‹ L'esthetique de la rueChapitre 4 sur 14 · LA RUE QUI MARCHE · texte numérisé non relu

LA RUE QUI MARCHE

Les fleuves sont des chemins qui marchent, dit la sagesse des nations ; les canaux aussi à moins qu'ils ne stagnent. Même près d'une eau alanguie de longues traînes d'herbes et du lent mouvement des cygnes, les quais vivent d'un caractère particulier et les villes de berges et d'îlots sont chères aux rêveurs quand elles sont petites, silencieuses et déchues; précieuses aux actifs et aux aventureux quand elles possèdent encore l'aspect florissant d'une Venise des Doges ou d'une Bruges de la Hanse, et qu'elles sont le comptoir aux mille couloirs sur la mer. Entre les murailles où pendent les anneaux de fer pour l'amarrage des barques commencent des rues limpides de rêve actif, de chimérique réalité dont l'aboutissement est au loin, très au loin, vers les wharfs des colo-

nies, les placettes bizarres, diverses d'autres couleurs de chairs, de parfums de poivre, des épices et vers les reflets d'or solaire épandu aux quais des grandes cités, qu'au bord oriental de l'Atlantique les nouveaux Amphions érigèrent au sifflement aigu des sirènes et peuplèrent de la scorie de nos villes et de l'alluvion de nos campagnes d'Europe; et le voisin idéal de ce gros entreposeur de thés d'Amsterdam, ce n'est point son ami qui entrepose des tabacs, mais le Chinois agile dont il a le portrait sur les boîtes qu'il manie sans cesse, qu'il a toujours sous les yeux, ignorant comme tous l'existence et la vérité du symbole; là-bas le Chinois ne pense, en ses préparatifs et ses emballages, qu'à son voisin d'Amsterdam. De plus les rues de ces cités de vapeurs, d'appareillages et d'arrivages rappellent, dans le calme du soir, qu'elles sont l'aboutissant de la cité lacustre, du refuge où gîtait l'homme avant qu'il ait eu l'idée de s'établir dans les îlots des côtes et les îlots des fleuves pour multiplier à l'aise et pour commercer.

On a souvent comparé Venise et Amsterdam les plus importantes des îlots-villes, comme

Paris est la plus grande des cités produites par l'île du fleuve. On a souvent appelé Amsterdam la Venise du Nord et je ne crois point qu'une réciproque politesse lui ait été rendue, tant la superstition latine et le culte de T Italie berceau de toute beauté, ont influé sur la cérébralité européenne. D'ailleurs Venise a l'ancienneté , elle a aussi la rêverie ; Venise et Bruges sont des points morts où dans une mélancolie du ciel, de l'eau et du passant on peut étudier des splendeurs, maintenant vétustés et parées de deuil; villes où les dentellières tissent du fil d'aragne sur du présent gris. Puis il est facile peut-être d'extraire ce regret des palais délabrés et des ruelles moisies. Mais que de difi'érence entre Venise et Amsterdam, Venise est la cité de la mer, Amsterdam une cité fluviale; Venise est un fait isolé, une ville qui s'est réfugiée sur des îlots, Amsterdam est un aboutissement; l'alluvion de ville apportée par les fleuves et les canaux depuis des centaines de lieues s'est concrétée à Amsterdam comme aussi à Rotterdam.

Sortant de leurs larges allées de collines,

l'esthétique de l\ rue.

souvent portant encore des couronnes de ruines crénelées, toutes hérissées de vignobles ou bien creusées sous le pic du mineur, le Rhin et la Meuse rencontrent la plaine étale et s epapanouissent en aftluents ; alors la main humaine ductilise la force des deux grands courants; chacun s'en sert pour arroser son pré et c'est un lacis de berges droites et de lignes droites d'eaux se coupant à angles droits, surtout ce sol bas qui fut continué de conquêtes sur l'estuaire et sur la mer. Dans les campagnes flamandes ou néerlandaises, le canal silencieux roule lentement ses eaux; des troupeaux de moutons paissent l'herbe courte et grasse de ses digues ; sur le plat de la digue un sentier tracé dans la verdure; près des villes c'est une promenade ; c'est aussi un chemin; les piétons, les fardiers pressés le prennent comme direct. Entre les berges silencieuses, de petits vapeurs glissent, secouant dans leur remous les tiges de nénuphars, petites coupes jaunes et blanches au ras de l'eau. A mesure que le bateau s'approche, le pont sur lequel il se dirige tourne sur ses pivots de fer et va se coller à la rive pour lui laisser le passage ou bien

