LE PONT-NEUF. LES FIGURANTS DE LA RUE
Emblème de gaité, symbole de solidité, orné par la présence en effigie du plus populaire des rois, le Vert Galant, dont la forme de bronze, fière tout de même, se traduit dans les yeux en ce masque hilare et railleur de soudard amoureux, roi si populaire qu'il a laissé de sa trace dans le Polichinelle qui tue tout le monde et bat tout le monde, même l'exempt et le commissaire, et dans le Don Juan toujours aimé, toujours indemne jusqu'à ce qu'il rencontre la main froid'c du fanatique qui ne pardonne ni à la vaillance, ni aux grâces, le Pont-N euf est aussi le plus populaire des ponts. Henri IV, le type du vaillant, du cadet de Gascogne, du héros fort comme les héros de Dumas,
tous modelés sur lui, personnage dont la répercussion s'exerce encore sur les succès de nos théâtres à travers les héros guerriers, fantaisistes et sentimentaux qui y cueillent des lauriers scéniques, dure encore en sa silhouette familièrement héroïque; et mystificateur après décès de statue, ou plutôt bris de statue, il contient dans son bras droit un petit Napoléon et dans le ventre de son cheval des brochures ironiques contre ses descendants trop aiïiliés aux congrégations ; il est bien à sa place sur le pont où s'échangèrent après lui tant de gaillardises, où se lancèrent tant de lazzis, où s'échangèrent tant de coups de batte et tant de bottes secrètes; son pont, au demeurant, puisque c'est lui qui Ta terminé. 11 y avait prédestination; lorsque Pantagruel vint à Paris, il habita tout auprès de la place future de ce pont, à l'hôtel Saint-Denis sur l'emplacement duquel on admire maintenant la rue Dauphine et la rue Christine. Au temps où l'on pensa à construire ce pont, il n'existait entre les deux rives de Seine dans un large rayon, que le Pont au Change et le Pont-Saint-Michel, de sorte que le Louvre et les beaux quartiers de
Paris, alors la rue de Seine, la rue Git-le-Gœur et les rues avoisinantes du côté de la porte Buci étaient en face Tun de l'autre sans pouvoir communiquer autrement que par batelets.
Et cette batellerie, d'abord soumise à de rudes ordonnances, lui interdisant de passer qui que ce soit dès le crépuscule, en plus sujette à de singuliers laisser-aller, motivés par des pourboires, de sorte qu'un des meilleurs moyens de se débarrasser d'un gêneur ou d'un créancier était de l'attirer en barque et de payer le batelier pour atterrir non au Louvre ou à quelque quai habité, mais au Pré aux clercs où bien des choses étaient possibles, n'inspirait nulle confiance si elle offrait peu de commodités. M. Edouard Fournier, qui sur l'histoire du Pont-Neuf est un classique, démontre qu'en 1704 seulement, il y eut pour les gens de cour, un batelier à privilèges qui pouvait les transporter d'une rive à l'autre à toute heure. C'était le temps d'ailleurs, où Paris n'était, le soir, éclairé par rien que par les lampes suspendues sous les Madones, les lampes expiatoires comme celle qui si longtemps lut entretenue au lieu où mourut sous les
l'esthétique de la hue.
coups de Jean sans Peur, Louis d'Orléans, et les lampes de confrérie, luminaires pauvres sur la rue tortueuse ; il était ultra-dangereux en hiver, passé quatre heures de l'après midi de se promener dans les rues. En surplus les temps étaient troubles qui entourèrent la Saint- Barthélémy et en dehors même des grands jours de la religion, des grandes convulsions de la Ligue, au temps ordinaire, les guerres civiles du temps n'augmentaient guère la tranquillité de la rue. Le Pont-Neuf était un repaire de brigands religieux ou du moins arguant parmi leurs raisons d'être, de la religion.
