SERMENT DE LOUIS XVI A SON SACRE
Girault et Boquet inv.
DÉCORATION DU SACRE DE LOUIS XVI, ROI DE FRANCE ET DE NAV. à RHEIMS LE n JUIN 1775 SOUS LES ORDRES DE M. LE MARECHAL DUC DE DURAS. Pair de France, Premier gentilhomme de la Chambre de Sa Majesté, Ordonnée par M. Papillon de la Ferté Intendant Contrôleur Général de l’Argenterie, Menus-Plaisirs et Affaires de la Chambre du Roi.
Dessiné d’après Nature et gravé par f. M. Moreau Le Jeune Dessinateur et Graveur du Cabinet du Roi 177g. — Beaublé Scripsit.
Imprimé par Dubus.
Rien n’y manque, le protocole en donne à chacun pour son grade et l’on peut voir que le graveur de la lettre ne s’oublie pas. Beaublé, graveur en lettres, régulateur des écritures française et anglaise, devait être aussi pénétré de l’importance de son art que Lieven van Coppenol, le calligraphe ami de Rembrandt; il apposait volontiers un Beaublé Scripsit sur des planches minuscules, le portrait in-8° de Le Bas par exemple, et n’a pas manqué de faire d’un seul trait de plume un portrait de Marie-Antoinette qui fut présenté au Roi par J. Prunet « de l’Académie royale d’écriture. »
Il ne faut pas oublier que la gravure de lettres en taille-douce, réservée à nos publications de luxe, était au XVIIIe siècle un procédé courant. Les graveurs de lettres étaient nombreux, très habiles et très occupés ; on peut citer parmi les plus connus, Aubin, Drouet, qui a gravé tout le texte de : P y gm ali on , Scène lyrique de M. J. J. Rousseau, mise en vers par M. Berquin, le texte gravé par M. Drouet iqqS, in-8°, Montulay qui a gravé, en collaboration avec Drouet, le texte des Fables de La Fontaine illustrées par Fessard (6 vol. in 8° iy65-iyy5) ouvrage qui valut à Fessard, en plus des souscriptions de la Cour, une gratification de 600 livres par volume, etc. etc.
Il y a des planches trop signées, d’autres qui se passent de signatures, de titres et de commentaires, par exemple toute la série tant soit peu libertine qu’on peut attribuer, d’après la manière et sans être taxé de calomnie, au crayon de Huet et à la pointe de Bonnet. Il y a aussi les pseudonymes : Tennob pour Bonnet, Denargle ou Narwel pour Augustin Legrand, de Valnay pour de Launay etc. N. Le Mire a signé Erimmeln une allégorie célèbre composée par Moreau le jeune à propos du partage de la Pologne et intitulée : le Gâteau des Rois. La destruction de la planche, décidée par ordre supérieur, fut retardée de vingt-quatre heures par un lieutenant de police iconophile, M. de Sartines, qui laissa galamment au graveur le temps de tirer quelques épreuves d’artiste.
Nous venons de voir ce que rapportait à Fessard la dédicace aux Enfants de France des Fables de la Fontaine. Noblesse oblige : les grands seigneurs savaient accepter une estampe à leurs armes et les graveurs du XVIIIe siècle savaient la dédier.
