‹ L'Esthétique de Jean-Sébastien BachChapitre 34 sur 94 · DB GARE · texte numérisé non relu

DB GARE

? Les paroles sont en eflet de Bach. Voyez Spitta, Johann Sebastian Bach (I, p. 461).

8 Sur Christian Friedrich Hunold (1680-1721), on peut consulter (Particle de W. Creizenach dans l’A/lgemeine deutsche Biographie (vol. 13, 1881, p. 410). Ph. Spitta a écrit un fort intéressant article sur les rapports de Bach avec Hunold. Ce travail se trouve dans les Historische und philologische Aufsätze Ernst Curtius ju seinem 7oten Geburtstage am 2Ven Sept. 1 884 gewidmet(Berlin, 1884). Le n° XXVII (p. 404) est l'étude de Spitta: Ueber die Beziehungen Sebastian Bach qu Christian Friedrich Hunold und Mariane von Ziegler. Il n’y signale point d’ailleurs cette cantate de Hunold, qui put influencer Bach dans la composition du livret de la cantate T'ônet, ihr Pauken.

au médiocre savoir-faire poétique du musicien que cet enchaînement de mots et d’idées familières à son esprit. Aussi ne lui suffit-il pas d’y avoir recours dans le premier chœur en évoquant timbales, trompettes et cordes. Il faut encore qu'il tire parti des flûtes, dans un air de soprano. Sans se mettre en peine d’un texte plus subtil qui en nécessite l'emploi, il les annonce tout bonnement par la bouche de Bellone, puisque ce sont des instruments militaires. Son livret devient ainsi une espèce de programme de concert, versifié vaille que vaillef, mêlé d’exclamations et de souhaits. « Blast die wohlgegriffenen Flütens?, chante la déesse de la guerre, parmi les motifs en tierces des flûtes traversières, ces flûtes allègres des mercenaires suisses et des soldats allemands.

Dans la cantate de mariage © holder Tag, erwünschte Zeit, que Spitta suppose avoir été écrite dans les dernières années de la vie de Bach, peut-être en 1749, nous rencontrons encore, dans l'orchestre, une allusion aux paroles. Quelques notes de flûte, entrecoupées déjà, et bientôt taries, préludent à cet air de soprano: « Taisez-vous, sons flûtés...» 3. Une allusion de même nature se trouvait déjà dans la 7rauer-Ode, composée en 1727 pour le service funèbre de Christiane Eberhardine, reine de Pologne. Les mots de l’air de soprano: «Silence, silence, aimables cordes», y sont traduits par des interruptions dans l'accompagnement du quatuor t.

De semblables correspondances entre l’orchestration et le texte,se trouvent encore dans plusieurs cantates d'église. La trompette joue la mélodie d’un choral au texte menaçant, accompagnée d’un orchestre tumultueux, quand la basse prédit les terreurs du grand jour, et la rumeur formidable des dernières trompettes, dans la cantate Wachet, betefs. Dans le récitatif de basse de la cantate Æerr Jesu Christ,

1 Spitta relève des impuretés de langage dans ce texte qu'il juge maladroitement disposé (J. S. Bach, II, p. 461).

2 B. G. (XXXIV, p. 210).

3 B. G. (XXIX, p. 83).

MBA GACCIIES p.227):

5 B. G. 70 (XVI, p. 360).

wahr'r Mensch und Goft, la trompette se répand de même en grandes fanfares tragiques, quand le chanteur annonce le moment où les trompettes sonneront et où les puissances du ciel seront ébranlées!{. La seconde partie de la cantate O Exwigkeit, du Donnerwort commence par un air de basse où le réveil terrible que signaleront les voix d’airain, agite l'orchestre entier, aux sons de la trompette fulgurante ?.

Enfin, dans le premier chœur de la cantate Æyschallet 1hr Lieder, erklinget ihr Saiten, on peut distinguer, maintes fois, dans les alternances des groupes sonores qui composent l'orchestre, une sorte de parti pris de faire concorder les ensembles successifs, colorés de timbres différents, avec les indications données par les paroles®.