aux lourds chalands halés dont le mât serait trop élevé pour passer sous son tablier. Un éclusier, à côté, sur Tappontement, quelque prêtre catholique ou la tache également noire d'un pasteur à la redingote longue et stricte, au chapeau de soie noire très élevé, quelques paysannes accroupies près de leurs paniers voici les riverains aux confins du pays flamand ; dans la plaine les tours carrées des églises semblent guider des ouailles serrées autour d'elles, en leur crépi jaunâtre et leurs toits de tuiles rouges; parfois des joncs du bord, un héron s'élève et plane ; les troupeaux abondent dans le vert horizon, et des petits carrés de feuillage brun décèlent les fermes; puis le canal pénètre dans les petites villes hoUanlandaises, si calmes, si tranquilles, si proprettes ; une sorte de jardin botanique ou des vieux remparts délaissés et livrés aux jardiniers leur donnent l'ombre et l'arôme des arbres; des barges attendent, arrimées, à leur port où de petites machines de cuivre polies comme des jouets, comme de menus instruments de précision surmontent les bateaux à parcours réguliers, toujours chargés de paysans aux

costumes traditionnels et de couleur sombre, et de femmes aux bijoux dorés et aux jupes éclatantes également si traditionnels que malgré la vapeur on songe aux antiques coches d'eau qui, au siècle passé, montaient et descendaient les fleuves. Quelquefois la petite ville est le point terminus du canal dont les eaux, calmes alors, s'encadrent de trois quais de pierre. Là, près des appontements, c'est à toute heure de repos de la petite ville, et tous les longs dimanches, la promenade et les pas-perdus de la population. Les auberges s'y tassent les unes contre les autres, spacieuses, claires, égayées par les polychromies de l'afliche ; les débitants de genièvre sont loués par le luxe de comptoirs jolis, proprets, où un garde-française du siècle galant témoigne à de graves bourgeois sa joie de connaître leur schiedam, les fabricants de cigares confient à une forme féminine, souriante, dansante, aussi belle que peut la créer l'art du chromiste, le soin de recommander leur fumerie ; les embaucheurs des compagnies maritimes font fendre des flots à quelque énorme steamer avec dessus des gens souriants (sur ce bateau on n'a pas le mal

de mer). Ce quai est plein de gens à l'aspect sérieux et ponctuel, la barbe en collier, les joues strictement rasées sur les maxillaires; lents, calmes, ils regardent et devisent, satisfaits d'une vie immobile qu'ils mirent à la placidité de leurs images dans ce canal qui ne s'agite qu'au départ du bateau, comme eux-mêmes ne se déplacent guère que pour ces longs exodes aux colonies. Vraiment de même que leur reflet ne s'agite qu'à l'écho du remous, leur âme ne bouge qu'en pensant aux lointaines îles des Epices, aux colonies où ils ont des parents, des amis, des liens et les rêves d'opulence rapide et de vie fastueuse.

Mais ces grands canaux qui parcourent la grande ville, ils nous mènent le long d'une rue de Leyde, passant devant des imprimeries qui ont imprimé le savant Huyghens, qui ont autrefois donné leurs caractères pour des romans émouvants de l'abbé Prévost, ou des pamphlets d'émigrés français ; des ponts presque japonais d'aspect, au dos presque mi-circulaire, s'ouvrent aussi pour laisser passer le navigation. Ces canaux produisent de vastes places

d'eau, où le soir, la lumière se joue en mille magies solennelles de reflets d'étoiles et de réverbères dont la flamme semble des étoiles allongées, et partout le milieu glauque de la chaussée, c'est un miroir lent et fidèle de petites maisons à pignons découpés, ornés de statues qui se détachent en plein ciel, et des hauts arbres qui là-bas vivent moins longtemps qu'ailleurs-, le sol ne les supportant que peu d'années.

Les pignons, ce fut la caractéristique autrefois, de la maison hollandaise, son luxe et son emblème. Déjà dans le Nord français autour des beffrois, les maisons semblent élever leur toit au ciel par des gradins réguliers ; plus encore en Belgique où l'on a gardé quelques belles façades, des cygnes, des renards, des nefs dorées signifient ce que l'on faisait dans le vieux logis, indiquent la corporation qui y tenait ses assises ; For grimpe de l'enseigne surplombant la boutique du rezde-chaussée par les filets des fausses colonnes jusqu'aux cartouches du dernier étage et s'enlève en statues à l'extrémité du toit. La place de l'hôtel de ville de Bruxelles est

l'esthétiquk de la rue.

restée caractéristique entre ses hôtels corporatifs, sa maison de ville et sa maison de roi toutes prêtes le soir à entendre converser les ombres de ceux qui y habitèrent.

