‹ L'esthetique de la rueChapitre 3 sur 14 · L ESTUETK^LE DE RIE · texte numérisé non relu

L ESTUETK^LE DE RIE

l'esthétique de l.v rue.

blanc et presque hermétique d'une femme marchant à petits pas serrés. Pourtant, vers le soir, quand le soleil a décru, un peu après qu'il a déployé sur toute la ville blanche ses pourpres et ses étincelles mourantes en brefs incendies, c'est sur toutes les terrasses un pépiement d'oiseaux et de femmes ; c'est, plus le crépuscule s'avance, comme une rue aérienne. D'une terrasse à l'autre, un peu après que le muezzin a bramé le mélancolique et traînant cri de fidélité que, quatre fois par jour, l'Islam tout entier envoie vers les cieux et qui se répercute de minaret en minaret par-dessus les terrasses comme la propagation des ondes sonores de cloches humaines toutes fondues dans le métal de la foi, c'est d'une terrasse à l'autre un dialogue vif et familier commentant la journée qui vient de s'ajouter à tant d'autres journées de soleil.

Elles se peuplent aussi, ces terrasses où dans les quartiers pauvres se balance le linge qui sèche et se durcit le frai de poisson, elles se peuplent et se hérissent de burnous bleus ou blancs lorsque passe le convoi de quelque scheik ou de quelque notable et durant que le cortège

l'esthétiqle de l\ rue.

funèbre défile, que les porteurs se relaient qui ont chargé leurs bras du poids de ce corps, que, durant sa marche, les drapeaux de la mosquée, énormes , multicolores, avec des hampes grosses comme trois hampes européennes terminées par de fortes boules dorées, s'inclinent en cadence sur le cercueil, du haut de ces toits part un long cri stridulant, répété, répercuté à tous les coins de la ville, un ouh, ouh, ouh! criard de tout près, d'une indicible mélancolie quand il arrive des maisons lointaines, et qui se répand par toute la cité, soulevant et accrochant partout de la douleur. Durant cette énorme lamentation des femmes, le cortège passe, et les hommes, lents et silencieux, graves comme devant un passage prévu de Tinfélicité terrestre à un bonheur éternel, semblant ne ressentir de douleur que pour eux-mêmes et la maîtriser, marchent solennels, compassés, dans leurs plus beaux vêtements. On passe sous la grande porte carrée qui est double, qui renferme une cour assez vaste où les soldats paressent, où les douaniers tracassent, où les paysans piaillent pour obtenir de moins payer sur Tentrée des fruits ou du

bétail ; tout s'écarte pour faire place à la pompe funéraire qui bientôt entre dans la plaine et serpente vite à travers les haies de figuiers de Barbarie, longe lesoliveraies argentées et s'arrête au cimetière tout bosselé de petites dalles blanches avec un petit trou creusé pour que s'y arrête Feau du ciel. Dans les grandes villes, à Gonstantinople, le cimetière est gai, c'est un endroit de fête; dans les petites villes, il est simplement riant ; des groupes s'y composent, s y défont, s'arrêtent, s'asseoient sur les pierres tombales et jasent; ils disputent, songeant sans douleur à ceux qui se décomposent dans cette terre grasse et productive.

Villes en dédales, avec des rues étroites, tranchées parmi des cubes carrés, s'évidant en places assez spacieuses comme celle où tient non seulement la foule et les vizirs et le sultan, mais encore les sept coupables successifs du meurtre du petit bossu qui viennent les uns après les autres avouer leur crime, sauver l'innocent et débiter les plus mirifiques histoires, souks tout pareils (moins riches peut-être) à ceux où Ben-Bekar rencontre

Schemsennahar (1); marchés, tels ceux où la belle Zobéïde achetait tant de bonnes choses : des pommes de Syrie, des coings Osmani, des pêches d'Oman, des jasmins d'Alep, des nénuphars de Damas, des concombres d'Egypte, des cédrats sultani, des entrelacs de sucre au beurre qu'elle fait charger sur les épaules du portefaix; rues d'Orient qui seront belles, c'est-à-dire hiératiques et familières, pareilles à ce qu'elles furent depuis dix siècles, encore pendant quelques années ou quelques jours qu'il faut décrire encore une fois maintenant, car déjà les fortes locomotives sifflent aux gares, au long des côtes tunisiennes, parmi les villes turques, et le rail se pose dans l'Asie Mineure pour charger sur des wagons de marchandises ce qu'apportent vers Bagdad et Bassora de nouveaux Sindbad, avec des bateaux à vapeur et des cargo-boats.

(1) Zes Mille cl une Nuits, traduction Marclrus.

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