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ENTRÉES DE ROIS

C'est la joie des villes, c'est jour de liesse; tous, même les pires tyrans ont, ce jour-là, selon le vœu du poète Maurice Bouchor, changé en vin Teau des fontaines; il est vrai que ce n'est que pour ce jour. Dans une fête que nous raconterons un peu plus loin, une joyeuse entrée, celle de Louis XV à Strasbourg, les illuminations dureront cinq jours, mais ce sera un jour seulement et pas tout entier que la fontaine de vin coulera vers les loyaux sujets. Les joyeuses entrées, c'est, pour le peuple qui adore s'écraser tout près des pieds des chevaux, le cortège des cavaliers de fer, les plumes ondoyantes, la forêt des lances droites qui parle à son imagination, c'est le héros dans un char doré, ou sur un destrier ; que

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ce soit Louis XV ou Henri IV, la liesse est la même. Elle est administrative et populaire; elle sent le jour de congé et le jour chômé. Elle est un peu du théâtre pour le moins avancé des tâcherons; elle est le bruit, car il y a des pièces d'artifice qui fusent, et toujours une joie énorme a suivi les cortèges de fanfares et de drapeaux depuis les triomphes romains où le Consul apparaissait suivi de trophées et de rois captifs, jusqu'au passage en daumont d'un président de République et d'un tzar précédés de la flottante draperie des auxiliaires arabes. Et dans l'intervalle que de conquérants, d'empereurs et de principicules ont passé par des rues pavoisées, toutes couvertes de brasses de lauriers, où des drapeaux se tordent au gré de la brise sur les balcons de fer. Aussi, distinguer quelles furent, soit les plus imposantes, soit les plus curieuses exactement serait chose difficile; le fonds est le même, la forme à peu près semblable avec les variations des temps. On cite souvent parmi les plus lointaines l'entrée d'Ysabeau de Bavière à Paris lors de ses épousailles avec le roi Charles VI. L'imagination historique

s'y est arrêtée davantage qu à d'autres marches pompeuses. Les raisons? d'abord que cette journée radieuse pour le peuple de Paris qui s'amusa fort, fut suivie de par le fait de la reine Ysabeau de beaucoup de jours néfastes ; que ce fut un intermède entre deux périodes tristes, entre deux longues coulées de guerre, et aussi et surtout parce que cette joyeuse entrée eut la grande bonne fortune d'avoir un témoin oculaire tel que Froissart qui la conta.

« A la première porte Saint-Denis, ainsi qu'on entre dedans Paris, y avait un ciel, tout étoilé et dedans ce ciel de jeunes enfants appareillés et unis en ordonnance d'anges, lesquels enfants chantaient moult mélodieusement et doucement. Et avec tout ce, il y avait une image de Notre-Dame qui tenait pour figure son petit enfant, lequel enfant s'ébattait à un moulinet fait d'une grosse noix et était haut de ciel et armoyé très richement des armes de France et de Bavière. »

C'était un décor de vignette, ciel de lune de miel; la porte passée, les litières de la reine commencèrent à circuler à tous petits

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pas parmi la masse du populaire. Si on songe à Fétroitesse des rues et à la densité de la population parisienne, eu égard aux dimensions restreintes de son enceinte, sans compter le probable surcroît de noblesse provinciale, la foule devait être aussi serrée et drue qu'à une fête actuelle. Le cortège arriva à la fontaine de la rue Saint-Denis, on l'avait parée d'un drap azur fleurdeljsé ; cette fontaine donnait du claret et du piment, soit du vin ordinaire et du vin de liqueur, et dit-on, abondamment, par grands ruisseaux. On avait massé là, de belles filles de la bourgeoisie qui firent accueil à la reine en chantant ; elles avaient sur la tête, dit Froissart, chapeaux d'or bons et riches. C'était assez la coutume de la bourgeoisie, malgré les franchises sujette à bien des impôts imprévus, d'étaler ce jour-là un beau luxe de velours, de dentelles, ainsi que firent les bourgeois flamands à qui cela attira la guerre. Un couvert aussi des bourgeois de Paris, ce jour-là c'est qu'ils offraient de beaux cadeaux, et non point des parures légères que la reine dût jeter après les avoir quelque peu portées, mais bien de belles vaisselles d'or.