Henri III avait confié à Jacques du Cerceau le soin d'édifier ce pont, Germain Pilon le devait décorer; les travaux furent abandonnés lorsque déjà des piles étaient dressées et que même le roi avait pu un jour y passer sur un tablier de planches à la hâte disposées. Durant les années où on n'y travailla pas, il arriva que des gens qu'on disait Irlandais et qui l'étaient sans doute. Irlandais catholiques réfugiés en France depuis le schisme Anglais, s'installèrent dans ces maçonneries interrompues, occupèrent des creux dans les piles ina-
chevées. Espagnols et Irlandais foisonnèrent alors à Paris, les uns comme garnisaires, les autres comme mercantis, spadassins, et tirelaine. Les Irlandais avaient coutume de s'embusquer dans les cavités des piles du pont, de tirer les passants par le pied et de les jeter à la Seine après les avoir dévalisés. Aussi lorsque Henri IV se fut débarrassé de la garnison espagnole il n'hésita pas à se débarrasser aussi de ces Irlandais ; on les embarqua sur de grosses galères qui partirent, dit-on, pour les ramener en leur pays. Au fond, on les laissa simplement descendre la Seine à la dérive, sans trop s'inquiéter de ce qu'ils deviendraient. Henri IV parmi tous ses soucis avait certainement celui d'améliorer le séjour de sa capitale, or, pour sortir du Louvre et passer sur la rive adverse où tant d'hôtels déjà s'érigeaient, il. fallait traverser ce qu'on appelait la Vallée de misère, affreux cloaque partant de tout auprès de Saint-Germain l'Auxerrois, sorte de rue Galande et place Maubert redoublées, pleine de canaille dangereuse et de coupeurs de gorge professionnels. Jacques du Cerceau n'était plus là pour reprendre sa besogne. Il s'était retiré,
l'esthétique de l.v rue.
en province pour y vivre en bon huguenot, après avoir pour le compte du roi Henri III décoré bien des couvents et des églises ; ce furent Guillaume Marchand et Petit qui le terminèrent en trois ans. L'ensemble des modifications fut que le pont serait fait, que la place Dauphine et la rue Dauphine seraient faites sur remplacement d'un îlot où se trouvait le jardin du roi, et à travers les jardins d'un cloître d'Augustins, et que la Vallée de misère serait refoulée de la Seine par la constitution du quai des Orfèvres où vingt-sept logis avec boutiques et auvents assez élevés pour abriter de la pluie un cheval et son cavalier seraient préparés pour ces joailliers si bien placés tout auprès du Louvre. La place Dauphine fut destinée à devenir une place à la mode. C'était tout un quartier Henri IV qui allait surgir et participer à la splendeur du règne. On n'établit pas de maisons sur le pont comme c'était la coutume, c'était une façon gothique que le retour aux modes classiques de la Renaissance païenne, balayait. On songea, en se conformant à l'idéal de cette Renaissance, à placer à chaque tête du pont un arc de triomphe, puis on y renonça. Ce que l'on
l'esthétique de l.v rue.
conserva du passé, ce fut Thabitude de donner quelques supplices sur les placettes de chaque côté du quai, en face du pont, car c'était là des endroits fréquentés, où le bon exemple devait sûrement porter, et d'ailleurs nulle part ne pouvait se trouver une clientèle si intéressée à se rendre un compte exact de ce qu'était le pilori, les étrivières, l'estrapade et toutes cérémonies similaires. Si l'on pense que d'après des calculs que nous croyons approximatifs, mais produits pourtant par de bons statisticiens, on évalue sous Louis XIII le nombre des coupe-jarrets à environ dix mille, à ce temps, où la mode était telle d'aller arracher les manteaux aux passants que Gaston d'Orléans, Monsieur, la créature la plus timide de son temps, s'y conformait, on verra que jamais une assistance intéressée ne devait manquer à ces lugubres jeux publics. Cela ne diminuait pas trop la gaîté du milieu, ni les lazzis des ambulants, et les farces des paradistes bannirent même le souvenir de ce nom de Pont des Pleurs, qu'avait voulu lui donner le populaire, en souvenir de la très triste mine qu'avait fait en une ancienne et surérogatoire
cérémonie iiiaiigurative, Henri ïll qui le jour même avait rendu en Téglise Saint-Paul, les derniers devoirs à la dépouille mortelle de son cher Quélus et de son cher Maugiron.
