‹ L'Esthétique de Jean-Sébastien BachChapitre 70 sur 94 · BG: NO · texte numérisé non relu

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? Voyez, les mélodies du Notenbuck d’Anna Magdalena Bach, (B. G. XLIII2). Ce recueil est daté de 1725.

# On le trouve dans la Matthäus-Passion, dans le Weihnachts-Oratorium (la

seconde fois, de mode majeur), dans les cantates Es ist nichts Gesundes, Ach Herr, mich armen Sünder, etc.

l'influence du piétisme, la méditation individuelle devait se tourner de plus en plus vers l’image du supplicié, que les vieux maitres allemands avaient, jadis, peinte avec un réalisme si émouvant. Les contemporains de Bach retrouvaient, devant ces représentations saisissantes, les mêmes sentiments qui les avaient inspirées. En voyant l’Ecce homo de Dusseldorf, Zinzendorf (1700— 1760), le filleul de Philipp Jakob Spener l’apôtre du «réveil chrétien» (1635—1705), s'avoue profondément atteint, et hors d'état de répondre comme 1l le faudrait à la question que lui adresse l'effigie douloureuse : « Hoc feci pro te, quid facis pro me?»t. Jean- Sébastien se rencontre ainsi, par son ardente sympathie pour Jésus crucifié, avec les novateurs, mais son affection vient de plus loin. Comment pourrait-il ne pas s’unir personnellement et fraternellement aux souffrances du Christ, quand 1l connaît si bien la valeur de ce dévouement qui le fait naître «pauvre»? parmi les hommes, et périr sur la croix, la victime du péché des hommes? Il lé voit tel que Lucas Cranach nous le montre dans son tableau de l’église de Weimar, l’agneau de Dieu, le vainqueur du monstre d'enfer, fixé sur la croix, le corps sillonné de traits rouges. Il aperçoit le rayon de pourpre que le peintre fait jaillir de son côté, ce filet de sang qui, comme il s’applique lui-même à le décrire, efface la dette de l’âme coupable, et la délivre. Il avait lu assez de livres mystiques et, dans ses pèlerinages d’apprenti, il avait assez longtemps rêvé au pied des Christs dépouillés et saignants que gardaient les églises d’Allemagne#, pour conserver en lui-même, comme gravée depuis

1 Sur Zinzendorf, consultez l’art. de Ch. Pfender (Encyclopédie des Sciences religieuses, XII.

2 Weihnachts-Oratorium, 1re cantate, choral: Ær ist auf Erden kommen arm. 2 !

8 Voyez, dans la cantate /esu, der du meine Seele, l'air de ténor: «Dein Blut, so meine Schuld durchstreicht» (B. G. 78).

4 Il est inutile de rappeler ici des œuvres connues: les figures dolentes, ingénuement taillées, dont les couleurs ont un réalisme qui oflense, disaient, partout, la dette de l'homme envers le «médiateur», On en trouve dans presque tous les musées. Je signale, en particulier, des sculptures peintes à Eisenach, à Lübeck. Les types imaginés par les Allemands se retrouvent, d ‘ailleurs, dans tous les pays du Nord. Voyez, p. ex. l’Ecce homo du musée d'Âbo ; dans le clocher de l’église d'Ulfsby enr ue j'ai trouvé, abandonnée, une tête de même facture, fort émouvante, que l’on auraît dû recueillir dans un musée.

des siècles, la figure de l’expiateur innocent. Le grand mouvement de régénération sentimentale de la conscience, préparé par Spener, avait été déjà communiqué à Bach: l’art allemand et la poésie allemande avaient entretenu chez lui une disposition qu’il tenait de ses ancêtres, chrétiens fervents, portés aux pratiques de la dévotion personnelle. Aussi peut-on comprendre que, piétiste de cœur, il se soit, par des actes publics, déclaré contre le piétisme, dont il possédait l'inspiration la meilleure, sans avoir besoin de se livrer aux exagérations de la secte.

D’autres raisons l’éloignaient du parti piétiste. Pendant son séjour à Mühlhausen (1707-1708), il avait sans doute souffert de l’intraitable rigorisme des bourgeois de cette ville de Thuringe. Il faut avouer, d’ailleurs, que les événements des derniers mois venaient de retremper rudement dans l’austérité les habitants de Mühlhausen. Quand les conseillers de la paroisse de Saint-Blaise durent se réunir le 14 juin 1707, pour entendre les offres de services de Bach, quelques-uns d’entre eux ne parurent point: deux semaines auparavant, leurs maisons avaient été détruites par un incendie qui ravagea la plus riche partie de la ville. Lorsque le «serviteur de l’église» leur porta le registre des délibérations, en les priant de signer le compterendu de la séance tenue en leur absence, ils lui dirent qu'ils n'avaient plus d’encre ni de plumes et que, « à cause de la catastrophe, ils étaient si accablés qu’ils ne pensaient nullement à la musique? ». Moins atteints par le fléau, les autres notables de la ville ne considéraient point l’art avec beaucoup plus de sympathie que ceux-ci, auxquels «la main de Dieu» avait si cruellement montré le néant des choses humaines. Ils savaient, par les paroles de Spener, propagées parmi eux, qu'il ne faut pas «aimer le monde», ni ce qui est « dans le monde», et, pour beaucoup de ces hommes graves, la musique tenait aux dangereuses vanités du siècle.