Sur certains points, canaux tranquilles, places silencieuses, féerie de Teau morte, la Belgique est un peu la préface de la Hollande et encore c'est trop dire. Certains aspects naturels, certaines habitudes acquises sont les mêmes en Belgique et en Hollande. 11 faudrait même exclure de ces similitudes toute la Belgique wallonne, celle du Borinage et du Hainaut avec ses rues noires en détritus de charbon; ses maisons ouvrières peintes de couleurs claires, et atteintes par les suies semblent des charbonnières qui malgré un costume du dimanche, viennent de se contaminer les mains et la face; celle de Liège presque Rhénane d'aspect avec ses gros coteaux verts traversés de mines, sillonnés de locomobiles industriels. Les ressemblances se restreindraient au Brabant et à la Flandre, et pourtant, malgré les pignons, la largeur des places, la digue calme, que de nuances entre une ville comme Malines et une cité de Tin-

térieiir hollandais. En Belgique d'abord règne l'influence catholique qui, si à certains jours, elle pavoise un Bruges de mille oriflammes de couleurs et de toutes les pompes d'une procession, suivie de dix mille moines ou nonnains et de bannières brochées et de massifs reliquaires, attriste la rue de silhouettes sombres et dures, érige la monotonie carrée des béguinages où seul est vivant et artiste le gazon vert et touffu de la pelouse auprès des arbres, longtemps respectés ; en Belgique le mouvement qui a conservé de belles façades ne fut pas d'origine populaire mais administrative. Entrez dans ces maisons, dont les curieuses moulures, dont les frontons, dont les pignons vous ramènent au texte peint des maîtres de la grande école flamande, vous n'y verrez que l'ornementation la plus pauvre, à peine décente, la plus moderne dans le pire sens du mot. Certaines de ces façades accolées à des cabarets neufs sont à ce point de vue tout à fait explicites ; extérieurs noirs, ou plutôt du ton des vieux bahuts, bas-reliefs, entrccolonnements archaïques, enseigne curieuse. Au dedans, la salle carrée, peinte en jaune

l'esthétique de l\ rue.

clair, parquet lavé et couvert d'arabesques de sable, quelques pintes d'étain, de larges verres blancs, un comptoir jaune d'où émergent les poignées de laiton peint en blanc de la pompe à bière. Auprès, sur les quais, sur le seuil d'une porte du vieux temps vous verrez amoncelés les meubles fabriqués tout à l'heure dans le style de la plus courante pacotille. A Bruges, l'église enveloppe les femmes d'une longue et triste mante noire de béguine ; les femmes dans les campagnes marchent en petits groupes, évoquent ces triades de corbeaux si fréquentes au champ de gel ou de neige. Tout ce qui est conservé là est conservé au nom d'un étroit particularisme, et par un ritualisme qui marmonne sans comprendre de vieilles patenôtres. 11 faut toute la clarté limpide changeante et irisable du ciel du Nord pour vêtir Bruges d'une beauté trop vantée. Il y a en Belgique affectation d'archaïsme, à côté d'un développement moderne sans grand caractère. Le Hollandais est plus entier, et son développement tout en conservant des costumes et des attitudes, marche d'un pas sûr A'crs des

nouveautés esthétiques bien en tradition avec sa race, et ses conquêtes intellectuelles parmi les pays de colonies.

Un des points communs du Flamand de Belgique et du Néerlandais, c'est son culte du home, lis veulent tous deux la maison large, spacieuse, personnelle, habitée par une seule famille, et dans la décoration extérieure des maisons aidés par ce goût très particulariste de la nation, les architectes belges sont arrivés à des résultats. On a pu voir dans TArt décoratif et dans le Monde Moderne des façades assez jolies que les nouveaux architectes ont pu faire accepter à leur public. Goût flamand, c'est-à-dire passablement de petites colonnettes, balcons de bois sculpté, dont le jaune clair s'enlève sur le saumon de la brique, ou ferronneries dont le modèle leur fut fourni par l'Allemagne, sur la pierre bleue du pays. C'est souvent trop chargé, et, sobre à sa base; la maison s'ouvre en haut comme une cage où trop de petits perchoirs seraient ménagés, trop de torsades, de rondeurs, trop de placages et de moulures. Néanmoins, l'intention que toutes les

l'esthétique de la RLE. 4

maisons d'une rue ne se ressemblent point, s'oriente dans les meilleurs buts, et là les architectes belges ont abouti, ainsi que dans quelques maisons à longues vérandahs claires, en briques et pitch-pin toujours d'un goût un peu surchargé qu'ils ont égrenées en face la mer du Nord parmi des dunes.

L'architecture des maisons hollandaises est confortable, mais banale; la manie de la propreté, de la netteté, a blanchi toutes ces façades ; l'amour d'un cossu ample et simple, les a sevrées d'ornements en y aménageant largement le jour, en les ornant de jardins de fleurs rares en y ajoutant des kiosques où le goût d'exotisme s'est donné carrière en des boiseries claires, coupées d'éclatantes céramiques.

