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CHAPITRE X

L\ RUE ACTUELLE, LA POLYCHROMIE DE LA RUE PARLES COULEURS DES FAÇADES, LES AFFICHES ET LA LUMIÈRE.

Deux forces tyrannisent Tarchitecture de la rue. L'une, c'est la législation, par les ordonnances de voirie qui n'admettent (1) pas les saillies de plus de cinquante centimètres. Un rèfîflement semblable mais en viofueur sous Louis XIV en a fini avec le décor de la ville du moyen âge à auvents démesurés, à poivrières, tourelles à panse forte avançant sur la rue. C'est la même défense, et l'obligation de l'alignement qui continuent à nos rues un

(1) Une nouvelle législation va être adoptée sur un rapport de M. Gherioux, au nom d'une commission spéciale qui augmente la liberté des architectes et autorise les dernières innovations tolérées, encorbellements, bowwindows etc..

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aspect, non plus seigneurial comme sous le Roi Soleil, mais rectiligne et cossu. La seconde force, c'est rhabitude, le cant, le sentiment de la noblesse et de la tenue, plus ou moins bien compris.

Comme en des temps qui nous précédèrent de peu, de même qu'en d'autres lieux et à d'autres époques, ce fut le règne de la brique, c'est aujourd'hui à Paris le règne de la pierre blanche, du moellon. Aussi la tuile qui donnait de jolis effets soit de jeunesse audacieuse et écarlate sous le soleil, ou bien disait son âge avec mille agréments de ses mousses et les figurations bizarres de ses lézardes, a fait place à la régulière ardoise et même à la feuille de tôle ou de zinc. On voit, si l'on a l'occasion de dominer des toits à certains jours, après les pluies, ces tôles s'iriser de gracieuses et changeantes couleurs et l'averse séchant sur leurs pentes, donne des effets de marécages subits, aux tons de burgau et de rose faux, de perles irisées; vus d'en bas, de la rue, ces toits de couleur blafarde attristeraient plutôt le paysage. Leurs partisans déclareraient qu'ils en relèvent la majesté, en accentuant en

leur sens ce que ces toits offrent certainement de monotonie. La tuile chassée des villes, des grandes villes est allée à la campagne et là, aux villages sur les fermes elle exproprie le chaume; elle y a bien souvent des aspects trop crus et trop neufs et le pittoresque perd quelquefois à sa confrontation trop brusque avec les verdures; dans la ville elle avait plus d'accent que les lames grises où les ondées laissent, après leur amusement irisé, une salissure. Les toits de zinc concordent en majesté fade avec le moellon.

Tout ce blanc de la ville avec des ferronneries d'une seule couleur, égayées non pas même de fleurons dorés, mais simplement, au cas d'annonce, de lettres d'or, procède bien un peu encore du grand siècle. Versailles, tel que le voulurent les architectes du roi , fut bien le modèle qu'eurent sans cesse sous les yeux et dans la mémoire, ceux qui précisèrent les travées nouvelles dans Paris et les bordèrent de constructions similaires; les bâtiments à l'usage de la bourgeoisie qui a érigé le noir en couleur de cérémonie, en couleur distinguée et selon son argot, comme il

faut, exagérèrent encore le neutre désigné pour être la bonne tenue par les générations de la dynastie d'Orléans et du second Empire. Sous le toit gris, sur la façade grise avec le très léger relief parfois de fausses colonnes, la maison étale un plastron impeccable; comme une cravate et une ceinture se correspondant, deux balcons courent devant des fenêtres privilégiées, les ferrures sont symétriques comme des boutons de plastrons et de sobres breloques, sur la façade. La porte cochère est épaisse, hermétique; ses vantaux clos ont une face discrète de notaire qui garde son secret ; un petit bouton de cuivre caché dans le mur est là, presque invisible Sésame. Pas de marteau de porte ; à peine en haut quelque ferrure passée au noir, sur deux vitres dépolies ou d'épais cristal strié. Si la porte s'ouvre, c'est, ou bien la cour froide bien pavée sans autre ornement que quelques harnachements accrochés pour un temps très bref, à côté d'une remise badigeonnée d'un brun assez laid, ou bien c'est la cage d'escalier qui fut si longtemps sombre, couleur acajou, et s'enfonçant dans un colimaçon d'ombre ; parfois

un blanc marmoréen lui prêtait, c'était le cas le moins fréquent et le plus intéressant, ses clartés. Sur Tédifice se modelèrent les repos de la rue, les trous creusés dans le tuf, des alvéoles pour les passants, les cafés qui furent blancs, à banquettes rouges ornés de lustres en faux or faux. Les foyers de théâtre eurent cet aspect de corridors vides et cirés avec quelques banquettes d'attente ; les magasins offraient aux yeux du passant, comme une ou plusieurs caisses rectangulaires (selon leur grandeur) dont une des parois eut été enlevée et remplacée par les transparences d'une plaque de verre. Les attelages qui couraient les rues furent harnachés de sévère cuir noir, sobrement orné de blanc métal poli et même les chevaux noirs étaient préférés. Tout se courbait sous cet idéal blanc et noir, noir poli et blanc mat, dont un clubman en tenue de soirée donnait le thème et la synthèse. Néanmoins l'instinct, l'intelligence, la nécessité poussent à une polychromie plus complète. Il semble que ce fut la femme qui tint ferme aux principes de la polychromie et les conserva dans les mœurs, avant qu'elle ne commençât à passer dans les

