CHAPITRE PREMIER
QUELQUES APERÇUS SUR LES TROIS FORMES DE POÉSIE NOMMÉES LES BEAUX-ARTS, ET SUR LA LO.NGUE ENFANCE DE l'ESTHÉTIQUE.
Qu'est-ce que la poésie et qu'est-ce que l'iinagination que nous nommons la mère des beaux-arts? Qu'est-ce que ces espèces de couceptions qui dans la musique s'énoncent presque à l'elat d'émotion pure, qui chez le poêle sont déjà une combin sison d'émotion et de pensée, qui dans la peinture enthi se rapprochent encore davantage (le la naluie des idées proprement dites, quoique l'idéequ't'l'es impliquent ne cesse pas do o'adresser avant tout aux sens et de rester essentiellement émouvante, parce qu'e.le n'est en réalité que l'enveloppe d'un senlimeijt? Il est assez remarquable que la raison humaine en soit encore à s'adresser ces questions, quand la poé-
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sie (sous ses trois formes) (I) est précisément la donnée première de notre être, la donnée d'où procèdent également nos pensées, nos affections, nos déterminations. Intelligence, conscience, volonté, tout (;hez l'homme a le même point de départ ; tout commence par une impression confuse où une influence venue du dehors est intimement amalgamée et combinée avec une émotion venue du dedans. L'influence du dehors qui plus tard fait efl'ort pour se distinguer de l'émotion personnelle et qui arrive enfin à se définir et à s'expliquer par l'idée d'un ol'jet extérieur, voilà ce que nous attribuons à une faculté intelligence et ce qui nous apparaît comme la simple perception d'une réalité que cette faculté va saisir telle qu'elle existe hors de nous. L'émotion personnelle qui cherche à se distinguer de l'élément externe et qui se conçoit elle-même comme la vibration d'une corde inhérente à notre être, voilà ce que nous attribuons à une faculté consciente, et ce que nous prenons pour la simple perception d'un fait de notre propre nature, d'un véritable organe que cette autre faculté découvre tel qu'il est au dedans de nous-même.
Remontons au moment où la conscience ne s'est pas encore séparée de l'intelligence, nous aurons l'imagination : l'action simultanée de notre être entier, l'opération en quehjue sorte chimique de toutes ses aptitudes encore engagées l'une dans l'autre et encore à l'état d'aveugles propriétés. Remontons à l'impression el!e-
(1) Par des raisons que l'on verra plus loin, j'emploie de préférence ce met de poésie pour désigner ce que l'on nomme en général l'ar^ou les beaux-arls.
même, comme elle nous est venue, comme elle est restée tant que ses deux facteurs n'ont fait qu'un, nous avons l'impression poétique, le fait d'àme indéterminé qui est à la fois sensation, pensée, volonté, et qui n'a plus besoin que d'être abandonné à lui seul, ou si l'on veut abandonné à notre imagination, pour se formuler dans noire esprit par une conception faite à son image. Pourvu qu'il n'y ait de notre part ni effort pour juger, ni effort de conscience ; pourvu que nous la laissions obéir à l'impulsion de tout ce qu'elle renferme, au lieu de chercher à en extraire la notion d'une chose qui a porté coup sur nous, et la notion d'une fibre à nous qui a été affectée par cette chose, notre impression indistincte saura d'elle-même se rhythmer, s'imager, se penser tout à la fois. Elle se transformera en une sorte de rêve qui aura du même coup la physionomie visible d'un objet, le mouvement d'une émotion humaine, la signitication d'une idée, la chaleur d'une affection, et (|ui pour autant ne se fera sentir à nous que comme un phénomiène de notre propre vie. Nous voilà en présence de la conception poétique dans toute sa pureté, de celle qui devient musique, poésie écrite ou peinture, suivant la proportion relative des éléments dont elle se compose. Sous qnekiue forme qu'elle s'émette, c'est le verbe de puissance et d'harmonie; elle est en soi et par droit de naissance un accord parfait de pensée, de sensation, de volonté ; il lui suffit de s'énoncer fidèlement, et elle est stjre de parler en même temps à l'intelligence, aux sympathies, aux sens des autres hommes ; elle est sûre de faire jaillir de toutes leurs facultés comme un ensemble de notes qui
se foiiHeiit iii un seul chaiil, et cela par la seule raison qu'e'le est précisément une conception produite par l'action harmonieuse, par l'accord parfait de toutes nos puissances sentantes, pensantes et abaissantes.
Merveilleuse vision, merveilleux moment où s'accomplit en nous l'union de notre nature et de la nature, où l'univers s'empreint de notre personnalité et devient nous-même, comme nous-mème nous devenons l'univers ! C'est l'identité absolue d'Hegel; c'est le moi de Fichte qui créé la création. En réalité, la création et notre personnalité ont cessé d'exister comme deux faits opposés, comme deux ensembles de lois qui se contredisent. 11 n'existe plus pour nous qu'un sentiment unique, qu'une api)arition intérieure qui résulte de l'action combinée des influences du dehors et des propriétés de notie être; et cette représentation vivante nous tient lieu (le tout : c'est le monde comme nous le voyons, c'est notre individualité comme nous la sentons. Les objets, les êtres, les formes d'existence dont la terre nous paraît peuplée, ne sont littéralement que l'image et la projection des formes mêmes de notre existence ; les agents qui nous semblent à l'œuvre autour de nous sont en même temps les puissances de la nature et les personnifications des puissances de notre nature. A parler vrai, ce sont des êtres surnaturels^ moitié chose, moitié àme et pourtant uns, des divinités mythologiques nées en nous d'une incarnation conjointe de nos forces et des forces du dehors : — chacune d'elle est simplement la forme sous laquelle une impression confuse, qui ne formait pour nous qu'un seul sentiment et qui nous semblait ainsi
l'opération d'une seule cause, a conçu et imaginé celte unique énergie dont elle se croyait sa fille.