L'intimité, autour des théières de métal étincelant, y est profonde; c'est cette intimité qui fait que toutes ces maisons en ellesmêmes indifférentes, réunies forment un aspect agréable; c'est froid et ce n'est pas glacé, c'est retenu et correct plutôt que fermé. L'écran bleu, derrière lequel s'abritent des couseuses, est tendu comme une brume devant

leurs visages, il empêche de les discerner et non de voir qu'une curiosité considère toute la vie simple qui passe à sa portée.

Certaines de ces maisons s'ennoblissent d'un reflet d'art. Entrez à Amsterdam dans la maison Six ; l'art y palpite de toute sa coexistence longue avec ce milieu et presque prend un peu de l'accent qu'il donne à tout cet intérieur. Le Rembrandt où figure l'aïeul grandit les petits vases de Delft, les authentique et en même temps il figure comme avec son nécessaire cortège de jolies menuités d'art qui ont amené l'aïeul qui les réunissait à aimer les grandes choses d'art. La galerie petite et choisie redonne cette impression de dilettantisme éclairé, intelligent qui présida au choix de ces toiles.

Des œuvres de Van der Meer de Delft le précurseur de l'impressionnisme, le premier qui fit papilloter l'air autour des barques tirées tout près de l'eau, peuvent figurer auprès des beaux Rembrandt qui sont là, mêlés à cette vie de famille, de cette famille qui tire d'eux sa noblesse. Cela n'annule pas le martyre de Rembrandt et que ce créateur souff'rit comme tous

l'esthétique de l\ rue.

les créateurs de tous les pays; simplement cela le met en place mieux qu'en une galerie de musée, en mélange un peu bousculé de toutes les écoles.

L'Amsterdam de Rembrandt n'existe plus guère. Les ruelles saures où il faisait passer ses arquebusiers, les ruelles où s'ouvraient les chambres sombres où rêvaient ses sages se sont éclaircies et le crépi, et le lait de chaux, et tous les vernis ont chassé ce reflet de Palestine qu'il aimait à trouver, peut-être à créer sur les murs et dans les salles basses. Ses types en revanche revivent dans le Ghetto d'Amsterdam ; trop neuf, trop percé dans ses anciennes ruelles, ce quartier ressemble en ses lignes à tous les autres ; mais les personnages y revivent cette vie orientale un peu alourdie d'allures et sublimée d'intelligence que créa d'après eux Rembrandt; par leurs traits et leurs démarches, ici le ghetto, la colonie demeure délimitée. Tout le raccourci de la population de Hollande, l'esprit de tous ces communiers, ces insulaires, ces pêcheurs dont on vante les costumes variés, divers, traditionnels depuis si longtemps, se rencontre

au musée d'Amsterdam; ce serait la rue des figures de cire, si le sérieux dans les allures des poupées et la certiUide dans la reproduction du costume n'écartait toute idée plaisante de cette exhibition. Au contraire, elle représente un orgueil, naïf et sain, de pays qui ouvre ses pages et note les petites habitudes de vestiture, de bijouterie des siens; ce sont ces costumes particuliers, autani de façons d'honorer la patrie unie, en affirmant que sous des dehors un peu différents, avec des traditions pas tout à fait les mêmes, tous ces Hollandais sont unitaires pour la politique et la conscience. ]ly a là de la coquetterie, du particularisme réduit à l'esthétique. A côté du culte de la patrie, il y a celui de la cité, de ses pompes et de ses fêtes. Il y a, du côté des cérémonies, émulation, et souvent les villes ont lutté jalousement de luxe et de bon accueil, envoyant en tant que cités des délégations aux étrangers de marque, passant sur le territoire des Provinces unies, pour les prier de ne point oublier de leur rendre visite. Ainsi agit presque toujours la municipalité d'Amsterdam. Nous voudrions vous raconter une de ses fêtes les plus

célèbres dans le passé, c'est la réceplion faite par la ville à Marie de Médicis, par des décorateurs habiles et une foule enthousiaste en la ville aux mille canaux. Ce ne fut point dans ce décor d'hiver souvent reproduit par leurs peintres, où des boules brunes qui sont des Hollandais, courent au long 'de branchettes étayées et sèches sur Fair froid, qui sont leurs arbres d'hiver; mais par de beaux jours d'été quand de la verdure un peu noirâtre pare la campagne, si soigneusement découpée par l'atmosphère qu'elle donne raison aux plus détaillistes des peintres, ces jours d'été qui accentuent à la Hollande un de ses aspects, celui d'une arche énorme de jouets bien vernis. La ville d'Amsterdam se piqua de rendre de grands honneurs à une Médicis. Ne fallut-il pas leur âme passionnément égalitaire dans l'oligarchie pour qu'en cette capitale des marchands, ne naquît pas une dynastie semblable à celle des Médicis et le génie de Guillaume d'Orange pour mêler au berceau de la patrie des souvenirs de sang versé en commun par le pays et la dynastie? Notre document principal est ici l'histoire de