qu'on portait au trésor royal, non sans les avoir estimées. Et les vases, pots, plats, trempoirs, flacons, aiguières, lampes, écuelles, salières et clrageoirs que Ton donna ce jour-là à la reine Ysabeau valaient plus de soixante mille couronnes d'or. Pour soigner la remise de cette grosse valeur, comme on enveloppait un bijou dans un écrin amusant, on les avait fait porter par de faux Sarrasins bien parés et bien basanés. Plus loin, à la Trinité, il y avait Pas d'armes ; un somptueux Richard Cœur de Lion attendait la présence de la reine Ysabeau pour défaire le roi Saladin avec le congé du roi et l'aide des douze pairs de France; comme c'était petite guerre il est probable qu'il y réussit. A la seconde porte Saint-Denis, la reine Ysabeau retrouva un ciel, c'est-à-dire un château de bois paré de couleur bleue et sans doute orné de belles tapisseries; on y voyait figurer Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et quand la reine passa sous cette sorte d'arc de triomphe, cela s'ouvrit; deux anges en descendirent qui lui posèrent sur la tête une belle couronne d'or et de pierreries. « Et sachez, dit Froissart, que

toute la grand'rue Saint-Denis était couverte à ciel de draps camelots et de soie si richement comme si on eut les draps pour néant et que on fut en Alexandrie ou à Damas. » Les maisons étaient en surplus tapissées, et non d'étoffes simples mais de tapisseries, parées et vêtues de drap de haute lice de diverses histoires. C'était d'ailleurs la coutume (1) et c'était certes un beau spectacle que de voir au long de la rue, toute cette couleur harmonieuse, et tous ces beaux dessins de légende et de vie des Saints ou de galants épisodes de la Table Ronde. Ailleurs, au Châtelet, on avait bâti une sorte de garenne, on y avait mis grand foison de ramée et là on avait lâché mille oisillons et des lièvres sans compter un lion et un aigle faits très proprement, et un grand cerf, et douze jeunes pucelles « très richement parées en chapelets d'or, tenant épées toutes nues en leur main et se mirent entre le cerf, l'aigle et le lion et montrèrent que à l'épée, elles voulaient garder le cerf et le lion de justice », c'était une sorte de parade, comme

(1) Eugène Muntz, la Tapisserie.

une scène de ballet, qui dénote chez son inventeur quelque esprit d'arrangement. Mais sans doute, ce qui charma le plus le peuple de Paris, ce ne fut pas cet étalage de pièces mécaniques et cette petite scène de travestis armés, mais bien ce qu'après avoir traversé le grand pont de Paris couvert d'un ciel étoilé et de vermeil samit, les maisons décorées de blanc cendal, et étoilé de vert, la reine aperçut près de Notre-Dame, c'est-à-dire un engigneur, un acrobate, un maître acrobate qui sur la corde raide, tenant à la main deux cierges, se rendit tranquillement, évidemment sans détour, mais aussi sans se presser et accomplissant en chemin mille gentillesses, de la haute tour Notre-Dame au faîte de la plus haute maison du Pont Saint-Michel.

Froissart indique qu'on pouvait voir les deux cierges de cet homme, non seulement de tout Paris mais encore de deux ou trois lieues de loin, ce qui semble indiquer que la vue humaine avait alors plus d'acuité que maintenant, ou qu'on faisait peu de cas de deux ou trois lieues.

Que d'autres fastes pourraient être ré-

sumés, tournois comme celui où Henri II trouva la mort, et dont Perrissin a laissé une belle estampe, ou le camp du Drap d'Or, où se ruinèrent trois noblesses , où rivalisèrent les luxes de trois rois. Il semble que ce luxe banal et prodigue ne puisse offrir, sauf ingéniosité de détail, que répétitions! Pourtant un souverain eût pu avoir une pompe magnifique qu'avait rêvée pour lui, un grand artiste. Il s'agit de l'empereur Maximilien et d'Albert Durer qui dessina pour lui un char triomphal qui eût pu rouler avec Maximilien parmi les rues de Nuremberg, la cité d'art et de richesse, où la maison du peintre érige encore ses hauts pignons.