Ce fut un certain temps, sur ce pont, sous la présidence de la statue du feu roi Henry, un spectacle si moderniste que seuls, les actuels boulevards avec leurs encombrements en pourraient donner idée. Si maintenant nous sommes poursuivis par les vociférations de ceux qui courent jeter à la foule les résultats des courses, et les annonciateurs des fausses nouvelles du soir, si nous sommes à tout moment irrités par le camelot qui fait marcher le phoque mécanique, celui qui extirpe un éventail de l'enveloppe d'un cigare géant, et celui qui gite cet éventail dans l'aspect d'une énorme clé ; si nous sommes gênés par ceux qui crient le libelle et obstrués par les badauds qui y apportent de l'attention, les contemporains de Louis XIII, outre les tire-laine, ancêtres de nos pickpockets, se heurtaient à des kyrielles de vendeurs d'allumettes, d'arracheurs de dents, de crieurs de poudres merveilleuses pour détruire les souris et les rats, de vendeurs d'hcr-
bes magiques ou autres. De six heures du matin à six heures du soir la circulation y est touffue et le malandrin y fleurit; avant et après il y court grand risque, car on pend assez facilement en face le cadran de l'hôtel de ville. C'est aussi, à l'heure permise par les règlements de police, toute une efflorescence de poètes crottés, les Colletet, Maillet, Motin, Magnon qui y trouva la mort un beau soir qu'il s'était hasardé sur le pont trop ou pas assez solitaire. Là se rencontrent aussi les filles folles et sous quel prétexte, celui de chanter des chansons.
Les auteurs sont là tout prêts, assis sur le socle de la statue du roy, qui est là, au milieu du pont. Plus tard on l'entourera d'une grille, à cause de privautés extraordinaires que vers le soir le populaire prend avec ce socle.
Sur ces chansonniers et ces filles chantantes, Tallemant raconte une charmante histoire. 11 s'agit de Maillet qui fut un pauvre sire, un hère, joignant les aspects du capitan, la fierté de l'hidalgo, la morgue qui convenait à un seigneur aventurier et à un fils de Phébus ; Maillet, qui attendait presque l'au-
mône à Tonibrc de la statue du Roy, en rêvant à ses œuvres, à ses chansons et à sa faim. Maillet, un jour, voulut faire monter les prix que Ton donnait, faire hausser le cours de la chanson. Il n'y avait point, à cette heure, entre les créateurs et les interprètes, d'éditeurs ou d'agents dramatiques. Les rapports étaient directs et le prix fixé par l'usage, c'était un écu de trois livres. Or Maillet voulait davantage; il promit à une chanteuse de lui donner pour quatre livres la chanson la plus belle et la plus éclatante, la plus fastueuse, la plus digne de renommée et la plus susceptible de triomphe. La femme accepta, paya, chanta et n'obtint aucun succès. Le subterfuge de Maillet avait été d'accumuler en cette chanson tout ce qu'il y a de plus splendide et brillant, l'or, le soleil, les étoiles, et avait posé cette riche broderie théorique sur un fond quelconque. La chanteuse, désolée de son insuccès, réclama la restitution de son argent sans doute déjà serré en la caisse de quelque Pomme de Pin ou de cet écu de France, rue de la Truanderie, qui assumait la pire réputation parmi les cabarets. C'était pour la
chanteuse la perte de ses quatre livres puis des frais d'impression de cette chanson dont elle ne pouvait vendre les malencontreux exemplaires. Elle menace le poète d'un procès, Maillet avait-il la certitude de le perdre, ou redoutait-il d'entrer en pourparlers avec la justice sur quelque point initial que ce fût? il alla trouver Gotnbaud, un des maîtres du sonnet, un arrivé, un poète de cour, un poète mis avec luxe et lui conta son cas. Gombaud vint et arrangea FafTaire, en donnant un écu à la chanteuse, le prix d'une chanson ordinaire, celui qu'elle n'eût pas dû dépasser; et sans doute ce qui décida la chanteuse à accepter, ce fut qu'au prix d'une petite perte elle rétablissait l'ancien état de choses qu'elle avait imprudemment compromis : la chanson à un écu.
C'était aussi sans doute le prix qu'en donnaient les libraires.
Auprès de la Samaritaine, où était sculptée l'anecdote de la femme versant à boire au Christ, auprès d'une horloge pour l'heure et le temps, et un carillon et un crocheteur qui placé au-dessus de l'horloge frappait l'heure
l'esthétique de l\ rue.
sur une cloche avec un marteau, les bouquinistes, malgré les protestations des libraires en boutiques, multipliaient leurs éventaires. C'était là le musée des pamphlets, le palais des mazarinades et des caricatures dont les Espagnols, Fennemi héréditaire d'alors, faisaient les frais.
