‹ L'Esthétique de Jean-Sébastien BachChapitre 15 sur 94 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Les notes tenues. — Les traits rapides. — Le rythme de l'énergie. — Les motifs alourdis et entravés. —Les motifs allégés. — Souplesse rythmique des thèmes d’accueil. — Les mouvements uniformes. — La marche, la course, la fuite. — Les mouvements interrompus. — Les soupirs. — La déclamation entrecoupée. — L’imitation de la nature dans les motifs de l’angoisse et dans les motifs du rire.

Dire qu’une note est élevée, qu'un son est grave, c'est parler par image. Mais dire qu’un motif est lent, ou qu'il est rapide, c’est reconnaître un fait. De toutes les allusions offertes aux compositeurs qui cherchent à traduire, dans le langage de la musique, des idées exprimées par des mots, les allusions au concept de la durée sont les plus légitimes, en ce sens du moins qu'elles sont les plus justes. Elles se rapportent en effet à une propriété certaine de la musique, art soumis au temps et modérateur du mouvement.

Les anciens maîtres se sont servis avec complaisance des interprétations exactes que ces affinités leur permettaient. Ils ont même abusé de cette exactitude, et l’on trouve des exemples où le texte littéraire est transposé en musique avec une enfantine précision. Ainsi, dans un chapitre de son traité Æ£7 Melopeo, où il affirme que «limitation, par le chant, du sens de la lettre, orne grandement la composition», Pedro Cerone propose en modèle un passage d’un motet à cinq voix de Palestrina, tiré du cinquième livre dédié au cardinal Bathori, passage dans lequel, sur le mot longa, les cinq voix tiennent en même temps une note ayant la valeur de la figure appelée /onga, la longue.

1 El Melopeo ÿ Maestro, Tractado de Musica theorica y pratica. Naples, 16131. XI1,:C.-5; p.665:

Bach n’a pas cette vaine minutie d'expression. La nomenclature musicale, telle qu’il l’apprit dans sa jeunesse, lui aurait certes encore fourni les éléments de semblables jeux d’espritt. Mais il se contente d'observer, d’une manière générale, le précepte dont Cerone présente une application étroite. Il se garde bien d'inviter l’auditeur à résoudre des calculs propres tout au plus à réjouir les écoliers. Mais, en répudiant ce qui, dans ce procédé, paraît puéril et reste étranger à l’effet artistique, il en admet cependant le principe, qu'autorise la pratique de la déclamation naturelle. Ainsi, sur le mot lange, longtemps, il fait chanter une ample

vocalise, mêlée de notes tenues, et l’étend sur plus de deux mesures.

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Il joint constamment des sons prolongés aux paroles qui éveillent des idées de continuité, de persistance. La signification des verbes bletben, rester (A), warten, attendre (B), Zalten, tenir (C), sfehen, se tenir debout (D), bestehen, demeurer ferme (E), se reflète habituellement dans le chant, comme en témoignent les exemples que voici, et qu'il serait d’ailleurs facile de multiplier.

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! Ainsi Johann Rudolf Ahle énumère les valeurs de notes, de la maxima

à la subsemifusa, dans sa Brevis et perspicua Introductio in Ârtem imusicam, publiée en 16735.

? Cantate Du Hirte Israël, hôre (B. G. 104, XXIII, p. 108).

3 Cantate Ein’ feste Burg (B. G. 80, XVIII, p. 376).

{ Cantate Bleib’ bei uns (B. G 6, I, p. 155).

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