‹ L'esthétique anglaise: étude sur M. John Ruskin (volume 2)Chapitre 15 sur 22 · MORT £T RÉVEIL DE L'IMAGINATION. H · texte numérisé non relu

MORT £T RÉVEIL DE L'IMAGINATION. H

(|u*il y ait en eux deux natures qui se disputent, et ce conflit se traduit, sous la brosse du peintre, par une tôpèce d'hésitation qui Tempéche souvent d'atteindre un résultat à la hauteur de ses facultés. Quoi qu*il en soit, les pensées qui s'agitent en ce moment n*ont rien perdu à être méditées, et elles ont d'iiutant plus de prix pour Qous qu'elles abordent la question de Tart par un côté qui a peu attiré notre attention. En France aussi, le re« inarquable réveil qui s'est appelé le romantisme n'était au fond qu'un relour à l'expérience, qu'un effort pour revenir, de nos idées sur l'art et la littérature, à notre sentiment réel de l'art et de la littérature ; et il a certainement porté de beaux fruits. Il nous a valu des pages qui n'avaient pas eu d'analogues dans notre passé, des œuvres de haut essor qui ont étendu l'esprit national vers des régions poétiques et de sublimes promontoires que notre philosophie n'avait pas soupçonnés jusque-là. 11 suffit de citer V Entrée des Croisés à Cons^ iantinople, par Delacroix, le Samson, de Décamp, les peintures murales de Flandrin. — Mais, d'un autre côté, le romantisme français, il faut le reconnaître, n'a ja* mais su se rendre bien exactement compte de ce qu'il était et de ce qu'il voulait. C'était un mouvement moral qui n'avait pas eu son origine dans le pays : il avait commencé en Allemagne et en Angleterre, pendant que la France était absorbée par ses luttes sociales, et il nous était arrivé tout fait^ arrivé avec les œuvres de Byron, de Walter Scott, de Schiller, arrivé sous les formes que lui avaient déjà données des esprits autres que les noires. Cela seul était un grave danger,

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cela seul suftisait pour nous empêcher de sentir nettes ment les vrais besoins dont il était sorti et le véritable ^but où il tendait Et en effet, pour qui relit les mani«^ festes de l'époque, rien n*est plus frappant que Tincer* titude et la confusion qui régnaient alors dans les tdies. A entendre les uns, le romantisme était la vérùé dans l'art, c^était le fait réel au lieu du type abstrait, le mot propre au lieu de la périphrase; à entendre les autres, c'était le mouvement et la passion, c'était le caractère substitué au beau idéal. Pour tous, il est vrai, le roman* tisme était aussi la liberté, et, en cela, la France avait

, raison. Mais le grave tort de toutes ces idées et ces aspirations était d'être trop purement négatives. Chacun

I voulait peindre à son gré, chacun demandait la cessa-

' tion de l'esclavage, l'indépendance de l'imagination et du sentiment individuel, et on ne pensait guère à re-

I garder au-delà. — Bref, au milieu de beaucoup d'enthousiasme, de beaucoup de bonnes intentions et de louables efforts pour tirer l'art de ses vieux errements serviies, les esprits ne songèrent pas assez à se deman* der par quelle règle il convenait de remplacer l'ancienne loi. Le temps était à l'espérance : on était vaguement convaincu qu'il sufflsait d'être libre pour avoir du génie; on croyait que le bon plaisir, suivant la prophétie phalanstérienne, remplacerait désormais la rébarbative morale des devoirs; et on oublia justement la chose importante, la seule qui pût rendre durable et féconde la liberté : on se préoccupa trop peu des tentations auxquelles l'artiste ne devait pas céder et du bon esprit qu'il devait avoir pour se bien diriger lui-même.

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Mais les illusions ne changent rien à la nature des choses. En peinture aussi, par la simple raison qu'un tableau ne peut pas être n'importe quoi, la liberté seule ne saurait rien foncier. En se contentant de renverser les barrières qui arrêtent le génie, on laisse passgr l'extra vagnnce en même temps que le génie ; — et un jour ou Tautre la jeune école devait se trouver en face du dilemme qui s'était déjà posé dans la sphère des idées religieuses et qui avait séparé la chrétienté en deux églises aussi opposées que les deux pôles. Ou la loi des œuvres, ou celle de Tesprit! Ou une règle de savoirfaire qui de loin est très-tentante, car elle promet d'enseigner à tous la recette des chefs-d'œuvre sans exiger qu'ils soient capables de bien sentir, mais qui a le terrible inconvénient de dicter à l'artiste ce qu'il doit faire sans souci de ses sentiments; — ou la liberté pour l'artiste de peindre comme il est inspiré, mais avec la sévère obligation d'avoir les sentiments qui inspirent bien I Malheureusement, à la suite des premières ardeurs et dès que les désordres de la jeune école firent sentir aux esprits le besoin d'un guide, le besoin de trouver de nouveau un moyen d'éviter les erreurs qui nuisent au succès, c'est vers le savoir-faire que la France s'est rejetée; ou plutôt c'est de ce côté que nos peiiUres^ comme nos poêles, sont retombés sans s'en douter. Faute d'avoir suffisamment tourné leur attention vers les conditions qu'ils avaient eux-mênies à remplir, vers ce qui pouvait les mettre en état de se passer de la lisière des règles pratiques, ils sont na« turellement revenus à chercher leur salut dans les pro-

