U MORT ET LE RÉVEIL DE L'IMAGINATION
complète, absolument comme le musicien, en entendant un commencement de mélodie produit dans son oreille par la rencontre accidentelle de certains bruits, croit entendre la mélodie parfaite que ce motif lui suggère. Au lieu de cela, les tableaux étaient une pure et simple exposition des idées que les esprits avaient su se faire des méthodes et des procédés les plus rationnels, des espèces de produits qu'il convenait de façonner, des moyens, et en quelque sorte des combinaisons mécaniques les plus aptes à produire sur le public certains effets voulus. A vrai dire, il ne restait plus ni tableaux, ni peintres, ni poètes, ni poésies : il ne restait que des arts poétiques et des arts de s'énoncer correctement, des notions systématiques sur les belles manières de dire et sur les belles manières de peindre. Il restait les jugements que les intelligences avaient portés sur l'art, et des hommgs plus ou moins judicieux qui les promulguaient «ous forme de recettes, ou qui les servaient à l'état de recettes appliquées.
Que l'on me comprenne. Je n'entends nullement contester des mérites de dessin, de tenue et aussi de couleur qui me frappent moi-même assez vivement dans les grands Lebrun de Versailles ou chez notre charmant Walteau, que je retrouve même chez nos de Troy et nos David, sans parler de Chardin. Grâce à Dieu, les hommes ne se débarrassent pas si facilement de leurs instincts, pas plus qu'ils n'arrivent à sauter en dehors de l'esprit humain, comme le voudrait Hegel. Ce que j'ai voulu dire seulement, c'est que les ambitions, les prétentions^ le* craintes et les désirs étaient tournés
du mauvais côté, et que les artistes faisaient positivement leur possible pour ne pas avoir d'imagination. Sauf, peut-être, dans la sculpture qui, par la nature des formes simples et très -positives qu*elle traite, a peu sujet de redouter les entraînements qui exposent au ridicule; sauf encore dans la peinture de chevalet ou, pour mieux dire, sauf en ce qui touche à toutes ces qualités d'élégance et à tous ces sentiments qui tiennent plus de la sensualité, ou du badinage, ou de la raillerie, que de Tenthousiasme, — les artistes, comme le siècle entier, tremblaient de se laisser aller à leur inspiration. Ils voyaient sans cesse derrière leur épaule la figure de la raison prête à ricaner et à les accuser de superstition, — et s'ils ne se disaient pas positivement que, pour éviter les défauts susceptibles de choquer le Iroid jugement du spectateur, il était prudent de ne se guider eux-mêmes que d'après leur jugement, les craintes de leur vanité produisaient un résultat identique. En peinture comme en amour, c'était le sentiment pur et élevé qui rougissait de lui-même. On était d'une incroyable audace pour oser toutes les affectations et tous les mensonges de propos délibéré; on osait des Henriades ou des Louis XIV ridiculement déguisés en dieux de l'Olympe; on osait les petits soupers de la rrgence et les grâces maniérées de Boucher, les niaises bergeries de Trianon ou les sentimentalités déguenillées de Greuze, les poses pédantes d'un Léonidas aux Thermopyles ou le patois vertueux de Robespierre ; mais jamais*on n'aurait osé s'abandonner à une de ces griseries involontaires, à un de ces élans poétiques qui