au centimètre carré, c’est la base de tarifs dont il serait tout à fait inutile de rechercher l’équivalent pour le XVIIIe siècle.

11 nous est resté de nombreux contrats entre éditeurs et graveurs ; les conditions varient à l’infini suivant le genre de gravure, la cote personnelle du graveur et le temps qu’on lui donne... tout ce que nous pouvons faire, c’est d’en extraire quelques prix significatifs et de voir, d’après les clauses qui se répètent le plus fréquemment, quelles étaient les habitudes reçues.

Disons tout de suite que les prix étaient supérieurs à ceux d’aujourd’hui : on trouve alors, comme toujours, des deux côtés de la barricade des profiteurs et des naïfs, cependant le jeune graveur qui apprenait chez son patron non seulement le métier, mais

Marchande d’Estampes en plein vent.

Eau-forte par Schenau.

PI. 4./ {voyez p. toâ).

les affaires, sortait ordinairement de l’atelier assez bien armé. C’est ce que prouvent certaines progressions.

Renouard, cité par MM. Portalis et Beralcli (t. II, p. 1 7 3 ) , raconte, sans préciser la date, que Ficquet lui a refusé de graver pour trente louis la pièce, deux petits bustes d’Horace et de Virgile, analogues au buste de Cicéron qu’il avait gravé pour le De Amicitid du libraire Barbou (1772).

Il doit y avoir une douzaine d’années entre les deux commandes et le Cicéron a été payé trois louis, plus trente-six livres pour une retouche. Nous sommes loin des portraits à 48 livres que Ficquet gravait pour la collection iconographique d’Odieuvre.

Les prétentions de Ficquet ne devaient pas d’ailleurs paraître excessives. Ces Nouvelles Archives de l’Art français (I, p. 386) ont publié le traité par lequel Gaucher s’engage vis-à-vis du libraire Panckoucke à graver le petit portrait du comte de Vergennes, dessiné par Moreau le jeune d’après le tableau de Callet, moyennant 720 livres payables en quatre versements. Le contrat comporte pour Gaucher l’obligation d’entretenir le tirage, c’est-à-dire de retoucher la planche si elle vient à se fatiguer, jusqu’à 2.5oo exemplaires.

Voyons maintenant les prix des grands premiers rôles. Wille raconte — avec quelle exubérance de joie ! — qu’après avoir présenté au maréchal de Belle-Isle, une épreuve de son portrait gravé, il reçut une gratification de six cents livres, plus trois cents livres pour un cent d’épreuves achetées au compte du maréchal. Il conservait la planche et le droit de l’éditer.

Ceci se passait en 1743; dix-huit ans plus tard, Wille demandait pour graver le Portrait d' Anastasie Troubetskoy , princesse de Hesse- Hombourg, d’après Roslin, trente mille livres d’abord, puis seize mille. Dans les Mémoires de Cochin (p. 75), on voit comment le protrait fut confié, par l’entremise plutôt fâcheuse du comte de Caylus, qui de son chef avait fixé le prix à quatre mille livres, au pauvre Daullé, dont cette protection acheva de consommer la détresse.

Cochin fit observer, non sans fermeté, que : « Trente ans avant on payoit ces sortes de planches six mille livres et que touttes les denrées avoient doublé. Si vous voulés, disait-il à Caylus, que Daullé ne mange que des harengs sores j’y consens, mais au moins songés que, lorsqu’on payoit deux mille écus, ils ne valoient que deux liards et qu’à présent ils valent au moins dix-huit deniers ! »

En 1746, Baléchou s’était engagé à graver ce portrait d’Auguste III, roi de Pologne, qui donna lieu à un procès fameux, moyennant cinq mille livres et cinquante épreuves de la planche; en 1763, le même Baléchou, dans une lettre publiée par M. Jules Belleudy, lait valoir, et même d’un peu haut, que le Calme , d’après Joseph Vernet et Sainte Geneviève , d’après Carie Van Loo, lui ont été payées, à Avignon, dix-huit mille livres. Or, une livre en 1763 valait beaucoup plus qu’un franc d’aujourd’hui.

Les burinistes, on le voit, étaient fort bien traités. Basan même y mettait de l’allure : Jean-François Rousseau venait un jour lui présenter les épreuves d’une Vierge, gravée d’après Van der Werff pour le Cabinet de Choiseul : « Voici ma caisse, dit l’éditeur, » puisez ce que vous voudrez, de pareils talents sont sans prix. » (Portalis et Beraldi III, p. 414).

Voici d’autre part ce que coûtèrent des planches aujourd’hui plus recherchées que la Vierge , d’après Van der Werff.

La belle estampe de Cochin, Le Jeu du Roi dans la grande Galerie de Versailles , à l’occasion du second mariage du Dauphin (9 février 1747), encore éditée par la Chalcographie, mais avec la date du premier mariage (1745), a été payée en tout cinq mille deux cent cinquante livres, dont quatre mille pour la gravure et douze cent cinquante pour le dessin fini.

Le Billet d'Entrée au Bal paré , qui fut donné à l’occasion de ce mariage, fut payé trois cents livres au même Cochin et le compte est ainsi libellé : « pour le dessin en cartouche et la planche qu’il a gravé du Billet d’entrée au Bal paré, ensemble la fourniture

Jacques-François Ciiéreau, mort en 1796.

Propriétaire de l’un des plus grands fonds de planches gravées du XVII Ie siècle. Gravure à l’aquatinte par A. Carrée, d’après B.-L. Prévost.

PI. 4-S {voyez p. 109).

du papier d’Hollande et le tirage de deux mille exemplaires de la dite planche cy 3oo lb. »

Ce sont les prix de l’administration des Menus-Plaisirs, tels que les a publiés la Revue de l’Art français ancien et moderne (t. II, p. i85). Voyons ce que payait un éditeur pour une planche assimilable au Jeu du Roi.