Bach met trop de soin à exprimer directement ces détails d’instrumentation que les textes lui proposent, et il a trop de goût pour ce procédé, pour ne pas tenter de l'appliquer, même lorsque le «corps sonore» que le texte désigne n'appartient pas, à proprement parler, aux ressources de l’orchestre. Il lui semble ainsi très justifiable de faire tinter une clochette (Campanella), dans le bel air d’alto qui forme à lui seul toute la cantate Schage doch, gewünschte Stunde, «sonne donc, heure souhaitée. Dans d’autres cas, assez nombreux, cette évocation du son de la cloche est réalisée à l’aide des éléments habituels de l’orchestre, et ces recherches imitatives donnent lieu, bien souvent, à de très curieuses combinaisons instrumentales.

Remarquons ici que l’imitation des cloches est un des motifs pittoresques favoris des musiciens du XVII° siècle. Déjà dans le Æiézwilliam Virginal Book, nous trouvons une pièce de William Byrd (1543—:1623) qui, sous le titre de The Bells, représente le monotone carillon des clochesÿ. Louis Couperin (1630? —1665) figure le glas, dans son Tom-

1 B. G. 127 (XXVI, p. 153).

2 B. G. 20 (Il, p. 318).

3 B. G.172 (XXXV, p. 38).

BR GN3 XI D 52); 5 Edition de MM. Fuller Maitland et Barclay Squire (Londres et Leipzig, Breitkopf et Härtel), I, p. 274.

beau de M. Blanc Rocher!, et le premier volume de la collection Philidor, à la bibliothèque du Conservatoire de Paris, contient une «Pièce qui a esté faitte par M' Couprin pour contrefaire les carillons de Paris et qui a toujours esté jouée sur l'orgue de Saint-Gervais entre les vespres de* la Toussins et celles des morts»? Johann Heinrich Schmelzer (1630 ?— 1680) reproduit les lourdes harmonies des «cloches des morts» dans son Lamento sopra la morte Ferdinandi IIT (1657)°. Poglietti imite aussi les cloches #. Pierre Gaultier donne un Carillon, dans ses Symphonies qui furent publiées en 1707, dix ans après sa mortÿ. Dans ses Pièces pour le Violon (1705), Jean-Ferry Rebel intitule Les Cloches un morceau de la troisième suitef, Il y a un Carillon dans le deuxième livre de Pièces de Viole de Marin Marais (1701)7, et Pierre Dandrieu, organiste de Saint-Barthélémy à Paris, en annonce plusieurs dans son recueil de pièces d’orgue et de clavecin$. Rappelons aussi la pièce de François Couperin, dénommée Le Carillon de Cythère?.

1 Cette pièce est donnée par Farrenc dans le Trésor des Pianistes (vol.XX). Fils d’une certaine Lisette, filleule du prince de Conti, Blanc-Rocher était un «admirable joueur de luth», lisons-nous dans les Historieites de Tallemant des Réaux (Ed. Monmerqué, tome 1er, p. 195). Il est cité par Mersenne avec éloges (Harmonie universelle). Froberger fit aussi le Tombeau de «son ami» Blanc-Rocher, mort pendant son séjour à Paris. On trouve dans cette pièce des octaves à la basse, qui se répètent comme les tintements lents du glas (Denkmäler der Tonkunst in Oesterreich, X?, p. 114).

? Page 71. À la page 74 se trouve un deuxième carillon

3 Cette pièce se trouve dans un recueil manuscrit formé par Rost (1688) et transmis par Séb. de Brossard à la Bibliothèque royale (Bibl. nat. V7 1090, n° CXVI).

