MORT ET RÉVEIL DE L'IMAGINATION. Z
peuvent aussi s'énoncer dans un tableau, qui sont comme les élévations de Tâme vers le grand, le pur, rinfini, rhéroïque.— - Que dis-je? Au moment môme ou la France bravait le ciel et Tunivers, on n'aurait jamais risqué une éloquente incorrection de dessin ou une su-» blime folie de couleurs, comme celles de Delacroix ; on ne se serait jamais permis une de ces combinaisons de teintes ou de mots qui viennent en dépit de la raison « qui sont en contradiction avec tout ce que la raison nous apprend sur les aspects et la conformation des choses, et qui par là même trouvent moyen, sans que la raison sache comment, de communiquer à d'autres les inexplicables ravissements dont nous sommes saisis à certains instants par suite d'une incompréhensible concordance entre les propriétés des choses et les affinités de notre être. Pour tout dire, les hommes avaient pris à tâche d'étouffer leur âme, et ils avaient fini par donner au monde le spectacle d'une abnégation tout ascétique. Comme ils reniaient leur conscience pour s'imposer de monstrueuses vertus de commande, ils se condamnaient à composer péniblement des tragédies régulières qui les ennuyaient et des tableaux à la grecque qui, la mode une fois passée, devaient leur sembler aussi dénaturés qu'une vieille gravure de mode.
Un jour vint cependant où la France fut prise d'un immense bâillement, et où elle se lassa de se donner tant de mal pour peindre et rimer contre ses goûts. Laissant là les trois unités et tous ses systèmes, elle voulut s'abandonner à ses instincts et créer des œuvres qui pussent la satisfaire. Ce fut une vérita1)le révolu-
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tion, révolution qui fit le tour de l'Europe, car TEu* rope entière, plus ou moins, avait partagé la môme aberration et avait besoin de s'en purger. L'Angleterre seule, chose remarquable, se ressentit à peine de la fièvre générale, ou du moins, elle se contenta de réformes sans révolution. Il y eut bien comme une petite bataille, comme une lutte de doctrines, alors que Coleridge vint importer brusquement la pensée allemande, et alors que Wordsworth, encore tout brûlant des ardeurs systématiques qu'il avait puisées en France, au lendemain de 89, lança dans le public ses Ballades lyriques, où l'inspiration la plus vraie se faisait à plaisir si agressive. Bans le monde de la peinture aussi, il s'engagea quelques passes d'armes autour de Fuseli, de Reynolds ; et Blake, le visionnaire de génie, tenta même une insurrection positive contre les tendances régnantes. Mais, après tout, ce furent là des épisodes auxquels le gros du public prit peu de part et qui restèrent comme noyés au milieu du calme avec lequel la peintureet la poésie continuaient leur évolution. Il faut dire qu'en Angleterre la vie et le flot des sentiments réels n'avaient jamais entièrement cessé de couler dans la littérature et les beaux-arts. Les caractères individuels sont trop marqués et trop tenaces chez nos voisins pour se prêter si facilement, et surtout si longtemps, à eniboîter le pas d'une mode nationale. Sans trop s'inquiéter de ce que la raison publique ou sa propre raison peut lui prescrire comme l'opinion qu'il convient d'avoir; sans trop se soucier non plus de dicter la loi aux autres^ l'Anglais tient surtout à rester maître chez lui, et, dans
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6on for intérieur, ses sympathies ou ses répugnances n'entendent pas se laisser régenter. Aussi, quoique en Angleterre, comme ailleurs, le xYin'' siècle eût été rela*tivement une époque de raisonnement, c'était dans récole anglaise, chez Gainsborough, chez Reynolds et chez Blake, que la peinture avait conservé le plus de franche inspiration. En fait de couleur et d'élévation uiQ peu sérieuse, les meilleures traditions qui restassent étaient là ; et c'est encore en Angleterre qu'un autre peintre, William Turner, créait, au commencement de notre siècle, ce que l'art moderne a de plus original : son école de paysage. N'oublions pas ce que nous devons à ces cinq justes d'une mauvaise époque. Par Constable, Pickersgill et Bonington, l'école anglaise a plus ^ contribué peut-être qu'on ne le croit à nous rapprendre certains secrets du passé que la France avait à peu près oubliés.
Comme pour mieux justiPier encore le vieil adage : remotos Mo orbe Britannos, voici que depuis environ vingt ans, c'est-à-dire depuis que la bataille des doctrines a complètement éteint ses feux sur le continent, l'Angleterre est devenue à son tour le théâtre d'une propagande fort animée dans le domaine de l'art. Jamais la peinture et l'architecture n'y avaient excité un intérêt aussi générai ; jamais le pays n'avait rien vu qui ressemblât autant à un mouvement populaire pour la réforme des beaux-arts. Au total, chacun est resté dans son caractère. La France, — avec son esprit rapide où l'action et la théorie ne font qu'un et où le sentiment qui les précède existe à peine, tant l'intelligence est im«
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patiente d'entrer en jeu, — a fait sa révolation à là française. Elle a pris en même temps le pinceau pour peindre, la parole pour abolir l'ancien régime de la peinture, la plume pour rédiger la constitution et le code complet d'un nouvel ordre de choses. L'Angleterre^ essentiellement pratique, et beaucoup plus dominée par ses sentiments, s*est transformée au contraire à l'anglaise, en faisant peu de théories. Suivant son habitude, elle s'est longtemps abandonnée à pçs instincts et à son imagination qui cherchait souràemen^ à les trans* former en inspirations nouvelles, qui ne travaillait qu'à rêver, à créer, à découvrir ce qu*ils réclamaient. Pendant bien des années, l'esprit nouveau chez elle a été une vie et une force créatrice, sans que son intelligence son*^ geât positivement à le transformer en une doctrine; et, maintenant qu'à son tour elle en vient à la théorie, ses théories, eu réalité, sont une toule autre chose que nos systèmes.
Soit dit en passant, je ne serais pas étonné si cette disposition à couver longtemps leurs idées, et à les éla« borer en quelque sorte après coup, était une des principales causes qui nuisent au succès des Anglais dans la peinture. Ce ne sont pas les aptitudes plastiques qui leur manquent. Ils ont un sentiment vif et profondé* ment ému de la nature, de la vie, du caractère indivi* duel des êtres et des choses; ils ont une riche veine de génie poétique et d'admirables instincts de coloristes ; ils ont la soif et l'instinct de l'élévation, et si leur imagination manque souvent la grandeur, elle n'est pas moins franche et capable d'aller haut. Mais il semble