‹ L'estampe française;Chapitre 5 sur 45 · Pointe emmanchée — 8, 9, 10, Lames. — 11, 12 Manches · texte numérisé non relu

Pointe emmanchée — 8, 9, 10, Lames. — 11, 12 Manches

PI. s 4 (1 loyer, p. 6 y)

souvent la fibre du bois, qui la faisait dévier en l’exposant à égrener la taille, offrait une difficulté qui ne pouvait être surmontée que par une grande adresse, une extrême attention et une perte de temps très importante. »

La pointe à graver en bois.

Ces quelques lignes suffisent pour nous dispenser de suivre dans tous leurs détails les explications minutieuses de Jean-Michel Papillon, qui ne consacre pas moins de vingt-quatre pages à la façon d’emmancher et d’aiguiser une pointe de graveur en bois.

Cet instrument n’est en somme qu’un petit canif; le graveur doit avoir un assortiment de pointes et Papillon lui recommande, pour en faire les lames, de prendre des morceaux de ressorts de montres ou de pendules, de quatre pouces de long. L’acier doit être détrempé, dressé, dégrossi à la meule comme une lame de couteau; le tranchant doit être rectiligne, le bout de la lame est aiguisé de façon à former avec ce tranchant un angle de 20 à q5 degrés. Cette lame, une fois terminée, retrempée et légèrement recuite, peut être emmanchée, comme une pointe de graveur en taille-douce, dans une longue virole garnie de cire d’Espagne, mais le manche le plus usité ressemble à un gros crayon fendu, dans la plus grande partie de sa longueur, par un trait de scie; une fois la lame placée dans cette fente, on la fixe en enroulant autour du manche une ficelle bien serrée.

Fermoirs, gouges, racloirs.

L’outillage du graveur en bois se complète par un jeu de petits ciseaux qu’on appelle fermoirs et de gouges de différents calibres, par des entailles ou plateaux de bois évidés de telle façon que l’on puisse dans l’encoche caler avec des coins les blocs de bois de petit format, par des trusquins dont on se sert pour tracer

les filets et les parallèles, par des racloirs. Le racloir sert à polir la surlace d’un bois et à baisser le niveau d’un bois gravé en cas de besoin ; une lame de racloir doit être parfaitement rectiligne, « elle s’aiguise, dit Papillon, sur son épaisseur et sans biseau, le plus vif et le plus droit qu’il est possible », en d’autres termes c’est une plaque d’acier qui doit avoir une tranche à angle droit, elle est emmanchée dans une tringle de bois, garnie d’une rainure, et elle doit être bien horizontale lorsqu’on manie l’instrument.

Papillon conseille aux curieux de faire faire en bois d’olivier, d’ébène, «de palissante», d’amaranthe, de violette, avec des viroles d’argent, les manches des outils, les entailles, coins, trusquins, règles, etc., « moyennant trois ou quatre pistoles, on aura tout cet assortiment propre et de bon goût qui durera toute la vie ».

En bon ouvrier, Papillon a la coquetterie de ses outils et cela se voit encore mieux au dédain avec lequel il parle de l’outillage sommaire, grossier, de ces pauvres diables « bateurs de semelle » qui vont trimant de province en province en quête d’une vignette à graver pour quelque mandement de carême.

Ces graveurs ambulants du XVIIIe siècle ne descendent-ils pas des colporteurs du XVe, véritables précurseurs, dont le matériel simplifié comprenait parfois des images de saints, gravées sur bois, avec un jeu de tètes interchangeables ?

Essais de bois gravés en teinte et de bois debout.

Papillon a deviné la gravure de teinte :

« Au lieu, dit-il, de passer un temps considérable à hacher les ombres avec la plume, comme on faisait autrefois, je me suis appliqué à me perfectionner à graver des tailles de toutes façons sans qu’elles soient dessinées, en sorte que je me contente de .donner, sur le bois même, un coup de lavis avec l’encre de la Chine, et, ayant mes tailles dans la tête, je les dispose en gravant

Planche tirée de l’Encyclopédie.

17, Fermoirs. iK, 20, Gouges. 2.', ’J rusquin. — .ly, Entailles

PL, 2 5 [voyet f. 67 et suiv.).

avec ma pointe selon l’effet qu’elles doivent produire pour former les ombres de mes gravures. »

Mais il a déclaré impossible la gravure sur bois debout. Là-dessus il est péremptoire, tel Napoléon refusant d’écouter Dreyse, l’inventeur du fusil à aiguille, ou Thiers se moquant des chemins de fer.