La Bible a dit vrai, c'est bien pour avoir goûté du fruit de la science que l'homme est tombé sous la puissance du mal et de l'erreur, qu'il a mis le désaccord en lui et hors de lui. C'est bien l'intelligence et la volonté, en prenant naissance comme deux fonctions distinctes de son esprit, qui l'ont coupé en deux, scindé en un nonmoi qu'il se représente comme hors de lui, et en un moi qui se sent tout l'opposé de cette réalité extérieure. C'est bien l'idée, ou plutôt ce sont les mille idées fragmentaires ({u'il s'est formées des éléments de son être et des éléments de la nature qui lui ont fait perdre son âme, et qui l'ont asservi aux cruelles conditions du fini, qui l'ont condamné à l'éternelle douleur d'être sans cesse tiraillé par des désirs qui se combattent, à l'éternelle erreur de ne pouvoir affirmer ce qu'il voit aujourd'hui sans nier ce qu'il verra demain, à l'éternelle malédiction de ne jamais plus se posséder tout entier, de ne jamais pouvoir exercer à la fois toutes ses forces, de ne jamais trouver Vidée, la vérité complète qui serait le moyen d'articuler d'un seul coup tout ce qu'il est susceptible de connaître, et de vouloir d'un seul coup tout ce qu'il est capable d'aimer et d'accomplir. Le parti pris de distinguer en ne regardant qu'un seul point, l'effort pour nous rendre compte en ne tenant compte que d'un fragment, la préoccupation alternative de nous juger nous-même et de juger les choses en considérant tel petit fait d'àme comme l'effet d'une cause qui est en nous seul, tel autre petit fait d'àme comme
l'effet d'une cause entièrement venue du dehors, tous ces actes partiels de nos facultés partielles nous ont rempli l'esprit d'un amas de conclusions exclusives et de volontés divergentes, d'un pêle-mêle de notions successives qui toutes n'avaient lenr source que dans deux ou trois perceptions décidées à ignorer les autres, et qui toutes par un miracle diabolique se sont consolidées, organisées et animées en nous pour se substituer à notre àme et au monde, pour nous faire un univers menteur de phénomènes disjoints, juxtaposés, derrière lequel l'unité de notre être et son harmonie avec la création ont complètement disparu pour nous. Notre âme véritable, le principe vivant qui, en réalité, agit tout entier dans chacune de nos impressions et qui est à la fois principe intelligent, principe sentant, principe actif, que dis-je? notre vrai moi qui est également notre nonmoi, qui est la coexistence en nous de tout ce qui nous appartient en propre, en même temps qu'il est le retentissement incessant en nous de toutes les influences du dehors, ce moi-là, ce moi infini ne se doute plus de sa propre existence. Nous ne sommes pour nous- même (ju'une définition composée de petites définitions, de petites hypothèses personnifiées que notre esprit s'est faites l'une après l'autre en concevant comme un sentiment à part ce que nous considérions à part, et en expliquant chacun de ces mouvements détachés de notre àme par un l'Ctit besoin ou une petite loi absolument indépendants des autres besoins et des autres lois qui, chacun dans son coin, accomplissaient les autres fonctions de notre être. Nous sommes devenus quelque chose de
monstrueux, comme serait un oxygène pensant qui, à force d'analyser intellectuellement ses diverses propriétés et de les concevoir distinctement l'une après l'autre, aurait cessé d'être l'oxygène réel pour ne plus être que la somme de ses propres idées sur lai-Qièine. Etrange idéal réalisé, étrange corps simple qui produirait l'oxyde de fer au moyen d'un organe imaginaire qu'il n'emploierait qu'à cela, et qui l'instant d'après recourrait à un autre instrument pour changer le soufre en acide sulfurique.
La poésie est simplement un retour momentané à l'état d'innocence qui a précédé cette chute; c'est une tentative instinctive que fait l'àme humaine pour se soustraire à ces conflits et à cette maladie de Bright qui la fragmente, pour secouer le joug de ces mille ide^es qui sont en elle sans être elle et qui ont usurpé le droit de penser et de vouloir à sa place, qui lui dictent en dépit d'elle-même des conclusions tirées d'une vieille conclusion, des déterminations déduites d'une volonté d'autrefois. Pour un instant, nous cessons d'avoir une intelligence indépendante de notre conscience, et nous nous rapprochons ainsi de l'état oii l'homme a du être avant la naissance de l'intelligence et de la volonté. En nous délivrant plus ou moins des formations parasites de notre esprit, de tous ces anciens produits de nos facultés qui empêchaient nos facultés réelles de s'exercer, nous retrouvons plus ou moins les forces vives de notre être; mieux que cela nous retrouvons notre âme qui les implique toutes à la fois, ~ et avec elle nous recouvrons le don de concevoir des pen-
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sées qui viennent réellement d'elle, qui sont vraiment un acte vivant de toutes les puissances qu'elle possède pour aimer, vouloir, connaître. Si passagère que soit cette délivrance, l'intense sentiment de liberté et de vie centuplée qui nous inonde alors ne saurait être oublié par celui qui l'a éprouvé, ne fût-ce qu'une seule fois. Il semble que nous échappions soudain à toutes les fatalités terrestres, à celle de notre œil qui ne voit que par fragment, à celle de notre raison qui ne comprend qu'en isolant, à celle de notre pauvre volonté qui n'entend jamais qu'un seul mot des discours de notre cœur. Toutes les chaînes sont tombées à la fois, nous ne sommes plus un esprit limité, discursif, emprisonné dans un horizon qui se rétrécit par derrière à mesure qu'il s'étend par devant. Nous ne sommes plus une intelligence qui ne voit que par reflets et comme dans un miroir; c'est positivement l'état paradisiaque, l'état d'inintelligence et d'indétermination qui est en même temps l'extase et l'intuition surnaturelle. Au lieu d'épeler et de voir le monde dans nos idées, nous contemplons face à face la grande vérité continue ; je dis mal, nous sommes immédiatement en contact avec le monde des essences et des substances. Les langues humaines n'ont pas de parole pour rendre celte espèce de vision qui est tout à la fois connaissance, affection, volonté, et qui cependant n'est qu'une sensation pure, la sensation divinement complète qui consiste, non plus seulement à apercevoir des effets et à concevoir derrière eux les causes invisibles qui sont à l'œuvre en nous et hors de nous, mais à sentir directement ces causes, à
sentir opérer au sein même de notre être toutes les forces du grand tout.
