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LA RUE DES UTOPIES

Paris se renouvela sous le second Empire. Plusieurs idées présidèrent à ce formidable travail.

D'abord, le nouveau gouvernement voulait détruire les rues étroites, rendre impossible des faits, tels que la défense du Cloître- St- Merri, de la rue Transnonain, de la rue des Prouvaires et abattre les parois naturelles des barricades; il lui fallait un Paris stratégique, un Paris facile à balayer de charges de cavalerie. De là ces grandes voies droites, larges, directes, reliant de grandes places. De plus, il fallait reprendre sans soulever leur ancienne dénomination, les ateliers nationaux, et donner aussi à la spéculation l'occasion de s'exercer. L'Enrichissez-vous des ministres fait face à l'Extinction du Paupérisme rêvé par le Sou-

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verain. De ces trois mobiles, peu nobles, car en recréant les ateliers nationaux sous couvert d'équipes au service de la Ville de Paris, on voulut embrigader les ouvriers au nouveau régime bien plus qu'on ne souhaitait leur être utile , est résulté une œuvre qu'ont légitimée des raisons d'hygiène et de moderne beauté. Le caractère sans doute y perdit, et l'intérêt de l'évocation historique. De vieilles pierres tombèrent avec des pans de légende et de chronique. Paris se costuma en ville fraîche, mais aussi Paris entrait dans les directions de l'avenir, se transformait pour devenir une cité propre, pourvue d'eau saine, baignée d'air, autant que faire se pouvait. Par-dessus la réalisation apportée par le baron Haussmann et les préparateurs de ses travaux, les cervelles travaillèrent et l'on commença à former des plans de ville; les utopies s'en mêlèrent et aussi les poètes et les artistes s'intéressèrent à la constitution d'un nouveau décor urbain. L'agrandissement de Paris depuis Louis XIV avait apporté beaucoup de bâtisses sans grand caractère. On ne pouvait trop regretter la reconstruction de Paris, ville d'affaires, toujours

en transformation parce que vivante, au même titre qu'une reconstruction fâcheuse de quelque ville demeurée musée : un Nuremberg ou un Bruges. Ce fut aussi depuis la naissance des forces nouvelles de traction et de communication, une modification dans les chimères. L'artiste ne pouvait plus rêver uniquement à des coins de silence, de charme, de solitude, à des coins de province campagnarde enclavée dans Paris, ou à des rues comme Saint-Louis en l'Ile, dont Sainte-Beuve avait si bien noté la grâce vieillotte. Au long des quais, près des logis qui avaient abrité les conversations érudites chez Nodier, les propos d'art de l'hôtel Pimodan où Gautier et Baudelaire tout récemment parlaient de plastique avec Glesinger, il y avait longtemps que ce n'était plus des voiles et des trains de halage qui glissaient, mais la sirène des remorqueurs qui mugissait et les bateaux à vapeur descendaient et remontaient la Seine. Déjà des peintres impressionnistes tâchaient d'incorporer à l'art la vie nouvelle du chemin de fer, les gares tonnantes, la vitesse des trains, comme déjà le maître naturaliste Zola s'étudiait à les

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décrire. Le socialisme, qui porte en lui son rêve de Jérusalem nouvelle et cherche à le composer avec des éléments du présent, tentait à se figurer la ville future aménagée pour le plus grand confort de tous, pour la distribution du luxe au plus grand nombre d'humains, et la joie de parures sur le plus d'épaules de femmes, sur toutes, si Ton pouvait. Voici, bien avant Bellamy, un utopiste qui réorganise pour le meilleur état social la grande ville moderne. Ce n'est pas un romancier dont nous allons parcourir Tutopie, ce n'est pas non plus un homme politique purement et simplement; Tony Moilin (|ui fut fusillé en 1870 tout près de l'ambulance où il donnait ses soins à des blessés, était un médécin savant et connu par des travaux spéciaux.

Son Paris en l'an 2000 est aux mains du gouvernement socialiste qui a déjà nivelé les fortunes et centralisé la propriété sans dépouiller personne. Le moyen qu'a trouvé Moilin lui paraît bien simple; les propriétaires et les rentiers touchent en rentes viagères, le môme taux de rentes qu'ils pouvaient possé-

der avant ravènement du gouvernement socialiste, mais tous les revenus sont imposés de cette façon : impôt sur le revenu proportionnel jusqu'à douze mille francs, total à partir de douze mille francs. La ville étant tout entière à elle-même, c'est-à-dire toutes les maisons appartenant à la cité, on a étudié les améliorations possibles.