« J’ai trouvé, dit-il (t. Il, p. 224), dans la nouvelle édition du dictionnaire de Richelet, de 1732, publié par la Compagnie d’Amsterdam, qu’on a mis au mot gravure ces autres mots : art de graver sur le bois avec le burin (et Papillon souligne avec indignation) ; ainsi, on le confond avec la gravure du métal et du cuivre, ce qui prouve bien que cet art et la manière de le pratiquer comme il faut est presque inconnu dans ce pays-là. »

>■ Il y a quelques années, dit-il plus loin (p. 226), qu’un étranger parut à Paris qui gravait avec le burin sur le bois debout, il prétencloit avancer beaucoup par cet artifice; mais cet homme raisonnoit sans principe et sans art, il ignorait que le bois debout ne peut se graver proprement avec tel outil que ce puisse être, etc., etc. »

Cet « étranger », auquel Papillon ne veut pas taire l’honneur de le nommer, s’appelait Foy, ses essais remontent à 1760; son idée a révolutionné l’art du livre au XIXe siècle et fait entrer le journal illustré dans le domaine de la pratique.

Reprise en Angleterre par Thomas Bewick, qui remportait en 1775 le grand prix attribué par la Société des Arts de Londres à la meilleure gravure en bois, cette méthode nous revint avec Thompson que Didot sut attirer à Paris et qui contribua à former, en commençant par Brévière, Best et Porret, les graveurs sur bois français du XIXe siècle.

Les camaïeux.

Les meilleures gravures en bois françaises du XVIIIe siècle sont très certainement les camaïeux exécutés par Nicolas Le Sueur, sous les auspices du comte de Caylus et de Mariette, pour

fac-similer des dessins de maîtres, notamment ceux du cabinet Crozat.

On sait que la gravure en camaïeu , inventée vers la fin du XVe siècle pour imiter le dessin au lavis, se fait au moyen de plusieurs bois gravés dont on repère les impressions.

Il faut autant de planches que l’on veut employer de teintes, elles doivent être de même forme et de mêmes mesures, et on les repère, soit en leur adaptant des pointes de repérage, soit en les encastrant successivement dans un châssis qui sert de support à la feuille de papier.

Quand on a gravé la première planche, celle du trait, on en tire des épreuves que l’on reporte toutes fraîches, que l’on contre-épreuve, sur les planches de teinte.

Celles-ci doivent être traitées un peu comme des ombres chinoises et donner à l’impression de grands tons plats ; c’est le bois de poirier qui convient le mieux à ce genre de travail.

Le graveur a soin d’indiquer au pinceau sur chaque planche l’emplacement de la teinte et il champlève le reste.

En supposant, par exemple, qu’il s’agisse de reproduire en camaïeu un dessin à la plume sur papier bleu rehaussé de gouache et d’un ton de lavis, il faudra trois planches : une pour le trait de plume qui sera contre-épreuvé sur chaque planche de teinte;

Une pour le ton de lavis;

Une pour le fond bleu du dessin; sur cette dernière planche, le graveur n’aura d’autre chose à champlever que l’emplacement des touches de gouache, dont il obtiendra l’effet dans son épreuve par le blanc du papier.

Les camaïeux de Nicolas Le Sueur portent souvent la signature suivante :

Gravé à l'eau-forte par AI. le C... de C... (comte de Caylus) et en bois, sous sa direction, par Nicolas Le Sueur.

Le trait des planches était gravé à l’eau-forte par Caylus, Robert ou Cochin, et les teintes seules étaient exécutées par Le Sueur.

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Camaïeu.

Obtenu par la combinaison d’un trait à l’eau-forte, gravé par le comte de Caylus et de deux planches de bois gravées par N. Le Sueur.

PL. 26 (voyez fl. 69 et sttiv.).

Cette combinaison de la taille-douce et de la typographie avait été imaginée au XVIe siècle par le Parmesan et il est évident que le trait à l’eau-forte, exécuté au bout de la pointe, a plus de souplesse qu’un trait ménagé dans le bois.

La gravure en camaïeu a été appliquée en grand à l’industrie des étoffes imprimées et des papiers peints, ce sont deux spécialités fort intéressantes dont nous n’avons point à parler ici. Nous nous contenterons de citer, comme types d’images de cet ordre, les grands portraits de Franklin et de Rousseau, traités en camaïeu, et les très beaux spécimens de papiers de tenture de la fin du XVIIIe siècle, exposés en igi3 à l’Union centrale des Arts décoratifs.

Les Papillon

et les graveurs en bois du XVIIIe siècle.