Sans doute ce char escorté de ces rudes soudards à lames droites suivant des étendards presque rigides où l'aigle à deux têtes s'affirme, de ces soldats casqués, à larges hautsde-chausses que dessina Hans Burgmair, et qu'il montre en train de prendre des villes, d'accrocher l'adversaire avec la vouge, de regarder tranquillement les bourreaux, perchés sur un volet monté sur quatre tonneaux, faire tomber des têles d'un coup de large épée, eut

parcouru les rues de la cité, dans un grand concours de ces bourgeois, à faces sévères, que Durer a si admirablement représentés. Il eût roulé près de Saint-Sebald, près de la belle Fontaine, sur le pont des Bouchers, vers la prairie que baigne le Pegnitz. Le char est d'un goût ampoulé et amusant; il semble une énorme conque au milieu de laquelle Maximilien, couronne en tête, sceptre à la main, de l'autre main une branche de laurier, est assis. Aux quatre coins du char, sur une sorte de tabouret rond, comme une coupe plate, debout, quatre femmes à la musculature puissante tendent au-dessus de la tête du souverain des couronnes : c'est la Vertu, la Louange, la Pudeur, la Clémence. Assise derrière l'Empereur, une femme tient tout près de sa tête et au-dessus, une couronne laurée. De la partie postérieure de la conque s'élève, partant de la tête d'un dragon, un énorme ornement courbe, qui s'épanouit en un dais où effulge une face humaine entourée de rayons solaires, a Quod in cœlis sol, Iioc in terra Cœsar est, ver a principis imago ». Ce que le soleil est dans le ciel. César l'est sur terre, la véri):able image du prince ; ce

dais se termine en une sorte de plaque, où un aigle à deux têtes éploie les ailes. L'aigle de l'Empire est également gravé sur le moyeu de la roue, sur les jantes se cabrent deux griffons pour soulever un écusson. Une femme, la Raison, conduit l'immense attelage, et à côté de chaque paire de chevaux énormes lourdement caparaçonnés, deux formes de femmes, de statures lourdes et puissantes autant que la femme qui réve dans la Mélancolie , tenant chacune à la main une couronne, s'avancent. C'est l'Expérience et l'Habileté qui ouvrent le cortège et toutes les autres qualités les suivent, chacune tenant presque en main un des chevaux robustes du char de l'Empire.

Parmi les très nombreuses descriptions d'entrées royales , une est curieuse , non pas par la beauté extraordinaire de la fête, mais par l'exactitude des planches qui la reproduisirent. C'est en 1744, l'entrée de Louis XV à Strasbourg, lors de son voyage dans la province de l'Est où il tomba malade à Metz. C'est avant Fontenoy à un moment où la popularité s'attacha à lui. C'est un des derniers sursauts de la monarchie que donne cet al-

bum de Veis gravé par le Bas; la dernière fois peut-être qu'on acclama le roi de France (on acclama encore et dans la même ville Marie-Antoinette) et puis bientôt ce seront les silencieux cortèges des hommes armés de piques et de femmes en armes qui ramènent à Paris la famille royale de Versailles et puis de Varennes.

Louis XV arrive à Strasbourg par la porte de Saverne, en carrosse de cour très haut, très suspendu, avec deux roues basses devant, deux très hautes roues derrière. Les magistrats ont disposé pour le recevoir hors des remparts une grande tente; toute une cavalerie en un désordre assez ordonné précède le carrosse et immédiatement au-devant des chevaux, les sveltes coureurs à longue canne marchent; à la suite du carrosse, un escadron de cavalerie; à droite les soldats font la haie; à gauche, la foule est groupée en rangs serrés et les acclamations, si on en juge par les chapeaux levés, sont nourries. A la porte de Saverne, le carrosse royal marchant derrière les cavaliers trouve les jeunes gens de la ville, embellis pour la circonstance d'un costume de

