LE COMMERCE DES ESTAMPES
Les marchands de la rive droite et ceux de la rive gauche. La rue Saint- Jacques (p. g5-g8). — Les grands marchands d’estampes : Mariette,
Basan, Huquier (p. 98-104). — Les ventes (p. 104-108). — Les fonds de planches, l’édition (p. 1 08-1 10). — Traités entre éditeurs et graveurs, les conditions habituelles (p. 110-114). — Réclame, annonces, souscriptions (p. 114-117). — Tirages, épreuves d’état, épreuves d’artiste. Truquages, délits (p. ii8-i3o). — Titres, signatures et dédicaces (p. i3o-i37).
A Paris, on a dû vendre des estampes autour de la Sorbonne aussitôt que l’imprimerie y a été installée (146g), mais c’est vers le milieu du XVIe siècle seulement que les marchands d’estampes commencent à se différencier des libraires; sous le règne des derniers Valois, les plus importants de ces spécialistes étaient groupés dans la rue Montorgueil, assez loin du quartier des études. Au XVIIe siècle, les marchands d’estampes, presque tous graveurs-éditeurs, se portent de plus en plus vers la rive gauche; la création d’un atelier de gravure aux Gobelins accentue ce mouvement vers 1670, et ils font rapidement la conquête de la rue Saint-Jacques, devenue au XVIIIe siècle leur quartier général.
Vers 1750 leurs boutiques sont réparties autour du Palais-Royal, de la Sorbonne et de Saint-André-des-Arcs, c’est-à-dire dans les Ier, Ve et VIe arrondissements actuels.
Les marchands de la rive droite.
Le groupe localisé dans notre Ier arrondissement a dû être constitué à l’origine par les marchands de la rue Montorgueil; au XVIIIe siècle, il s’est rapproché de la Seine et du Palais-Royal : Boileau, qui est à la fois marchand, peintre de S. A. Mgr le duc d’Orléans et chargé de l’entretien de ses tableaux, demeure quai de la Mégisserie, à côté de Joullain, son ancien directeur à l’Académie de Saint-Luc; Alibert tient boutique dans le Palais-Royal; Le Brun, dans la rue de l’Arbre-Sec; Dalmon, rue Croix-des- Petits-Champs ; Dulac, rue Saint-Honoré, près de l’Oratoire; Hamon, cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, et Bligny, lancier du Roy, dans la cour du Manège en allant aux Tuileries. Les derniers représentants de ce groupe s’étaient installés autour de la place du Carrousel, dans les échoppes adossées aux maisons qui ont disparu définitivement lors de la réunion du Louvre aux Tuileries. M. Georges Duplessis, conservateur du Cabinet des Estampes de 1886 à 1898, racontait volontiers qu’au temps de sa jeunesse il avait feuilleté des cartons d'estampes au rez-dechaussée des maisons que l’on voit, peintes par Isabey, dans la Revue de Quintidi (’).
Les marchands de la rive gauche.
La rue Saint=Jacques.
Rien ne subsiste aujourd’hui de ces boutiques de la rue Saint- Jacques où, pendant près de deux siècles, furent éditées nos plus belles estampes. On y trouvait une incroyable variété d’enseignes : le Papillon d’Aubert, le Coq de Bonnart, la Reine de France d’ Aveline, Y Enfant Jésus de Jollain, la Sainte-Geneviève de Basset,
(l) C’est aussi dans les boutiques de la place du Carrousel que les frères de Goncourt ont, vers 1848, fait leurs premières trouvailles. (La Maison d’un Artiste.)
le Saint-François et l’Image Saint-Landry des deux Landry, le Grand Saint-Henri de Chiquet, la Ville de Coutances d’Esnauts et Rapilly, le Magasin Anglais de Bonnet et bien d’autres, au milieu desquelles brillaient comme les écussons d’une aristocratie respectée les Deux Piliers d'or des Audran, transmis à la dynastie des Chéreau, le Charlemagne des Cochin, le Mœcenas desTardieu, la Belle-Image des Poilly, les Colonnes d' Hercule des Mariette... Huquier, installé au coin de la rue de la Sorbonne et de celle des Mathurins, Basan, propriétaire de l’hôtel Serpente, faisaient partie de cette élite, véritable état-major d’une armée qui, depuis 1770 environ, recruta surtout des Normands.