En somme, ce sont les applications industrielles de la gravure en bois qui ont surtout de l’importance au XVIIIe siècle; Papillon lui-même déclare avec mélancolie : « le plus grand nombre des gravures en bois dont on se sert aujourd’hui fait peu d’honneur à notre art, parce qu’elles sont très imparfaites ». Les siennes propres n’ont pas tout à fait l’importance qu’il croit et elles ne dépassent guère l’honnête moyenne de la gravure d’armoiries; c’était d’ailleurs la spécialité de son aïeul, Jean Papillon, qui se ruina à Rouen dans une entreprise de billets d’enterrement, et celle de son père (né à Saint-Quentin en 1661, mort à Paris en 1723) « qui a surpassé tous ses contemporains dans la correction et la propreté des armes d’évêques. Les prélats l’estimaient beaucoup... ». C’est à ce Jean Papillon que l’on doit, paraît-il, l’invention des papiers de tapisserie «qu’il commença à mettre en vogue environ l’an 1688 et qu’il sçavoit poser avec goût, beaucoup d’art et de propreté ».

Jean-Michel, l’auteur du Traité historique et pratique de la gravure en bois (né à Paris en 1698, mort en 1776), a l’amour de son

métier, il en parle avec compétence et minutie ; son livre gagnerait évidemment à être débarrassé de tout ce qui n’a pas trait à la technique, mais il contient beaucoup de choses excellentes et il peut être bon de signaler qu’on trouve à la fin du second volume le texte de nombreux édits, ordonnances ou arrêts relatifs à la gravure.

« A l’exception de quelques grands peintres et de sçavans amateurs des arts, dit Papillon, tout le monde se déclare pour la gravure en cuivre ; la prévention va même si loin que bien des personnes, au nom de taille-douce, croyent devoir toujours louer, et ne prennent pas seulement la peine de regarder un ouvrage lorsqu’on leur dit qu’il est gravé en bois. » Quand un homme écrit cela et qu’il passe une trentaine d’années à faire connaître de son mieux un métier si peu goûté, il mérite bien quelque sympathie, même de la part de ceux qui ont lu et approuvé cette phrase en coup de hache d’Ambroise Firmin-Didot : « Les Papillon n’avaient pas assez de mérite pour triompher du mauvais goût de leur temps ».

Les œuvres les plus connues de Papillon sont les fleurons qu’il a gravés d’après les dessins de Bachelier, pour la grande édition des Fables de la Fontaine illustrées par Oudry. Son confrère Le Sueur en a gravé aussi quelques-uns. Quand on aura cité Beugnet, Caron (qui a gravé en teinte son propre portrait in-folio), tous deux élèves de Papillon ; Panseron, élève de Le Sueur, et un autre amateur, le chevalier de Curel, dit Zapouraph, qui a dédié à Papillon, son maître, une pièce de vers sur la gravure en bois, citée intégralement par MM. Portalis et Beraldi (article Papillon), il n’y aura plus guère de noms importants à signaler pour l’histoire de la gravure en bois française au XVIIIe siècle.

Papillon, pour faire constater la qualité de ses bois, réimprime dans son traité (t. I, p. 466) le Fleuron du Mercure qui a déjà donné, dit-il, q56,ooo épreuves. Il cite (t. I, p. 423) l’image faite pour la Confrérie royale de la Charité de Notre-Dame de Bonne

Fleuron pour les Fables de La Fontaine.

Gravure en bois par J.-M. Papillon, d’après J. -J. Bachelier.

PI. 27 (voyez p. 72).

les Confréries ce fait qui confirme une loi générale : les images populaires à très bon marché deviennent fatalement plus rares que les estampes coûteuses, celles-ci ayant beaucoup plus de chances d’être conservées. Croit-on, par exemple, qu’il sera facile, en 1920, de se procurer un calendrier populaire de igoo?

Papillon parle du Chinois Hoam-gé, lettré et graveur en bois, que l’abbé Bignon avait attaché à la Bibliothèque royale pour graver les caractères chinois des : Meditationes sinicœ de Fourmont (Paris, 1737, in-fol.) ; c’est évidemment par cet intermédiaire qu’il a eu ses renseignements sur la technique des graveurs orientaux. Nous savons d’ailleurs par lui que les concierges avaient appris le métier et gravaient des caractères chinois à la grosse... Le livre de Papillon se termine par cette annonce véritablement modeste : « Les curieux de la collection des estampes de mes gravures, montant à quelques milliers de morceaux différents, la pourront avoir en feuilles volantes et belles épreuves pour deux louis d’or » .

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