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cédés, dans les secrets d*atelier et les habiles ressources de métier. Ce caractère et cette vérité, dont on s'était fait une si vague idée, ils les ont poursuivis hors d'euxmêmes; au lieu de s'appliquer à donner à leurs aptitu* des une bonne direction pour s'efforcer ensuitei de rendre avec vérité \e caractère de leurs impressions, ils ont seulement tâché de concevoir, une fois pour toutes, la manière de peindre qui était la plus caractérisée ou la plus vraisemblable. 11 fallait peut-être que cela arrivât; mais cela est beaucoup trop arrivé. L'un s'est laissé séduire par l'aspect monumental que présentait un bras quand l'ombre s'étend sans demi-teinte jusqu'à la limite du contour, et il a tiré de là un système invariable de modelé qui consiste à ne jamais admettre de reflet ; un autre avait été sensible à certaines harmonies de teintes jaunes ou violacées, et il s'est construit un mode de coloration qui traite toutes les autres gammes de tons comme non avenues. Qui eût dit, en parcourant le Salon de cette année 186/i, et en y voyant tant d'adresse mécanique^ tant d'ingénieuses et spirituelles compositions où il n'y avait que de Tesprit, tant d'œuvres estimables traduisant mot à mot quelque petit fait possible ; qui eût dit que cette peinture si calculée et si bonne ménagère était la fille du romantisme de 18307 En face du lendemain, qui eût pu soupçonner le^ ambitions titanesques, les audaces aniinomiennes et les colossales espérances de la veille? Pour ma part, ce qui m'effraye le plus, c'est la promptitude avec laquelle s'arrête en général la jeunesse de nos jeunes peintres, c*est le peu de temps que dure, même chez des hommes richement

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doues, leur époque de croissance. A vingt ans, parfois, DOS artistes ont déjà une manière; et» à la place d'une routine nationale, nous avons je ne sais combien de routines individuelles.

Je ne dis pas qu'en somme T Angleterre ait mieux réussi que nous à résoudre le problème de Tart. En théorie comme en pratique, je crois qu'elle a été dpnner aussi contre un écueil ; mais en tout cas, si elle s'est égarée» c'est par des causes essentiellement opposées. En face du dilemme dont je parlais, nous verrons avec quelle franchise elle est restée fidèle à ses traditions protestantes, fidèle à ses traditions de self-govemment ; nous verrons comment son esthétique, avec la rude guerre qu'elle a faite aux cinq ordres d'architecture, aux formules traditionnelles de paysage, à l'art enfin qui croit pouvoir arriver au génie par la science, n'est réellement qu'un épisode de la grande bataille de la civilisation qui dure depuis des siècles. Il y a bien longtemps que Rome a vaincu la Grèce, comme la Grèce avait vaincu la paresseuse Asie : l'esprit grec, malgré sa netteté, était encore trop purement spéculatif, il se contentait trop de savoir, et Rome était le savoir-faire ; c'était la discipline, la législation, la politique; c'était le raisonnement sans cesse occupé à mettre en pratique les connaissances , à en déduire des moyens d'action pour atteindre toutes les fins désirées. Mais Rome «^ son tour est menacée dans sa suprématie intellectuelle. Elle a eu le temps d'appliquer son savoir-faire à l'organisation des armées, à la religion, à la philosophie, à la politique, à l'art, et sur tous les points son savoir-faire a

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remplacé la libre action des individus par l'absolutisme d'une loi qui spécifie tout ce qui doit être fait ou pensée Maintenant l'esprit romain a devant lui un autre esprit : on peut bien l'appeler l'esprit du nord, en ce sens qu'il s'est développé chez les races qui occupent le nord de l'Europe; et chaque jour cet esprit livre des assauts au savoir-faire romain. Au xvr siècle, il avait protesté en Allemagne contre l'organisation spirituelle qui soumettait toutes les consciences à une même direction sacer* dotale, à un code universel de pratiques. Au xvii* siècle, il a en Angleterre combattu les tentatives da centralisation politique ; au xvui% il s'est encore soulevé en Allemagne contre la philosophie romaine, je veux dire contre cette manière de philosopher qui a pour point de départ le mépris du sens propre, et qui d*un c6té n'aspire qu'à déterminer les vérités absolues que nul n'a droit de contester, tandis que de l'autre elle explique toutes nos conceptions par la seule nature des objets extérieurs sans vouloir reconnaître comment <îlles procèdent pour moitié au moins de notre propre nature. A l'heure qu'il est, c'est ce même esprit qui reprend en Angleterre la même croisade en la reportant sur le terrain de l'art. Seulement , on ne saurait trop le répéter, il ne s'agit nullement du vieux combat, toujours infructueux, entre le principe d'autorité et le principe de non-autorité. «- Comme dans la révolution qui a chassé Jacques II, comme dans le mouvement religieux qui avait établi le protestantisme, il s'agit de fonder à la place du gouvernement despotique, le gouvernement de soi par soi-même; il s'agit d'arriver à la liberté des

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