Sans doute, nos conceptions poétiques, à nous modernes, ne sont que des copies bien éloignées du modèle que je retrace. C'est qu'en effet elles ne sont que des copies decopies, et que Tinspiration spontanée y est largement mêlés d'idées laites et de partis pris qui gênent la chimie organique de notre être. Maisen taniqu'elles sont encore réellement involontaires, en tant qu'elles ressemblent plus ou moins aux véiitables conceptions spontanées, elles sont encore plus ou moins près d'être une synthèse complète de Tàme humaine. Prenons-y garde, il s'agit d'un fait avéré par l'histoire. Les traces qui nous restent des premières conceptions instinctives de l'esprit humain suffisent pour nous prouver qu'elles n'ont pas été seulement la poésie même, mais (|u't'lles étaient tout aussi bien et par la même raison la théologie, le langage, la pliilosoi)hie, la physique et la psychologie de la jeune humanité. C'étaient les premières formes d'im|)ressions qui fussent parvenues à se dessiner, à se détiniret à s'exprimer ; c'étaient les seuls mots distincts que l'àme des hommes eût prononcés, et ces mots sont devenus les premiers vocables des langues, les notions primaires qui par leur combinaison ont fourni aux esprits les moyens de se dénommer toutes leurs affections et leurs perceptions : ils sont devenus les noms des divinités et des énergies que l'homme se représentait comme les acteurs du drame de l'univers, les noms des puissances bienfaisantes ou malfaisantes auxquelles il rapportait ses joies et ses douleurs, ies noms des mobiles
qui lui semblaient produire les mouvements de son être. La perception devenue consciente s'est tour à tour présentée à l'imagination comme un objet perçu et commt' une faculté (]ui l'avait perçu. La jouissance éprouvée s'est conçue à la fois comme une qualité charmante qui résidait dans les choses et comme un désir intérieur dont le propre était d'aimer et d'appeler cette qualité.
Et maintenant encore nos langues, notre philosophie et nos sciences n'ont pas cessé de vivre sur la substance de ces antiques conceptions de l'imagination. Celui qui croit découvrir ou inventer quoi (jue ce soif, ne fait qu'extraire ce qui était déjà renfermé dans les impressions primitives telles qu'elles se sont imaginées avant que les hommes fussent capables de juger, de raisonner et de vouloir. La synthèse était si parfaite, elle contenait si bien la science implicite de tout ce que l'esprit humain saura jamais explicitement, que chaque jour le philosophe, tout fier de ses idées, tout fier d'avoir accompli des prouesses inouïes d'intelligence, s'arrête tout à coup frappé de stupeur et se sent comme tenté de s'aplatir superstitieusement à terre devant quelque vieux mot venu de l'Inde, ou quelque racine sémitique, au fond desquels il aperçoit comme en ébauche les systèmes qui lui ont coûté tant de réflexion, et auxquels il n'a pu s'élever qu'en entassant sous ses pieds les pensées accumulées de toutes les générations éteintes. Retrouver dans les bégayements de l'enfance humaine des intuitions qui sont encore des nouveautés pour le discernement du XIX' siècle, il y a là en effet de quoi émerveiller ; et au
premier abord la chose paraît lellemeiU surnaturelle, qu'un Frédéric Schlegel et bien d'autres n'ont cru pou- Toir expliquer l'énigme que par un miracle positif. Ils ont supposé que l'humanité avait dû commencer par un état de perfection et par une science révélée dont elle n'avait fait depuis que déchoir. Illusion souverainement trompeuse, quoique bien naturelle! En réalité, les premiers hommes étaient loin de savoir et d'avoir compris tout ce qu'ils ont exprimé ou plutôt tout ce qui s'est exprimé sur leurs lèvres par les mots de leurs langues. Ils le sentaient seulement : et c'est parce qu'ils n'en avaient pas l'intelligence, parce qu'ils ne se l'étaient pas d.Miiii, parce qu'ils n'avaient pas eu la volonté de le traduire en paroles, que leur sentiment a eu la puissance de se créer une expression complète. S'ils s'en étaient fait une idée, leur idée eût été sûre de ne comprendre qu'une partie de leur sentiment.