On pourchassa ces vendeurs de libelles, ils revinrent. Après chaque grave ordonnance qui les proscrivait, ils revenaient timidement, puis en nombre, puis en foule, et les nouvellistes s'y rendaient lire les gazettes, les commenter et les fournir de toute leur imagination, avec loisir et émulation.
Mais ce n'était point là l'attraction principale au Pont-Neuf. A ce moment la statue du roy et sa grille étaient bien au milieu du côté qui regarde Passy, à qui la statue tournait le dos. Sur le côté opposé se pressaient les escamoteurs, les vendeurs de tout, les montreurs de singes et surtout les charlatans. 11 y eut ce farceur qui, dentiste, osa prendre pour devise :
Uno avulsOj non déficit aller.
Carmeline, qui, vêtu de damas à ramages, orué d'un grand sabre inutile, mais muni d'une terrible pince, opéra près de l'extrémité du pont, vers l'arrivée de la rue Dauphine.
Il y eut le Savoyard, un aveugle musicien, nomade errant qu'on entendait au Pont-Neuf et que d'Assoucy rencontra en de lointaines provinces, il y avait surtout Tabarin et son rival Désidério des Combes, son rival malheureux d'ailleurs, car la gaîté de Tabarin raflait tout.
Une vignette du temps nous montre le tréteau. Mondor est vêtu en gentilhomme, il portait l'ajustement de couleur noire, et la barbe longue: il avait, dit-on, les traits réguliers et l'aspect respectable sinon un peu pédant. Tabarin avait une cape courte, une jaquette ample (letabar), des vêtements dans le genre de ceux du Gilles; une batte et un chapeau de feutre blanc comme celui du Pierrot italien, mais de feutre flexible et si ductile qu'il lui faisait prendre toutes espèces de formes en y ajoutant toutes sortes d'histoires et en faisant issir autant de paraboles qu'il savait lui communiquer d'aspects. Il est
possible que la plaisanterie molièresqiie d'Aristote sur le chapitre des chapeaux provienne de Tabarin. On reprochait fort à Molière d'ailleurs Tinfluence qu'avaient exercée sur lui, acteur et auteur, les pitres à la mode depuis Gaultier Garguille; on lui reprochait d'aller les voir. Au fond n'était-ce pas avec eux qu'il luttait ? et le peuple de Paris n'avaitil pas à choisir entre les deux rires? et le sac de Scapin n'est pas si loin qu'on pense du chapeau et de la souquenille de Tabarin.
Près de Tabarin, sur son tréteau, se tient son Marocain; si Tabarin est le valet de Mondor, le Marocain est le valet de Tabarin. Tous les opérateurs ont un Marocain, un valet qui est un faux nègre, sans doute il était ainsi apparent que c'était une sorte d'esclave. On a remarqué que l'opérateur du Roman Comique de Scarron n'a point un Marocain, mais une Marocaine, c'est à dire une servante qu'on noircissait avant la parade, c'était signe de misère ou tout au moins de chétives affaires, et d'un opérateur provincial. Tabarin avait, lui, un Marocain, et, en plus, Mondor disposait de deux joueurs de viole. Les éru-
dits sont en désaccord non sur le rôle, mais sur la personnalité de Tabarin. 11 est vrai qu'il apparaissait le valet de Mondor, mais si une école prétend que non seulement il le paraissait, mais encore il l'était, une autre école répond que le paraissant, il jouait simplement un rôle et qu'il était en réalité l'associé de l'opérateur.
Les avis divergent aussi sur son sort; une histoire, que d'aucuns traitent de légende, dit qu'il mourut de mort violente après avoir toutefois tué sa femme qu'il surprit en galanterie , des documents différents lui assignent une autre destinée; il se serait enrichi, puis retiré à la campagne. Les hobereaux, ses voisins, irrités de sa morgue, ou jaloux de sa fortune l'auraient attirés dans une querelle, où il tira l'épée et se fit tuer. C'eût été un beau chapitre du Roman Comique que cette fin de Tabarin, peut-être méchant et spirituel (quoiqu'après fortune faite) comme la Rancune, mourant sous les coups des Ragotin et des la Rappinière de sa province ligués contre lui. Ces deux fins sont bien tragiques et dignes d'un homme comme lui. Mais il n'est point fâcheux que
l'esthétique de l.\ rue.