Une estampe curieuse représente le repas donné le 7 mars 1S06 par les marchands d’estampes de Paris à leur confrère et ami Leclerc. « Ils le prient d’agréer cette légère esquisse comme un gage de leur estime et de leur amitié. Puisse-t-il se ressouvenir d’eux quelquefois dans sa retraite et y goûter longtemps le bonheur dû à son bon cœur et à sa probité. »
Autour de Le Clerc, sont groupés : Auvrai, Robin, Blaizot, Le Noir, Martin, Basset, Audouin, Naudet, Jean, Vilquin, Jean- François, Chéreau, Godet, Salmon, presque tous Bas-Normands. C’est Mlle Salmon qui sert à table et l’estampe a été gravée par Mlle Naudet. Sur quinze convives, dix portent encore la petite perruque du XVIIIe siècle, telle qu’on la voit sur la pièce de vingt francs à l’effigie de Louis XVIII, gravée par Michaud.
C’est le témoignage d’excellentes habitudes confraternelles et, en dépit de la légende qui veut que les Normands soient particulièrement chicaniers, il faut ajouter, à l’éloge de tous ces braves gens, que les procès entre eux sont d’une extrême rareté.
Le commerce des estampes, comme celui de tous les objets de luxe, suit les mouvements de la clientèle : à Paris il s’est en partie déplacé vers l’Ouest, mais beaucoup de marchands, les Normands surtout, sont restés fidèles aux bords de la Seine, ils y tiennent comme à l’une de leurs meilleures citadelles et perpétuent entre
le Pont-Royal et le Petit-Pont les vieilles traditions, celles du temps où le bon Choffard se proclamait élève des quais. Dans cette région si profondément modifiée par le percement des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain, Y Almanach des artistes , de 1776, relève quelques noms de marchands d’estampes : Basan, rue et hôtel Serpente, Duval, rue de la Comédie-Française, Vernet le jeune quai des Grands- Augustins, Haines, graveur anglais, qui tient rue de Tournon magasin d’estampes en manière noire (à côté duquel on peut citer Romain Girard, qui faisait du « stipple anglais » rue de Savoie). Il faudrait y ajouter tous les graveurs, éditeurs de leurs œuvres, dans le quartier : Wille, quai des Grands- Augustins, Lebas, rue de la Harpe, Romanet, rue de la Harpe, Parizeau, rue de Condé, de Marcenay, rue du Four, etc. etc. — Les éditeurs de cartes géographiques étaient groupés sur le quai des Augustins. L 'Almanach historique et raisonné des architectes, peintres, sculpteurs, graveurs et ciseleurs (1776) donne les adresses de vingt-huit marchands d’estampes et il ajoute : « On trouve aussi chez les graveurs tous les sujets qu’ils ont eux-mèmes gravés.»
C’est renseigner son public un peu vite et la phrase a déplu certainement aux éditeurs aussi bien qu’aux artistes ; l’Almanach réserve une mention particulière à Glomi, « qui colle les dessins et les estampes et les ajuste à filets d’or très proprement », à François Renaud, rue Feydeau, chez M. de Varenchan, fermier général, et à La Jeunesse, portier, rue du Bacq, en face les Récollettes, deux spécialistes qui « lavent, blanchissent et raccommodent très adroitement les estampes. »
Les grands marchands d’estampes.
Pierre=Jean Mariette.
11 est impossible de parler des marchands d’estampes du XVIIIe siècle sans évoquer la figure de Pierre- Jean Mariette (1694- 1774), que son historiographe, M. J. Dumesnil, appelle sans
Portrait de Bossuet.
Gravé d’après H. Rigaud, par P.-I. Drevet, 1723.