Mais dire que la poésie est le fait primitif de notre être, c'est dire par là même combien est grande la difticulté de s'en rendre, compte. Pour la retrouver il s'agit de remonter tout le cours de notre développement, de défaire tout ce qui s'est fait en nous. Il s'agit de mourir à ce que nous sommes et de rentrer en quelque sorte dans notre embryon. Où trouver la fontaine de Jouvence qui puisse accomplir pour nous ce miracle? Malheureusement elle n'existe nulle part, et il ne nous reste qu'un moyen de découvrir ce secret oublié qui se perd comme au fond d'une existence antérieure à notre naissance : c'est de le chercher partout où il n'est pas pour être ramenés à le rencontrer où nous ne songions pas à le cher-
clier. En d'autres tenues, c'est (répuisei'd'abord toutes les iliu-ions ihiUirelles, toutes les suiiposliions faciles, toutes les idées fausses que notre manière d'être actuelle tend à nous donner sur la poési(?, i)our arriver, en désespoir de cause, à concevoir et à accepter l'idée la plus difficile à trouver, celle qui est la plus invraisemblable pour des êtres comme nous, et qui cependant est la vérité.
Et de fait, il s'en faut que l'esthéticpie soit une des pages brillantes de la raison humaine. Elle a eu cela de tout exceptionnel dans sa destinée qu'elle semble ne pas être venue au naonde à son heure, et qu'après être morte plus d'une fois pour recommencer plus d'une fois son enfance, elle est restée en retard de plusieurs siècles sur les autres branches de la psychologie. La métaphysique, qui à bien voir est simplement la science de nos idées, remonte à un passé fort lointain, et malgré ses méandres, elle a poursuivi jusqu'à nous un cours à peu près ininterrompu. La morale de même — la science de nos mobiles et nos volontés — a trouvé de bonne heure des interprètes profonds, et jamais non plus elle n'a eu d'éciipse totale. Seuls nos sentiments spontanés, au nombre desquels figurent les conceptions émues de l'imagination, n'ont pas trouvé place dans le catalogue de l'esprit humain. La raison qui dressait cet inventaire ne les a pas aperçus, ou du moins elle n'a pas aperçu l'imagination. Elle était trop préoccupée d'elle-même, trop portée à ne voir dans l'homme qu'une intelligence et une volonté, que des idées et des résolutions déterminées uniquement par des idées ; et lors même qu'elle a cru et voulu travailler à comprendre les choses de hi
LES TROIS FORMES DE LA POÉSIE. 4:î
poésie, L'Ile n'a clierclié en réalité qu'à s'en déguiser la véritable origine. En rétléchissant et en raisonnant, elle s'est appliquée à se cacher l'existence et le rôlc^ de tout ce qui vit, opèie et s'accomplit en nous indépendamment de notre jugement et de notre volonté; elle n'a visé qu'à trouver un moyen de reporter à nos idées seules et à notre seule logique l'honneur de tous ces sentiments et ces conceptions qui se font dans notre esprit sans que nous les fassions, de toutes ces créations divines qu'enfantent en nous Tes forces instinctives de notre être, les propriétés que Dieu y a mises et qui ont encore gardé leur infaillibilité précisément parce qu'elles n'obéissent pas encore à notre intelligence et à notre volonté. A parler juste, ce qui a p issé pendant des siècles pour de l'esthétique était la négation même de l'esthétique : c'était une pure superstition, une chimérique rêverie sur une chimérique valeur nommée beauté, que la raison regardait comme inhérente à la nature de certains objets, et qu'elle avait inventée tout exprès pour escamoter le problème comme je disais, pour se persuader que la création du poëte était simplement la transcription d'un fait extérieur constaté par son intelligence.
Ce n'est pas pourtant que certaines données, d'où eût pu sortir une théorie réehe de la peinture et de la poésie, n'aient tlotté depuis longtemps à l'état d'aperçus détachés dans l'esprit des hommes. On a dit, il y a des siècles, que le beau était l'unité dans la variété ; on a entrevu encore, il y a des siècles, que la poésie comme la musique impliquait une harmonie, que les conceptions de l'imagination étaient essentiellement émouvantes
et figurées ; bref, on a pressenti que c'étaient des sentiments humains manifVslés par les images des objets sensibles. Mais combien ces vagues intuitions ont eu de peine à se tirer au clair et à se coordonner ! combien la pensée a été longue à essayer seulement de les résumer et d'en déduire une conclusion ! A l'heure qu'il est, c'est tout au plus si l'esthétique est sortie du chaos, si elle a dépassé la phase embryonnaire des hypothèses contradictoires, des assertions exclusives, des opinions de hasard qui ne peuvent satisfaire que leur inventeur. En tout cas, il faut descendre jusqu'à la fin du xviii® siècle, jusqu'aux Lettres esthétiques de Sclîiller, pour voir poindre une théorie qui s'attaque en effet au problème; et encore chez Schiller la définition du sentiment poétique reste bien indirecte, bien obscurcie par ses notions métaphysiques puisées à l'école de Kant. Pour juger son propre art, le grand poëte se borne, dans une large mesure, à appliquer de seconde main des conclusions qu'il s'était faites sur de tout autres questions.