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lois, c'est-à-dire dans rofiicialité, à revenir, à renaître, ce qui fut Tembryon d'une future Renaissance architecturale. La femme en effet, n'abandonna jamais son droit à porter des couleurs éclatantes ; à tous les anglomanes qui lui vantaient le chapeau de soie, le complet noir, ou foncé, et lui vantent encore les étoffes anglaises aux tons sombres, elle riposta, sinon en théorie du moins en fait, en continuant à porter toutes les couleurs de l'arc en ciel, et leurs infinies combinaisons. Elle se rattacha par le corsage et la jupe à la tradition du XVIIP siècle. Elle bénéficia des tons et des coupes abandonnées par les armées comme trop clairs ou dispendieux. Quand on découvrit les Japonais, la femme comprit la chevelure et la coiffure des Japonaises et les épingles dorées et les peignes et les disques d'écaillé ou de métal brillant et de pierreries serties; elle comprit à merveille les dessins florés des robes japonaises, les rapprocha des bandes brodées des vieilles tapisseries et des vieux manteaux de cour et opina qu'il fallait selon une sage balance de la mode, se servir des deux modèles. Aux saisons où l'on aima

la Grèce, la femme se coiffa comme les Tanagréennes, adopta les plis de leurs manteaux, et les inscrivit dans des nuances de blanc qu'il fallut bien relever par des bijoux au moins, et certaines pierreries. On leur apprit que l'antiquité avait été mal jugée, que la polychromie y jouait un rôle considérable. Elles eurent un léger sourire pour les érudits ; elles savaient déjà; elles se conformaient au blanc, ramagé d'or et d'un peu de pierres précieuses pour ne chagriner personne mais, elles savaient bien qu'une Hélène ne pouvait se refuser la parure des couleurs. Quand on retrouva les Préraphaélites, les anciens d'avant Raphaël et les nouveaux d'après Maddox Brown, elles se firent très rapidement une idée nette du moyen âge. Telle étoffe qu'elles portèrent à leurs manches , aranéenne et jonchée de fleurs violettes, un roi Mage les a sur les siennes en un tableau de Lucas de Leyde. Toutes les belles parures des saintes, des martyres, des anges de la peinture flamande et italienne y passèrent. De la coiffure à la couleur de robe, elles furent toujours, autant que leur face s'y pouvait prêter selon la

mode, riiicarnation d'une époque, d'une anecdote d'époque. La science et la critique d'art sont venues leur donner la main, et il faudra enregistrer dans l'histoire du féminisme, dans sa période de formation, qu'il y eût une victoire des femmes luttant pour la couleur.

Elles donnèrent un analogue à la poudre du XVIIP siècle une coquetterie également paradoxale par les blondeurs d'or apocryphe ; elles obtinrent, pour la diriger parfois, la petite voiture de bois verni qui semble un jouet, elles furent la tache de couleur éclatante des escaliers froids et monumentaux des bâtiments officiels, jusqu'à ce qu'on leur en dressât un dans Paris, où, comme dans Venise, des matières de couleur rappelaient sur les murs leurs notes bigarrées. L'Opéra fut le manifeste premier du nouveau régime.

Elle apparaît, maintenant, bien timide, la polychromie de ce grand édifice; on la juge trop régulière, pauvre dans le choix des matières, pourtant plus riche qu'ornée et qu'harmonieuse. La bourgeoisie et la critique en furent bien déçues et en ce pays où l'on mêle perpétuellement, même sans avoir bien

la notion exacte, Tart et la morale, beaucoup de Parisiens se sentirent offensés dans ce cant qui modelait le strict de leurs habits noirs, de leurs complets foncés, et de leurs maisons en moellons. On déclara surtout, que, sans chicaner le talent de M. Garnier, car en somme il présentait la mise en œuvre de pas mal de millions et en acquérait une énorme importance, on insista surtout sur ceci, qu'il s'était trompé. C'était un music-hall qu'il avait fait, un café-concert; les plus doux distinguèrent avec finesse que c'était l'académie de la danse, qu'il avait érigé là, mais non pas, au grand jamais l'académie nationale de musique et de danse, qui devait être un bâtiment hiératique et sévère, qui aurait dû se proposer d'être, en plus beau et en plus grand, ce que sont notre Comédie française si légère et notre Odéon si somptueux; édifices bien congruants à l'idée de noblesse s'essorant d'un casque, d'un cothurne, d'un alexandrin classique et d'un confident, marchant à pas égaux auprès d'un roi qui s'appuie sur son épaule.

Le second coup, et définitif, qui étoila cette tenue officielle de la rue, ce piétisme bla^c et

noir fut porté avec finesse par un très grand artiste qui a contribué plus que tout autre à ce qu'on pourrait appeler la décoration mobile de la rue; nous avons dit Ghéret et sa révolution dans raffiche. Avant Ghéret, rafliche c'était la pancarte officielle blanche et noire annonçant les délits, les infractions, et les châtiments, les appels sous les drapeaux, les adjurations développant pour le sage électeur, la parole officielle en tables de lois passagères ; à côté d'elles et de leur grande tenue blanche qui toujours leur fut privilège, vertes, rouges, jaunes, s'exhibaient les licitations, les avis des notaires et les promesses des magasins. Quelques journaux décidés à tous les sacrifices pour afl*rioler les lecteurs du roman feuilleton pavoisaient capitale et provinces d'affiches jaunes , sur laquelle un énigmatique héros était figuré, noir, d'après une esthétique juste-milieu. Une tradition veut que l'affiche des charbons d'Ivry, l'homme portant un sac, soit de Daumier, retouché il est vrai par Emile Bayard. Ce n'est pas dans le monochrome, une mauvaise affiche, mais enfin en thèse générale, on ne risquait d'affiches

