PRÉFACE. IX
entière pour public, les hommes de la palclle se trouvent soumis à la juridiction du putlic qui ne peint pas, aux exigences des hommes de jugement. L'imagination et les facultés plastiques subissent la loi des facultés intellectuelles. Est-ce un bien? ou plutôt le bien n'est-il pas acheté par un mal des plus menaçants? Si les populations gagnent quelque chose à ce commerce avec l'art, l'art lui-même ne court-il aucun danger à être ainsi privé de toute autonomie? Ne se pourrait-il pas que l'influence même sur laquelle nous comptons pour amener sa régénération fût précisément la cause qui a le plus contribué à amener sa décadence il y a trois siècles, celle qui de nos jours encore a le plus travaillé à faire avorter son beau réveil de 1830?
La peinture est une langue à part réservée à un ordre particulier de sentiments, d'intuitions et de pensées. C'est déjà bien assez qu'elle soit exposée aux trahisons des faux frères qui prennent la brosse avec la seule intention de se faire un nom ou une fortune en représentant ce que voient les yeux et ce qui intéresse l'esprit des masses à qui manque la seconde vue du sens artistique. Sous le régime du suffrage universel, avec des liltérateurs pour distribuer le succès et l'insuccès, avec la foule des gens du monde pour crier : donnez-nous ce que nous aimons, prophétisez-nous ce qui nous plaît, j'ai grand'peur que la peinture achève de perdre le sentiment de son rôle et de son domaine. Songeons à quelle terrible tentation nous exposons les organisations plastiques, A l'heure qu'il est, il ne faut rien moins qu'un caractère héroïque ou que la pression d'un instinct fort