Marie de Médicis entrant dans Amsterdam, ou histoire de la réception faite à la rei/nemère du roy très-chrétien par les bourgmaistrès et bourgeoisie de la ville d'Amsterdam, par Gaspar Barleus. Amsterdam chez Jean et Corneille Blaer CÎ3 ID XXXVIII qui s'ouvre par un beau portrait de Maris de Médicis, assez épaisse, un œil plus petit que l'autre, l'air las et tassé sous de courts cheveux blancs, dans une robe à plis lourds éclairée d'une collerette et de manchettes d'un précieux point de dentelle. Elle est assise sous un dais fleurdelisé, à ses côtés sur un tabouret repose une imposante couronne, à la main elle tient un chapelet et d'un petit balcon ou balustrade qui s'étend un peu en dessous de son trône on aperçoit toute la ligne du vieil Amsterdam vu de l'Y et de l'entrée du port avec, au premier plan, une barre compacte de nefs et de voiles à l'horizon la Oude-Kerke, la Harengspakertoorn et infiniment de pignons pressés les uns contre les autres comme une série régulière de bonnets capricieux, d'une foule féminine extrêmement serrée. Gaspar Barleus qui est un humaniste redondant fait hommage de son œuvre aux très

l'esthétique de L\ RLE.

nobles, très magnifiques, et très prudetits bourgmaistres de la ville d'Amsterdam : monsieur Antoine Vetgens de Waveren, chevalier, sieur de Waveren, Bothschold, Rugervillis, etc.. Albert Conrad Burgli, cy-devant ambassadeur vers le grand duc de Russie; Pierre Hasselaer, colonel de la gendarmerie de la ville; Abraham Boom, cy-devant député au conseil d'Etat de Hollande. Pourquoi ne pas conserver les noms des potentats municipaux qui organisèrent une fête qui fit époque, et se donnèrent pour cela de si belles raisons, à savoir que la ville d'Amsterdam s'enorgueillit de recevoir cette fille, épouse et mère de roi, mais aussi qu'elle se pique d'être une ville des plus célèbres en marchandise de tout l'univers, renommée pour l'inviolable confédération du commerce qu'elle entretient avec toutes les villes de la terre ; et si Marie de Médicis possède et gouverne par elle-même ou ses enfants, des pays d'où l'on peut naviguer, la ville d'Amsterdam possède des flottes pour y aller. La Reine embrasse le vieil et nouveau monde par les sceptres de ses fils ou de ses filles: celte ville abonde en précieuses denrées qu'elle

porte et rapporte de tous deux, étant comme la commune boutique de l'un et de l'autre. C'est, à l'état calme et sans tensions, le même état d'esprit qui se lèvera contre le Roi-Soleil, la même fierté tournée ce jour-là vers le besoin d'une hospitalité luxueuse et de soi-même affîrmatrice (1).

Marie de Médicis arrive avec une maigre suite des provinces brabançonnes où elle a vécu quelques années. Elle est à Harlem , elle vient de s'y arrêter; la ville d'Amsterdam lui dépêche un ambassadeur pour lui offrir de la recevoir et l'invitant à se rendre à Amsterdam par mer en grande pompe.

Mais la reine déclare opter pour la route de terre et déclare qu'elle partira par la chaussée du Fossé neuf qui arrive tout droit et sans détour à Amsterdam. Pourtant soucieux de lui déployer quelque faste maritime, les bourgmaistres ne se découragent pas, et embossent en son honneur, à la hauteur de rhôtellerie du Cerf, là où il y a ces grosses et fortes

(1) A noter que cette réception est faite à Marie de Médicis pauvre et exilée, ce qui en augmente le caractère de quelque rareté.

écluses par lesquelles le lac de Harlem se décharge dans le Zuyderzée, une grosse flotte de CCS belles barques qui servent à aller s'esbattre sur la mer entre lesquelles la Capitainesse appartenant à la compagnie des Indes Orientales; toutes sont tendues de belles tapisseries et couvertes d'un riche pavillon avec du canon à la proue et à la poupe ; les voiles sont ornées, les mâts pavoisés de longues bannières de soie ou de fme toile. C'est ainsi, pense le chroniqueur, qu'Athènes a reçu son héros et ses capitaines; TEgypte sa Cléopâtre; Rome, Aggripine; etTyr, Alexandre le Grand qui l'avait vaincue.