polychromes que par exception. On se souvient du succès ancien à cause de leur rareté, des quelques affiches coloriées telles le million de lecteurs du Petit Journal sur sa plaque d'indigo cru, et les affiches dessinées telles que l'Hérissé ou le jeune homme qui tenait une banderole promettant de rendre l'argent de tout achat qui a cessé de plaire, du Jean Bart tenant une torche tout auprès d'un canon, et d'autres dont on trouverait la citation dans l'Affichage céleste de Villiers de l'Isle Adam. Sans exception, ces œuvres partout visibles, étaient confiées à des badigeonneurs, de par la même esthétique qui fait confier à des manœuvres le roman populaire et qui si longtemps dicta la banalité de ce qui était fait pour tous. Chéret jeta à profusion sur les murs, de jolies lignes, des bariolures amusantes, des cascades de corps s'enroulant autour du nom d'un palais de joie. Philosophe, Chéret réalisait l'intention des managers, et donnait en réalité une partie de ce dont eux, ne pouvaient donner qu'une piètre illusion : la joie. De plus, ces affiches par la mélancolie des figures dans le plus varié et le plus picaresque des costu-

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mes traçaient aussi Tétat d'esprit et des histrions de plaisir, et des montreuses de beauté, et des reirardeurs de ballets ou de travestissements. Les affiches de Chéret, très ornementales, interprétaient, par un motif bien choisi, Tessence même du plaisir offert ou bien trouvaient la figure personnifiante connue il le fit dans ce petit tambour républicain qui bat le rappel et évoque les idées du journal de ce nom; dans cette femme à bonnet de papier qui lance sur tout Paris, les feuilles de Vancicn Écho de Paris et semble sortir d'un des contes de Banville quiy paraissaient périodiquement, ou cette bourgeoise à sa lampe, en sa fameuse affiche de la Saxoleïne et mille autres, ou un type très amusant de beauté moderne, élancé, chatoyant, aux traits du visage d'une élégance cursive appelle à la danse d'un carillon de couleurs si frais et varié. On ajustement rattaché Chéret à Watteau et aux maîtres du XVIIP siècle. Il a comme eux le pli élégant de l'attifement, le sourire des yeux et de la bouche, un peu de théâtre et à tous adressé ; il a leur souplesse, et de plus il a dans le déhanchement de ses personnages, l'impression de quelqu'un

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qui a vu, non seulement les Japonais, mais encore les acrobates et les clowns, les clowns sauteurs et pailletés du cirque tout moderne.

Il faut admirer encore, dans cette œuvre énorme que Chéret éparpille sur les murs de Paris, rafficlie du vin Mariani, où, tout en courant dans un bond de petit faune, une danseuse toute de jaune vêtue, des roses à la chevelure, à la poitrine et piquée dans un nœud à la hanche, verse du cordial ; celle du Nouveau Théâtre pour les représentations du Scaramouche, où toute la gaucherie spéciale du travesti, est fixée, en la longue et un peu hésitante Arlequine qui veut être un Arlequin ; sa Loïe Fuller, si difficile à réaliser, puisqu'il fallait que Taffiche revue après la danseuse des effets de feu clair, put en paraître la synthèse, ce que Chéret réussit par le geste presque suspendu dans le vide sur un écran et qui donne la sensation d'un arrêt infinitésimal dans un mouvement vertigineux, et la tignasse rousse flambe sur l'écran bleu sombre ; ailleurs une petite Montmartroise pour annoncer l'exposition de Willette découpe en noir la silhouette de son peintre ordinaire ; au jardin

de Paris, un feu d'arlifice presque blanc éclate avec intensité dans un ciel rouge embrasé, et c'est une sensation de feu qui se lève de cette transposition du fait dans des couleurs synthétisées. Les coulisses de l'Opéra (du Musée Grévin), une des plus extraordinaires affiches du maître, place de grandes formes presque hiératiques, comme au seuil d'un couloir de lumières rouges ; on a la sensation d'une porte un instant ouverte sur un hall de lumière enragée et de fête bruyante.

Encore une jolie danseuse, dont le mouvement est le contraste même de celui de la danseuse du vin Mariani, et c'est parée des mêmes roses et de la même robe jaune d'or qu'elle exécute ce mouvement, cela invite à Fleur de Lotus y légende dansée au Music- Hall. Et que d'autres belles affiches ont orné Paris d'un coin de ballet, d'un aspect de beauté féminine, parfois d'une caricature légère, indiquée dans le luxe des couleurs, par la transcription nette des afféteries de telle belle fille ou des apprêts de telle chanteuse excentrique; que de belles estampes coloriées ont décoré Paris de fresques aux lignes

volontairement capricieuses et serpentines!

De fresques; M. Roger Marx a établi le rapprochement par ces belles phrases qu'il faut citer (1) : « Comprise par tous les âges, aimée du peuple, l'affiche s'adresse à l'âme universelle. Elle est venue satisfaire des aspirations nouvelles et cet amour de la beauté que l'éducation du goût répand et développe sans arrêts; elle a remplacé au dehors et au foyer les peintures jadis visibles aux murs des palais, sous les voûtes des cloîtres et des églises, elle est le tableau mobile éphémère que réclamait une époque éprise de vulgarisation et avide de chansfement. Son art n'a ni moins de simification, ni moins de prestige que l'art de la fresque ; seuls y réussissent ceux qui sont pénétrés des conditions auxquelles est obligée toute entreprise ornementale ; mais tandis que les lois essentielles et séculaires de la décoration sont presque partout méconnues, violées à plaisir, le respect s'en est maintenu chez les maîtres de l'affiche. »

Dans une autre préface, M. Roger Marx éta-

(1) Les Maîtres de l'affiche. Préfaces.