Plus on creuse, du reste, plus on découvre que l'esthétique a eu positivement contre elle toutes les lois de l'univers et de la nature humaine. Chacun peut le savoir par son expérience personnelle. La pmsée de nous demander en quoi consistent et à quoi tiennent les émotions particulières que nous cause la poésie, ou que nous ressentons par moment en face des choses de la nature, ne nous vient jamais qu'assez tard. Il faut que nous ayons traversé déjà bien des zones de pensées pour que nous arrivions seulement à soupçonner qu'il y ait de ce côté une question à nous adresser; et quand nous nous
l'adressons c'est que nous ne sommes plus en é(at de la résoudre. La ioi est la même pour les peuples et les individus. Tant que l'imagination domine dans notre tempérament, la poésie est en nous-mêmes, elle est nous et par cela seul nous ne pouvons pas ia voir hors de nous, nous ne pouvons pas distinguer ce qu'il y a de particulier dans les tableaux émus du poète. Comment le pourrions-nous? Le poëte représente exactement les objets tels qu'ils se présentent à notre esprit ; il peint par des images ce qui nous frappe surtout comme une image; il mêle ce qui se mêle dans chacune de nos impressions. Littéralement donc la combinaison de pensée, de sensation et d'émotion qui constitue l'essence des conceptions et du langage poétiques, n'existe pas encore à notre égard comme un lait à part ; — elle se reproduit dans toutes nos conceptions, elle est la seule manière de voir et de sentir qui nous soit possible : c'est l'inévitable enfin, l'incessant, l'être universel égal au non-être. Avant que cette chose qui est tout et n'est rien prenne à nos yeux un caractère distinct, il est indispensable d'abord qu'elle se soit réellement distinguée du tissu ordinaire de notre vie. Rien que pour goûter pleinement les créations du poëte, nous avons déjà besoin d'y trouver une demiétrangeté. C'est dire combien nous en sommes éloignés quand elles nous surprennent au point de provoquer notre curiosité, de nous apparaître conmie une énigme. Pour qu'elles en viennent là, il faut qu'elles aient entièrement cessé de représenter notre manière de sentir, il faut que nous-mêmes nous ayons entièrement cessé d'avoir le tempérament poétique.
L'esthétique de la sorte est comme la paléontologie de la psyclioloi^ie. Tandis i\uc le langnge est toujours là pour poser devant le philologue qui veut en étudier le mécanisme; tandis que le logicien qui cherche à découvrir les lois de la pensée est sûr de les trouver à l'œuvre en lui-même, l'esthéticien au contraire est un homme de réflexion qui tache de comprendre des espèces de productions issues d'un état moral dont il ne reste plus trace chez l'homme arrivé à la réflexion. C'est un penseur chez qui l'intelligence a décidément pris le dessus, et le but qu'il se donne est de juger des créations entièrement étrangères à l'intelligence, des créations appartenant à l'âge moral où le jugement n'est pas encore formé, et où l'esprit ne renferme qu'une imagination qui accomplit insciemment et involontairement la triple fonction de l'intelligence, de la conscience et de la volonté. Le sphinx l'a voulu ainsi. L'OEdipe qui doit expliquer les résultats de l'inspiration ne doit pas connaître par expérience l'inspiration. — Si le problème était abordé par un poète, par un esprit chez qui naîtraient et vivraient encore à chaque instant des sentiments analogues à ceux d'où proviennent les chefs-d'œuvre de la peinture et de la poésie, cet esprit-là ne saurait pas les discerner en lui, et son tempérament l'exposerait à une infinité d'illusions. Ceux-là seuls sont capables de comprendre qui ne sont plus capables d'éprouver les émotions spontanées où ils trouveraient le mot de l'énigme ; et pour réussir dans leur tâche, il faut positivement qu'ils devinent, qu'ils parviennent à reconstruire par induction des formes de pensées qui sont pour eux des espèces
éteintes. Car il ne leur sert à rien d'avoir été poètes, eux aussi, k leur heure; un cataclysme les sépare de ce temps-là. Il ne leur est pas plus possible de se rappeler que de voir en eux-mêmes comment se produisent les conceptions poétiques; ils ne peuvent les connaître que d'après leurs débris fossiles, ils ne peuvent étudier que les squelettes et les ernpreinlesqui en restent dans les productions des poêles, dans les formations que les anciens déluges de l'imagination ont laissées à sec en se retirant. De là des incertitudes inépuisables, et des hypothèses sa)is cesse déçues et démenties. De là le fait si frappant que partout l'esthétique commence par méconnaître absolument son objet et son rôle. Loin de comprendre qu'elle est purement une branche de la psychologie et qu'il s'agit pour elle de donner la description et la genèse de certains phénomènes de l'àme humaine, elle se prend pour une science ontologique, pour la science et j)our la législation qui ont pour but de déterminer en quoi consiste le beau, c'est-à-dire de rechercher quelle est la conformation qui fait que certains objets sont en soi de belles choses, et en même temps de décider quelle doit être la conformation des œuvres d'art pour qu'elles soient parfaites en soi. Bref, c'est du côté des réalités extérieures que l'esthétique tourne d'abord toute son attention, c'est en dehors de l'homme qu'elle cherche la clef des conceptions poétiques, — et il n'en faut pas davantage pour l'aveugler. Avec cette préoccupation, elle ne peut pas voir comment la poésie est simplement le mode naturel d'expression qui correspond à une manière naturelle de sentir et de concevoir; elle ne peut
pas voir comment la musiijue et la peinture, avec leurs accords de sons et de couleurs, ne font que rendre les harmonieux faits d'âme et les apparitions prestigieuses que les impressions quotidiennes de la vie délernjinent à cliaciue instant dans l'esprit du musicien et du peintre; elle ne peut pas comprendre, enfin, comment les trois langues qu'on a nommées beaux-arts n'ont été primitivement que les manifestations sincères d'un fait d'organisation, d'une manière d'être qui autrefois était plus ou moins le tempérament de tous les hommes du berceau à la tombe, mais qui de nos jours ne se retrouve plus que chez des natures exceptionnelles, et qui même chez elles n'est le plus souvent qu'une phase transitoire ou un état d'esprit accidentel et intermittent.