Edmond de Goncourt possédait, avec le beau dessin de Moreau le jeune : Vue de la Plaine des Sablons où se faisait ci-devant la revue des Gardes Françaises et des Gardes Suisses, le traité passé pour la gravure de ce dessin entre le libraire Lamy et le graveur Malbeste. Il l’a publié in-extenso dans La Maison d’un Artiste (édit. Charpentier, t. I, pp. 273-276). « Ce traité, dit-il, peut être considéré comme un type et comme un modèle des traités passés en ce temps entre un éditeur et un graveur. »

Malbeste a commencé par graver un fragment du dessin à titre de spécimen, il s’engage à graver l’ensemble au moins aussi bien que ce morceau, à commencer de suite et à ne pas entreprendre d’autre travail de gravure avant d’avoir fini.

Le prix convenu est de trois mille trois cents livres, dont le paiement est échelonné en neuf versements :

i° Deux cent soixante-quinze livres, à la signature du traité (12 décembre 1785);

2° Deux cent soixante-quinze livres lorsque le premier état à l’eau-forte sera fait à moitié (date prévue : mi-mars 1786);

3° Cinq cent cinquante livres à l’eau-forte terminée (juin 1786);

40 Deux cent soixante-quinze livres, lorsque les cieux de la dite planche seront à moitié faits (septembre 1786);

5° Deux cent soixante-quinze livres, lorsque les cieux seront finis (décembre 1786);

6° Deux cent soixante-quinze livres, lorsque les figures seront faites à moitié (mi-février 1787);

70 Deux cent soixante-quinze livres, lorsque la gravure des figures sera achevée (mars 1787);

8° Deux cent soixante-quinze livres, aux premières épreuves (avril 1787);

90 Huit cent vingt-cinq livres, lorsque tout étant terminé, le graveur rendra la planche et les dessins, ce qu’il promet pour la fin de j uin 178 7.

Ce qui doit déterminer les paiements, c’est moins la date prévue que le degré d’avancement du travail ; aussitôt que le graveur aura atteint l’un de ces degrés, il pourra se faire verser la somme correspondante, même s’il anticipe sur la date.

Si Malbeste livre la planche terminée au dernier jour de mai 1787, il touchera une prime de trois cents livres; s’il ne l’a pas livrée le dernier jour de juin, il subira une retenue de trois cents livres sur le prix convenu.

Malbeste s’engage à ne faire tirer aucune épreuve de la planche par un imprimeur autre que Dubus, l’imprimeur de Lamy et à ne pas faire tirer plus de deux épreuves des différents états.

La réclame.

La Revue de la plaine des Sablons fut lancée par un prospectus accompagné du spécimen gravé par Malbeste avec ce titre : Groupe tiré du superbe dessin de M. Moreau le Jeune , représentant la revue du Roi à la plaine des Sablons. C’est une forme d’annonce très rare au XVIIIe siècle, mais il y en avait d’autres et les graveurs savaient jouer à merveille de la publicité.

MM. Portalis et Beraldi, dans leurs Graveurs du XVIIIe siècle, ont raconté comment Gaucher s’y était pris pour assurer la vente de sa gravure : Couronnement du buste de Voltaire à la Comédie- Française le 3o mars i'j'jS. Dès le 6 mai 1778, le Journal de Paris parle de l’estampe, nomme le graveur et s’excuse de cette indiscrétion envers un artiste « que cette annonce prématurée pourra peut-être offenser. » En 1781, Gaucher lance un prospectus qui annonce l’apparition pour le mois de janvier 1782, il

Portrait Gravé d’après A. Callet,

du Comte de Vergennes.

par Ch. -Et. Gaucher au prix de 720 livres.

PI 46 (voyez p. rrr)

célèbre le génie de Moreau sur le mode lyrique et « s’est efforcé, dit-il, de rendre toutes « les beautés de l’original dans la gravure. 3) On peut en voir des épreuves chez l’auteur »

Le 25 mars 1782, nouvel article du Journal de Paris, sans doute pour calmer l’impatience du public, et le 10 juillet enfin l’estampe est mise en vente ; le graveur en adresse une épreuve à l’Académie Française avec une lettre qui a l’air d’un discours de réception, et d’Alembert, secrétaire perpétuel, est chargé officiellement de le remercier.

Or, à la même époque, en 1779 précisément, parut un opuscule intitulé : Lettres d’un voyageur à Paris à son ami Sir Charles Lovers. C’est une espèce de revue de la gravure du temps et l’auteur, si bien au courant des dessous de ce petit monde, n’est autre, parait-il, que Gaucher, la chose est à peu près prouvée. Il est assez piquant de le voir tirer à boulets rouges sur les graveurs trop friands de réclame et viser Greuze à travers Moreau le jeune dans ce paragraphe relatif à la Malédiction Paternelle et au Fils Puni (on sait que Moreau le jeune a gravé de ces deux tableaux de petites eaux-fortes charmantes) :

« Je pourrais, dit le voyageur, t’envoyer dès à présent deux petits croquis gravés d’après ces compositions. On a affecté d’écrire au bas des planches que ces gravures avaient été faites de mémoire. Mais ces prétendues gravures de mémoire ressemblent un peu à ces pièces dérobées à un ami. On sait que ces sortes d’amis ont toujours la complaisance de détourner un peu la tête pour que le larcin puisse se faire plus aisément. »

Greuze avait fait graver quelques-uns de ses tableaux par Flipart, Le Vasseur et Massard, les épreuves se vendaient chez lui et il en eût retiré de jolis bénéfices si Mme Greuze, qui avait pris d’autorité la direction de ce département, n’en avait tenu la caisse avec sa fantaisie coutumière. Le mémoire lamentable où Greuze étale ses infortunes suffit à nous édifier sur ce point. Mais le mari n’en avait pas moins le sens de la réclame ; on vient de

voir qu’il jouait de « l’indiscrétion » encore mieux que Gaucher; il faut lire la lettre pathétique par laquelle il explique au Journal de Paris { i3 avril 1781) le sujet de La Belle-Mère, « estampe qu’il a fait graver par M. Le Vasseur et qu’il doit mettre au jour le 28 du présent mois » ou la missive onctueuse, pénétrée, qu’il adresse à MM. les curés pour préparer la vente de l’estampe intitulée la Veuve et son Curé : « C’est à vous, conservateurs de la Religion et des Mœurs, pères spirituels de tous les ordres de citoyens, c’est à vous que je dois l’idée de ce tableau : daignez en agréer la dédicace avec l’hommage de mon respect. »

