LE
? Das alt-väterische Bergamasco (Musicus curiosus oder Baftalus... 1601, p. 73).
l'air de basse Æs nehme zehntausend Ducaten, se trouve dans un recueil formé par de Dampierre, «gentilhomme des plaisirs du Roy». En 1742, ce refrain de chasse était cependant assez répandu en Allemagne pour être considéré comme un chant de paysans: dans le récitatif qui le précède, cet air est d’ailleurs annoncé comme étant bien approprié au goût rustique. Le soprano vient de chanter la bienvenue du nouveau suzerain de Kleinzschocher, d’une manière délicate, avec une affectation d’élégance et de coquetterie, mais la basse déclare que de telles finesses sont bonnes pour la ville: «Nous autres, paysans, ne chantons pas si doucement. Écoute un peu ce petit morceau, voilà qui me va».
A côté de ces mélodies, adoptées par le peuple allemand, paraissent, dans cette œuvre, des mélodies dont l’origine est sans doute allemande. On ignore où il a pris le « vieil air> que le soprano propose aux rires de l’assemblée, mais cette a/te Weise a la tournure de certaines chansons allemandes qui nous ont été conservées. Comparez-la, par exemple, avec ce que psalmodie, dans le Peter Squentz (1658) d’Andreas Gryphius, maitre Lollinger, tisserand et « maître chanteur », qui joue le rôle de «la fontaine » :
RUE : FFE
Ich bin der le-ben-di-ge Brun — — — —, nen pur - - -
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Le rythme pesant, la déclamation martelée, les redites mélodiques sont communes aux deux compositions. Dans l’une et dans l’autre se manifestent la lourdeur et les rabâ-
chages des gens du peuple, accablés, dans les pays du nord, par un labeur uniforme et obsédant qui, souvent, laisse dans
1 Andreae Gryphii Freuden- und Trauer-Spiele, 1658, p. 28.
leurs joiés un arrière-goût de fatigue, et les prive de cette fantaisie exubérante dont les Méridionaux seuls connaissent l’inépuisable variété. On y découvre une sorte d’obstination, des efforts pour «se rendre gai». Mais, que l'entraînement se prolonge, et les corps flegmatiques finissent par s’ébranler, une ivresse de mouvement succède à leur torpeur habituelle, la cadence rude les pousse et les porte, toute lassitude disparaît, et la chanson commencée d’un ton endormi, à mivoix, s'achève à grands cris, la mesure frappée sur les tables et sur le sol, dans une sauvage harmonie de brocs entrechoqués et de chopes heurtées. Une violente invitation à la danse sort ainsi de cette musique saccadée. Il suffira que le Bier fiedler tire quelques accords de son violon, pour que tout le monde soit prêt à tourbillonner. Du reste, ce maestro de cabaret apparaît le premier: Bach n’a pas oublié, dans ses tableaux de la comédie villageoise, d'évoquer ce personnage essentiel des fêtes campagnardes, le ménétrier. C’est lui qui prélude à la cantate, assisté de son socius et de son apprenti, et leur orchestre formé de deux violons et d’une basse vient râcler une surfe en style populaire, où figurent à peine les danses nobles qui règlent les pas des «hauts seigneurs», mais où s’enchaînent ces danses que, peu à peu dégourdis par des rythmes excitants, les «loustics» (/us#g)1 de kermesse varient de cabrioles, de sauts de carpe et de grimaces. La «symphonie» commence par une volte, et nous savons que les moralistes condamnent la folie tournoyante de la volte, et l’interdisent aux filles qui veulent garder bonne renommée. Plus loin, nous voyons quelques mesures dans le mouvement de la country-dance anglaise. Avec une autre cadence, un motif presque semblable se trouve déjà dans une collection de pièces destinées par Daniel Speer aux Kunst-Pfeiffer (1685). Présenté en /a mineur, ce motif est repris en do majeur, après les quatre premières mesures. Voici cette seconde période ?:
! Un recueil manuscrit de la bibl. du Conserv. renferme, avec des pièces de Couperin, et la Véxnitienne, de Marchand, une pièce intitulée la Loustique, gigue, «à nains croisées »,
? Recens fabricatus Labor, oder neugebachene Taffel-Schnitz. L'auteur a publié cette œuvre sous le pseudonyme d’Asne de Rilpe.