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blit fortement la nécessité de raffiche illustrée ; « l'importance accordée à la chromolithographie murale résulte de causes que nul mystère n'entoure. Le progrès de la civilisation a créé des conditions d'existence différentes; avec les siècles, la vie publique s'est modifiée dans son organisme comme dans ses dehors ; c'en est fait des tapisseries tendues bordant la chaussée sur le parcours des rois, c'en est fait des enseignes patiemment enluminées ou taillées dans le chêne, dans la pierre. Tout comme la société, la rue s'est transformée. Elle ne connaît plus le faste de la pompe royale ni des lentes entreprises des vieux ymagiers ; sa parure était exceptionnelle, intermittente ou immuable ; la voici toujours présente et toujours renouvelée ; au pittoresque de venelles étroites a succédé le pittoresque moderne des voies larges et bigarrées, un pittoresque qui possède aussi sa beauté , et dont l'affiche fournit l'élément essentiel. »

Notons aussi avec M. Roger Marx Tinfluence de l'art de l'affiche sur l'art qui l'entoure « l'évolution des arts, comme celle de la pensée ne suit pas un cours précipité. Tout

d'abord il y eut simplement copie, assimilation de Taffiche à un modèle, à un carton. Le métier la transforme en tissu, ou encore elle prend sous les espèces du vitrail , une vie moins éphémère; puis à son exemple, la reliure, la couverture de livre, le titre de musique, la (( petite estampe )) se rénovent. On s'étonne que la portée d'aussi suggestives leçons ait pu échapper à quelques-uns, aux éditeurs de papiers peints notamment, et voyez les effets de leur négligence, le désir s'impatiente, n'accorde pas de répit; devant la pénurie de tentures vraiment embellissantes, l'affiche devient la tapisserie familière des murs; elle trouve au logis, la sécurité d'un abri et l'hommage d'une admiration quotidienne; elle constitue la parure du home, comme elle avait formé le décor de la rue. »

Aujourd'hui Faffiche polychrome, l'affiche à la Ghéret a vaincu. 11 n'est si mince Music-Hall, il n'est de tapioca, ni de liqueur, il n'est de friandises, d'alimentations, de machines roulantes ou imprimantes qui ne veulent intéresser le passant par un joli dessin, ou une amusante devinette peinte. Seules

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reluctent outre raiïichc oiïicielle, celles des officiers ministériels, et celles des émissions financières. Encore, une fois les émissions couvertes, les compagnies de chemins de fer ne dédaignent plus d'allécher les touristes par de grandes reproductions des beaux sites, qu'ils peuvent voir et des hôtels où ils pourront descendre. Les murs autrefois blafards, des échafaudages, manteaux des maisons en construction se couvrent de haut en bas de taches multicolores; des femmes dansent, des chefs d'Etat boivent. A la suite de Ghéret, de beaux artistes, ou se sont consacrés à l'affiche ou, de temps à autre, en exécutent une. Malheureusement dans cet engouement pour l'affiche , les négociants ou les entrepreneurs de concerts ou les directeurs de théâtre ne s'adressent pas toujours à Ghéret, ou à un Lautrec , un De Feure, un Mucha; il y a au mur différentes salissures dont rien ne peut excuser la laideur et nul doute que lorsque l'art de la rue existera définitivement, il y aura une critique des affiches, qui au jour le jour ou à son jour en des journaux spéciaux, saura vitupérer l'étalage de laideur qu'est une affi-

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che sottement pensée, mal composée et grossièrement bariolée. Après Chéret, la pléiade est nombreuse des artistes deraffiche. Grasset y apporte son faire hiératique, un peu contourné, un peu similaire de celui de Walter Crâne et y défèrent, Grasset qui plaça sur le mur, pour une quelconque Jeanne d'Arc, une si belle Sarah Bernhardt sous la blanche armure de la guerrière. Depuis, c'est Mucha qui, sur fond d'or, ou fond de couleur prodigieusement rehaussé d'or, nous montre le portrait de la tragédienne.

Lautrec a apporté dans l'afFiche ses grands dons de peintre, son arrangement de couleur, sa vision aiguë et caricaturale de puissantes laideurs, de mufïles étonnants et veules qui regardent danser des danseuses de casinos; comparez la trogne de Bruant signée Lautrec, à la calme personne vue de dos, en robe noire, une collerette blanche autour du cou lisant, de par Grasset, quelque livre romantique, en regardant dans le fond Notre-Dame et vous aurez les deux pôles de l'affiche actuelle amusante et douce, ou pimentée et violente. Les polychromies furent chez Orazi

toiirnieiitées, trop riches, panoramiques, théâtrales, comme elles donnèrent, par Bonnard une sage et ingénieuse vision.