La Réclame va quelquefois un peu loin : « Un graveur, disent encore les Lettres d'un Voyageur à Paris (p. 43), a fait souscrire dernièrement pour une estampe d’Aclam et cl’Eve d’après Santerre; estampe d’une exécution si négligée qu’elle n’a pu obtenir les suffrages de ceux même pour qui tout est bon. U vient de faire insérer dans les journaux que le nombre d’épreuves tirées de la gravure représentant Adam et Eve dans le Paradis terrestre n’étant pas suffisant pour satisfaire l’empressement du public, et l’altération où se trouve la planche ne permettant » plus d’en tirer d’autres, l’auteur s’est déterminé à la graver de nouveau du même format »

Il s’agit du graveur F. -A. David et l’annonce a paru dans le Mercure de juin 1779. Dans le Journal de Paris (6 mars 1780) le graveur Jean Massard proteste avec fermeté contre la réimpression d'Anacréon , Bion et Moschus, imprudemment annoncée comme une édition nouvelle, et il termine par ce coup droit : « Les gravures ont été tirées avec les planches de ma première édition (1773) : aussi sont-elles grises, ternes, détestables. >;

Citons pour finir une annonce plus sympathique : Debucourt fait savoir aux lecteurs du Journal de Paris (7 avril 1789) que « pour adoucir la triste situation où se trouve dans ses vieux jours le couple intéressant d’Annette et Lubin, il va terminer, partie à leur profit, la gravure d’une scène de la charmante comédie qui retrace si bien leur aimable jeunesse. »

Tire du superbe Dessin de M. Mo RL AU le jeune , représentant la Revue du Roi à la Plaine des Sablons.

Hauteur, 1 3 pouces 6 lignes. Largeur, 2 pieds 3 pouces 6 lignes.

L’auteur de ce précieux Dessin n’a rien épargné pour le rendre digne du public, et mériter le titre honorable d’Académicien, auquel il aspirait en le faisant: il a si bien réussi, que d’une voix unanime il a été décidé qu’il étoit impossible de mieux faire, et il lui a valu la récompense qu’il en attendoit.

Le célèbre M. le Bas avoil conçu le projet de le graver; mais la mort ayant tranché ses jogrs avant qu’il eût pu s'en occuper, nous en I unes l’acquisition à sa • vente , dans l’intention d'accomplir son vœu , et d’en enrichir le Voyage Pittoresque

de la France.

M. Malbeste, élève de M. le Bas, déjà connu avantageusement parles travaux sortis de son Burin, nous a fait l’offre généreuse de tirer un Groupe, prisait hasard sur ce Dessin, pour que le public et les artistes puissent juger du désir qu'il a de seconder nos vues, par lu perfection qu'exige un sujet aussi précieusement dessiné.

Cet artiste a contracté avec nous, et contracte par le présent envers le public, l’engagement de ne rien épargner pour la perfection de la gravure de cette planche, afin quelle soit au moins aussi bien laite que ce Groupe, et de la mettre en état d'étre publiée au mois de Juin 1 787.

Nous ne vendrons que cent épreuves détachées : MM. les Souscripteurs qui voudront l avoir séparément, auront la complaisance de se faire inscrire.

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Prospectus illustré

annonçant l'estampe intitulée : Revue du Roi à la Plaine des Sablons, par Malbeste, d’après Moreau le Jeune.

PI. 47 ( voyez />. 114).

La moitié du produit des 3oo premières épreuves qui se vendaient trois livres par souscription, puis quatre livres, devait revenir aux deux vieillards.

L’écart entre le prix de souscription et le prix de vente est ici de 25 pour cent, il atteint jusqu’à 66 pour cent, chez Fessard, par exemple, qui met ses fables de La Fontaine à 96 livres pour les souscripteurs et à 144 pour les acheteurs.

Les Nouvelles Archives de l’Art français (année 1880, p. i3i) ont publié le bulletin de souscription à un portrait gravé de Louis XV, dont nous n’avons pas encore eu la bonne fortune de rencontrer une épreuve; il y a peut-être un double intérêt à en rappeler la teneur :

je soussigné, graveur du Roi et secrétaire perpétuel de l’Académie royale de peinture et de sculpture, reconnais avoir reçu de M.., la somme de ( vingt-quatre ) livres par forme de souscription, pour la gravure du portrait en pied, revêtu des habits royaux, de Louis XV, roi de France et de Navarre, qui sera gravé d’après le tableau original de L. Michel Van Loo, dans la grandeur et en pendant de la grande estampe de Louis XIV, gravé par P. Drevet, et je m’engage à fournir pour la dite somme la quantité de (une) estampe, premières épreuves bien conditionnées de ce portrait aussitôt que la planche sera terminée.

Paris, ce 12 mars 1779. Cochin.

Les bulletins de ce genre étaient généralement gravés en tailledouce, parfois accompagnés de vignettes et l’on peut citer comme un modèle celui que Cochin a dessiné et gravé, en 1748, avec une élégante sobriété pour l’ouvrage du maréchal de Puységur qu’il venait d’illustrer, L’Art de la Guerre.

Le tirage des planches en taille-douce.

L’importance de f imprimeur.

L’aciérage galvanoplastique des planches gravées permet actuellement d’obtenir des tirages considérables, mais avant cette invention, vieille bientôt d’un demi-siècle, il fallait compter avec l’usure delà planche, source de mécomptes et de fréquentes contestations. L’éditeur du XVIIIe siècle stipule souvent dans son traité le nombre de bonnes épreuves que la planche devra fournir, ce qui implique parfois des retouches à la charge du graveur; celui-ci par contre se réserve le droit de choisir un imprimeur capable de ménager sa planche.