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Si la solennelle sarabande est mélée à ce pot pourri turbulent, du moins elle est caricaturée, lamentable comme une complainte d'ivrogne gémie sur un ton de plain-chant, et, par surcroît, ânonnée en octaves par les instruments. Avant qu'on n’entende le patois haut-saxon des chanteurs, Bach fait jargonner déjà sa musique, et il la réduit à la gram- . maire des paysans. « Allez donc voir si, dans tout l’empire romain, il se rencontre un manant auquel déplaise notre musique si le ténor, le discant et la basse procèdent par octaves étagées », écrit Wolffgang Caspar Printz vers 1606. « Même en France, ajoute-t-il, on trouve souvent une dizaine de musiciens bien posés qui râclent leurs ballets tous ensemble à l’unisson»!. Le comique de ce passage vient donc à la fois de ce qu’il est incorrect?, et de ce qu’il renferme une double raillerie, adressée aux rustres à l'épais Jugement, et aux ménétriers qui flattent l'ignorance de la foule. De même que, dans ses motifs, il conserve le tour burlesque des mélodies connues pour amuser le public, de - même Bach renouvelle et applique l’esprit de satire des écrivains qui se moquent des artistes et des auditeurs mal dégrossis. Il: emprunte en même temps à la musique qui fait rire, et à la musique dont on rit. Ici, la gravité de l'espèce de danse qu’il emploie rend plus bouffonnes encore les allusions qu'il y cache. Il a d’ailleurs un modèle dans une composition de J. H. Schmelzer (vers 1660). Cette pièce, qui a bien des rapports avec l'introduction de Bach, se termine en effet par une phrase jouée en octaves par les deux violons et la basse. Mais le maitre viennois achève son esquisse divertissante des «cornemuses polonaises» en abandonnant un chant d'église aux instruments qui ont imité le bourdonnement, le dialogue nasillard et les cadences dévergondées des chalumeaux trémblants et
1 Phrynis Aytilenaeus, 1606, p. 20.
2 Dans son Amfiparnasse, O. Vecchi emploie des quintes parallèles, dans le dessein d'être comique (1594).
mal réglés: les mendiants qui en sont les virtuoses vagabonds finissent par une parodie du 7e Deumi. Le cantor ne consentirait jamais à profaner ainsi quelque verset du choral, en le mélant à des farces de cabaret?: dans sa rhapsodie, où tant de réminiscences musicales ramènent le souvenir de paroles gaillardes, il n’admet point de cantiques sacrés que le voisinage des Gassenhauer avilirait?.
Il respecte trop ce qui tient au culte de Dieu pour puiser dans la liturgie des fous. Remarquons aussi que la veine populaire lui fournit assez de sujets de sotie, pour qu'il n'ait pas besoin de travestir les choses saintes, afin : d'augmenter le rire. Les allusions aux gaudrioles permises éclatent partout. Mélés par l’orchestre au premier récitatif, des thèmes vulgaires arrivent à propos pour encadrer les paroles du gars et de la péronnelle. Quand il a dit: «Ab, notre maître n’est pas grondeur : il sait aussi bien que nous, et même mieux, combien il est bon de badiner un peu», les violons jouent un motif qui semble tiré de la chanson déjà employée dans le Quodlibet des «trente variations» :
TR te NT ee D PR ee —
Ich bin so lang nicht bei dir ge-west, ruck her, ruck her, ruck her
Et, dès que la fille a, sans doute, accordé au galant l'unique baiser qu’il réclame et qui ne le satisfera point, on entend une courte ritournelle qui paraît prise dans la
1 Recueil manuscrit de la Bibl. nat. (Vm= 1000). J’ai fait exécuter cette pièce, en 1905, à l'Ecole des Hautes Etudes sociales.
? Le pieux Heinrich Bach, accusé d’avoir laissé plaisanter, chez lui, sur le Vater unser, se défendit énergiquement contre cette calomnie (Spitta, I, 32). Observons, ici, qu’un Quodlibet du XVIe siècle, cité par Hilgenfeldt (J. S. Bachs Leben, etc., 1850), mélange plusieurs chorals, et que le Vater unser y est compris. H. Bach aurait-il fait chanter cette composition, et serait-ce l’origine de la plainte faite contre lui ?
8 Par une allusion, cependant, il nous rappelle dans cette cantate les prières de l’assemblée chrétienne. Quand la Dirne et le garçon disent: «Le pasteur fait toujours faire pénitence», les instruments imitent la prière marmottée, comme dans les exemples cités plus haut (p. 1:25 et p. 126). Ce souvenir intervient à propos: les filles dévergondées étaient tenues à une sorte de pénitence publique, à l’église (Cf. Niedt, % part. de la Mus. Handleitung, p. 36).