/V. 38 (voyez p. 84).
ambages « le plus illustre des amateurs français. » Pierre-Jean Mariette appartenait à une vieille famille parisienne, établie depuis plusieurs siècles sur la paroisse Saint-Benoît; son aïeul, Pierre, avait épousé la veuve de ce François Langlois, dit Ciartres (ou de Chartres), qui était l’ami de Van Dyck et fut portraituré par le grand peintre en joueur de cornemuse; son père, Jean, était gendre de Coignard, imprimeur du Roi et membre de l’Académie française. Pierre- Jean fit ses études au collège des Jésuites, il y reçut les leçons du célèbre P. Porée, le professeur de Voltaire, et commença son éducation professionnelle par un stage de quelques années dans la maison paternelle, avant d’entreprendre à travers l’Allemagne et l’Italie un voyage d’instruction commencé en 1717.
Jean Mariette avait à Vienne un client illustre, le prince Eugène de Savoie, et le fils du marchand reçut du grand seigneur l’accueil le plus encourageant. Pierre-Jean Mariette avait un caractère sérieux, austère même ; élevé au milieu des estampes, il les connaissait déjà fort bien, et le prince charmé par tant d’érudition, d’activité, lui fit confier le soin de classer la collection d’estampes de l’empereur Charles IV. Après avoir consacré deux ans à ce travail, P. -J. Mariette partit pour l’Italie, visita Venise, Bologne, Florence, Rome, se lia d’amitié avec des érudits comme Zanotti, Gaburri, Gori, Bottari, dont il devint le correspondant fidèle et revint à Paris dans le courant de 1720, juste à point pour accueillir Rosalba Caméra dont il avait fait la connaissance à Venise. Il écrivit à cette occasion pour la célèbre pastelliste un sonnet de bienvenue — seule poésie que l’on connaisse de lui — dans lequel il joue sur les mots Rosa et Alba en vers italiens assez alambiqués.
A Paris, P. -J. Mariette entretenait avec Watteau, Boucher, Le Moyne, Coypel, Cochin, Soufflet, Jean de Jullienne, l’abbé de Maroulle, Crozat, Caylus, des relations suivies. Sa première publication importante fut celle du Cabinet Cro\at (172g), recueil
de 140 planches, d’après les plus beaux morceaux tirés des collections du Roi, du duc d’Orléans, du financier Crozat. Lorsque ce dernier mourut, léguant aux pauvres l’argent que produirait la vente de sa collection, Mariette fut prié d’en rédiger le catalogue. En 1735, il avait été chargé de faire, avec Charles Coypel, le récolement des estampes du Roi; cette mission officielle lui fit voir la collection pièce à pièce, il en avait le culte, culte peu tolérant d’ailleurs, puisqu’il faisait grief à Joly, garde des estampes, d’admettre plus de six personnes à la fois dans le Cabinet. Il appliquait les mêmes principes à sa collection personnelle où, même après avoir montré patte blanche, on ne pénétrait pas facilement.
11 est peu probable que l’on revoie jamais une collection comparable à celle de Pierre-Jean Mariette; trois générations d’amateurs l’avaient formée et l’on peut la citer à côté de celle de l’abbé, de Marolles. La vente après décès eut lieu en 1775 et dans les premiers jours de 1776, elle produisit 357, 5oo livres, somme énorme si l’on songe à la valeur effective d’une livre à cette époque. Louis XV avait laissé les finances dans un triste état et les supplications de Joly pour faire acheter la plus grande partie de la collection par le Cabinet du Roi 11e furent pas entendues.
En 1752, Pierre-Jean Mariette avait quitté le commerce pour acheter une charge de contrôleur général à la grande Chancellerie; il avait été reçu à l’Académie royale de Peinture comme associé libre en 1750 et comme honoraire amateur en 1767. Ses deux principaux ouvrages sont le Traité des Pierres gravées , dont la publication fut encouragée, dit-on, par Mme de Pompadour, et les Annotations à T Abecedario d'Orlandi, éditées un siècle après sa mort et devenues pour les iconophiles un livre classique. On trouvera la monographie détaillée de Mariette dans les Amateurs français, de M. J. Dumesnil et dans les Amateurs d’autrefois, de M. Clément de Ris, mais nous en avons dit assez pour faire appré-
Illustration pour les Chansons de
IOI
cier la culture de ce marchand d’estampes qui se faisait écouter à l’Académie, parlait quatre langues, connaissait tous les érudits et toutes les belles œuvres d’art de l’Europe.