Ces conditions étaient déterminées avec d’autant plus de soin que le prix d’une retouche montait quelquefois très haut. Wille, par exemple, raconte à la date du 3i octobre 1771, qu’il a été demandé comme arbitre, en même temps que Cochin et Tardieu, par l’archevêque de Rouen, D. de La Rochefoucauld, pour évaluer une retouche au portrait du prélat, gravé par Melini, d’après Drouais; les honoraires du graveur furent ramenés par ses confrères à douze cents livres. Wille sert encore d’arbitre, le 26 février 1791, entre Moreau le jeune et le chevalier de Mouradgea dans une affaire analogue; Moreau venait de retoucher « sur épreuves » l’Histoire de l’Empire ottoman et demandait à prélever sur le travail des graveurs une somme de 1471 livres, le chevalier en offrait 8o5. Wille finit par faire accepter le prix transactionnel de cinquante louis, soit douze cents livres, payables en assignats.

Un imprimeur négligent pouvait causer un désastre et l’on trouve à ce sujet une histoire typique dans ces Mémoires où Cochin daube si volontiers sur l’administration des Menus-Plaisirs en général et sur le contrôleur Michel de Bonneval en particulier :

RECONN OISSAlSf CK DE S OTTS CRIPTION Pour 1 Ai t Je la OuciTcpar prmcipes c( Jj | par relies. Ouvrage de M.îv MarecLal jr DE P U Y S K C up .JVtm ( u’/ le eJiifo/i en Jnnr |i| || foftt/nee In Quarto uoeenftio Je einijittznte il l^/tï/K'fl’J . ip4(),

•JE/ Sott.uui/ite Li/imtre Jtt -Roy pottr-Ldlr/if forte et le (re/ne, i/tttz y Joe ^dftn/uj tine, iz .Porte, r eeontzote tzoozr reezt Je Afoneiettr

/(t voi/ziize Je Jointe /n >rt\ f, il eotny.JeJe eeffe Je .

Jt\r fuit fn>ree pour fe pu xye/nent Jttrz eoe/n = ytfzire en/èttiffee Jtt Livre ey Jeeetu >,Pt omet huit Je remettre iztt portent' Jtt présent Liif/et fe Jtt— Ouvnn/e en fettiffeo et /non conJilzoti/ie Jane fe eourtz/if Jit moto J Oetoore proe/om en reeeveznt fee m.r ffvree ytti ree tentez pet y et: Editez Porte ee nuf < npte v ’it t y tint tin te ?

Reconnaissance de souscription.

Dessinée et gravée par C -N. Cochin

PI- 4$ {■voyez p. ;).

Quel que fût le soin de l’imprimeur, il y avait des tirages auxquels une planche ne pouvait suffire, il fallait en graver plusieurs autant pour gagner du temps que pour avoir de bonnes épreuves. C’est ainsi que Cochin a gravé quatre fois les vignettes des Et rennes mignonnes pour l’année 1741, qui ont tiré à cinquante mille et que Saint-Aubin a refait, entre les mois de juin et de novembre 1790, deux cent deux Jois le portrait de Louis XVI pour les quatre cent millions d’assignats décrétés en première ligne par l’Assemblée constituante.

Ajoutons, pour en finir avec le tirage des planches en tailledouce, que les graveurs se virent contester par la corporation des imprimeurs le droit de posséder des presses. Un arrêt du Conseil d’Etat du Roi (13-27 juillet 1734, confirmé par lettres patentes du 23 août suivant) tranche la question et leur permet d’avoir des presses chez eux, à condition bien entendu qu’ils ne s’en servent point pour faire concurrence au commerce des imprimeurs professionnels.

Les épreuves exceptionnelles.

Epreuves d’artiste, épreuves d’état.

Epreuves de remarque.

Nous avons vu dans le traité de Malbeste et de Lamy, que la quantité d’épreuves attribuée au graveur est strictement déterminée, ce sont les épreuves d’artiste , il en est de même pour celles qui devront lui servir à constater les progrès de sa planche, ce sont les épreuves d’état.

Le trafic des unes et des autres a causé des procès multiples, celui du graveur Baléchou fut presque une cause célèbre, et la plupart des historiens de la gravure ont cru devoir lui consacrer une page attristée. Pendant cent-cinquante ans, on a imprimé

Adresse de l’imprimeur Sergent.

Dessinée et gravée par C.-N. Cochin.

PL jç ( voyez pp. 5 et ri 8).

que Baléchou, ayant fait tirer de son beau portrait du roi de Pologne Auguste III cinq cents épreuves au lieu des cinquante auxquelles il avait droit, fut à la requête de l’agent du roi de Pologne, un certain Le Leu, traduit devant les juges du Châtelet, condamné par eux, rayé de la liste des membres de l’Académie, exilé en terre papale et qu’il était mort à Avignon de honte et de bile recuite. Or, un érudit préfet de Vaucluse, M. Jules Belleudy s’étant avisé d’étudier sur pièces le procès du graveur, constata que les juges du Châtelet avaient débouté Le Leu de ses prétentions, que Baléchou n’avait été condamné ni par eux ni par ses confrères de l’Académie Royale, et qu’il n’avait pas été rayé de la liste de ces derniers; on a des lettres de lui datées d’Arles, ce qui prouve qu’il n’était pas en exil à Avignon, et les termes dans lesquels il écrit à ses confrères, au marquis de Marigny, les réponses qu’il en reçoit, n’indiquent point un homme hors la loi. Qu’il ait conservé de son aventure une certaine rancœur, c’est assez naturel, mais comme on sait aujourd’hui qu’il est mort d’une indigestion bien constatée (8 août 1764), il devient difficile de savoir de combien l’amertume abrégea ses jours.

Quoi qu’il en soit, l’Académie fit connaître à ce propos (délibération du 8 avril 1752) son avis sur les épreuves d’état et les épreuves d’artiste et neuf ans plus tard (24 juillet 1761) elle eut à revenir sur la même question au sujet d’une contestation survenue entre le graveur Fessard et l’orfèvre Germain, celui-ci réclamait au graveur les eaux-fortes de planches commencées d’après Germain, le père.

L’Académie atteste : « que l’usage établi de tout temps est que les épreuves qui se tirent dans le courant de l’ouvrage et notamment la première ébauche que l’on nomme eau-forte ne sont jamais remises au propriétaire de la planche à moins qu’il n’y ait une convention expresse du contraire, ces sortes d’épreuves étant informes et pouvant exposer la réputation de l’auteur ».