Le gouvernement socialiste a immédiatement fait preuve du plus grand bon sens. Les architectes consultés voulaient qu'on démolît tout, puis qu'on reconstruisît des maisons modèles, ce Heureusement le gouvernement était aussi prudent qu'économe. Il rejeta les plans des architectes et préféra utilis3r les maisons de Paris, telles qu'elles étaient plutôt que de se lancer dans le système coûteux d'une démolition et d'une reconstruction universelle. »

D'abord le gouvernement perça les murs mitoyens à la hauteur du premier étage de chaque maison, et créa dans chaque pâté de constructien, une rue-galerie qui eut la hauteur et la largeur d'une rue ordinaire. Sur chaque rue fut jeté un pont couvert qui continuait cette

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rue-galerie en dimensions absolument pareilles. Des ponts couverts identiques traversaient les boulevards, les places et la Seine de sorte que la rue-galerie n'offrait aucune solution de continuité.

Le résultat fut que les anciennes rues furent aussitôt abandonnées, que les I^arisiens refusèrent de s'exposer désormais aux intempéries. Les femmes s'y pouvaient promener décolletées, des fleurs dans les cheveux et les hommes en tenue de soirée. La quiétude du home et son intimité y pouvait perdre ce qu'on gagnait en commodités diverses, mais ceci préoccupe peu notre utopiste, qui non content d'avoir ouvert dans les maisons cette grande artère intérieure, la fait communiquer à des couloirs qui forment une autre rue ininterrompue ; c'est la rue à tous les étages, car audessus du pont couvert, des passerelles mettent une communication universelle dans toute la ville. Où les maisons furent trop vieilles, on les abattit par carrés de constructions; on y édifia des cités modèles, pourvues aux quatre coins d'escaliers monumentaux avec des ascenseurs, évidées au milieu au profit d'un jardin.

Les sous-sols étaient aussi renouvelés et un chemin de fer souterrain transportait par tout Paris les choses encombrantes dont ont besoin tous les ménages, le vin, le charbon, le bois et autres denrées.

Au-dessus du sol, au milieu des boulevards, sur des viaducs de fer dont la perspective droite et ininterrompue offrait à Tavis de Moilin, un charmant coup d'œil, les lignes venant de la province et de l'étranger convergeaient vers le palais international, la perle de la cité; outre de débarquer bien au centre de la ville, les arrivants avaient cet avantage de former avec le Palais une sublime allégorie : c'était Paris accueillant les peuples.

Le Palais international occupait toute la surface de la cité et de TIle-Saint-Louis, qui avaient été préalablement déblayées et qu'on avait réunies en comblant le bras de Seine qui auparavant les disjoignait. Ce palais avait la forme d'un navire, la proue à l'extrémité de rile-Saint-Louis, la poupe au terre plein du Pont-Neuf. A la proue et à la poupe s'élevaient trois immenses étages déterrasses et de colonnades; sous la plus basse, l'auteur, méticu-

leux, stipule que lorsqu'elle est inondée, c'est là un endroit très commode aux Parisiens pour satisfaire leurs goûts de canotage, et si elle ne l'est pas, ils peuvent vaquer à la pêche à la ligne qu'ils aiment tant. De chaque colonnade on a un point de vue de plus en plus vaste et vertigineux. Les côtés latéraux sont unis, cintrés et percés de belles fenêtres. Et Notre- Dame ! dont la cité était encombrée, on l'a rasée, mais pour mettre à sa place le Temple de la Religion Socialiste, palais immense, qui écraserait tout autre contenant que ce Palais international qui l'entoure ; temple où l'on admire l'audace inouïe de colonnes gigantesques. La chapente de ce temple est le triomphe du fer; Fintérieur est paré de musées, et des vitraux splcndides le décorent. J'aimerais détailler davantage ce qu'eussent été ces colonnes et ces vitraux; mais Moilin n'est pas styliste et se tient dans des adjectifs généraux. Il a hâte d'ailleurs de retourner à la perception de l'impôt et à la description de son âge d'or, dans sa cité de rêve pratique.