Tant de cordiaux préparatifs ne décidèrent pas la Reine, elle objecte que ce sera peut-être un détour, puis que la face de l'air pourrait bien changer, enfin allègue que certaines personnes de sa compagnie craignent les ondulations de la mer. En prévision de ce refus et peut-être un peu narquoisement, les bourgmestres avaient pris leurs mesures et couvert le terrain d'une belle cavalerie, non gendarmes à gages, mais la fleur de la jeunesse d'Amsterdam « qui n'est point accou-

tumée d'aller à la guerre par le commandement de Prince et de Seigneur, mais de bon gré entrelient des chevaux pour un honnête exercice du corps et de Tesprit. » Ces jeunes gens sont armés, uniquement, de Tépée et du pistolet : les chevaux sont superbes, bais pour la plupart, les autres noirs ou gris, il y en avait aussi quelques-uns pies.

Après un joli compliment que récite à la reine le chef de cette milice. Corneille de Davelaer, avocat et sieur de Petthem, le cortège se met en marche, sur Tétroite chaussée séparée par un étroit polder d'une autre chaussée immédiatement battue par la mer et entre les mâts pavoisés de la flottille négligée et les grasses prairies couvertes de fermes et de riche bétail, laissant derrière lui rhôtellerie à deux tourelles, et les nombreux moulins à vent de la route de Harlem, s'en va vers Amsterdam précédé de trois trompettes vêtus d'écarlate. Les jeunes gens se placent par rang de trois, ajustés selon leur guise, de satin, de velours ou de panne avec accoutrements d'écarlate, brodés, mouchetés, la plupart ayant adopté pour habit de dessus, le

l'esthétique de l\ rue.

collet d(3 biifllo à la soldatesque; ils précèdent et suivent de beaux carrosses, surmontés de grilles dorées, attelés de quatre chevaux que guide un postillon sur le cheval de droite de la première paire, un cocher sur le siège et un valet de pied à côté des chevaux. Après eux s'étend en ligne l'encombrement des coches à bagage.

Pendant ce temps la ville ne perd point son temps. Elle dispose de vingt compagnies de ces gardes bourgeoises si décoratives dont les Van der lïelst et autres maîtres excellent à nous montrer les joviales et décoratives réunions intimes ou de demi-apparat. Cette fois, armées les unes de la pique, les autres du mousquet, ayant casques et cuirasses, ou bien habits de velours noirs et larges feutres à plumes, habillées en somme à leur guise, mais tous s'étant efforcés vers le plus honnête équipage, ces compagnies se partagent la charge de faire la haie sur le parcours de la reine. C'est sur la nouvelle digue , au Dam, sur le Damrak, célèbre canal par lequel les eaux de l'Y se rendent dans la ville, un faste guerrier de quatre mille hommes, épandu. On a chassé

l'esthétique de la RLE.

du Damrak les bateaux de blé qui out coutume d y atterrir et sous le pont on garde secrètement des spectacles qui vont voir, soudains et acclamés, le jour. Toutes les fenêtres sur le parcours sont louées ou garnies. Mais sans doute, Marie de Médicis était d'humeur contrariante, ou quelque désaccord régnait entre les organisateurs, ou quelque désordre s'était mis dans les idées des cavaliers de l'escorte ou ils arrivèrent bien tard ; tant de milice et de nautisme furent inutilisés pour ce jour-là et le suivant, car la Reine entra en ville par ailleurs , non toutefois sans être vue et reçue par une acclamative curiosité, car toute la ville chômait; rues, places, berges, toits, arbres, auvents, tout était chargé et surchargé de populaire ; certains s'étaient accrochés, au risque de se rompre le cou, aux antennes des navires.

En ce temps, bien des porches faisaient saillie hors la maison et une sorte de toit les couvrait. Ces porches, ces avant-toits qui souvent longeaient tout le rez-de-chaussée de la maison hollandaise, et surplombaient les boutiques d'une pente rapide, étaient noirs de monde ;

l'esthétique de l\ rue.

(le peur d'accident, on les avait à la liàte étayés de poutres ; on avait préparé aux carrefours des gradins (on disait alors des théâtres) et des échafaudages (on disait des échafauds) pour porter le peuple. A cinq heures, la reine arrive à la porte de Harlem (pie deux tours élégantes distinguent. Le canon tonne et ponctue une harangue de Messire Corneille Boom, après quoi le cortège se dirige vers la place de Thôtel de ville. Les carrosses allaient fort lentement, car la marmaille, une marmaille vêtue comme les hommes, de grands chapeaux et de larges souquenilles, se pressait presque sous les roues, nonobstant les deux haies de soldats citoyens, qui d'un côté tenaient haut la pique devant leurs casques, tandis que de l'autre, munis de beaux feutres et de capes lustrées, ils présentaient le mousquet en l'appuyant sur la canne à fourche qui servait ou bien eût pu servir de chevalet de tir. Là, à la hauteur du Stadhuis, un bel arc de triomphe était préparé , sur la cime un petit navire figurait tout gai et tout paré, les armes de la ville d'Amsterdam ; dedans étaient représentés deux comtes de Hollande en armure du vieux temps

pour rappeler ceux qui avaient donné à Amsterdam ses privilèges.