L’Académie atteste également que l’usage autorise le graveur à

conserver un nombre modéré d’épreuves de la planche finie, douze ordinairement. Lorsque ce nombre est déterminé par une convention, le graveur est tenu de ne pas en faire tirer une de plus à l’insu du propriétaire.

La totalité des épreuves nécessaires pour conduire une grande planche depuis le commencement jusqu’à la fin ne doit pas dépasser 5o ou 60. On peut admettre le chiffre de ioo dans le cas où l’on imposerait au graveur des modifications importantes.

A moins cl’une autorisation spéciale, le graveur ne doit ni donner ni vendre les épreuves qui lui appartiennent légitimement tant que le propriétaire de la planche n’a pas mis les siennes au jour. (Les dessinateurs qui avaient par traité droit à des épreuves d’artiste étaient naturellement tenus à la même discrétion.)

C’est la théorie ; renseignons-nous sur certains détails de la pratique auprès de quelques intéressés. Éditeurs et graveurs n’épargnent pas leurs plaintes. Renouard, par exemple accuse formellement Nicolas de Launay, le graveur des Hasards heureux de 1 Escarpolette d’imposer sa direction dans les entreprises de gravure et d’en profiter pour faire tirer frauduleusement des séries de cent ou cent cinquante épreuves. Le graveur Gaucher est exaspéré par le trafic qui se fait sur les estampes de Greuze et il charge à fond dans une lettre adressée au Mercure de France (décembre 1777) à propos de l’estampe du Gâteau des Rois. Il stigmatise « l’ineptie de ces curiolets » qui ne jugent du mérite de l’estampe que quand ils l’ont payée très cher ; certain colporteur leur propose le même jour des épreuves du Gâteau des Rois, à 36 livres avant l’adresse de l’auteur, à 24 livres avec un point mal placé, à 16 livres seulement quand elles sont correctes, et le colporteur sait bien ce qu’il fait. « Il ne manquerait, dit Gaucher, que des épreuves avant lettre ; malheureusement pour les marchands, M. Greuze n’en a pas fait tirer. » Il laisse d’ailleurs comprendre qu’en bien des cas pareil oubli se répare avec un cache-lettre,

Portrait d’Auguste III, roi de Pologne.

Gravé d'après M. Rigaud, par I.-J. Baléchou.

PI. 5o ( voyez />. 120 et suiv ).

autrement dit une bande de papier mince interposée au bon endroit entre la planche et l’épreuve.

Deux ans plus tard, à propos d’une autre estampe de Greuze, La Dame bienfaisante, Gaucher reprend le même thème dans les Lettres d’un voyageur à Paris à son ami Sir Charles Lovers. Cette fois le colporteur lui a proposé des épreuves avant la lettre, avec la dédicace et les armes seulement, d’autres avec l’adresse de Greuze et le titre de peintre du Roi, d’autres où ce titre est effacé, d’autres enfin où les noms du graveur et du peintre sont indiqués seulement à la pointe. « Tu vois, Charles, dit le voyageur, que l’on met à profit tous les moyens possibles pour piquer la curiosité des amateurs et ces petites rubriques sont la mine d’or de la gravure. » Et de fait, l’association que Greuze avait faite avec les graveurs Massard, Gaillard, Levasseur et Flipart, réussit admirablement, si bien, que pour échapper à la contrefaçon et au truquage des états, le peintre et les graveurs furent obligés de signer les épreuves au dos.

Greuze nous donne lui-même son chiffre d’affaires dans le mémoire qu’il consacre à ses infortunes conjugales : « Le commerce des estampes avait rapporté trois cent mille livres, il en a manqué cent vingt mille dans la maison, non compris les estampes que je lui avais données à son profit pour la récompenser des peines qu’elle se donnait pour le commerce. Elle ne devait faire tirer que 5o épreuves pour elle et notre associé ; au contraire, c’est qu’elle en faisait tirer 5oo qu’elle vendait à son profit trois ou quatre louis la pièce. Il y a eu neuf planches de gravées pendant que nous avons vécu ensemble, dont elle a fait son profit » (i ).

On ne saura probablement jamais quelle somme a bien pu gaspiller la jolie Mme Greuze, ni ce que les graveurs ont touché pour

(i) M. Maurice Tourneux a eu l’obligeance de nous signaler une pièce qui assombrit encore ce tableau, c’est le : Mémoire sur délibéré pour Demoiselle Marie-Cornélie Flipart, légataire du sieur Jean-Jacques Flipart, graveur du Roi, son frère, demanderesse, — contre le sieur

leur part, mais ce chiffre de trois cent mille livres, que le peintre a fait rendre à neuf planches gravées et qui représente comme valeur effective à peu près huit cent mille francs d’aujourd’hui, suffit à prouver que le commerce des estampes et notamment celui des épreuves de remarque avait du bon.

Une planche gravée s’use insensiblement à chaque épreuve et il est tout naturel de pointer par une signe spécial, par une addition, par un effaçage, par une remarque enfin, chaque centaine ou chaque millier d’épreuves et de les coter suivant leur degré de fraîcheur. Le système est bon, mais de quelle bonne chose n’a-t-on pas abusé ?

On peut évidemment considérer comme un abus de l’épreuve d’état ces vignettes « à figures découvertes » où le graveur se donne parfois beaucoup de mal pour montrer ce que le dessinateur a cru devoir cacher. C’est une spéculation scabreuse que Le Mire, entre autres, a faite assez souvent, et tous les bibliophiles connaissent, au moins de réputation, l’épreuve à figure découverte du Rossignol des Contes de La Fontaine; il n’y a qu’à sourire des gaillardises de ce genre quand elles sont drôles et traitées lestement, mais il est assez difficile d’excuser le graveur qui de son chef gâche une jolie vignette par l’adjonction d’une obscénité minutieuse.

Truquages de planches.