Si utopi({ue soit cette utopie, si générales et vagues soient ces généralités, il faut ad-

mettre, que quelques-unes des idées qu'accueillait Moilin, ont fait du chemin, notamment la construction en fer; la galerie des machines est bien une sorte de nef comme il en prévoyait. Pour le surplus, Moilin paraît avoir été dominé par l'idée du Passage, c'est même l'hypertrophie de l'idée du passage qui lui suggère ses plans. A ce moment, ils florissaient ; à ce temps, la cohue venait encore aux Panoramas, comme dit Musset; leur prestige semble éclipsé.

C'est une idée logique, dérivée soit du bazar oriental, soit des galeries couvertes de la basilique latine, et des colonnades qui la suivirent, d'ouvrir au plus beau de la cité, un refuge contre la pluie et la boue et de munir ces galeries de boutiques où l'on exhiberait de jolies choses, et les passages eurent leur temps de gloire, de splendeur, de foule et de belle lumière.

Ce fut aux Panoramas que les thermolampes de Le Bon apprirent aux Parisiens les beautés nouvelles du gaz. Toutes les capitales étrangères voulurent se tenir au courant et Ton perça partout des halls vitrés, mais on avait compté

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sans rhygiène, on n'avait pas prévu le spectacle triste des poussières s'accumulant sur les vitrages ; dans presque toutes les grandes villes, les passages sont devenus des promenoirs désolés, où se promènent des ombres d'élégance évoquant de tous récents souvenirs déjà fanés, attristés et même équivoques. Les musées de cire dans plusieurs villes, y ajoutent Tliorreur de leur pseudo-statuaire, le vieillissement des défroques qui furent neuves, une saison, leur exhibition de célébrités périmées; c'est du vieux neuf, c'est pis, c'est du neuf cassé et fendillé, et oublié, et poussiéreux.

Nous n'avons pas rappelé le livre de Tony Moilin à cause des trouvailles de son hypothèse, mais parce qu'il est le premier en date d'utopies du même genre et qu'il est le premier signe d'un état d'esprit qui fut assez fréquent chez les hommes qui virent le bouleversement récent des cités. D'ailleurs Bellamy, dans son Locking Backward, n'est pas beaucoup plus vraiment neuf que Moilin; il est moins imprévu, car moins fantaisiste et il se borne à situer dans sa ville

idéale, de grands squares, de grands magasins généraux, des théatrophones dans les

appartements, etc Les sociologues n'ont

apporté sur ce point, ni des projets bien topiques, ni des modifications bien esthétiques, bref un soin d'art très médiocre. Mais les poètes aussi se préoccupèrent de cette modification de la cité, elle avait une place dans leur conversation et dans leurs œuvres. Durant que le naturalisme essayait à sa façon une symphonie de Paris (le mot courut, et sans qu'on en sache bien exactement l'auteur, caractérisa ce genre d'hypothèses et de rêveries) les poètes y pensaient aussi. Zola prit naturellement la question à son point d'existence et l'étudia par le détail, c'est-à-dire attaqua dans les Rougon-Maquart, parallèlement à son sujet, une série de descriptions partielles de Paris; les Halles dans le Ventre de Paris, des décors plus élégants dans son Excellence Eugène Rougon, les quartiers populaires, dans r Assommoir ; Une Page d'Amour, avec ses célèbres descriptions de Paris vu de Passy, synthétisait ce portrait de ville actuel. Les poètes cherchaient à fournir du non-

veau gTOuillenieiit et de ses architectures fraîches, une image plus courte et condensée. On trouvera un écho de ces désirs dans le Nocturne, de Verlaine {Poèmes Saturniens), une vision de Seine, et à côté, des poètes Parnassiens, essayaient de partielles descriptions aimables, parisiennes, mais déviant très vite en anecdotes ou en sentimentalités ; Rimbaud est celui en qui aboutit cette ambition, mais de façon originale et particulière, comme il convenait à ce cerveau bouillant et personnel. Dans les Illuminations où Rimbaud a voulu donner avec le relief strict du poème en prose une polychromie violente, inspirée un peu par la vue des albums anglais, se trouvent sous le titre Villes des coupes psychiques, des présentations rapides, non point du Paris récent, mais de villes futures, combinées avec des impressions de Paris , des impressions de Londres, et des hypothèses qu'encouraireait la diffusion des nouvelles lumières et

des nouveaux procédés, emploi du fer, etc

Ces villes seraient pourvues de chalets de bois et de cristal glissant sur d'invisibles poulies; autour des usines, des colosses or-

iiementaiix de cuivre, des arbres de métal, des palmiers pareraient la laideur de Tentour actuel des lieux du travail. Sur les canaux ou les fleuves, passeraient des fêtes amoureuses. Aux cérémonies prendraient part (et la ville serait toujours en fête) des corporations de chanteurs, la parcourant dans un grand bruit d'harmonie et un faste d'oriflammes, on les écouterait des terrasses plantées d'arbres sur les auberges. Rêve d'artiste, soit, mais on possède déjà les chalets de fer démontables, et on commence à planter des jardins sur le haut des maisons, terminées non plus en toits déclives, mais en terrasses.