4 Denkmäüler der Tonkunst in Oesterreich, (XII?, p. 35).

5 Gaultier était directeur d’une troupe d’opéra qui jouait alternativement à Marseille, à Montpellier et à Lyon. Il périt en mer avec toute sa troupe en 1607. ;

6 Rebel était alors violoniste ordinaire de l'Opéra.

RESOE

8 Noëls, O filii, Chansons de Saint-Jacques, Stabat mater et Carillons, le tout revu, augmenté, extrêmement varié et mis pour l'orgue et le clavecin (sans date). Ce recueil, attribué à tort à J. F. Dandrieu, se trouve à la bibliothèque du Conservatoire. Il figure, avec cette fausse attribution, dans le Catalogue de la Réserve de la Bibliothèque du Conservatoire, rédigé par Me JrcB: Weckerlin (1885, p. 458).

9 3e ]. de pièces de clavecin.

Il est assez rare de rencontrer, dans toutes ces imitations, quelque recherche qui ne soit d’un art vulgaire et sans nouveauté. Les auteurs y inventent peu, et ne font guère que répéter de faciles effets descriptifs. Le choc isolé des notes profondes, le va-et-vient des octaves, les thèmes brefs et obstinés, le bavardage argentin des sons aigus, voilà toutes leurs ressources, pour dépeindre ces voix si complexes. Ils ne s’avisent point d’en reproduire le bruissement infini. Quelques accords bien simples leur suffisent pour évoquer le cliquetis des harmoniques éparpilléest. Le plus souvent, ils ne vont même pas si loin, satisfaits d’avoir balancé les rythmes et ressassé les motifs, fidèles à des conventions pittoresques d’une enfantine pauvreté.

Fréquemment, Bach lui-même s’est contenté de ces moyens sommaires, et avec juste raison, ne voulant pas donner trop d'importance à une description accessoire que, dans certains cas, il valait mieux laisser transparaître seulement, sans l’imposer. C'est ainsi que les przz1cati de la basse continue tintent discrètement, dans l’air de ténor de la cantate Liebster Goft, wann werd ich sterben: «Pourquoi veux-tu t’effrayer, mon âme, quand ma dernière heure sonne?»? Dans Je bel air de basse de la cantate Âerr, wie du wrllsé, quand le chanteur s’écrie: «Sonnez, cloches funèbres», le bourdonnement des notes détachées et vibrantes enveloppe la mélodie. Le même procédé est employé dans l'air de ténor de la cantate Christus, der ist mein Leben. Mais là, il est enrichi d’une façon ingénieuse: les hautbois d’amour qui soutiennent le battement des violons et de la basse s’attardent en des tenues dissonantes, semblables à cet écho d’harmonies fêlées qui traîne parfois dans l’air, quand les cloches se sont tues*. Dans l’air de soprano de la cantate Æerr Jesu Christ, wahr'r Mensch und Gottf, les flûtes vibrent doucement en tierces répétées, tandis qu’oscillent les octaves de la basse jouée en frizzicato. Leurs résonnances flottantes frémissent

1 Je citerai en particulier le Lamento de Schmelzer. 2, BIG. "8(L2P:1224):

8 B. G. 73 (XVIII, p. 102).

# B. G. 95 (XXII, p. 145 et pages suivantes).

au-dessus des sons graves, comme un brouillard de lumière pâle, et la voix chante, accompagnée du hautbois: «L'âme repose dans les mains de Jésus, alors que la terre recouvre le corps. Ah! cloches des trépassés, appelez-moi bientôt, je ne crains rien de la mort, parce que mon Jésus doit me réveiller »t.

Bach avait déjà donné un tableau d’un coloris descriptif tout semblable, dans la cantate Komm, du süsse Todesstunde que Spitta date de 1715. Le texte ne parle point, à la vérité, des cloches de la mort, mais seulement du «dernier tintement des heures»?. Cependant Bach, dans sa description, dépasse de beaucoup, en ampleur, l’image qui lui est proposé, et va jusqu’à une représentation du glas uniforme sonné par une cloche. Voici ce passage, pris dans le second récitatif d’alto (A). Il est intéressant de le comparer avec le début et le milieu de l'air de la cantate Herr Jesu Christ, wahr'r Mensch und Gott, que je viens de signaler et que je donne à la suite (B).

so schlage doch, schlagedoch, du letz - - ter Stundenschlag, so schlagedoch,schlage doch,

Rare = En En Er voavn os a ]

1 B. G. 127 (XX VI, p. 147). On peut remarquer un semblable effet d’orchestration dans le premier chœur de la cantate Liebster Gott, wann werd’ ich sterben (B. G. 8), dans une tonalité plus claire, d’ailleurs.