sur lui comme sur de plus grands plane quelque mystère. Bref, durant de longues années, il fut la joie du Pont-Neuf, c'était à cause de lui que les commis ne revenaient pas de leurs courses, que les laquais porteurs de billets s'arrêtaient malencontreusement, il soigna la rate de ses contemporains par le rire, et sans doute leur fut moins funeste que Mondor avec sa triade (thériaque). Ce qu'on vendait à l'appel de cette turbulente gaîté , c'était des calmants pour les brûlures et aussi du contre-poison, et des opiats pour les dents gâtées (en ce temps de Brinvilliers, le contre-poison devait trouver certainement des amateurs), de l'orviétan, contre tous les maux, c'était aussi du rire. Tabarin laissa une trace ; son successeur auprès de Mondor, Padel n'en laissa pas. Tabarin dépassa tous ceux qui s'exercèrent dans son genre. Quel contraste entre cette gloire et l'oubli où tomba son rival, Grattelard, le baron de Grattelard, valet de Desidério des Combes. Si Grattelard tremble des épaules au seul souffle railleur de Tabarin , Mondor surplombe Désidério encore que celui-ci ait tenté d'étonner
le peuple et par les artifices de son étal où se trouvaient force vipères enfermées dans des bouteilles, et par son appareil personnel, car pâle, majestueux pour ainsi dire, drapé d'une barbe énorme, il portait, suspendus à une chaîne d'or, les portraits des souverains de toutes les parties du monde, sur sa tunique écarlate. Barry, qui fut, selon Fournier, le successeur, et selon Fournel le prédécesseur de Tabarin (les textes prêtent à discussion), fut surtout fameux par sa vie héroïque. Avant d'être notoire à Paris, il fut fameux à Rome, où d'un théâtre érigé place Navone, il guérit tous les Romains et barra la route à une épidémie terrible; en foi de quoi le Pape lui fit don d'une médaille d'or avec des louanges en exergue ; et il fut recherché à Falaise, où il demeura longtemps à son retour de Rome, avec deux belles Romaines, la Golombini et laMarini dont l'une tenta de l'empoisonner par jalousie et l'autre de le dévaliser sans doute par le même motif. Bariy essayait le poison sur des chiens, préludant en ceci à des usages vraiment scientifiques. Il arriva une fois que le chien mourut, Barry avala le poison, mais grâce à son antidote n'en fut
l'esthétique de l\ hue.
que très malade et seulement quatre jours. Ce poison lui venait d'une de ses belles Romaines, et sa guérison fonda sa réputation. 11 fut populaire à Paris ; mais le seul qui soit arrivé à un peu de la même gloire que Tabarin, ce fut Hyeronimo Ferranti, d'Orvieto (dont le composé à base de thériaque prit le nom d'orviétan) Ferranti qui se brûlait les mains jusqu'à ce qu'elles fussent couvertes de cloques et se les guérissait en deux heures.
Toutes les belles choses sont soumises à la décadence; à la parade tabarinique, succédèrent les complaintes du cocher de Perthamont, complaintes tristes, simples, bêtes à pleurer, plaisir de laquais et non plus de bons bourgeois de Paris et à la baraque de Tabarin succéda un je ne sais quoi, plus luxueux, mais bien moins important par les dimensions parle style, par la distinction, quelque chose comme une table montée sur roues, où Ton accédait par un escabeau de cinq marches ; de cette table montaient six piliers minces que surmontait une sorte de dais. Sur cette table, il V avait un fauteuil et à côté Fillustre Thomas. Mais l'illustre Thomas ne guérissait plus
comme Mondor, d'abord Thypocondrie, puis toutes les autres maladies. Thomas n'excellait que contre tous les maux dérivés des canines, des incisives et des molaires; il guérissait par le fer, et comme il était fort robuste, il arrivait que parfois Thomas enlevait de son siège, le patient au bout de son bras formidable. Il fut, quand il se déplaça, un brillant ornement de la rue ; et voici quel était, lorsque, pour les dimanches, il allait opérer aux fêtes de Versailles, son costume et son cortège : d'abord venait un tambour, puis un trompette, puis un porte-étendard; ces trois estafiers le précédaient, à côté de lui marchaient un tisanier et un pâtissier. Luimême s'avançait, soit sur un char d'acier, soit juché sur un cheval dont le rouge harnachement était tout orfévré de dents enfilées. Sur la téte de Thomas, une mitre énorme d'argent massif surmontée d'un globe, d'où s'élançait un joyeux coq chantant, sur le retroussis audessus de son front un soleil d'or rayonnait un Nec pluribus impar. Son habit écarlate, coupé à la turque , étincelait d'un plastron d'argent écartelé d'un soleil et d'une profu-