La faute, du reste, ne doit pas être imputée uniquement aux penseurs. Les poètes et les peintres, euxmêmes, les organisations qui^ aux époques de réflexion, gardent encore le tempérament instinctif, ne peuvent contribuer qu'à confirmer les hommes de réflexion dans leur erreur. Car de toutes nos facultés, ainsi que je l'indiquais, l'imagination est la plus aveugle, la plus inconsciente, la plus incapable de se connaître et de se douter même de sa propre existence. Par cela seul que ses conceptions sont entièrement spontanées, l'esprit ne peut pas plus s'apercevoir des forces qui les déterminent que nous ne pouvons nous apercevoir des fonctions de notre estomac et de nos poumons. En tant, d'ailleurs, que l'inspiration du poète arrive à se rendre compte d'ellemême, ou plutôt en tant qu'une question ou quelque autre influence étrangère amène le poète à la juger, il est
fatalement condamné à se faire de ses sentiments la plus superstitieuse idée. Ne sont-ils pas des sentiments qui lui sont venus malgré lui, comme il dit? Cela prouve assez qu'ils lui font l'effet de ne pas venir de son wo/, de ce c[ui lui appartient en propre. L'illusion est vieille comme le monde et elle dure encore dans toute sa force. Les connaissances que nous savons avoir et dont nous pouvons dispi^ser à notre gré, lesjugements que nous sommes à même d'en tirer quand cela nous plaît, et les applications que nous sommes libres d'en faire à tout instant pour trouver un moyen de satisfaire nos volontés, — il n'y a (jue cela qui soit nou>^ à nos propres yeux. Quant à ces autres pensées et à ces autres affections qui s'emparent au contran^e de l'homme sans qu'il s'y attende, sans qu'il ait vu lieu de les adopter, sans qu'il puisse s'y soustraire ou les raviver à volonté, toujours l'homme les a attribuées à une puissance tout extérieure. Autrefois il les adorait superstitieusement comme l'inspiration d'un dieu. Maintenant, avec non moins de superstition, il les regarde comme l'effet d'une beauté, ou d'une efficacité quelconque qui réside hors de lui dans les choses. Dès qu'il est charmé, il croit à un charme : son émotion est une joie, elle a besoin de placer sa cause dans un objet pour pouvoir contenter son désir de l'aimer.
Est-ce donc à dire que l'énigme soit insoluble? Non pas: nous avons encore en nous-mêmes de bonnes raisons pour espérer le contraire. L'histoire du passé de l'esthétique comme la prophétie de son avenir sont écrites en gros caractères dans les trois âges de la vie. Pendant l'enfance, nous sommes tout dominés par noire propre
nature: même quand nous croyons voir nous ne faisons qu'imaiiiner au '^vé de nos inslincts; et pourtant nous 7iavous mille conscience de notre individualité, tant elle se confond pour nous avec les objets. Plus tard, vers le milieu de la jeunesse, nous sommes au contraire tout dominés par noti'c intelligence, par la préoccupation de juger les choses qui ne sont pas nous el de nous en faire des idées distinctes de nos impressions : c'est le moment où nous tournons directement le dos à notre nature propre et où nous sommes le plus incapables de la connaître. Mais grâce à Dieu et en dépit d'Auguste Comte, notre croissance ne s'arrête pas là. Après cette période de raisonnement et de positivisme, il en vient une troisième : celle de la conscience, où nous nous désillusionnons de notre première idolâtrie pour nos idées, et où, e»i reconnaissant qu'elles ne suffisent pas pour nous expliquer tout ce qui se passe en nous, nous reportons notre attention sur notre propre nature. Cette fois, nous la retrouvons avec des yeux capables de la discerner ; et c'est alors que tout s'éclaircit pour nous. Nous tenons enfin le secret de notre enfance : car nous avons enfin découvert notre être véritable, celui qui agissait sans conscience, et comme mêlé à la nature, durant nos premières années, et qui n'agissait plus durant nos années de raisontîemenl. Il semble même que notre enfance et ses instincts soient rentrés en nous : avec le sentiment de notre personnalité, nous avons recouvré la faculté d'éprouver à demi, ou, en tous cas, de comprendre pleinement toutes les impressions naïves de notre âge d'imagination, toutes ces affections irréfléchies, indépendantes
de nos opinions, et par là même absolument vraies, que notre jeunesse se piquait de miépriser et de ne plus connaître.
L'estliétique aussi, j'en ai bonne confiance, finira par comprendre les conceptions de l'imagination ; et ce sera le jour où elle en viendra à les étudier à la lumière de la conscience plutôt qu'à celle de la raison, je veux dire le jour où elle en cherchera l'origine et l'explication dans les lois de la nature humaine, au lieu de les chercher dans les lois des choses, dans les idées hypothétiques que notre raison peut se former de la nature des objets. Toujours est-il que l'esthétique a dû commencer précisément, et a commencé eu effet, sous la conjonction la plus défavorable, aux épocpies mêmes qui pour les nations correspondent à l'âge tout intellectuel delà jeunesse. En Grèce, elle est venue avec les rhéteurs et les scoliastes, alors que le génie national avait dit son dernier mot. A Rome, si elle a paru dès les beaux temps d'Auguste, c'est que la littérature romaine en ses plus beaux temps avait plus de mémoireque d'invention. Dans l'Europe moderne, elle est née après la mort de Shakspeare, après celle de Michel-Ange, après celle de toute inspiration originale. A parler juste, elle e>t née, par génération putride, de la décomposition même de l'imagination : car si elle a pris vie, c'est positivement parce que les esprits, abandonnés par l'imagination, se mettaient à réflécliir pour se rendre compte, pour analyser et démêler ce qui étdit confondu dans leurs impressions et dans les sentiments sortis d"un seul jet de leur imagination.