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Cent-Suisses, chapeau rond, veste large, grègues bouffantes, armés de hallebardes et de petites épées. En face d'eux les soldats présentent l'arme en la tenant croisée, mais très près de Tépaule, avec un angle d'inclinaison assez grand. Sur les balcons en large saillie, sur les auvents de dimensions considérables, tout un populaire est assis; des enseignes où l'art du ferronnier a multiplié ses volutes et ses paraphes, pendent; un cerf décore l'entrée d'une hôtellerie, un cerf poursuivi qui se cabre et bondit. Le cortège se dirige vers un arc de triomphe à trois arcades orné d'une statue du roi entre deux victoires ailées, on voit aussi à cet arc de triomphe une Pallas, une Thémis; derrière les haies des Cent-Suisses volontaires, et des soldats, on se presse à s'étouffer, des carrosses sont enserrés dans cette foule qui attend que le cortège en sa belle et lente ordonnance soit passé. Après l'arc de triomphe, on arrive sur une grande place, pittoresquement remplie de foule; aux petites maisons basses, aux toits démesurés des milliers d'yeux.

C'est sur cette place que le roi rencontre la

députation des jeunes fdles do Strasbourg. 11 y a deux députations, Tune est composée de bergerettes, l'autre de vingt-quatre jeunes fdles vêtues du costume national, les nattes tombant dans le dos, la jupe cloche énorme et sur la tête de petits bonnets ou la mitre spéciale aux jeunes fdles de Strasbourg ou Timmense chapeau assez semblable au kakochnik des Russes sauf qu'il était placé sur la tête complètement droit. Cette place dépassée et les jeunes fdles complimentées, le Roi arrive devant le principal portail de la cathédrale. Le décor est curieux d'abord par la grande beauté de la cathédrale couleur saumon presque rose, mais surtout par le contraste qui existe entre la cathédrale, \e munster^ les maisons et le palais archiépiscopal qui visible, de la place de la cathédrale prépare, son aspect de fête; à ce palais moderne tout est blanc, tout est cintré, tout est moellon, tout est stuc. La grande porte se creuse en un portail rond, qui fit la joie des amateurs d'architecture officielle de ce temps. Des statues se détachent en clair sur les pilastres de la porte ; deux saintes ou deux vertus dans de molles draperies à l'italienne et

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presque en un geste de théâtre, deux enfants jouent à côté d'une corbeille de fleurs; ce motif est plusieurs fois répété. A côté, les maisons basses, de briques sombres enchâssées de bois bruni par le temps, les boutiques voilées par les belles tapisseries conservent leur vieux caractère rhénan, malgré les écrans fleurdelysés qui parent les fenêtres, malgré les combats mythologiques qui dissimulent les boutiques, où peut-être on vend des grès gothiques et des pintes d'étain. Les toits énormes, avec leurs lucarnes à la courbe creuse qui semblent longuement descendre avec ce fleuve de tuiles, les toits où le nid de la cigogne est ménagé, aflirment par leur belle prestance que Tarchitecture et la sculpture rococo n'ont point tout vaincu ; à côté du palais à la dernière mode de l'archevêque, le Munster étale sa masse puissante, si florée de statues, de statues équestres abritées près d'un pilier, ses trois portails brodés, ses vierges folles, ses vierges sages , sa haute tour flanquée de quatre tourelles, sa plate-forme d'où l'on voit le Palatinat, les Vosges, le pays de Bade, cette plateforme où Goethe hésita entre les deux pays et