Noce villageoise (Schwäbische Bauren-Hochzeif) de Daniel Speer! :
NA PRRAD NS ANR na CEE 2 HET ÿ AE Res pre pernegre 5 6— ss — + = des Dre. AE de st A d
Enfin, Bach traite plusieurs airs en forme de danse. Le premier et le dernier sont de ces Bourrées dans lesquelles Mattheson voit «quelque chose de grotesque». Spitta observe que les airs Ach, es schmeckt doch gar zu gut et Ach, Herr Schüsser sont des Polonaises: dans le Musicus curiosus oder Baftalus (1691), attribué à Johann Kuhnau, un des épisodes ridicules, dont l’auteur brode le récit des hauts faits de Battalus, nous montre ce héros des concerts d’auberge, en habit de heuduque, dansant la polonaise avec la servante et l’entraînant dans sa chute. Kirnberger considérait comme une Mazurka l'air Fünfzig Thaler baares Geld, et l'air Und dass 1hr's alle wisst n’est autre qu’une Paysanne (Rüpeltanz).
En s'inspirant de la musique populaire, Bach prend non seulement le ton qui convient pour représenter ses personnages, mais le ton qui convient pour divertir ses auditeurs. Des œuvres telles que la Cantate en burlesque s'adressent en effet au simple public. Certes, les musiciens seuls en distingueront chaque finesse et pourront même se gausser de ceux qui applaudissent sans tout comprendre, Mais une bonne part d’hilarité reste encore aux spectateurs ingénus, à ces habitués des séances qui se donnent au café de Zimmermann, l'hiver, dans son jardin, l’été. Il leur faut une musique un peu gaillarde pour assaisonner les plaisanteries crues du livret. Car Picander, qui en est l’auteur, ne redoute pas la trivialité?. Ces paysans parlent volontiers le langage de Hans Wurst, dont le pittoresque est bigarré d'images grossières. La maritorne endimanchée, qu'il met en
1 Lire la basse une octave plusbas. Cette citation est prise dans l’ouvrage cité. 2 Sa muse est volontiers grossière (cf. Gottsched, de M. Waniek, p. 68).
scène, minaude « à la manière des villes», dans un air tout enrubanné de guirlandes par une flûte à peine narquoise, air charmant où Bach, malgré son parti pris de raillerie, ne se défend point d’être sincèrement tendre. Mais ne jugez pas cette effrontée sur le costume dont le musicien l’a vêtue: sa jupe de fête galamment brodée «recouvre des cottes qui sentent l’étable. Veut-elle dire combien lui paraît délicieuse l’idée qu’elle a d’un couple bien uni, elle assure qu’elle ‘s’en trouve toute remuée, comme si, en elle, un fol essaim de guépes se livrait bataille ». Elle termine du moins par cette comparaison qui, seule, se peut traduire!; le reste rappelle de trop près la chanson de Nicolaus Piltz: «De Weiber mit den Flühen, die ha’n ein steten Krieg »?.
Ne nous révoltons point contre ces manques de délica-
tesse: consciencieusement, Bach souligne les paroles les.
nfoins nobles, et les honore de petites descriptions. Son goût ne s’offusque point de ces inconvenances du poète: il les admet comme appartenant au genre même qu’il traite. Au surplus, les facéties ordurières sont trop dans la tradition des comiques allemands, pour que ces hardiesses, en somme assez modérées, lui répugnent. Sans remonter aux plaisanteries grasses et aux chansons impudentes du XVIS siècle, aux exploits de Grobianus?, nous voyons encore, bien près de Bach, des gens fort respectables se dérider et se débrider en écrivant de singuliers récits dont ne s’accommoderaient plus guère que des soldats ou des étudiants qui font montre de cynisme. Si vous lisez les aventures du «joyeux Cotala», vous vous étonnez de voir que l’un des principaux moyens auxquels l’écrivain a recours pour divertir ses lecteurs, c’est la narration de scènes dégoütantes. Il y a une profusion d’histoires fétides dans les chapitres où le «joyeux wusicus instrumentalis»y raconte
1 Voici le texte allemand: « Ach, es schmeckt doch gar qu gut, — Wenn ein Paar recht freundlich thut, — Ei, da braust es in dem Ranzen, — Als wenn FR Ier und Wanzen — Und ein tolles Wespenheer — Mit einander zänkisch wär |
? À. W. Ambros. Geschichte der Musik, 3e vol 18093, p. 408.
$ Le livre fameux de F. Dedekind (Grobianus, 1549) fut suivi de plusieurs ouvrages de même tournure, satires assez grossières dela grossièreté, Le nom de grobianus est d’ailleurs emprunté à Séb. Brant (Narrenschiff 1494).