sioli de dents et de mâchoires intercalées avec de fausses pierreries du Temple. Ce si décoratif personnage était connu sous le nom familier du gros Thomas. 11 donna à la rue des aspects nouveaux, comme, par exemple, ceux de grandes frairies, sur tout un côté du Pont- Neuf, où il tenait table ouverte en plein vent, à tout venant, certains jours de munificence. Sous la Régence, bien que l'ordre régnât depuis longtemps sur le Pont-Neuf et que le temps des spadassins eût rejoint les souvenirs de la guerre de Cent ans, il régala Paris d'une petite émeute et voici comment : c'est Piron qui en fut témoin. Thomas voulait fêter Paris; d'abord durant quinze jours il arracha les dents gratis, puis pour terminer, il avait organisé près de la grille de la statue du roi, un repas de six cents cervelas pour son bon peuple de Paris. Des fenêtres étaient louées pourvoir cette fête de malandrins. Le lieutenant de police, empêcheur de s'amuser en long, fit défense de servir le repas et défense à Thomas de se montrer de la journée sur le Pont-Neuf.
Le pauvre charlatan obéit et dévora sa tris-
tesse en sa maison de la rue Guénégaud. Mais les miséreux, qui s'étaient promis une lippée, ne furent pas contents et vinrent s'attrouper devant chez lui, lui reprocher ce qu'ils appelaient un manque de foi, l'abreuver d'insultes et puis de pierres, si bien que Thomas assiégé, dut faire, comme toutes les garnisons pressées de trop près, effectuer des sorties, le gourdin à la main, et c'était un colosse d'une force herculéenne ; il triompha et tint en respect une foule, mais c'était un coup mortel à sa popularité et il triomphait de lui-même et avec déchirement.
Avec lui finit, et finit en pleine décadence de couleur et de pittoresque, la belle période du Pont-Neuf. Il était détrôné par le succès toujours croissant des foires. Tant qu'on n'avait fait qu'y vendre, cela ne gênait pas absolument le Pont-Neuf, mais depuis le temps de Louis XIV, non seulement on y vend et on y montre des curiosités, mais le théâtre s'y transporte et les vrais successeurs de Tabarin, c'est, en un ennoblissement, Lesage, Fuzelier et d'Orneval; c'est Piroii et tous ceux qui à la foire Saint-Germain agitent les marionnettes et font chanter les bouffons.
l'esthétique de l\ rue.
De même que les pitres du temps héroïque, avaient été remplacés par de vulgaires goualeurs, les spadassins que fit fondre le soleil de Louis XIV furent suivis aux mêmes enseigrnes de beuverie et de stationnement par des gens d'épée bien différents. Après César, ce fut Laridon, c'est-à-dire que les racoleurs et les sergents recruteurs vinrent traiter leurs affaires juste où les spadassins concluaient les leurs, vers la Vallée de misère et le quai des Orfèvres. Le chapeau en arrière, le bouquet sur l'oreille figurant la gaîté excessive et un Bacchus joyeux, les sergents du roi faisaient grand tapage auprès des naïfs campagnards venant chercher fortune, ou, par des récits belliqueux, essayaient d'accentuer le courage des malandrins errants sur les berges de Seine et de les faire passer du service de Mercure et de la Bellone nocturne des ruelles, à celui du roi. On connaît les marchés de dupes que les racoleurs faisaient conclure et ce n'est point le lieu de rappeler ici autre chose que la présence, parmi la foule gaie et vive du XVIII siècle, du sergent la Ramée ou du sergent Francœur, ivrognes et rodomonts, et matois et jaloux.
L'art se représentait place Dauphine aux processions, par les magnifiques reposoirs des orfèvres qui les paraient toujours de belles tapisseries et de tableaux et à la fête Dieu; c'était aussi le salon des refusés du temps, qui avaient une journée pour se faire connaître, louer et acheter. On sait que Watteau et Van Loo en profitèrent, et le souvenir du plus français des peintres s'unit un instant à celui du jovial endroit dont le nom signifie des chansons qui furent vieilles de bonne heure, mais qui avant un temps, tout de même, furent neuves.