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L'EXPRESSION DANS LA MUSIQUE INSTRUMENTALE DE BACH

Les œuvres de musique instrumentale, employées dans les cantates. — Les préludes aux chorals. — La musique à programme. — Les pièces dont la signification est déterminée par les motifs ou par les harmonies.

De même que dans la musique écrite sur un texte donné, les intentions expressives de Bach sont, la plupart du temps, dans sa musique instrumentale, nettement reconnaissables.

Nous observerons tout d’abord qu’un assez grand nombre de ses œuvres de musique pure ont passé dans ses cantates, et que des paroles y ont été ajoutées. Ces compositions ont été ainsi expliquées par l’auteur lui-même.

L’adagio du concerto de clavecin en ré mineurf est repris dans la cantate Wir müssen durch viel Trübsal in das Reich Gottes eingehen?. Par une sorte de réalisation géniale de la basse continue de cette pièce, Bach a fait surgir un chœur à quatre voix dans l'accompagnement de la plaintive mélodie que le clavecin exposait. Le motif de l'introduction est déjà harmonisé par le chœur. La partie de basse l’énonce presque intégralement, joint à ces mots:

LB GX VIT Ep; "10, 2 B. G, 146 (XXX, p. 152) 3 Dans la cantate, le clavecin est remplacé par l’organo obligato.

«Il nous faut traverser mainte peine pour entrer dans le royaume de Dieu ».

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Wir müssen durch viel Trüb-sal, durch viel Trüb — — — — D re Etes 27 EE e——

— — sal in das Reich Got - tes ein - - ge-hen, durch viel Trüb — —

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— — sa nm das Reich Got - tes ein-ge -hen.

Les autres voix joignent, à ce thème, des accords dissonants. À part les deux dernières mesures, où la mélodie : évolue vers u{ mineur, la basse répète toute cette première phrase, comme dans le concerto. Mais le chœur est organisé différemment, et l’orgue domine tout l’ensemble par le mé.lancolique récit que le clavecin faisait entendre. Tandis que l'orgue poursuit sa déploration, les voix redisent, sans trêve, les mêmes paroles: «Il nous faut traverser beaucoup d’affliction pour entrer dans le royaume de Dieu». Aucune période, nulle proposition de l’adagio n’est privée de ce commentaire où les gémissements de la douleur présentet l’emportent, ne s’apaisant point, même devant la promesse . de salut. On ne saurait ainsi refuser à cette pièce, tirée du concerto, une signification très précise. Il ne suffit donc pas d'y voir une cantilène un peu lente, ornée de modulations ingénieuses et de passages fluides: chaque instrumentiste qui interprète le concerto de clavecin, doit prendre garde aux mots par lesquels Bach a déterminé le contenu expressif de cet adagio.

; 1 Observons que vers la fin, l’idée d’obligation est traduite, dans le thème que les voix reprennent successivément, par une série de notes répétées. J'ai signalé dans un chapitre précédent des thèmes de même structure et de même signification (p. 43).

Le deuxième air de la cantate Goff soll allein men Herze haben! est adapté au ssciliano du concerto de clavecin. en #7 majeur? Le balancement de la basse continue, l’ampleur de cadence du chant, donnent à cette musique un charme obsédant. Elle agit comme par incantation, et s'empare peu à peu de l'esprit. De cè murmure uniforme naît une rêverie délicieuse qu’entretient la caresse des harmonies troubles, et que renouvelle, sans l'interrompre, la surprise des modulations audacieuses. Dans la torpeur de la volonté, que la monotonie du rythme assoupit, les progressions lyriques du discours musical prennent une étrange force. Tandis que le texte annonce l’anéantissement, dans l'âme, de l’amour du monde, et l’exaltation de l’amour de Dieu, la musique traduit, par de profonds symboles, la somnolence du renoncement, et l’éveil à la vie spirituelle. D’une part, le compositeur prétend décrire l’agonie des joies vaines, de l’autre, il publie l’hymne de la sagesse mystique, victorieuse du désir. Mais c’est en flattant les sens qu’il donne un avant-goût du bonheur ascétique, et c’est d’une voix passionnée qu’il maudit la passion. Même quand il prêche le mépris des choses humaines, il use des images qui les rappellent. Il ne sait point parler par abstraction, mais son style est toujours nourri d’allégories, comme le langage populaire, ou comme la poésie biblique. S'il veut représenter l’âme qui s’éprend de Dieu, il chante avec la même tendresse éperdue que s’il voulait préluder au délire de l’âme humainement amoureuse. En cette musique fervente, le présage de l’extase divine et le souvenir des séductions terrestres se confondent. Nous ne chercherons point ici à les départager. Mais ce mélange même des sentiments nous témoigne que Bach reconnaît à ses œuvres de musique instrumentale une grande richesse expressive. Certes, on peut soutenir que, en composant le sichano du concerto de clavecin, il ne pensa point au sujet religieux pour lequel il lemploya plus tard. Je ne prétends pas non plus qu'il l'ait ainsi déterminé, du premier coup. Ce qui

1 B. G. 160 (XXXIII, p. 186).

3 B. G, XVII, p. 50.

LA MUSIQUE INSTRUMENTALE ÿ G99

nous importe, c’est d'observer que cette pièce contenait, déjà, toute la substance significative dont l’air est formé: les ondulations séparées de la basse, les insistances de la mélodie, et une exquise âpreté dans la succession des accords. Sans le secours d’aucun texte, on pourrait la considérer comme une sorte de berceuse enfièvrée: et c’est bien ainsi que Bach, dans sa cantate, nous l'explique.

Le cantabile, ma un poco adagio! de la sonate en sol, pour violon et clavecin, est transcrit dans un air de la cantate Got, man lobet dich in der Slille? que l’on chanta pour l'élection du conseil de Leipzig. La mélodie du soprano est modelée sur la partie de clavecin, le violon solo joue la partie de violon originale, et le quatucr à cordes réalise les harmonies de la basse continueÿ. Spitta signale simplement que Bach a fait usage, dans la cantate, de l’adagio de la sonate. Mais son étonnante divination de la pensée du compositeur se manifeste dans le commentaire qu’il donne de cette pièce instrumentale. Il observe qu’elle se distingue par un caractère tout particulier, et il y trouve quelque chose d’un chant de fiançailles. «Un parfum doux, écrit-il, et, ce qui est extrémement rare chez Bach, un souffle de belle sensualité, flottent autour de cet adagio. L’épigraphe détaillée (Cantabile, ma un poco Adagio) doit frapper déjà, car le maître a coutume de négliger de telles indications. En outre, se développe, entre les deux voix supérieures, un commerce d’intrigues concertées, un échange de paroles dites de la bouche à la bouche; elles se confondent dans la même pensée, tandis que la basse ne fait que soutenir lharmonie....»t. Spitta dégage ainsi très Justement, par cette abondance de figures, l’esprit même de cette composition. Je ne sais s’il s’est inspiré, dans le passage que je viens de citer, du commentaire que Bach a lui-même ajouté à son œuvre, quand il y joignit des paroles. Mais les deux

gloses, la glose de l'historien et la glose du compositeur,

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