‹ L'Esthétique de Jean-Sébastien BachChapitre 73 sur 94 · BB AIGT XXE ED · texte numérisé non relu

BB AIGT XXE ED

1re el 2e Flüle de

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détes Fe y) — 68 rE

Continuo (tasto solo)

Dans la même cantate, d’amples motifs de violon s’étendent, comme des remous, dans l’air de l’Æbel, et l'air du Danube est accompagné d'une musique fluide, par les hautbois d'amour et la basse continue?.

Non seulement les spectacles et les bruits de la nature se manifestent dans les œuvres de Bach, mais on y découvre aussi des pages où le maître ne se contente pas de nous présenter la forme sonore des choses, et de ranimer le jeu des phénomènes. Il va plus profond, et il réveille en nous ces paysages un peu troubles dont les brouillards colorés servent de décors à certains de nos souvenirs, et composent l'atmosphère de nos émotions. Pour évoquer de telles images, complexes et pathétiques, le pittoresque primitif des imitations sonores et des esquisses descriptives ne lui suffit point : il lui faut, avec un art plus riche, des artifices plus secrets et plus pénétrants. 11 doit surtout agir avec conti nuité, afin que l’œuvre entière soit comme saturée d’impressions de même espèce, qui maintiennent l’auditeur dans une sorte de rêve contemplatif. Le rôle de l’orchestre est déci-

sif dans de telles scènes. Tout l’enchantement provient de ce discours indéfini et nuancé qui séduit dès le premier moment, et fascine peu à peu par sa monotonie chatoyante. Si nous examinons les airs où Spitta distingue très Juste-

$ 1 Ibid., p. 35. 2 Jbid., p. 41.

ment des traces de ces interprétations de la nature, nous observons que les éléments les plus saisissables en sont fournis par l'orchestre. Aïnsi, dans l'air de ténor de la cantate pour la Pentecôte, Ærschallet ihr Lieder1, où «flotte l’haleine de. mai »?, le premier, le second violon et l’alto, unis, déploient des gammes égales qui S’abaissent et s’élèvent doucement, comme si de grands souffles alternatifs les propageaient. Dans la cantate pour le lundi de la Pentecôte, Also hat Gott die Welt geliebt3, le premier chœur, l’épisode instrumental qui termine l'air de soprano, et l'air de basse accompagné de hautbois nous donnent des impressions d’été: on dirait que cette œuvre se déroule dans un paysage de prairies en fleurs, sur lesquelles descend, au crépuscule, l’ombre des bois peuplés d’échos. L’air de ténor de la cantate de Pâques, Der Himmel lacht#, a le caractère d’une « chanson de printemps », dit Spitta ? : c'est encore par l’orchestre que Bach exprime cette vague poésie du temps d'avril. Il chante la «rénovation de l’homme»: l'accompagnement, d’une sonorité touffue, pleine de bruissements et de murmures incertains, nous fait penser à l’harmonie de la brise dans le feuillage. Tandis que Salomon Franck nous parle de la renaissance de l'âme, Jean-Sébastien nous en présente le symbole, et nous annonce la résurrection des forêts.

La Sinfonie qui précède la deuxième partie du Weknachts-OratoriumT est un admirable tableau de la nuit de Noël dans la campagne allemande. Il ne faut point y chercher, avec Spitta, le charme de «l’idylle orientale », mais on peut y reconnaître, après lui, un: tableau des nuits claires du nord. L’effet cristallin produit par l’union des violons et des flûtes traversières, suggère des visions d'hiver. On se figure les champs, couverts de la neige qui

1BNGiMr72 (XX XV, tp 158).

AIRES Bach, dIMparot:

BELGE, p.538)

BEJNS Bach p.19351et#ph520:

6 L’orchestre comprend deux violons, deux violes, violoncelles et continuo. 1B GAME MP

craque sous les pas, et on se représente la lumière scintillante des étoiles, tandis que la persistance du rythme balancé rappelle, en même temps, l’harmonieux pèlerinage des astres au travers des espaces nocturnes, et le vol incessant des anges, mystérieux messagers de l’enfantdieu.

À ce concert des cieux, la musique des bergers répond par des accords de hautbois. Suivant la coutume, Bach use de ces instruments dans ses descriptions pastorales. Dans le premier chœur de la cantate Wie schôn leuchtet der Morgenstern!, les hautbois, avec les cors, réveillent en nous des sensations de la vie aux champs. Il en est de même dans la cantate Der Herr ist mein getreuer Hirt?. Les deux flûtes qui accompagnent l’air de soprano de la cantate profane Was mir behagt, ist nur die muntre Jagd?, nous rappellent les tintements des pâturages.

Le caractère des saisons se manifeste d’ailleurs aussi merveilleusement dans les cantates profanes que dans les cantates religieuses. Le premier air de soprano de la cantate Weichet nur betrübte Schatten* est tout imprégné de la poésie du printemps: dans le Dramma per Musica écrit en l'honneur d'A. F. Müller (1725), l'orchestre prédit la fureur prochaine des vents d’équinoxe, et la mélancolie de l’automne dépouilléÿ.

Par de telles évocations, Bach nous apprend assez qu’il a compris le langage des choses, et qu’il s’est appliqué à le transmettre. Il va plus loin encore: nul mieux que lui ne sait déméler, dans les spectacles de la nature, les teintes de notre âme. Loin de se refuser à toute communication avec le monde sensible, il consent, pour nous montrer ses «brouillards», à en prendre l’image en dehors de lui, et il environne de paysages expressifs les peintures qu’il nous fait de ses émotions. En cela, il est profondément allemand. Spitta observe que «c’est un trait du caractère germanique,

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