LA MORT ET LE RÉVEIL DE L'IMAGINATION
ceux des maîtres italiens, il s'agissait seulement de savoir de quoi ils devaient se composer; elle s'était si consciencieusement appliquée, pour le bien de Thumanité future, à réduire en formules et en règles les unités ou la mythologie qui convenaient aux poèmes, les formes de feuillage indispensables au paysage historique, les généralités et les draperies nécessaires à la peinture de haut style, eu un mol tous les ingrédients et les agencements qui, une fois connus, permettraient au premier venu d'égaler sans génie les productions du génie, que le sentiment propre à la fin avait étouffé sous le règne de la loi. Exactement par la même voie que la religion avait suivie dans le catholicisme, la peinture était allée se jeter dans la même fondrière. Pour s*être trop préoccupés de ce qu'il fallait faire y sans s'inquiéter de ce que le peintre lui-même devait être, pour avoir trop cédé à la tentation de se définir chaque jour plus dogmatiquement les œuvres pies et les œuvres méritoires de l'art , celles qui étaient obligatoires pour tous parce qu'elles étaient en soi la bonne pratique et le moyen de salut, les artistes comme les poètes s'étaient placés eux-mêmes sous le régime d'une discipline et d'une inquisition (celle delà raillerie) qui ne leur permettaient plus d'avoir ni conscience poétique ni imagination à eux.
Plus tard, quand était venue la débâcle des croyances et des respects traditionnels, le raisonnement avait seulement changé d'objet en redoublant d'activité. Les intelligences dès lors s'étaient tendues pour évaluer chaque chose d'après ce qu'elles en pouvaient distinguer, et en ne tenant compte que de ce qu'elles y distin-
34 L'ESTHÉTIQUE ANGUISE.
guaient. Non pas peut-être que les critiques de profession aient fait grand mal à cette époque ; mais ce qui était pis, la critique siégeait en permanence dans le cerveau même de l'artiste pour arrêter au passage tout ce qui ne venait pas d'un calcul de voies et moyens. On était convaincu qu'il s'agissait avant tout de produire des compositions raisonnables et raisonnées, et l'on se stylait à n'user de la palette que pour exécuter de parti pris ce qu'on avait conçu à l'avance comme le meilleur résultat à se proposer. Jusque dans le domaine des œuvres dont le rôle spécial est d'impressionner, et dont la valeur se mesure à l'impression qu'elles causent, on se faisait tacitement une loi de ne point prendre conseil de ses émotions personnelles, de ne point rendre naïvement ce qu'on avait senti; on voulait peindre ou écrire ce qu'on jugeait propre à charmer les autres ou à obtenir leur approbation. De telle sorte que les beauxarts avaient cessé, presque entièrement cessé d'être une expression des goûts et des sentiments. Grâce à l'esthétique idéaliste, la peinture ne représentait plus du tout les choses au point de vue de leurs qualités émouvantes, au point de vue des mystérieux prestiges par lesquels elles ont réellement la puissance d'agir sur notre imagination et sur nos sensibilités plastiques; ou plutôt elle n'était plus une tentative pour transmettre au spectateur toutes ces émotions que le vrai peintre éprouve certainement au contact des réalités, mais qui sont pour moitié une sorte d'extase, un rêve et une création du désir à lui que la réalité n'a satisfait qu'à demi et qui se met à imaginer sa satisfaction