entre les deux langues. Et sur le pavé assez inégal de la place, c'est une profusion de grands canons et la nef ouvre ses travées blanches, où les vitraux prodiguent des rayons de pierreries multicolores au roi et à sa suite. Certainement il y avait sur la place des costumes nationaux ; le graveur nous les cache sans doute car ce n'est que coiffes et plis Watteau, un bourdonnement à la Saint-Aubin autour du colosse du Rhin. L'archevêque offrit de concert avec les Stattmeisters et Ammeisters de la ville et les XXÏ qui sont le conseil municipal, une grande fête sur l'Ill. On bâtit sur la petite rivière calme attenant à la terrasse du palais archiépiscopal un arc de triomphe à sept faces. L'Alsace y était figurée comme une Andromède attachée à son rocher et que le monstre va dévorer, mais Persée arrivait à temps. Il y eut des pièces d'artifice superbes dont un soleil éclaboussant de mille rayons avec la devise (( Nec plurihus impar » flamboyante et une pluie de serpenteaux s'élança sur la rivière et sur la ville. A un pont de pierre était accoté un groupe ainsi formé : deux dauphins, la tête en bas émergeaient au ras de l'eau, et de leur

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queue partaient deux colonnes, ornées de joncs supportant une plate-forme où un dieu vénérable, le Rhin, était comme une classique statue de fleuve , penché sur son urne et tel à peu près qu'il fut au mont Adule, avant que le glorieux ancêtre de Louis XV le dérangeât. En face de lui, à bonne distance, supportée par des barques, une construction toute semblable était dédiée à l'Ill. Deux bandes de musique sonnaient sur des barques larges à la bordure toute décorée et supportaient des pavillons en roseaux d'un style rocaille. Sur le pont et sur les quais , faisant face au palais , le populaire de Strasbourg regardait. Il eut grand plaisir à voir un Neptune tirer dans son char qui courait sur l'Ill de nombreuses pièces d'artifice et tandis que des gerbes d'eau éclataient gyrantes comme des grandes eaux ou de petits cyclones, des cygnes lâchés s'envolaient à grand bruit.

A l'hôtel de ville, on fit largesse et tout un bœuf rôti fut dépecé et distribué; on l'exposa même tout entier sur une estrade, quelque temps, en le flanquant d'un nombre suffisant de découpeurs, le maillet et les tranchoirs à

la main. Le bœuf fut la pièce de résistance et comme le plat central d'un service considérable de volailles. Des fontaines de vin coulaient, des pots à feu éclairaient la cour de rhôtel de ville; sous le porche une belle décoration brillante de feux montrait un soleil armoriai. Partout à tous les étages, aux balcons, d'où une foule bien parée assistait joyeuse au repas de lamenuaille, c'étaient des cordons de pots à feu grands et petits alternant en un feston qu'on avait voulu esthétique. Il y avait sur les toits des dauphins pourvus de lumières de féte ; à toute surface on plaçait une lueur, et la grande foule en bas, sous les fenêtres brillantes où les lumières avivaient les parures, manifestait une vive allégresse, les pintes à la main ou les chapeaux levés en vivats.

La cathédrale fut aussi toute revêtue de pots à feu, l'Estampe dit : Ensemble de la cathédrale, de ses clochers, plate-forme et tours en flèches d'architecture dans toutes ses parties avec ses quatre tourelles, dans chacune il y a un escalier en escargot, le tout à jour entièrement illuminé ainsi que les balustrades

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de la plate-forme, celles des galeries et en toute sa longueur le comble de la nef avec des pots à feu remplis d'une matière propre à résister aux injures du temps.

L'illumination de la cathédrale dura tout le séjour du Roi. Les petites maisons de la place brillaient chacune d'un dauphin efîulgent ; les pots à feu de la cathédrale montaient en brouillard ardent jusqu'à la croix de feu qu'elle tendait sur- toute la contrée; cela éclairait mieux les colonnes vermiculées et l'architecture mièvre du palais de l'archevêque tout voisin, et à la clarté de cette immense église le peuple de Strasbourg dansait des rondes.