1 Spitta nous rapporte que J. G. Olearius, dans son éloge funèbre de Heinrich Bach (1615-1692), loua la piété exemplaire de ce musicien qui, par une sorte de charité touchante, se faisait un devoir d'accompagner, jusqu’au cimetière, les morts pauvres où délaissés (J. S. Bach, I, PIECE p 12).

3 Spitta (J. S. Bach, I, p. 852).

Johann Georg Abhle, fils de l’organiste auquel Bach prétendait succéder, avait, dans un appendice à la méthode de musique rédigée par son père, publié les critiques de « quelques théologiens contre le style des concerts d’aujourd’hui». Son travail avait paru à Mühlhausen en 1704. À la vérité, il ne va pas jusqu’à rappeler les sentences de Mithobius qui, dans sa Psa/modia christiana (1665), condamne «le genre chromatique ou la manière voluptueuse, frivole, bigarrée et trop ornée dans le chant et dans le jeu des instruments, les coloratures trop fréquentes et singulières, les traits étranges....»f; mais, à des censures aussi anciennes et conçues dans le même esprit que celles de Mithobius, il en ajoute d’autres, plus neuves, et surtout mieux faites pour frapper ses compatriotes piétistes. Ainsi, nous le voyons citer un commentaire des Pra Desrideria de Spener, commentaire où l'auteur déplore que la musique de chambre, pleine de broderies, que l'on a introduite à l’église, ce chant ou plutôt «ces éclats de rire des eunuques italiens », détournent de la méditation, « mélangent souvent le temporel avec le spirituel, et adultèrent l’or précieux de la solennelle vérité divine ». Ensuite, il allègue Dannhauer?, qui veut proscrire ces vaniteux « rossignols» dont le Gloria in excelsis est «pour eux-mêmes et non pour Dieu», et qui s’indigne contre «les nouvelles et ridicules cabrioles des Italiens », contre leurs «chants de sirènes qui n’ont point pour but d’exciter la joie spirituelle du cœur, mais la joie sensuelle et mondaine ». Le nom de Theophilus Grossgebauer, l’auteur de la Wächter-Stimme (1661), dont l'avis est le même, paraît aussi dans ce réquisitoire, et l'opinion de Johann Muscovius y figure tout entière, car J. G. Ahle présume que son opuscule (Bestraffter Missbrauch der Kirchen-Musik, 1694) est peu connu des musiciens. Pour mieux confondre les amateurs d’un art déplacé, Muscovius invoque le témoignage d’Aristote : « Comment ce païen jugerait-il de la musique d'église actuelle des chrétiens si, bien souvent, surtout aux

2 N'oublions pas que J. K. Dannhauer (1603-1666), qui fut pasteur du

Münster à Strasbourg, eut P. j. Spener pour disciple.

grandes fêtes, il n’entendait, dans J’assemblée des simples fidèles, qu’un éclat de rire ? Tantôt l’un vocalise aux dépens du texte déchiré, ou fait des fredons, tantôt un petit garçon se met à geindre, ou à crier comme un Jeune coq, tantôt la bande entière, telle uné troupe en chasse, vocifère en même temps, pendant que résonnent tour à tour violons, chalumeaux, timbales, trompettes..., si bien que l’on ne perçoit aucun mot du texte, et que l’on ne sait pourquoi ce fracas et ces ricanements » Î.

Ces critiques, publiées par un des leurs, avaient certainement retenti dans l'esprit des notables de Mühlhausen. Quand, un an après l’apparition de la dissertation de J. G. Abhle, ils entendirent le 28 octobre 1705, la Serenata, le Concerto et la Marche que Philipp Heinrich Erlebach, maître de chapelle du comte de Rudolstadt, avait composés pour l'Actus homagialis adressé par la «ville d’empire» à Joseph I‘, ils purent encore tolérer cette rumeur mélée d'instruments et de voix?, destinée à célébrer une fête politique. Mais, tenez pour certain que, dans la cantate religieuse écrite par Bach, en 1708, pour le renouvellement du conseil, les puritains découvrirent, en quantité, des traits scandaleux. Tout ce que Muscovius réprouve, dans son plaidoyer contre les œuvres trop «luxuriantes », apparaît dans la cantate Gotf ist mein Kônig. Que dire de cette fanfare des trois trompettes dont les hautbois, puis les flûtes, répètent les motifs audacieux, que penser du tumulte des instruments à cordes qui bourdonnent soudain, au milieu des accords éclatants, comme un essaim d’abeilles autour d’une armée en ordre de bataille? Comment admettre les incohérences de la phrase rompue, des mots répétés, bégayés? Quelle impertnence que de lancer les voix à la poursuite les unes des

1 Kurze, doch deutliche Anleitung qu der lieblich- und lôblichen Singekunst .- p. 81 et p. 82. Je remercie ici M. le Dr Jordan, bibliothécaire à Mühlhausen qui, lors de mon passage dans cette ville, a bien voulu aider-à mes recherches, et m'a communiqué cet ouvrage, très rare en cette édition.