Ils ne le faisaient, bien entendu, qu’avec une autorisation préalable. M. Furcy Raynaud a publié dans les Nouvelles Archives de l’Art Français (t. IX, p. 45.) la lettre par laquelle Bernard Lépicié sollicite du marquis de Vandière, au nom du sieur Chardin, la permission de lui dédier l’estampe : Dame qui s’amuse avec une serinette et de « pouvoir marquer que ledit tableau est tiré de son Cabinet. »
Le Bas avait adressé la même requête à un seigneur qui fit demander s’il en coûterait quelque chose, parce que, dans ce cas, il refuserait. Voici, telle que nous l’a conservée Joullain, la réponse impétueuse du graveur : « Je ferai présent à M..., dit Lebas, du droit de se dire le protecteur des Arts et je lui donnerai mon estampe encadrée à ses armes, avec une douzaine d’épreuves de ma planche pour lui servir de titre. »
Mais c’est exceptionnel :on sait la protection généreuse, délicate, que Wille à ses débuts reçut du maréchal de Belle-Isle; au bout
de soixante ans, il en parlait encore avec attendrissement; son camarade, Georges-Frédéric Schmidt, garda toute sa vie la tabatière d’or qu’il reçut — avec trois mille livres — lorsqu’il vint apporter à M. de Saint- Albin, archevêque de Cambrai, la première épreuve de son portrait et il est bon d’ajouter que le prélat et le maréchal abandonnaient aux graveurs les planches et le droit de les exploiter... Il en lut ainsi de beaucoup d’images sérieuses ou légères. Les plus hauts personnages acceptaient sans morgue ni pruderie d’y voir figurer leur armes. Choffard dédie « Marche { tout doux, parle ç tout bas », qu’il a gravé d’après Baudouin, à S. A. Mgr. le Prince de Ligne et du Saint-Empire dont il n’a pas la place de graver tous les titres dans la marge de son estampe; YOracle des Amants, par le même Choffard, d’après le même Baudouin, est offert par l’éditeur à la princesse Catherine de Holstein-Beck.
Le Couronnement de Voltaire sur la Scène du Théâtre Français porte les armes de la marquise de Villette ; le Couché de la Mariée , celles de « Très Haut et très Puissant Seigneur Armand- Charles-Emmanuel cl’Hautefort, avec un hommage collectif de Baudouin et de Moreau le jeune; le Carquois épuisé, celles du prince de Guéménée; le Petit Jour, celles de M. de Sandoz-Rollin, conseiller du Roi de Prusse; la Soirée des Thuileries, celles de
M. Boyer de Fons-Colombe Il n’y a pas d’ Amant surpris, de
Fille mal gardée qui ne s’abrite derrière un pavois bien armorié.
Puis, les artistes se font des politesses : N. de Launay dédie à M. Honoré Fragonard, peintre du Roi, ses Hasards heureux de l’Escarpolette, et Choffard, à défaut d’armes parlantes, compose un écusson avec les initiales H. F., qui flamboient sous la torche de l’amour; Laurent Cars édite la Pelotonneuse, gravée par Flipart, d’après Greuze, et l’orne cl’une belle dédicace à Mme Anne- Gabrielle Babuty, femme du peintre, pendant que lui-même reçoit de son élève, Saint-Aubin, l’hommage d’une planche gravée d’après Boucher, Vertumne et Pomone, 1765. L’ Enlèvement nocturne,
PI. 54 ( voyez
d’après Baudouin, porte une dédicace du graveur Ponce à son ami l’éditeur Basan, et la Prière à l’ Amour, d’après Greuze, est offerte « Au Beau Sexe » par le graveur Henriquez, un flagorneur. Quant à l’estampe de Le Vasseur, la Veuve et son Curé, c’est le peintre lui-mème qui signe la mention :
Dédiée à Messieurs les Curés qui portent la Paix et la Concorde dans les Familles, par leur très humble et très obéissant Serviteur Creuse.
Les graveurs savent comme le bon La Fontaine, que
c’est chère denrée
Qu’un protecteur.
Aussi ne regardent-ils à la dépense, ni dans le sujet, ni dans la vignette dédicatoire, ils y prodiguent leur talent.
Ils l’ont gaspillé, disent les gens moroses ? Soit, mais ces Amants surpris, ces Filles mal gardées, ces Carquois épuisés, qui sont des thèmes éternels, comment les grave-t-on aujourd’hui et quel est l’artiste capable d’en faire accepter la dédicace par un sénateur, un président de Chambre, ou la femme d’un ministre de la République Athénienne ?