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son apprentissage. De son temps de servage chez le Kunst. Pfeifer, a gardé d’abominables souvenirs qu’il publie avec complaisance : il nous représente les immondes corvées auxquelles :il était astreint par son maitre qui habitait en haut de la tour de la ville; il nous apprend qu’il dut s'exercer à fumer, à contre-cœur, pour combattre l’odeur infecte des fardeaux qu'il lui fallait enlever; il n'omet aucun des accidents qui lui adviennent quand il accomplit sa tâche repoussante; il nous montre le bourgmestre éclaboussé, la tour souillée, à cause de sa maladresse, à lui, serviteur paresseux; il ressasse indéfiniment des contes de hauts-de-chausses, patauge dans toutes les fanges, ne nous fait grâce d'aucune inconvenance et d'aucun malaise des buveurs qu’il fréquente, égale, dépasse presque, par l’étalage des choses abjectes, les «peintres de magots », et cet héritier des hommes de la Renaissance, des Scarron et des Teniers, c’est — du moins quelques-uns l’affirment pour lui, car il eut peut-être vergogne de se nommer! — Johann Kuhnau, un savant universel?, grand musicien, d'une parfaite dignité de vie, et le prédécesseur de Bach à la 7Z#omasschule de Leipzig.
Le fait seul de prêter de telles fictions à un compositeur d'aussi haut caractère que Kuhnau, nous démontre qu’elles ne semblaient point trop méprisables, et que la société polie tolérait encore les «dits et les gestes» de Pickelhäring .
Aussi bien, le livret de Picander ne renferme point de pareilles énormités et, reconnaissons-le, Bach n’exagère jamais, quand il en accompagne les phrases un peu risquées. Il garde également une réserve louable quand il nous dépeint l’ébriété, dans l'air écrit sur un rythme de Paysanne. Tandis que, dans ses cantates d’église, il exprime avec tant de réalisme les sanglots et les soupirs des fidèles, il nous épargne, ici, les hoquets de l’ivrogne, et nous indique seulement sa sottise: par quelques mots bouleversés, il imite le discours traînant et inepte de celui qui'a bu. Cependant il n'aurait pas eu à craindre d’être incompris ou mal accueilli
1 Les romans de Pancalus de Battalus et de Cotala, qui lui sont attribués,
sont anonymes.
? Voyez la préf. de l’Ehren-Pforte de Mattheson.
s’il avait poussé plus loin la charge. Cette époque n'avait point l'horreur de l'ivresse. Dans les pays du nord, au XVII: siècle, les plus élevés eux-mêmes cédaient à la coutume. Charles Ogier, qui assista à des fêtes de mariage à la cour de Danemark, raconte que l’un des principaux convives avait si consciencieusement vidé son verre, chaque fois que les timbales et les trompettes marquaient le moment de boire à la santé des hauts personnages, qu’il ne put atteindre la porte assez tôt pour éviter de souiller la salle du festint. Le duc de Rohan prétendait que les Allemands avaient découvert le mouvement perpétuel «par celui qu’ils font faire à leurs gobelets>. Pour conserver le bon ordre dans le Co/legium musicum fondé en 1655 à Memmingen, on avait décidé, nous rapporte Christoph Schorer, médecin en cette ville ?, que chaque sociétaire aurait droit, chaque fois que l’assemblée se réunirait, à une demi-mesure de vin, payée par la caisse du «collège», et pourrait boire une seconde demi-mesure à ses frais mais que, passé cette quantité de liquide, rien ne lui serait plus versé, «quel soit-il». En 1687, à Nuremberg, Maximilien Misson fut convié à une séance de musique où lon n’observait point la même sobriété. «Nous espérions qu’on ne ferait que chanter, écrit-il, mais le pain, le poivre, le sel et le vin y sont venus en abondance; un air n’était pas si tôt fini, que tout le monde se levait pour boire». Le même voyageur affirme que «les Allemands sont... d’étranges buveurs; il n’y a point de gens au monde plus caressants, plus civils, plus officieux; mais encore un coup ils ont de terribles coutumes sur l’article de boire: Tout s’y fait en buvant; on y boit en faisant tout» etc. Le quatrième chapitre du Musicus Magnanimus oder Pancalus, roman comique attribué à Kuhnau, contient le récit des noces de Cotala. Le festin commence par des psaumes et se poursuit en musique. Vers la fin du repas, les «santés» sont portées, au son des instruments. À force d’«honneurs», les têtes s’embrouillent, te les estomacs surchargés se révoltent. La fête s'achève dans le désordre.
1 Il se plaint aussi de l’inconvenance des plaisanteries (1656). Ephemerides, sive Îter danicum, suecicum, polonicum, 1656.