L'afiiche de Chéret a été, en même temps qu'un bien pour les yeux une victoire d'expansion française. Tous les peuples sont entrés avec plus ou moins d'ardeur en cette voie. Les peuples de race anglo-saxonne ou germanique assez habitués à voir pendre à leurs murs d'auberge et de gare (mais à l'intérieur) des réclames polychromes, le plus souvent laides et de mauvais goût, ont admis très rapidement le principe du maître français et les murs de Londres ou de Vienne se sont couverts d'affiches multicolores, exécutées soit d'après des tempéraments particuliers d'artistes, soit en imitation des nôtres. Et parmi les petites ville ; endormies encore loin des grands centres, l'affiche d'art fut souvent la première manifestation apportée du grand mouvement de recherches nouvelles qui bouleversent toute l'esthétique actuelle. Je me souviens à Middelbourg, dans cette tranquille petite ville de Zélande, si tranquille qu'on la range malgré son aimable vitalité parmi des villes mortes.

du tableau des affiches, unique comme Talbum de Pompée et placardé contre Thôtel de ville , un hôtel de ville du XVP siècle admirablement conservé, avec cent statuettes sur son toit aux larges pans, percé de fenêtres aux volets losangés de couleur. Tout dans la ville portait le cachet d'une civilisation ancienne, je dis an^ cienne et non vieille, car elle était très vivante parmi ceux qui la pratiquaient et c'est avec jeunesse qu'ils sont fidèles à de vieux us. Dans toute la cité, le costume des femmes avec les pendeloques d'or, la coiffe blanche, le corsage rouge , les manches étroitement serrées et arrêtées à la saignée du bras, la jupe noire sur laquelle un tablier d'étoffe orangée, jaune, ramagée de rouge brille, et le costume des hommes à culottes courtes, chapeau noir sans bord, plaques de ceinture en argent, dataient comme dernière réforme, de la Restauration française.

Si une boutique s'ouvrait c'était celle d'un antiquaire, montrant les belles faïences du bon vieux temps et les solides bijouteries d'antan. Le signe des temps nouveaux, Tannonce que les lignes et leur expression se modifient

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ailleurs, rannonce qu'il se passait (juehjue chose dans les grandes villes, qui allait arriver jusque-là, c'était sur le mur des affiches, une affiche isolée, seule, cernée d'affiches purement typographiques, du peintre Toorop, qui étalait là sur papier jaune ses longues formes de femmes enchevêtrées, aux doigts énormes, au geste symbolique, annonçant un produit industriel, je ne me souviens plus du quel, mais qui portait dans ce calme séculaire presque, un frisson nouveau. L'Allemagne a peu d'affiches. Lorsqu'en 1876, on ouvrit à Dresde, au cabinet des Estampes, une grande exposition d'affiches, l'Allemagne n'y fit guère représenter que l'affiche d'Otto Fischer annonciatrice de l'exposition, très gaie, bleue et rouge montrant une femme en costume médiéval se hâtant vers Altstadt où se trouvent les galeries d'art, et suivie sur le pont de l'Elbe de beaucoup de personnes en habits de fête du temps passé. Selon des critiques, cette pénurie d'affiches coloriées serait due à ce que les architectes qui coopérèrent, il y a trente ans environ, à un grand mouvement de construction qui eut lieu en Allemagne, se perdirent en une

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ornementation touffne, imitée du style Renaissance qui ne laissa guère de surfaces amples et simples où placer des afTiches. En tout cas, les artistes de la Sécession de Vienne, les Orlik, les Rlimmt, etc.. et Franz Stuck, avec des moyens divers s y efforcèrent et même une affiche au moins, de Klinger, est notoire. En Angleterre, le mouvement est aussi considérable que chez nous. H y a Dudley Hardy qui campa de si tentantes danseuses, Nicholson, qui fut Tun des frères Beggarstaff, Beardsley et les affiches de Rhead et de Bradley après avoir coloré les murs d'Amérique nous sont apportées par des publications spéciales.

Un élément de polychromie, dont on ne peut négliger l'importance, fut le goût très vif du bibelot qui battit son plein, ces dernières années. H est d'un esprit chagrin de prétendre qu'on aime ces précieuses futilités et ces jolies menuailles surannées ou bizarres pour se dispenser d'aimer et de rechercher des œuvres d'art vraiment belles, imposantes et d'un contact éducateur et réchauffant. L'art se peut trouver en petites surfaces, et dire l'art appliqué n'est pas unir vainement deux mots. Il est plus lo-

gique de reprocher à la plupart des collectionneurs de n'avoir recherché longtemps que le singulier et que Texotique; mais quoi? Ces chercheurs n'avaient guère d'objets à inventorier parmi la production des modernes ateliers, et les artistes n'étant point encouragés par un débouché ouvert avaient oublié cet art appliqué, cet art de l'intérieur que nous possédâmes, avant la Révolution, au plus haut degré. Au moins, d'avoir dragué le Japon et tout acheté dans l'Inde et l'Asie Mineure, ceci a développé le très considérable essor de nos artistes vers la figurine, le tapis et l'ornementation des objets usuels. 11 est certain que lorsque le goût des japonaiseries et des tapis d'Orient se répandit, il s'ouvrit sur nos boulevards parmi les bazars de camelottes, et les vitrines austèrement dédiées à l'exploitation d'un seul article, partant un peu sombres, des fentes brillantes, des cases qui se meublaient un peu à la façon de boutiques orientales, ou au moins d'étals lointains, compliqués et différents.

Le hasard, quelques bons instincts d'étalagistes donnèrent des indications, encadré-

rent la vitrine de lances au fer un peu courbe du Nippon, la constellèrent de masques Japonais dont la grimace différente fut un éveil à ceux qui regardaient trop les statues au masque hiératique entre des favoris bien bouclés. Les richesses des vaisselles Japonaises firent entrevoir à des gens qui ne s'étaient jamais posé la question, qu'une assiette n'était pas forcément blanche avec un petit fdet circulaire d'or, ou un liseré de couleur, en cas de débauche extrême de couleur. Certains indices firent apercevoir que le lourd mobilier massif, indéplaçable, tel que nous l'avaient légué des générations extraordinairement sédentaires, n'était pas le dernier mot de la commodité. A côté de ces produits orientaux on installa à Paris les objets anglais, reflet de l'école préraphaélite ou du grand contact colonial avec l'Inde qui a si profondément modifié la conception de l'étoffe féminine et les florages des velours de fauteuils et de divans. Les exemples venus du dehors encouragèrent les magasins français, à braver le qu'en dira-t-on, à s'insurger à leur tour contre la défaillante tyrannie des tons neutres,

à admettre l'art criin Gallé, d'un Charpentier et des premiers en date de cette armée d'artistes de Tart appliqué qui commençaient à faire expérimenter en Belgique leurs théories et y faire prévaloir et imiter leurs œuvres.