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Comment s'étonner, après cela, des fausses notions sur l'art qui se sont emparées de l'intelligence européeime par droit de premier occupant et qui y tiennent bon encore? Les hommes auxquels nous devons nos idées sur la poésie et la peinture étaient comme à l'antipode du sentiment poétique. C'étaient des philosophes qui raisonnaient, qui concentraient leur attention pour saisir chaque objet en soi, qui faisaient effort pour sortir d'eux-mêmes et pour séparer leurs perceptions de leurs émotions personnelles. Il était donc impossible qu'ils eussent la moindre notion de ces conceptions poétiques qui s'engendrent d'ellesmêmes, quand l'esprit est détendu, et qui sont précisément produites par la fusion intime de l'érnolion et de la pensée, de la sensation et de la perception. Aussi sont-ils tombés dans une erreur très-naturelle en pareil cas, dans celle où chacun tombe à tout instant en 'face d'un Anglais, d'un Allemand, ou seulement d'un voisin qui agit tout autrement que lui parce qu'il est en réalité tout autre que lui. Quand un homme qui ' n'a pas même un rudiment de générosité ou de respect pour la vérité rencontre sur son chemin un acte de sublime abnégation, ou d'héronjue franchise, dont il est radicalement incapable, il s'airange vite pour le comprendre en l'attribuant à quelque misérable calcul dont il est coutumier : il le considère comme un faux semblant de générosité qui n'est au vrai qu'un rôle habilement joué dans une pensée d'égoïsme. Ainsi ont fait les esthéticiens, Faute d'avoir eux-mêmes la manière d'être et la manière de sentir dont les créations poétiques sont
simplement l'expression fidèle, ils se sont expliqué ces créations par un ingénieux mensonge; ils se sont représenté l'œuvre du poète comme une production sans aucun rapport avec ses véritables sentiments, comme un ouvrage analogue aux beaux vases ou aux meubles élégants que l'ouvrier façonne en vertu d'un ensemble de connaissances qu'il sait appliquer. En un mot, au lieu d'admettre que l'œuvre était émouvante parce qu'elle traduisait une émotion, ils ont cru qu'elle était uniquement un habile moyen d'émouvoir que le poëte avait su combiner parce qu'il connaissait les effets des combinaisons, et parce qu'il avait eu le talent de juger exactement ce qui était propre à produire sur ses lecteurs l'effet qu'il avait en vue.
Cela est si vrai, et cette conviction que la poésie n'est qu'une création voulue et arbitraire a si bien été le point de départ de toute l'esthétique humaine, que dans l'Europe moderne, comme autrefois dans l'antiquité, le mot choisi entre tous pour désigner la peinture, la poésie et la musique a été le mot art, le mot qui veut dire artifice, calcul, savoir-faire, fabrication et simulation. Le hinst germanique emporte le même sens, et si l'on veut une autre preuve, elle est facile à trouver. Le vates des temps primitifs, l'homme inspiré qui, avant les jours de réflexion où l'esthétique a commencé, était considéré comme un voyant, un prophète, un énonciateur, est devenu pour nous un poète, un faiseur, un homme qui invente et façonne ce qu'il dit, au lieu d'énoncer ce qu'il trouve en lui. Toujours la même manière d'envisager l'imagination, toujours l'idée de fiction et de fabrication
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qui vient toiiniir les mots (jue la raison antique et moderne a spécialement adoptés pour dénommer ce qu'il y a de plus naïf et de plus involontaire au monde, pour dénommer et caractériser les créations qui ne représentent pas seulement avec vérité ce que sentent et ce que voient vraiment certaines organisations, mais qui reproduisent encore les perjsées les plus involontaires et les plus irrésistibles de l'âme humaine, celles qui sont essentiellement l'opposé des jugements que nous voyons lieu d'adopter en voulant juger, celles enfin qui, par là même qu'elles se forment spontanément, alors que l'esprit rst libre de toute préoccupation, sont les plus sûres de provenir à la fois de tout ce qui est dans l'homme, les plus sûres de manife ter ou d'indiquer au m.oins tout ce que les choses sont pour lui et tout ce qu'il est lui-même vis-à-vis d'elles. Je ne fais pas ici du mysticisme : à qui n'est-il pas arrivé, à certains moments de fatigue, après une nuit passée au bal, dans un demi-assoupissement au fond d'une voiture, ou simplement dans ses rêves ordinaires, de voir, les yeux fermés, de capricieuses figures pleines de mouvement et de vie, des groupes en relief et en pleine lumière, av{!c des finesses de détail, et des souplesses de forme merveilleuses, avec des raccourcis accusés par des combinaisons de lignes, et des indications de muscles qu'il n'avait jamais observées dans sa vie et qu'il n'aurait jamais pu dessiner s'il eût pris un crayon. Le peintre n'est pas autre chose qu'un homme dans l'esprit duquel des tableaux plus nets, plus persistants, plus fréquents, se font ainsi d'eux-
mêmes. C'est là la vérité de l'imagination plastique, vérité mille fois plus complète que celle qui exprimerait seulement les connaissances du peintre. De fait, c'est la réalité même qui entre en lui et s'y reproduit avec toutes les puissances qu'elle possède à son insu pour i'aiîecter; ce sont les choses de ce monde telles qu'elles reviennent et ressuscitent dans son esprit, et telles aussi qu'elles y deviennent en s'imprégnant de sn propre individualité, ou, comme dit Bacon, «en conformant leurs apparences aux désirs de son âme. » En un mot, c'est tout ce qu'il a remarqué, tout ce qu'il sait savoir, plus tout ce qu'il sait sans le savoir, plus tout ce qui a impressionné son œil sans aller jusqu'à son esprit; et c'est tout cela, coloré, mouvementé par tout ce qu'il a senti >ans le voir, par toutes les affinités, les sympathies latentes, parfaitement inconnues à lui-même, qui pouvait en lui répondre aux invisibles propriétés des choses. Voilà pourtant la vérité que l'esthétique naissante nous a appris à considérer comme un mensonge et une œuvre d'art. Quoique la raison humaine ait donné . de tristes preuves de ce que valent ses décisions infaillibles, je n'en connais point qui démarquent plus ridiculement la naïve outrecuidance avec laquelle elle s'est prise et donnée pour la faculté dont le propre est de reconnaître la vérité, et dont le rrjie est de nous mettre à l'abri des égaremerits du sentiment.