Lorsqu’une planche passe entre les mains d’un nouveau propriétaire, il est rare que celui-ci n’y mette pas sa marque : les changements d’adresses, les corrections de fautes sont fréquentes sur lesquelles il n’y a pas lieu d’insister, mais on rencontre des

Jean-Baptiste Greuze, peintre du Roi, et Dame Anne-Gabrielle Babuty, son épouse , défendeur.

De l'Imprimerie de C.louzier. rue de Sorbonne, 1783 (in-4c, 24 p.)

Marie-Cornélie demande à vérifier les comptes de l’association Greuze-Flipart que les deux époux ont refusé de lui communiquer.

Cette pièce a fait l’objet d’une intéressante communication de M. Henri Macqueron au Bulletin de la Société d'émulation d’Abbeville (année 1910, nos 3 et 4).

modifications d’un caractère discutable : dans Y Œuvre de Miséricorde, de François Hutin, par exemple, l’F de la signature a été remplacé par un C, parce que les estampes de Charles Hutin se vendaient mieux; c’est un peu plus que de la subtilité.

L’éditeur qui a substitué dans le portrait en pied, gravé par N. de Larmessin, d’après Van Loo, la tête de Marie- Antoinette à celle de Marie Lec\inska n’y regardait pas de très près et celui qui a fait un Gentil Bernard, en modifiant simplement la légende d’une réduction du portrait de Gauffecourt, par Daullé, devait être encore plus pressé.

Il faut juger avec plus d’indulgence les modifications de la période révolutionnaire. Peut-on jeter une bien grosse pierre à l’homme qui a remplacé, dans une allégorie, Vergennes par Necker, et Necker par Marat? Dans le Vive le Roy, gravé par Augustin Le Grand, d’après Debucourt, le portrait de Louis XVI a cédé la place au décret du 18 Floréal, qui disparut un beau jour devant une effigie de Bonaparte, ce ne serait inexcusable que de la part d’un éditeur foncièrement royaliste, et l’on ne peut même accabler l’homme qui a transformé Y Hommage des arts à Marie- Antoinette, gravé par Prévost, d’après Cochin, en un Diplôme pour les jeunes citoyennes de l’institution Hurard, à Rouen, si désolant d’ailleurs que soit, au point de vue de l’art, ce travestissement.

Les transformations les plus curieuses étaient peut-être celles qui ne se faisaient ni par fraude, ni par crainte. M. Edouard Meaume en cite un exemple typique dans son excellente étude sur le graveur Sébastien Leclerc (pp. 2i3-2i8); celui-ci avait une clientèle d’amateurs qui se disputaient ses plus belles épreuves, le marquis de Béringhen, le marquis de Torcy, le bénédictin Dom Godiveau, le généalogiste Clairambault, l’horloger Turet, l’avocat Claude Potier; un beau jour, pour être agréable à ce dernier, il grava dans un paysage magnifique une figure de Saint-Claude et l’avocat s’empressa d’acquérir la planche et les douze épreuves

que l’artiste s’était réservées. Comme elles ne le satisfaisaient point, il les brûla ostensiblement, en tira douze autres à son goût, fit effacer le Saint-Claude, pria Charles Eisen de le remplacer par une Madeleine pénitente, puis il s’offrit le plaisir de «céder», moyennant un bon prix, le Saint-Claude aux concurrents qui lui avaient plus d’une fois soufflé de belles épreuves.

C’est un des petits bonheurs de la curiosité. La vente du cabinet Potier fut faite après décès par les soins des sieurs H elle et Glomy, le 28 février 1757. Helle, qui fut une des figures intéressantes du monde de l’estampe — il était géographe, marchand d’objets d’art, conseiller de plusieurs amateurs célèbres, dont il alimentait, classait et montait les collections, et il a, comme titre de gloire, d’avoir édité avec son confrère Glomy (1751) le Catalogue de l’œuvre de Rembrandt , qui avait été dressé par Gersaint et qui est le premier en date — Helle racheta la planche, fit effacer la Madeleine pénitente que Cochin remplaça par un Saint- Pierre, et, après avoir ainsi donné de la plus-value aux épreuves du second état, fit imprimer une petite note qui contenait toute l’histoire et qui servit de prospectus. L’estampe fut publiée avec le quatrain suivant gravé sur une planche accessoire :

Leclere (sic) de ce chef d’œuvre eut la gloire et la peine Saint Claude y fut placé par son savant burin ;

Eysen l’en délogea pour une Madeleine Et saint Pierre à son tour y fut mis par Cochin.

Et l’on fit encore, avec une autre planche accessoire, un nouveau tirage agrémenté de ces vers :

Saint Claude par le Clere occupa cette place La Madeleine y fut mise après par Eysen De la main de Cochin, saint Pierre enfin s’eface C’est le portier des cieux qu’il nous les ouvre (Amen !)

H. Gravelot.

« Celui-ci, fait remarquer bonnement Jombert, réussissoit mieux dans le dessin que dans la poésie. »

Hommage des Arts a Marie-Antoinette.

Gravé d’après C.-N. Cochin, par B.-L. Prévost.

lJl. 5i ( voyez p. 125).

Contrefaçons

« Contrefaction en gravure, dit l’adresse des graveurs à l’Assemblée Nationale (ier mars 1791), est la copie plus ou moins grande d’un sujet gravé dont la planche existe et dont par conséquent la propriété peut être réclamée. »

Le mal devait être fréquent si l’on en juge par une estampe populaire de 1760, L’ Arbre de Cracovie ('), à l’ombre duquel on ne voit que des choses invraisemblables, entre autres, un graveur sans contrefaction. M. E. Campardon a publié dans les Nouvelles Archives de V Art Français (t. IX. pp. 3oo-3og), toutes les pièces d’un procès intenté par les sieurs Esnauts et Rapilly à Basset, graveur et marchand d’estampes, au sujet d’une contrefaçon des Modes et coiffures françaises et l’on ne peut souhaiter de meilleur renseignement.