Une autre ville qu'escpiisse Rimbaud :

c'est sous un ciel gris une acropole , point central ; dans cette ville on a accumulé (en un goût d'énormité singulier) les plus belles merveilles passées de l'architecture. Palais italiens, sans doute à côté de maisons gothiques, mosquées près des Trianons, parade de souvenir, de science et de richesse. (En Amérique, on exécute assez fréquemment des reproductions de maisons célèbres et historiques pour s'y loger). Un grand travail per-

mettrait d'aménager des parcs comme s'ils étaient des aspects de foret vierge, et l'art en toute son ingéniosité tâcherait de rivaliser avec l'apparente improvisation de la Nature. Dans la ville, un bras de mer (une étendue d'eau au moins) serait ménagée pour couler lourde et seule contre des quais, sans nefs ni barques, aucun autre ornement sur les quais que d'immenses candélabres de pierre, pour donner à la ville, le plaisir esthétique de l'eau. On circulerait presqu'à vol d'oiseau sur cette ville, en utilisant une foule de ponts et de passerelles, et on apercevrait au-dessous de soi, de vertigineuses profondeurs habitées. Il y aurait des coupoles d'acier virant sous les pressions mécaniques, et l'artifice de toutes ces passerelles serait qu'on ne pourrait savoir si tel point de la ville est plus élevé ou plus bas que l'acropole. Le commerce serait resserré tout entier dans une sorte de Gircus, de Bourse circulaire, avec des loges, rappelant un peu la description du palais des Syssites, où Flaubert nous peint la réunion des grands marchands de Carthage. Les faubourgs seraient aussi beaux qu'une belle rue de Paris à la-

quelle ils ressembleraient et les maisons peu à peu s'espaceraient dans les jardins et la ville s'émietterait ainsi dans une campagne riche- Fantaisies et rêveries sans doute, mais dont quelques points élémentaires sont déjà réalisés. Et nul doute que dans l'œuvre des poètes qui vécurent lors de la période antérieure à 1870 bien des pages semblables existeraient n'eût été la difficulté de concréter sous une forme littéraire ces perceptions architecturales, dont Beaudelaire avait donné une indication dans le Rêve Parisien [Fleurs du Mal) ; sans doute dans les propos échangés, Beaudelaire et Guys ont dû souvent agiter l'idée d'une cité plus belle, plus neuve et confronter à Paris, Londres énorme et brumeux. Mais encore étaient-ils plus absorbés par les vivants qui passent que par les architectures, de même que Poe dans V Homme des foules, ne nous indique le paysage de pierres et de lumières que très brièvement et simplement pour ponctuer l'allure de son énigmatique héros. Pourtant si l'on peut regretter que le contact d'un dessinateur aigu comme Guys et d'un poète pénétrant comme Baudelaire, ne

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nous ait valu une pénétrante étude sur la Rue, faut-il plus encore s'étonner que Fauteur du Domaine (TArnheim, si attiré par les questions d'esthétique ornementale, ne nous ait à sa guise figuré un futur Broadway. L'explication de cette lacune dans les œuvres de Poe et de Beaudelaire ? Peut-être la brièveté de leur vie douloureuse; on songera que Poe ressentait au plus haut point Thorreur du moderne, et que sans doute il n'apercevait pas d'amélioration possible à la laideur des avenues de style industriel; mais il faudrait se reporter à ceci que ce n'est point avec des ressources archaïques, mais purement avec un essai de proportions harmonieuses, que Poe régénérait idéalement la beauté de la maison et du jardin.

C'est à la campagne en un coin isolé que Poe édifie la maison esthétique; il a été peu suivi pratiquement et il est probable que les entrepreneurs américains qui pourtant avaient l'occasion d'édifier d'un coup de petites villes n'eussent pas eu assez de brocards à l'usage d'un poète qui aurait voulu leur apprendre autre chose que la plantation de rues se coupant à angles droits, au-

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tour cFune place sur une des faces de laquelle, se trouve de principe, un temple ou une église.