Dans le compartiment du dessous était aménagé un théâtre, des rideaux s'écartèrent et Ton vit figuré le mariage de Marie de Médicis et Henri IV tel que le raconte de Thou, et qu'il se fît à Lyon, c'est-à-dire que le roi prit le temps de jeter sur son armure un manteau royal, de remplacer son casque qu'un page lui tenait tout auprès de lui, par une couronne laurée pour recevoir la bénédiction nuptiale. Les témoins d'Henri IV étaient de haute lignée mythologique, soit un Hercule vêtu d'une peau d'ours et Mars thracien dont le devoir était ainsi rempli de rehausser les pompes du Mars français. Quant à Marie de Médicis, c'était Pallas qui la menait aux autels. La reine fit tourner son carrosse pour regarder plus commodément jusqu'à ce que les rideaux retombassent sur le tableau, puis le carrosse s'engagea dans le cintre de l'arc de triomphe. Ce fut pour aller rue aux Herbes (Warmoestraat), on voulait lui montrer de suite cette ruche où les alvéoles étaient étroites et chères, où s'empilaient en petits comptoirs, orfèvres, joail-

l'esthétique de l\ rue.

liers, tapissiers, horlogers, lapidaires, armuriers, sculpteurs, apothicaires, marchands do soie, d'épices, ciriers, bref tous ceux qui comptaient dans la prudhommie financière de la cité et de là au Lisdel, puis vers un autre arc de triomphe où Marie de Médicis était ellemême représentée en attirail de Berecynthie, mère des dieux, sur un char attelé de deux lions et autour d'elle les dieux issus d'elles, c'est-à-dire Louis XIII le Juste, Henriette d'Angleterre, Gaston frère de Louis XIII, Elisabeth d'Espagne, etc.. on s'était inspiré pour l'ordonnance du passage de Germanicus, entouré des siens, dans le triomphe qu'il mena à Rome pour avoir triomphé des Ghérusques , des Cattes et des Angrivares, et ce char se dirigeait vers une belle nef bien adoubée sur la proue de laquelle se tenait une grande Vierge, qui symbolisait Amsterdam venant accueillir la reine et que suivaient les deux comtes de Hollande, donateurs de ses privilèges. De là, on mena la reine au Palais des Princes destiné à servir en ces occasions aux personnes royales; mais comme, en ces temps, il en venait peu à Amsterdam, l'amirauté y

était installée. C'était un grand bâtiment sans grand caractère. Quand elle j fut entrée, les quatre bourgmestres sortirent de Thotel de ville (( dont ils n'ont coutume de sortir, ni quand la ville est émue de joie, ni quand elle est troublée de tristesse », et se rendirent vers elle. Ils la trouvèrent sur une haute chaise qu on avait arrangée en forme de trône et lleurdelysée à la façon de France et on lui fit discours. Le soir, la liesse de la ville voulait éclater en fusées dont les premières dépassèrent le faîte des tours , en lumière qui se mirant dans les canaux eût été douée des magies de gaieté subite et de mélancolie tremblotante et soudaine ; malheureusement la pluie gâta ces allégresses et sans doute renfonça les braves Hollandais soit en leurs maisons, soit au cabaret, vers les pintes pleines et les harengs nationaux, Teau-de-vie de Dantzig, sans détriment des vins d'Espagne qu'ils accueillaient en bienveillance et pardon des grandes guerres passées ; même ceux qu'avaient rapportés certains navires de courses étaient particulièrement choyés ; on prenait aussi du vin chaud à la cannelle et naturellement au genièvre.

l'esthétique de la rlt. 5

GG l'esthétique de la rue.

Le lendemain, on mena la reine visiter la ville et surtout la Maison de la Compagnie des Indes Orientales. C'était au dedans un amalgame curieux de palais et de magasins, de bazars presque où des galeries séparées par des treillis de bois servaient à empiler les arrivages ; bureaux fastueux et halls encombrés se touchaient, on y voyait pendues des peintures retraçant la Chine et le Japon; les palais des rois du Japon et surtout, bien en évidence, les plans et la figuration peinte de la ville de Batavia, FAmsterdam d'au-delà des mers, la ville-fille qui expédiait les richesses mûries par son soleil. Ony voyait des trophées d'armes exotiques enlevées par les soldats de la compagnie et d'autres en faisceaux envoyées pour être vendues comme curiosités. Dans une cour dont avec soin, le pavé fut tapissé d'étoffes précieuses où sans doute grimaçaient les dragons et les chimères, où se démontraient l'habileté des ouvriers d'Asie Mineure et des Persans et des Indous de la vallée de Cachemire, on avait préparé une collation orientale, on avait surtout soigné un service pour les yeux composé de fruits de Perse, d'Arabie et de Ja-

l'esthé;tique de la rue.