Les plaignants, invoquant le privilège qui leur a été concédé le 29 juillet 1778, s’adressent à un commissaire au Châtelet qui perquisitionne à l’improviste chez Basset, saisit les estampes incriminées, soit 6 épreuves d’un Voltaire couronné sur le Théâtre français et 262 épreuves des Modes et coiffures françaises ; il fait retirer des imprimeries de Dutertre et de Beauvais six planches gravées qui renfermaient des figures contrefaites et dépose le tout sous scellés à la chambre syndicale de la Librairie en attendant une expertise contradictoire. Basset désigne comme expert Jacques-François Chéreau, Esnauts et Rapilly choisissent Basan. La sentence rendue le 14 décembre 1779 ordonne la confiscation au profit d’Esnauts et de Rapilly de la planche et des épreuves du Voltaire couronné , — la radiation, sur les autres planches

(l) Le graveur Ponce a publié les Souvenirs d’un vieil ami de l’Arbre de Cracovie. C’était un arbre énorme à l’ombre duquel les nouvellistes avaient pris l’habitude de se réunir pendant la guerre de sept ans. Il avait été planté par Marie de Médicis. (N. Ponce, Mélanges sur les Beaux-Arts, Paris 1826, p. 421 et suiv.)

saisies, des figures contrefaites qu’elles renferment, — la mise au pilon des épreuves tirées sur ces planches.

Le tout fut fait le jour même en la Chambre syndicale de la Librairie. Le procès, commencé le 3o avril 177g, avait duré près de huit mois.

Certains procès 11e sont entrepris que dans un but de publicité, Lancret, par exemple, intente en 1731 une poursuite en contrefaçon contre les sieurs Sirois, Limosin, Gaultrot, marchands imagers, et Radigues, qui est qualifié de revendeur d’images en taille-douce. Il s’agit cl’un portrait de danseuse qui n’est pas autrement désigné, M. Guiffrey, dans sa réédition de l 'Eloge de Lancret par Ballot de Sovot, a publié les pièces du procès et montré qu’il s'agit d’une réduction du portrait de Mlle Camargo. Lancret ne déteste ni le bruit ni l’argent, il s’en tient à la lettre de son privilège et ne demande rien moins que 6000 livres d’amende pour chacun des contrevenants, 3ooo livres de dommages et intérêts et pousse l’affaire jusqu’au conseil privé du Roi. Les choses y sont ramenées à leurs justes proportions : Lancret se voit attribuer les images confisquées, Sirois, Limosin et Gaultrot s’en tirent avec 3 livres d’amende chacun, Radigues avec 20 livres d’amende et 120 livres de frais et dépens.

Nicolas de Launay (qui décidément n’a pas une bonne presse) se vit accuser en pleine Académie par son confrère et collègue Augustin de Saint-Aubin d’avoir contrefait le portrait de Necker d’après Duplessis. L’Académie « ne désirant que ramener les contestants à des dispositions amicales » évita de se prononcer (séance du 8 novembre 1788). « Mon sentiment écrit Wille dans son Journal était de les mettre hors de cause et procès. Cela prévalut. Mieux vaut douceur que rigueur. »

L’Académie se trouve parfois bien embarrassée entre ses membres peintres et ses membres graveurs : au Salon de 1777 figurait une Vue de Saint-Pétersbourg gravée par Le Bas d’après Le Prince qui n’en fut pas content; il était aigri par la gêne, par

la maladie, traita durement le graveur et fit valoir l’ordonnance du i5 mars 1777 qui défend de publier une estampe sous le nom d’un académicien sans son autorisation, ou, à son défaut, sans la permission de l’Académie. Le Bas quoique septuagénaire avait le sang vif, il affecta de traiter Le Prince en cadet et lui déclara de haut qu’étant arrivé près de trente ans avant lui à l’Académie, il en connaissait les usages. On finit par les calmer. Pendant ce temps, Gabriel de Saint-Aubin mettait dans son livret du Salon de 1777 un croqueton de la Vue de Saint-Pétersbourg accompagné de cette réflexion : Pourquoi ne pas graver Paris et la Seine ?

Quand le graveur n’est pas de l’Académie, cela va tout seul : François-Anne David avait gravé sans l’agrément de Joseph Vernet, autant dire par surprise, deux Vues de Dunkerque d’après des croquis sommaires. C’est Renou, secrétaire de l’Académie, qui les désavoue au nom de Vernet par une lettre au Journal de Paris (6 mars 1780). Vernet y a mis ce post-scriptum : « Je les désavoue comme ne méritant point de faire partie de mon œuvre et d’y figurer avec les belles gravures de MM. Cochin, Le Bas, Aliamet et autres. »

Les peintres de l’Académie ont d’ailleurs souvent à se défendre contre des graveurs trop entreprenants : Fessard, par exemple, qui s’est faufilé dans l’entourage de la marquise de Pompadour et ne sollicite rien moins du marquis de Marigny que le privilège de graver les tableaux du Cabinet du Roi. Le directeur des bâtiments demande comme d’habitude l’avis de Cochin et la réponse de celui-ci, publiée par le baron Roger Portalis, qui possédait la lettre autographe ( Graveurs du XVIIIe siècle , t. II, pp. i32-i34), est un modèle de bon sens et de fermeté courtoise. Cochin fait ressortir les inconvénients qu’il y aurait à concéder un pareil privilège et il ajoute que Fessard a gravé d’autorité certains peintres qui auraient préféré d’autres interprètes. C’est une exécution polie, mais Fessard ne cesse pas pour cela de harceler pendant douze ans le marquis de Marigny, qui a toujours quelque bonne

raison pour ne pas lui donner l’autorisation de graver un tableau du Roi.

En 1784, un graveur plus médiocre encore, Benoit-Louis Henriquez, présente au comte d’Angiviller un mémoire pour obtenir la permission de « graver en suite tous les tableaux du Roi ! » Pierre, qui s’est laissé aller à promettre de présenter le projet, ne peut pas s’empêcher d’écrire dans sa lettre cl’envoi qu’il a jusqu’ici « toujours été rejetté parce que l’on connoit comment sont

traités les arts lorsqu’ils sont à l’entreprise » Cependant le

graveur s’autorise de cette seule démarche pour se déclarer chargé par ordre supérieur de graver les tableaux du Roi relatifs à l’histoire de France, et il l’annonce dans un prospectus qui fait du bruit à l’Académie.