En effet, il fut un instant beaucoup plus facile d'expérimenter des théories d'art décoratif en Belgique qu'en France. La raison en est assez simple et tient à l'état politique du pays. Expliquons-la.

Le style d'une rue est combiné par deux éléments. L'architecture des façades, la proportion générale des bâtiments, secondement les agréments, les emblèmes, les enseignes. Le premier de ces éléments, l'architectural, si le goût particulier de l'architecte spécial de telle ou telle maison, ou du capitaliste qui la fait construire y a grande part, est cependant dominé, en sa ligne générale, et par les ordonnances de voiries et par le goût du temps. Le goût d'un temps est une empreinte générale donnée à la plus grande partie des conceptions des contemporains, par une imitation à laquelle quelqu'une de leurs habitudes est congruente, par un exem-

pie donné de haut et suivi, ou par une nécessité acceptée par tous. Mais cette nécessité d'un temps, par exemple, celle où se crut le moyen âge d'avancer très fortement l'auvent, de grandir le grenier et de surplomber ainsi toute la maison comme d'un chapeau presque égal à ses propres dimensions , cette nécessité n'existe pas pour la partie ornementale de la façade. En celle-ci on suivrait plutôt les conseils des deux autres éléments de l'architecture du temps soit l'imitation à la mode, soit le nouveau style inspiré par une puissance, qui longtemps et partout a été la cour. Soit qu'on orne pour ses haltes des boutiques, soit qu'on prépare pour ses promenades des allées couvertes, la cour, aux temps d'ancien régime était toujours, en ses admirations rapides, écoutée. Evidemment le modèle de ce goût était toujours donné par un artiste créateur ou adaptateur, mais il n'était pas certain qu'on choisît le meilleur guide , bien au contraire. Quelques gros négociants uniquequement préoccupés de leurs concurrents purent souvent ouvrir des magasins sans apparence et sans souci d'attirer l'œil, mais tous les détail-

lants durent toujours tenter de rendre leur devanture et leur magasin agréables et surtout ceux nombreux qui vivent de la gourmandise et de la coquetterie humaines. La cour qui fixait ces choses, obéissait à son souverain ou à sa réelle souveraine. C'est ainsi que nous eûmes un style Louis XIV et un style Pompadour. Il est déjà certain que depuis la chute de Tancien régime les souverains, les souveraines et toutes personnes royales donnent moins énergiquement le ton, car leur cassette ne peut plus se prodiguer à de beaux monuments, qui bâtis avec les ressources des Etats, par les meilleurs artistes s'imposaient au public par le goût ou la richesse. Or, à ces souverains a succédé l'Etat; l'Etat impersonnel, parlementaire que nous possédons est difficile à mettre en mouvement sur des questions d'esthétique et puis on obtiendrait plus facilement de ce grand rouage des mesures générales, que le tâtonnement fin et plusieurs fois repris, qui crée un goût et un style. 11 y a une possibilité plus grande à ce tâtonnement, à ces essais successifs, se reprenant les uns les autres avec une organisation plus petite que celle

de l'État, avec celle de la Ville. Paris est grand, et un novateur a fort à faire pour persuader toutes les puissances de qui dépend un remaniement de la ville. Puis on peut ajouter que Paris n'a pas de vie municipale, il est pour cela trop capitale centralisatrice, trop auberge du monde et trop contact de cerveaux scientifiques qui ont besoin pour s'entendre d'un certain cosmopolitisme, et effaceraient plutôt les archaïsmes du bon vieux temps et les particularismes qui leur paraîtraient y devoir être renvoyés.

En ce petit pays de Belgique, la vie municipale existe, elle a ses souvenirs absolus, intacts, ses beffrois, ses halles, ses grandes places restaurées. La certitude d'avoir fait quelque chose, induit les cités à vouloir de nouveau faire quelque chose. Ceci en tout cas est vrai pour Bruxelles. Bruxelles, par Sainte-Gudule, par la place du Petit Sablon, si joliment entourée de colonnettes et son admirable place de l'Hôtelde-Ville, prouve son ancienne existence esthétique. Depuis la fondation de la Belgique, sous l'influence de ses rois, elle a tendu toujours à être une ville de transit entre Londres,

Paris, Amsterdam et Berlin et longtemps une architecture parfaitement impersonnelle y prépara cet aspect de Bourse cosmopolite et de salle d'attente internationale. Ce fut plus une fantaisie qu'un besoin qui poussa certains artistes et archéologues flamands à se rappeler qu'ils étaient surtout Flamands et à requérir l'emploi de la langue flamande, près de chenets à la flamande embusqués dans de hautes cheminées à la flamande. En surplus, ils voulurent qu'on leur rendît la justice et qu'on les enseignât dans cette langue ; en plus, ils exigèrent qu'on s'occupât de restaurer des façades à la flamande et il y eut à Bruxelles des façades flamandes, sur des boulevards tracés à l'instar de Paris et en des rues qui voulaient tenir compte de l'esthétique anglaise et du goût du pays pour le home, pour la maison à soi.