William Morris nous a conté également son rêve de cité future, dans les Nouvelles de nulle part, roman utopique. Comme dans tous les romans de ce genre, un homme s'éveille cent ans plus tard qu'il ne s'est endormi. Mais au lieu, comme Bellamy, de tâcher d'éblouir son lecteur par un incendie prestidigité, Morris artiste vrai, ne cherche aucun stratagème; et simplement son héros s'éveille et constate que tout a changé autour de lui, dans le faubourg d'Hammesmith où William Morris possédait ses manufactures de papier peint.

L'école préraphaélite à laquelle tient William Morris, si elle a apporté à l'art des aspects neufs, en a puisé les éléments dans l'archaïsme, et tout son accessoire procède des primitifs italiens , comme son étiquette d'ailleurs l'indique. Si Watts, Burne Jones et Rossetti tranchent sur toute autre peinture, c'est qu'ils n'ont pu s'empêcher de traduire tout de même du lyrisme moderne et la beauté qu'ils avaient sous les yeux. Morris ajoutait le socialisme à des préoccupations d'archaïsme, d'art

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plastique et scripturaire ; aussi dès sa sortie de chez lui, son visiteur de la cité nouvelle rencontre un batelier, qui le transporte et le promène pour rien, puisque nous sommes en plein âge d'or; ce guide est paré d'un costume dont la coupe rappelle ceux du XIV® siècle, qu'inventaire fait de toutes les vestitures de l'humanité, Morris trouve le plus commode pour un Londonien de l'avenir. Londres est bien changé, on l'a infiniment élargi par des démolitions raisonnées. Au lieu d'être la ruche énorme aux maisons pressées, trop hautes dans le centre, trop serrées encore dans les quartiers excentriques, c'est une ville ou plutôt un groupement de villages séparés par des bois, par des jardins. Piccadilly est un joli groupe de magasins; on n'y vend plus rien, on y donne tout, et les choses les plus luxueuses. L'homme du XÏX® siècle essaye d'acheter une pipe et du tabac ; il a grand peine à faire comprendre à son compagnon ce que c'est qu'acheter; quand pour jeter un peu de clarté dans le dialogue, il lui montre de l'argent, son guide s'y intéresse comme à une collection de médailles; il en a vu de pareilles au musée.

mais on en a peu gardées, car elles sont inesthétiques, on préfère des coins plus anciens du temps de la Reine Bess. La pipe qu'on donne au survivant de nos âges de fer et de fonte est sertie d'or et de pierreries, on y ajoute le don du tabac et on lui remplace sa blague à tabac qui hier luxueuse, étonne en ce renouveau par sa mesquinerie, puis on ajoute à ces dons la libéralité de vin paille dans des verres de forme exquise. Le voyage à travers Londres se fait en voiture comme la promenade sur la Tamise s'est faite en barque et à la rame. Le progrès, le faux progrès a disparu, de même que Manchester, Birmingham, ShefTield et toutes les villes de fer ont été démolies comme rappelant un souvenir plein d'horreur; démolies aussi toutes les constructions qui entouraient l'abbaye de Westminster et déménagées les statues. La gloire a changé, on ne comprendrait plus ce qu'était un heureux capitaine, un ministre, ou un évéque. De même quand le survivant de notre siècle s'étonne de ne pas voir de pauvres, on lui répond que s'il y en a, ils préfèrent évidemment rester dans leur chambre ou se prome-

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lier dans leur jardin et ne point s'exposer anx fatigues de la marche; pauvre veut dire malade dans la langue nouvelle. Le pauvre par pénurie d'argent n'existe plus. De même quand le survivant s'inquiète de savoir pourquoi un vieillard qu'il rencontre habite une maison moins belle que celle des autres, moins ornée, on lui répond que ce doit être sa fantaisie, car rien ne le force à habiter une maison plutôt qu'une autre, ce qui évidemment est d'une époque future. Les maisons de Londres entourées toutes de jolies bouquets de verdure sont en général basses, en briques roses, ornées d'un toit de plomb ornementé ; les portes sont de beau métal bien ouvré, les meubles de chêne lourd, et fidèles à des modèles très anciens. L'impression générale est d'une belle et large vie campagnarde avec des mœurs d'Arcadie.

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