pon, disposés en de nombreux bassins de porcelaine de Chine et de Nippon; puis exposé du poivre des deux espèces, long et rond, des muscades sous leurs trois aspects, dans leurs gousses ou enveloppes couvertes de fleurs, ou confites; des piles de bâtons de cannelle voisinaient avec des girofles près de l'éclat blanc du borax, près des benjoins odorants, près des soies naturelles en paquets lâches et gros.

Il y avait là du styrax, du musc, de l'indigo, de la canne à sucre, du sang de dragon, de la gomme laque, un somptueux échantillonnage des plus beaux produits que les carènes hollandaises apportassent à leurs quais patriaux; et pour la bouche une collection de mets orientaux que parfois on mange à Amsterdam sans bizarrerie, ni faste. Puis elle vit le Dam , le pont de briques à cinq arches , elle considéra à l'étage supérieur de la Bourse les cent échoppes où se négocient les précieuses marchandises, cordonneries, verreries de France et de Bohême et d'Italie s'irisant près des échoppes de merceries pleines de boucles précieuses, et de galons d'or et d'argent apaisant leurs reflets sur des den-

l'esthétiqup: de la rue.

telles précieuses et négligemment accumulées. En une heure et demie, dit notre auteur, les paysans et les pécheurs amenèrent, dans la partie méridionale de TAmstel, une sorte d'île flottante, telle Délos, qui se trouvait tout auprès de la ville; on y dressa pour la reine, un arc de triomphe en forme de pavillon. Elle y assista à une fête nautique. Tout un carré de maisons, et de quais s'emplit d'une foule aux yeux innombrables, tandis que la rivière se remplissait de barques. 11 y avait des hommes accrochés aux traverses des pilotis, il y avait des barques couvertes de trompettes qui sonnèrent joyeusement quand l'écluse s'ouvrit et cracha juste en face la barque de la reine, un Neptune à la barbe blanche, debout dans une coquille argentée qu'amenaient des Naïades à la tète ornée d'algues vertes et arrangées dans des layettes de bois qui leur arrivaient aux épaules. Les trompettes sonnaient encore quand le théâtre de l'arc de triomphe s'ouvrit et montra en cinq tableaux l'allégorie de la France restaurée par le bras vigoureux d'Henri IV; au premier tableau, la France est représentée par une

l'esthétique de l\ rue.

sphère dans laquelle le génie de l'Envie enfonce une torche enflammée, la Discorde et la Guerre se tordent autour de ce globe. Au second tableau le globe est brisé en deux, Vénus est arrivée et elle pleure, mais Mercure introduit Hercule auprès du globe brisé et le dieu robuste en resserre les deux fragments et, à coups de marteau, il en fixe à nouveau les pôles. D'autres tableaux disaient rhistoire des Médicis, du moins la partie bien royale. Enfin la reine, quoiqu'elle ait à plusieurs reprises laissé voir qu'elle n'aimait pas beaucoup la mer, ce que les Hollandais tenaient le plus à lui montrer, après avoir près de cet arc de triomphe sur l'Amstel, assisté à des joutes nautiques, où des enfants à coups de perches tâchaient de se faire tomber à l'eau de deux barques ennemies, dut, par les salves d'artillerie venir jusqu'à l'Y, jusqu'au Port, assister au lancement d'un vaisseau de la compagnie des Indes dont on lui offrit le marrainage, passer parmi une foule de châteaux à voile à plusieurs étages bien garnis de canons, parmi des nefs ornées à la proue, de tigres, de lions, de chiens de chasse, d'i-

mages du soleil et de la lune , de devises aux arabesques brillantes, et le moins possible, mais tout de même, un peu, approcher le Zuyderzée.

Puis on la remit à terre. Elle trouva toute prête l'escorte de cavalerie qui Tavait amenée et qui se groupa autour de son carrosse. Elle retrouva devant le bâtiment de Thotel de ville les bourgmestres inclinés, le chapeau contre leur cœur qui lui souhaitèrent toutes les prospérités; et les carrosses suivis de cavaliers, escortés d'un peuple d'enfants disparurent par la porte de Harlem tandis que derrière eux la fête continuait et, de par Texubérance hollandaise s'allumait en kermesse, car il est dans le tempérament des Amsterdammois, d'être aussi largement libres quands ils s'amusent pour leur compte que graves et presque religieux quand ils fêtent quelque solennité.

Page 1