2 Dans l'air de soprano de la cantate Freue dich, erlôste Schaar (B. G. 30). : « Heures, hâtez-vous», les instruments font une sorte de tic-tac en balancements d’octaves

schla-ge doch, du letz - ter Stun-den-schlag 1

Flütes (à bec)

staccalo pres Pre DATI — Dee Per

0boe —h- Rae TUE ER ee Die See-le ruht in Je - - su Hän-den Die See- le D REA PAPE CE TE NUS NES

= Re ee. =

1 B. G. 161 (XXXIII, p. 17). Spitta cite ce fragment de récitatif (J:S. Bach, I, p. 543), mais il considère comme limitation du son de plusieurs cloches, de volume différent, ce passage d'orchestre qui, à mon avis, représente plutôt la vibratioh d’une grosse cloche, accompagnée de ses harmoniques.

Acb, ruft mich, ruft mich bald,

ach, ruft mich bald, ibr Sterbe - = glo-cken, ? ich bin zum

nt nl Hs be Ja . RE RES ee Dre En 1 Rte mou Énuts CR ARTE 25 Tim à vie RE — TES zum Sterben un - er - schrocken 3

D en — —————

1 B. G. 127 (XX VI, p. 148).

2 À partir de cette mesure, les violons et l’alto jouent pizzicato, formant des accords flottant semblables à ceux qui se trouvent dans l’exemple suivant.

2 B. G: 127 (XX VI, p. 151).

Dans le récit d’alto de l’Ode funèbre composée pour la cérémonie faite à Leipzig, le 17 octobre 1727, à la mémoire de Christiane Eberhardine, reine de Pologne et électrice de Saxe, morte le 5 septembre!, Bach produit une merveilleuse imitation des cloches. Son orchestre y est formé d’un mélange d’instruments très ingénieusement combiné, et d’une grande variété. Nous y retrouvons d’ailleurs les éléments principaux qui figurent dans les exemples précédemment cités : les flûtes qui tremblent lentement, les hautbois âpres aux tenues dissonantes, les cordes en pizzicati à plusieurs parties. Deux luths encore sont joints à cet ensemble. Il y a, dans cette page remarquable, comme un écho des ouragans de cloches que le deuil solennel de la cour avait suscités dans lé pays tout entier. En Allemagne, les sanglots prescrits aux beffrois n’avaient pas de fin. Le jour des funérailles de la reine de Prusse, le 28 juin 1705, toutes les cloches de Berlin avaient sonné, de sept à huit heures du matin, de neuf heures à dix heures, puis à une heure, pendant que le cortège s'organisait: enfin, elles retentirent longuement après la musique qui suivit le sermon de l’évêque Ursinus?. Le récitatif de Bach rappelle un semblable déchaînement de plaintes martelées. Le poète du livret, Johann Christoph Gottsched, évoque l’obsession de ces voix incessantes: «Oh! puissent ces lugubres glas, dont les oreilles nous tintent journellement, donner à toute l’Europe un témoignage de notre douleur ». C’est par ce vœu que le récitatif se termine. Les premiers vers disaient l’angoisse de l’âme submergée par le flot vibrant des harmoniques, et la musique dépeint cet envahissement bourdonnant des résonnances flûtées et des ondes râlantes dont l'oreille est remplie, avant même que l’on n’ait perçu le son fondamental qui les ébranle. Aussi, les notes graves ne frappent-elles que quand ce nuage a déjà commencé à tourbillonner, et elles finissent avant qu'il ne se dissipe.

! Spitta, J. S. Bach, Il, p. 447.

? Atlas historique de Gueudeville, tome Il, 1re partie, n° 37 (Abrégé de l’histoire des Électeurs de Brandebourg). Amsterdam, 1708.

RECITATIVO (à tempo) Flauto traverso (1 el 2)

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