La ville offrit au Roi un vin d'honneur ou plutôt ce fut la glorieuse corporation des tonneliers. On sait qu'au moyen âge allemand dans certaines villes, les tonneliers jouirent des privilèges et d'une estime qui approchait le maître tonnelier du gentilhomme. Le Roi les reçut dans le palais de l'archevêque, sur la terrasse qui borde l'Ill, et d'où déjà il avait assisté au feu d'artifice. Cette fois il vit un beau cortège de tonneaux tirés à deux ou quatre chevaux, de tonneaux d'art ; l'un était

si bien fait que sans qu'on voie une seule ligne de suture on en pouvait tirer trois vins différents. Les chevaux étaient chevauchés par des postillons à la mode du temps et les tonneaux par de forts Bacchus et de vigoureux Silènes, couronnés de lierre. Le vin bu, les tonneliers montrèrent leurs jeux qui consistaient à former en étendant des cercles de tonneau une sorte de coupole. Chaque cercle était continué par un homme; au milieu de la coupole, sur une toute petite plate-forme, un compagnon exécutait des habiletés d'équilibre; il y eut aussi des danses où le cercle du tonneau réduit à l'état de cerceau jouait un rôle, et les figurants de ces danses, vêtus de chemises de soie fine, ornées de dentelles fines et de branchages, la tête ceinte de lierre, étaient bien persuadés que les compagnons de Silène, les jours de vin d'honneur à Bacchus étaient, tout semblables à eux. Les boulangers vinrent aussi apporter au roi une tourte énorme garnie de fleurs et pâtisseries diverses, fleurs de sucre de couleur bien entendu et cette tourte était portée, sur brancard, par quatre hommes ; en forme de terrasses

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superposées à colonnades monumentales, elle était digne de la réputation de l'Alsace, pays des pâtisseries colossales. Celait de la pâtisserie de Terre Promise, avec le mode de transport qui fut appliqué aux raisins de Chanaan. Les boulangers pour quelque belle conduite de leur corporation durant un siège, avaient le droit de porter Tépée; c'est des jeux d'épée qu'ils montrèrent au Roi. Ils faisaient, comme les tonneliers, tenir un homme debout et en l'air au centre d'un cercle d'épées.

La batellerie donna au Roi ses jeux de bague et son jeu d'oie. Le lieu de joute fut délimité sur l'ill dans l'espace qui avait été marqué au feu d'artifice, par le Rhin accoté au pont et appuyé de deux barques symphonistes d'une part et de l'autre par l'Ill appuyé parallèlement sur ses flancs par deux barques décorées, portant des bandes de musique et surtout de tambours et de trompettes. Au jeu de bague, deux combattants étant disposés l'un sur l'avant et l'autre sur l'arrière d'une barque, munis tous deux de perches de quinze pieds de long, terminées par une

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sorte de bouclier rond, il fallait que Tun précipitât Taiitre dans les flots. Ce qui fait Téloge de la batellerie de Strasbourg, c'est que non seulement les hommes luttaient pour la gloire et le prix, mais encore les femmes, femmes contre femmes. Sans doute on repêchait le vaincu avec hâte. Les bateliers surmontaient leur chef d\in bonnet de coton, les femmes étaient presque en atours pour le combat; le bouclier de Clorinde devait d'ailleurs être poli comme un miroir. Il fallait aussi, dans d'autres jeux, couper avec une lance des cercles de tonneaux montés sur pivot (et la barque marchait de toute la vitesse de huit solides rameurs), ou décoller à coups de sabre des figures flottantes. Enfin il fallait décoller aussi un canard ainsi placé : une barque supportait une sorte d'arc de triomphe, un dispositif en fer à cheval orné de roseaux; il fallait sauter et couper le cou au canard, sans faire tomber un baquet placé sur pivot dont le déclanchement faisait lui-même tomber à l'eau, un triton , ce qui était salué par une grande gaîté et rendait nul le coup. Il y eut aussi une pêche artificielle. On pécha dans un bras de l'ill du

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poisson placé de la veille, et pendant ce tempslà, tout le quai était couvert de vastes rondes, où sans doute toute la bourgeoisie et le populaire se mêlaient, chantant, fraternisant, acclamant le Roi et la Cour.

Pour cette circonstance la ville avait magnifiquement habillé l'élite de ses jeunes gens, en hussards; et le narrateur vante les passepoils d'argent et les beaux manteaux doublés de martre, de leurs officiers.

La royauté n'était pas encore impopulaire, car les rues en tout ces parcours ne sont garnies de troupes que d'un seul côté et les assistants occupent à leur guise l'autre côté de la rue.

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