Henriquez avait commencé par la Mort de Duguesclin, d’après Brenet, et la Mort de Léonard de Vinci , d’après Ménageot; les deux peintres s’étaient inclinés bonnement devant « l’ordre supérieur » et n’auraient peut-être pas cherché plus loin si les gravures avaient été bonnes, mais elles ne valaient pas grand’chose et le prospectus était trop audacieux, aussi, dans la séance du 5 mars 1786, provoquèrent-ils des explications, qui furent désastreuses pour le graveur.

Nous nous en tiendrons à ces quelques faits : ils suffisent pour caractériser le contentieux propre aux graveurs, et il est inutile de multiplier des exemples de réclamations, de poursuites, d’appels à l’arbitrage, qui ne nous apprendraient rien de plus au point de vue professionnel.

Titres. Signatures. Dédicaces.

Disons tout de suite que les éditeurs du XVIIIe siècle, pour favoriser la diffusion de leurs estampes, n’avaient pas trouvé de meilleur moyen que de recourir à la langue scientifique interna-

tionale, le latin; c’est pour cela que la plupart des estampes gravées, d’après Watteau, portent un titre en partie double; la traduction est plus ou moins littérale, plus ou moins élégante, elle est souvent instructive; lorsque nous lisons au bas d’une estampe gravée par N. Tardieu, d’après un tableau du cabinet de M. de Jullienne :

Les Champs Elysées Gravées (sic) ci’ Après le Tableau original peint par Watteau de Mesme Grandeur.

Elysii Campi Scalpti juxta Exemplar Ejusdem magnitudinis a Watteavo Depictum.

nous voyons que le brave François Chéreau savait du moins que graver se traduit par scalpere et non par sculpere comme ont paru le croire les éditeurs et les graveurs du XIXe siècle.

Lebas n’avait appris ses lettres que d’après les enseignes, mais il savait où s’adresser, et le titre de son Assemblée galante, Urbanitatis Ccetus , nous montre dans quelle acception se prenait alors le mot galant.

Comme il s’agit de faire comprendre le plus clairement et le plus brièvement possible un sujet de tableau, le traducteur ne s’arrête pas au pied de la lettre; Gérard Scotin grave le Longueur, d’après Watteau, et conserve ce titre pour sa clientèle française ; pour l’autre, il explique en latin : Aliter intentus , et tout le monde est content.

Mais ce n’est point là que vont les préférences des graveurs; ils ont le culte de l’épigramme, c’est une vieille tradition, et raffolent du quatrain moral, sentimental ou léger, dont la calligraphie magnifique joue au bas de l’estampe le rôle décoratif d’un cul-de-lampe.

Le Jeu du Pied de Bœuf, autrement dit la Main chaude, gravé d’après De Troy par C.-N. Cochin, le père, est agrémenté de cette légende :

En vain je voudrois m’en deffendre Vous m’aprenez trop, Jeune Iris,

Ou’à ce jeu lorsqu’on croit vous prendre On ne manque pas d’estre pris.

Des poètes ont signé des vers plus insignifiants, « Mr. Roy», par exemple, au bas du Matin, gravé par N. de Larmessin, d’après Lancret :

En sortant de goûter les douceurs de Morfée,

Ce léger passetems pour elle ouvre le jour,

Les soins de la Parure auront bientost leur tour Et l’Art à la Beauté va dresser un Trofée.

Typographié, cela ne dit rien; gravé, c’est une arabesque ferme, légère, qui complète admirablement l’estampe.

Il y a un grand maître du genre, c’est Bernard Lépicié, graveur et secrétaire historiographe de l’Académie de peinture : il a le quatrain bonhomme, j’allais dire bourgeois, pour les petits tableaux de Chardin, et l’on devine qu’il est au moins aussi content des vers que de la gravure dans son estampe de La Gouvernante :

Malgré le minois hypocrite,

Et l’air soumis de cet enfant je gagerois qu’il prémédite De retourner à son volant.

Il signe deux fois, comme graveur et comme poète, au bas du Printemps, d’après Rosalba Carriera :

L’Eclat des fleurs est peu durable La Beauté s’altère aisément ;

Il n’est qu’un instant favorable,

Et cet instant c’est le présent.

Lépicié.

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PI. 53 (voyez p. /.te).

Estampe gravée d'après J. -B. -S. Chardin, par B. Lépicié et agrémentée d’un quatrain du graveur.

Un peu plus de marge et le sonnet d’Oronte avait peut-être un pendant !

Voici, pour en finir avec la poésie de cet ordre, quelques vers d’une rare platitude, ils sont au bas d’une estampe inspirée par Honoré Barjac, valet de chambre du cardinal de Fleury. Elle représente Diogène éclairant avec sa lanterne le portrait du Ministre, il en fut gravé plusieurs répliques :

Dans Athènes jadis tu le cherchois en vain, Ridicule cynique, il devoit naître en France Cet homme si parfait, si rempli de prudence Nous l’avons trouvé pour certain, Sans avoir comme toi la lanterne à la main, Suffit de voir Son Eminence.

Honoré Barjac était une puissance et l’on a dù trouver cela charmant.

Quant aux légendes en prose, didactiques ou purement littéraires, elles se chiffrent par dizaines de mille et varient à l’infini, depuis cette espèce de faire part naïf, qu’on lit au bas d’une image représentant la naissance d’une petite princesse de France, Louise-Marie, morte à cinq ans :

« La Reine est accouchei le 28 juillet 1*28, à hait heur et un car du matin d’une princesse et elle ce porte autant bien que l'on le puisse souhaiter. Che\ Thévenard, Rue Saint-Séverain. » jusqu’à l’épigraphie de ces monuments de la Gravure qui devaient commémorer les solennités royales, monuments, avonsnous dit, auxquels on consacrait tout le temps nécessaire, et non planches d’actualité. (Le Serment de Louis XTT, dont on va lire la légende, a demandé quatre ans; la gravure des planches commandées à Moreau le jeune par la Municipalité parisienne, en souvenir des fêtes données à l’hôtel de ville le 21 janvier 1782, en a pris sept !)

Voici le type de la légende officielle :

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