Et de nos jours encore, sommes-nous beaucoup plus avancés? Je ne le pense pas. Eu tout cas, les opinions sur l'art qui courent le monde et la littérature, celles qui exercent une influence réelle se sont bien mal
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dégagées de l'erreur originelle. Il est vrai que l'esthétique en général a dépassé cette première phase de matérialisme enfantin où elle concentrait toute son altenlion sur la conformation des œuvres, et oi^i, faute de regarder au delà, elle faisait résider dans la forme seule toutes les efficacités de la poésie. De la production, on cherche maintenant à remonter jusqu'au producteur : on a reconnu que le secret delà forme, comme celui de l'effet produit par le poëme et le tableau, se trouvaient dans l'esprit où ils se sont élaborés, dans le je ne sais quoi de lui-même que cet esprit y a mis. Malheureusement, si l'esthétique est sortie de cette première idolâtrie, c'est pour rester engravée au fond de l'idéalisme, au fond des théories qui ne voient dans les créations de l'imagination que le résultat d'une idée, d'une pure conception de l'intelligence. A cet égard, nos hégéliens, nos positivistes, nos jeunes esprits les plus révolutionnaires s'accoi'dent assez avec les professeurs de nos écoles; tous considèrent volontiers nos affections comme une simple conséquence de nos connaissances; pour tous, plus ou moins, nos volontés, nos sentiments et nos jugements, ou en d'autres termes, notre conscience, notre imagination et notre intelligence ne sont guère que trois classes d'idées relatives à trois espèces d'objets extérieurs que l'on nomme le bien, le beau, le vrai, idées qui diffèrent seulement entre elles comme notre conception du cheval ou du pêcher diffère de notre conceptioii du caillou.
L'Allemagne elle-même, la profonde Allemagne, depuis Kant, est à peu près retombée là. Malgré la recon -
naissance que mérite Sciiilling pour avoir entrevu le prenriier la nature de l'imagination, Scliiliing, aussi bien que Hegel, a éteint son flambeau en se replongeant dans l'abîme de la métapliysique. Il n'importe que ces deux puissantes intelligences aient trouvé des arguments de génie pour se persuader que la nature et l'esprit humain étaient le même être absolu se manifestant de deux manières, et qu'en conséquence les lois de nos propres idées devaient être les lois mêmes des choses en soi. Ce n'e.^t toujours là qu'une immense dépense de réflexion pour se permettre de céder à l'instinct irréfléchi du vulgaire, à l'aveuglement naturel qui nous pousse à prendre nos idées de la réalité pour la réalité même; ce n'est toujours qu'un tour de force d'esprit pour s'autoriseu. à ne pas voir que la nature de nos conceptions poétiques, comme celle de nos autres pensées, résulte forcément des lois de notre propre nature humaine. Pratiquement, et quant à son influence sur l'esthétique, la profonde philosophie de l'identité aboutit donc par le chemin le plus long aux mêmes illusions que Yétourderie française a tout bonnement acceptées sous leur forme familière. La France incline à faire de la poésie une science et une affaire de jugement; l'Allemagne de son côté en fait une ontologie transcendante, une incarnation des notions abstraites de la raison pure; mais cela revient toujours à n'y voir que l'expression d'un idéal, c'est-àdire d'une idée, c'est-à-dire encore d'une espèce d'objet extérieur, d'une manière d'être parfaite que l'artiste se borne à percevoir en esprit, et qui doit sa beauté à ce qu'elle est en soi, — absolument comme l'œuvre qui la
retrace nedoit sn perleclion qu'à la fidélité avec laquelle l'artiste a conçu et reproduit cette beauté inhérente à l'objet. Peut-être cela peut-il nous coîisoler quelque peu de notre inferiorilé dans les spéculations niélapliysiques; en tout cas, cela prouve que, quel que soit le génie des individus et des peuples, l'esprit humain ne peut s'empêcher d'obéir à ses lois, qui sont les mêmes pour tous, qui s'accomplissent chez le fou et le sage, et qui veulent qu'avant d'en venir à regarder en nous-mêmes pour découvrir les forces de noire êtie dont l'opération déiei mine tous les phénomènes de notre être, nous ayons tous à passer, Alleniands comme Français, par les superstitions de l'intelligence, par les esthétiques idéalistes et les métaphysiques rationnelles qui s'obstinent à expliquer la beauté de nos conceptions poétiques ou l'évidence de nos vérités par le rapport absolu qu'elles ont avec des beautés ou des vérités existant au dehors de nous.