Il fallait contenter bien du monde, mais outre que Bruxelles n'est pas une très grande ville, Bruxelles se divise en une demi-douzaine de communes, maîtresses chez elles, de sorte que les amateurs de renaissance flamande, comme les promoteurs de l'imitation anglaise et les mainteneurs de Tinfluence française,

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avaient leur microcosme tout préparé, pour y lutter ou pour s'entendre, n'ayant pour réussir que quelques échevins à persuader. Des expositions fréquentes où les artistes étrangers étaient conviés habituaient les Bruxellois à voir, et atténuaient chez eux le sens de la surprise. C'est ce sens, avec cette limitation personnelle de l'imitation qui peut donner l'impression de l'originalité qui leur manque un peu. En tout cas, gens fort pratiques, pour modeler la maison sur la vie, les architectes nouveaux, tout en s'appuyant sur le vieux style flamand et le surchargeant encore de trop de bois découpé, ajouré et de fer en volutes parfois gracieuses, surent se servir de la matière moderne et des nouveaux éléments de construction à l'abri de la façade un peu gothique. Nous reviendrons sur le détail de leurs façades et de leurs aménagements; signalons seulement qu'ils durent leur succès auprès du public à des encouragements de leurs municipalités, à l'esprit de Cité réveillé dans les monuments publics, à l'initiative de certains bourgmestres comme M. Buis créant des concours d'enseignes, et préparant un mouve-

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ment dit « de Tart à la rue » qui ne donna point de grandes conséquences, mais qui eût pu aboutir àquelque chose, car, sur l'invitation de leur magistrat municipal, tous les négociants et propriétaires des belles rues de Bruxelles, au moins sur la ijrande lime de la Montacrne de la Cour, ouvrirent leurs escarcelles aux peintres, aux ferronniers, aux sculpteurs, et entrèrent en lutte d'émulation esthétique, les uns s'ornant de fer forgé, les autres se faisant peindre de la cave au grenier. Ce ne fut pas beau parce que le goût public se fia à ses artistes préférés, c'est-à-dire à des habiles qui furent un peu étonnés de leur tâche nouvelle, mais enfin il y eut commencement d'une toilette de la rue, à fresques, à carreaux et plaques céramiques. Ce ne fut pas Bruxelles qui trouva l'idée, mais on l'y put promptement appliquer.

En France, l'Etat fait très peu pour l'ornementation de la rue, sauf aux endroits où elle s'élargit, d'y ériger des hommes de bronze; très peu aussi pour rornementation de la vie. Pourtant son initiative, sollicitée et mise en mouvement souvent par des esprits novateurs

parmi lesquels au premier rang cet admirable critique d'art qu'est M. Roger Marx, a créé de nouvelles monnaies, des timbres de modèle nouveau et orné les écoles d'images belles et bien coloriées qui forment le goût des enfants et contribueront à recréer chez les artisans, des artistes. Comme tout se tient, il est évident que si on gagne sur la laideur des bâtiments de l'Etat et de l'ensemble de ses créations, si on arrive à donner, grâce à lui, des exemples de beauté, on arrivera forcément à en répandre le goût chez les personnes qui font construire des maisons de rapport et qui s'apercevront qu'il faut donner du luxe esthétique pour pouvoir abriter des gens dont le goût se sera affiné. M. Roger Marx aura soutenu le bon combat pour obtenir qu'on mette, autant qu'on le peut, de la beauté partout. La chose la plus simple, le pot à eau comme la borne-fontaine, les casiers d'une bibliothèque comme le hall d'un hôtel des postes, peuvent être conçus en lignes élégantes et harmonieuses qui rendent l'idée de beauté inséparable de l'acte que ces objets ou bâtiments signifient. Rechercher à créer partout la beauté des for-

mes, c'est exclure toutes les laideurs (|ui traînent de vieille tradition, c'est travailler au grand bien d'un pays qui ne peut opposer aux immenses moissons de Tun, et à la maind'œuvre si prolifiquement diminuée d'un autre, que les dons natifs et l'habileté acquise de ses ouvriers d'art.

Ces réflexions nous ont entraînés assez loin de cette question de la polychromie de la rue qu'avait soulevée dès l'abord cette étude des différences de la rue actuelle avec la rue d'hier et, selon des indications, ce que pourra être la rue de demain. La polychromie existante de la rue se restreint d'ailleurs, en ce qu'elle est, présentement , à l'ornementation partielle de la façade. On dore quelques balcons, on incruste à certains murs des plaques céramiques qui fardent de leur reflet fixe la pierraille environnante; depuis quelque temps, on y allume des feux électriques qui vantent un produit commercial; on peut dire vanter, car déclarer en lettres de feu sur le dôme des maisons qu'un produit existe, sufiit à l'imposer à l'attention. Il est certain que cette coloration mobile qui vante les cafés Car-

valho ou le cacao Van Houten ne possède en propre qu'une valeur d'art fort médiocre. Pourtant le prestige d'une couleur lumineuse est tel (et le relief en ce cas-ci de la couleur s'augmente du mouvement) que lorsque l'affiche mouvante s'est éteinte pour un instant, il en résulte jusqu'à ce que les lumières recommencent à border les lettres de métal, une tristesse sur la place moins éclairée. Le gaz laissait toutes les maisons sombres, et la valeur d'éclairage des rues dans leur hauteur, provenait des lueurs intimes des fenêtres, lampes tamisées par les rideaux lourds et lueurs crues des mansardes où les âmes romanesques pouvaient se figurer des athlètes de la pensée peinant sur le travail. Le gaz, qui fut lumière industrielle et parut à nos grandspères chasser l'intimité du soir, en projetant au lieu des petites fléchettes de lumière du quinquet, des nappes micacées d'ombre claire sur les recoins des portes et les auvents clos, avait reconquis par contraste un aspect d'intimité qui s'en va, depuis que les globes électriques projettent leur lueur laiteuse ou opaline. Lueur de féerie, s'écrièrent les pre-