Pierre=François Basan.
Après Mariette, le principal représentant du haut commerce des estampes est Pierre-François Basan (1723-1797), l’éditeur du Cabinet Basan (1760-1769), du Cabinet de Choiseul (1770-1771), du Cabinet Poullain (1781), des Métamorphoses d’Ovide (1767-1771), illustrées par Boucher, Gravelot, Eisen, Moreau le jeune, Monnet, Choffard, etc., l’auteur du Dictionnaire des Graveurs (1767), l’homme que le duc de Choiseul présentait à Chanteloup comme le « Maréchal de Saxe de la curiosité « et qui dirigea les ventes des collections de Bouchardon (1762), de Van Loo (1766), du marquis de Marigny (1772), de Mariette (1775-1776), de Neymann (1776), de Poullain (1780), de Wille (1784).
Il y eut aussi la vente Basan, faite après le décès du vieux marchand, dans son hôtel de la rue Serpente, le 11 Frimaire An VII (ier décembre 1798) et ce fut navrant. Regnault-Delalande, qui déclare dans la préface du catalogue que Basan <<. fut le premier de son état », adjugea l’œuvre complet de Cochin pour 201 francs, celui de Demarteau pour 200, celui de Choffard pour 80, 800 pièces d’Eisen et de Moreau le jeune pour 5q fr., 900 pièces de Gravelot pour 46 fr. (un sou l’épreuve!). La série des figures des Chansons, de Laborde, en épreuves avant la lettre, fut payée i3 francs.
Basan avait étudié la gravure chez Etienne Fessard, son oncle maternel, et chez Daullé, mais la vivacité de son caractère, incompatible, dit-il lui-mème, avec la patience nécessaire à un graveur, lui fit quitter l’art pour le commerce. Il fut encouragé, guidé même dans cette voie par Mariette, dont il n’eut jamais l’érudition, ni la sérénité. Basan, dévoré par l’ambition, brassait fiévreu-
sement les affaires et, suivant le mot du graveur Gaucher, « s’ennuyait partout et désirait toujours d’être où il n’était pas » ; l’association qu’il avait formée avec le graveur Noël Le Mire pour la publication des Métamorphoses d'Ovide ne put durer, et, si l’on en croit le journal de Wille, son ménage ne fut pas très heureux. Le graveur Miger, qui avait la manie des petits vers, lui a composé cette épitaphe :
Dans ce monde si vivant de marchands d’estampes, à la fois artistes, commerçants et collectionneurs, l’une des figures les plus sympathiques est celle de Gabriel Huquier (1695-1772), ce brave homme qui adorait les images « et ne trouva pas, dit la préface du catalogue de sa vente, de plus sùr moyen pour se former un Cabinet que d’embrasser le commerce de cette même curiosité pour laquelle il avoit tant d’ardeur. » Pendant plus de cinquante ans, Gabriel Huquier refusa de vendre à n’importe quel prix les pièces qu’il avait mises de côté pour son plaisir personnel ! « Mais s’il ne vouloit pas s’en défaire, dit la même notice (rédigée par Joullain fils), il se faisoit un plaisir de les communiquer aux amateurs et particulièrement aux jeunes artistes qui cherchoient à s’instruire ou à se perfectionner, et tout en exposant à leur vue
Cy-git Basan Si vigilant Que par lui-même, Et sans système, Trop érudit Hôtel acquit.
Mais faible père, Devant notaire, Sur ses vieux ans A ses en fan s
S’abandonna,
Tout leur donna.
Nouvelle trame, Changea la gamme De sa maison Sans nulle raison.
Privé de femme, Sevré d’amis, Grevé d’ennuis,
Il rendit l’ame.
Gabriel Huquier.
Repas donné le 7 mars 1806 par les marchands d’estampes de Paris