? Cette composition,où se trouve, dans le Concerto (fait pour la cérémonie religieuse), un passage fugué fort remarquable, est conservée à la Æochschule für Musik de Berlin. J'en possède une copie.

8 B. G. 71 (XVIIL, p. 3). La partition porte l’indication Animoso.

autres, en déchaînant la meute des vocalises successives ? Cette course des notes, ce rabâchage des syllabes vaines, cette diversité, ces surprises{, enfin, cette mobilité et ce chatoiement, conviennent-ils dans un «service divin judicieusement organisé »? N’est-il point déraisonnable d’imiter, dans l'accompagnement d’un chœur, le roucoulement des tourterelles, grossière traduction musicale des images bibliques ? Ne croirait-on pas que lorganiste de la Blasiuskirche à l’intention de troubler le discours sensé des chrétiens, par l'absurde babillage des oiseaux des champs ? : Tandis que Bach s’efforçait d’enrichir la musique religieuse, et cherchait à la rendre plus forte et plus brillante, pour qu'elle proclame, par ses merveilles, «la gloire de Dieu », les piétistes de Mühlhausen ne pouvaient que blàmer cet art indépendant et envahissant qui vivait par lui-même, et submergeait tout. La haute signification religieuse, la puissante exhortation de ces œuvres colorées et actives, restaient cachées à leurs esprits timorés: ils ne concevaient point que le chant, dans l’église, fût autre chose qu’une lente prière, sans démonstrations et sans figures. En 1794, on notait encore dans les chroniques de la ville, que, l’an 1704, J. Georg Ahle avait composé un cantique pour la consécration de l’église Sainte-Marie-Madeleine?. Pour obtenir la faveur des bourgeois de Mühlhausen, Bach aurait dû s’en tenir à d'aussi modestes exploits. D’après ce qu’il écrit dans sa lettre de démission, en 1708, nous pouvons comprendre que ses tentatives, trop grandioses, avaient été mal accueillies#. Il semble qu'il n’ait trouvé d’encouragements que chez l’ennemi des piétistes, le pasteur de la Marsenkirche, Georg Christian Eïlmar. Dès son arrivée dans la ville (1699), Eilmar était entré en lutte avec J. A. Frohne, surintendant de la Blasiuskirche, qui défendait les idées de Spener. Spitta rapporte les épisodes principaux de cette polémique, où Eïilmar combattit en doctrinaire pédant et

1 Voyez tout le premier chœur. On y trouve des répétitions de paroles fGott ist, Gott ist, etc.).

2 Spitta, J. S. Bach, I, 353.

3 Ibid, p. 372.

grossiert. Il me suffira de citer le titre d'un opuscule publié par les adversaires de Frohne pour faire connaître le ton de cette querelle théologique: en 1704, le libraire Michael - Käyser mit en vente un libelle ainsi désigné : L'Anatomie de la chauve-souris piétiste?. Par deux faits importants, Bach témoigne de ses relations amicales avec l’antagoniste du pasteur de la Blasiuskirche: la belle cantate Aus der Tiefe fut composée sur la demande d’Eilmar et, en 1708, il pria ce champion de l’orthodoxie d’être le parrain de sa première-née, Katbarina Dorothea, qui vint au monde à Weimar le 27 décembre. D'ailleurs, dans ses œuvres, Jean-Sébastien déclare avec vigueur son partipris d’être un chrétien régulier. Spitta observe que certaines pages contiennent, pour ainsi dire, sa profession de foi: pour lui, la cantate Ærforsche mich Gott, und erfahre mein Herzÿ, et la cantate Herr, deine Augen sehen nach dem Glauben$, proclament la fidélité de l’auteur à la doctrine établieT. J'ajouterai que, dans la cantate Ack Gott, vom Himmel siek° darein$, 1 traduit, avec une violence significative, les paroles d’anathème contre les fauteurs d’hérésie, et les chefs de secte. Cependant, malgré son opposition manifeste contre le piétisme qui menaçait l’art religieux, Bach ne put échapper entièrement à l'influence de ce renouveau de l’individualisme chrétien, Dans sa bibliothèque où les ouvrages de théologie tenaient une grande place, se trouvaient un livre de Spener (Æïfer wyder das Pabstthum) et un livre de Francke (Æauss-Postilla)*. Quelques passages de ses œuvres nous montrent, aussi, qu'il ne repoussait point certaines formes du langage de ces modernes «amis de

1 Jbid p.355,

? Anatomia der pietistischen Fledermaus (Bibl. de l’hist. du protestantisme français, n° 595).

PAR GA Tar

SSpitta, JLSS Bach, LEp- 367.

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