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miers assistants, lueur d'un songe d'une nuit d'été, s'ébattant dans un décor de pierres closes et de passants pressés. On admira vers l'automne, parmi la futaie grêle et les baguettes nues des arbres dénudés des Tuileries, les lunes terrestres et changeantes, blanches, violettes, parfois presque rougeâtres qui jouent l'apparence d'un carnaval un peu blafard dans le grand parc abandonné cher aux poètes. Au parc Monceau petit et tout entier visible, la lumière électrique donna des aspects d'un théâtre de féerie tout prêt. Des soirs d'hi- • ver on put croire que sur les pelouses neigeuses, éclairées d'astres froids, des fantaisies du Nord, de traineaux, de fourrures, de fées frileuses allaient se jouer. Sur les boulevards la lumière électrique donna un aspect incontestable d'appel de plaisir, un blanc rutilement d'hiver clair, joli, encourageant au bal, au théâtre. Maintenant pour les jeux de beaucoup, la lumière de féerie est devenue lumière de music-hall, l'association des idées après tant de scintillement sur les paillons du ballet donne l'idée d'un cortège attendu en vain dans le cadre blanc d'un théâtre remis à neuf. Le pittoresque

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de la lumière électrique trouve maintenant en nous des cerveaux accoutumés, et il lui faudra de nouveaux prestiges pour nous redonner des sensations fraîches de cet aspect de fête aux lanternes scientifiques qu'elle posséda un temps. On attend de la fée Electricité, ainsi la dénommèrent des esprits positifs, un éclairage qui soit plus vraiment le jour ou qui crible la nuit de plus d'étoiles aux reflets moins pâles.

Mais la lumière, c'est pour la rue le plus extérieur des ornements, et, ses jeux sur les ors et les ferrures ne sont que la partie forcément passagère de sa polychromie.

En principe, la polychromie a presque toujours été admise, autant qu'elle existait en fait. C'est-à-dire que des personnes qui eussent protesté contre son application aux palais et aux façades de Paris la trouvaient excellente là où ils avaient occasion de la voir, et de la rencontrer toute vive, générale, usuelle, aux palais de Venise, aux églises russes et dans des villes d'Orient. Un des grands arguments contre la polychromie était que l'antiquité passait pour avoir été monochrome, toute de marbre blanc sous un étincellement

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de ciel bleu. Les mouveiueiits de Téruditiou ayant apporté la connaissance d'une antiquité beaucoup moins théorique et, pourvue au contraire, d'un grand sens des couleurs et les appliquant parfois aux colonnes extérieures et aux frontons des monuments, fortifièrent l'exemple des palais vénitiens.

Mais on maintint que la polychromie des façades était chose surtout excellente dans le midi et dans les pays du soleil dont l'excès l'amoindrit, l'atténue et presque la noircit.

Pourtant on dut constater le goût très vif du nord pour la polychromie ; besoin, dit-on, de contre-balancer la mélancolie d'un ciel gris, besoin aussi et plaisir à utiliser les perpétuelles modifications irisées d'un ciel changeant. Elles sont déjà pittoresques à leur façon, les maisons peintes toutes d'une seule couleur, différente, juxtaposant leurs noirs, leurs rouges, leurs jaunes d'ocre, leurs verts, les petites maisons des villages houillers du Borinage ou du Hainaut, où cette couleur prend une telle valeur depuis sa base naturelle, la rue couleur de charbon, à laquelle la joint sur tout le liseré du trottoir, une étroite plinthe noire, jusqu'aux

traînées légères et fuligineuses que le charbon et les vapeurs d'usine tracent au-dessous de leurs toits en tuiles rouges. Les maisons de Hollande parmi leur ensemble de briques généralement crépies de blanc, parfois de noir, avec des rehaussements de couleurs claires, courant le long des fenêtres, des portes vertes ou d'un bleu très vif qui se reproduit à Fencadrement des fenêtres, apparaissent plus colorées par le jeu plus complexe des fdets que les maisons à volets verts de nos campagnes. Des maisons, en Angleterre ont été revêtues d'un ensemble de plaques céramiques d'une seule couleur. La brique de nouveau employée, les briques simplement rejointoyées sans être recouvertes d'une couche de ciment, redonne, un peu partout, l'aspect saumon, l'aspect rose tendre, l'aspect rouge écarlate que le soleil y sait alternativement peindre. L'exemple de la place Royale n'est pas tout à fait perdu pour Paris. Néanmoins dans les derniers bâtiments publics et dans les maisons les plus somptueuses qu'on ait construits, la pierre de taille blanche garde sa suprématie, et la polychromie n'est repré-

seutée que par des céramiques courant en frises, ou appliquées par carrés symétriques. Si l'Opéra fut le premier monument polychrome de Paris, TOpéra-Comique nouvellement reconstruit fut érigé d'après d'autres errements. Il y eut pourtant comme un jeu sur l'idée de polychromie ; ce fut de laisser voir en cet édifice en pierre blanche par les larges fenêtres du foyer, toute une décoration picturale, qui donne ainsi à qui regarde du dehors T impression d'une confuse, pourtant claire et agréable symphonie de couleurs. Mais sauf en des écoles que la ville de Paris construisit brique et pierre, le blanc règne encore dans notre enceinte, le blanc Haussmann des grands boulevards, apparenté avec la blancheur des vieilles places Louis quatorzièmes et duXVIlP siècle.

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