? Communiqué par M. le Dr. Miedel, auquel j'adresse tous mesremerciements,
3 Nouveau Voyage d'Italie, lettre datée de 1687.
On parle latin et français, la prière d’action de grâces est estropiée et embrouillée, Au terme de la journée, le fiancé, gris à perdre le sens, s’assied et s’endort, La fiancée, Piccola, s'est déjà retirée. Pancalus propose d’emmailloter Cotala et de le.lui porter, ainsi qu’un enfant aux langes : la mère de la mariée, qui a elle-même une pointe de vin, consent à cette folie, la dirige et la renforce de discours et d’avis bouffonsf.
Bach n’est pas le musicien de telles scènes. Il aurait peur de déchoir, s’il se mélait à de pareilles fêtes, et il ne veut pas se mettre en frais d'imagination pour en évoquer les péripéties, en suppléant au texte littéral par des tableaux minutieusement dessinés. [ndulgent pour les danses, même un peu vives, et toujours prêt à faire la basse des chansons, même un peu lestes, ils’arrête devant cette confusion, causée par les fumées du vin. Tant que ses paysans s’agitent, pesamment, je le veux bien, tant qu'ils vocifèrent, d’une voix rude, en propos impertinents, Jean-Sébastien consent à les suivre. Mais, s’il admet leur grosse joie, si même, issu comme eux de la souche populaire, il n’est pas loin, quelquefois, de céder au courant de leurs expansions, il se défend d’assister au tumulte de leurs folies, et de déraïisonner. Le canfor parcimonieux et sage est l’éennemi de tout excès qui trouble l'esprit, et vide la bourse. Il se souvient de la menace biblique: «La mort dans les coupes »?.
Comment d’ailleurs se plairait-il à reproduire des scènes de brutale incohérence ? Son comique est d'espèce intellectuelle. N'attendez point que, pour vous égayer, le maître éclate le premier: il reste impassible, mais il accumule, avec un instinct et une méthode admirable, tous les moyens de vous faire perdre votre sérieux. À force d’observer ceux qui rient, au lieu de rire lui-même, il s’est formé une théorie du rire. Sa plaisanterie est systématique. Il connaît la puissance irrésistible de cette drôlerie qui consiste à donner une allure mécanique à un être vivant: dans beaucoup de cas, ses chansonnettes, ou ses airs de danse, paraissent
1 P, 53. Cet ouvrage est de 1691.
2 L. des Rois, Il, 4 verser 40 (voyez la cantate Wer nur den lieben Gott lässt walten, B. G 93, XXII, p. go).
réglés sur des mouvements d’automates, tellement le rythme en est précis, la mélodie courte et sans grâce. Il sait combien il y a d’effet comique dans la répétition, à intervalles égaux, de la même grimace ou de la même convulsion : dans l’air de soprano de la Ca/fee-Cantate, la flûte ponctue les phrases, d’une courte fusée de notes qui paraît jailiir de l’immuable et malicieuse flûte de Pan, et le trio final de la même cantate est partagé par de brusques répliques des instruments du quatuor, à l’unissont. Il n’ignore point que, pour amuser, travestir le familier en solennel est infaillible, et il met dans les discours du vieux Schlendrian une majesté très bouffonne. Bien plus, quand il nous présente ce tyran débonnaire, il l’a déjà marqué de ridicule, et son procédé nous montre qu’il a deviné, avant Immanuel Kant, une des lois de l’hilarité. Dans le premier récitatif, où le ténor annonce l'approche du «héros en pantoufles», la basse continue frappe quelques notes, d’un rythme superbe, comme pour préparer l'entrée pompeuse d'un potentat. Notre attente sera bien trompée. Au lieu du maître magnifique, apparaîtra un vieillard grognon, despote imaginaire du royaume domestique, où sa fille gouverne pour lui. Si le musicien avait déclaré la théorie de son inspiration, 1l aurait pu dire, avec le philosophe: «Das Lachen 1st ein Affect aus der plôtzlichen Verwandlung einer gespannten Erwartung in Michts»?.
Ce comique réfléchi appartient en propre à l'esprit allemand, comme la rude verve que nous avons signalée aussi chez Bach. Combinées, les deux qualités de la nature germanique dont nous trouvons ici les traces, forment le fond de son Aumour. On y remarque les résultats d’une observation scrupuleuse, utilisés par un impitoyable satirique. Riche d'expériences, il raille à bon escient, et sa raillerie est organisée, suivie et acharnée. Non seulement «il garde une mine grave en plaisantant»#, mais il conserve l’arrièrepensée d'enseigner, et de réformer. Il prétend épurer le