LES FOIRES
Actuellement, la foire, c'est un endroit joyeux où Ton joue du mirliton, où Ton achète du pain d'épice ; il y a des balançoires, des chevaux de bois, des hercules, des cirques et des orgues furieuses, et des pétards et de Télectricité en grands phares blancs rutilants et stupéfiants. Les Parisiens, actuellement, ne savent pas au juste si Ton doit dire la fête de Neuilly, de Montmartre ou de Saint-Cloud, ou bien la foire de Neuilly, de Montmartre et de Saint- Cloud, et cette incertitude, si elle n'exhausse pas la renommée de leur érudition, flatte leur réputation de bon sens ; car ces fêtes n'ont plus de forain que le nomadisme de leurs protagonistes et dans une autre acception, la grossière banalité de leur joie et de leur musique. Déjà, au siècle dernier, les Parisiens qui se transportaient à l'Etoile (comme ceux d'au-
joiirdliui pour le retour des courses ou de la promenade du Bois) pour voir le retour de la Foire de Bezons, auraient pu être pris de la même incertitude, car c'étaient des masques qu'ilsvoyaient passer; des masques XVIIP siècle qu'on peut se figurer comme de grands Watteau marchant et dansant, si Ton y met infiniment de bonne volonté. Beaucoup devaient être crottés, car une des plaisanteries les plus familières aux gais masques de Bezons était de se chavirer les canots et de s'induire réciproquement à des bains froids redoutés mais imprévus et consacrés par Tusage. Déjà ce n'est plus la foire, c'est la fête, l'amusement, tel quel, reléguant le commerce au second plan. Mais il y avait encore à Paris d'autres foires dignes de ce nom, moins toutefois qu'aux temps précédents. La foire, d'ailleurs, décroit d'importance dans la vie du monde civilisé, en raison du progrès de la civilisation, ou au moins de l'agrandissement d'une de ses facultés, celle de transporter rapidement marchands et marchandises d'un point à un autre.
Sans remonter au déluge , indiquer que les Tyriens et les Carthaginois procédaient par comp-
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toirs permanents, qne les Athéniens avaient eu le Panégyris, une fête quinquennale qui avait bien les aspects d'une foire, que chez les Romains, les neuf jours (1), d'origine agricole, avaient pris sous TEmpire les aspects d'une foire cosmopolite, on peut rattacher les foires françaises, occidentales, à l'habitude des marchands de Byzance d'expédier des caravanes vers les pays francs, par la voie de terre, jugée , malgré tant d'inconvénients , moins périlleuse et incommode que la maritime. 11 y avait pour cette correspondance entre l'Orient et l'Occident des dates presque religieuses, annoncées à l'avance et sans doute des montreurs d'animaux et peut-être des hérésiarques, se joignaient aux délégués des marchands pour atteindre avec eux les Alpes, l'Helvétie et déboucher en France soit par Lyon, soit par Strasbourg, selon l'inclinaison qu'ils voulaient donner à leurs parcours. De là, parles fleuves et les routes romaines, celles qu'avaient conservé dans le Nord austrasien Brunehaut et les évêques dans le Centre et le Sud, les mar-
(1) Nundinum.
chands par groupes se répandaient dans le pays. Ils arrivaient à leurs risques et périls; périls moindres qu'on ne pense si l'on réfléchit que la première foire à Paris, au Passel Saint- Martin, est préparée par Eloi au bénéfice de l'abbaye de Saint-Denis et protégée par Dagobert dont les armes allèrent jusqu'en Bohème et par les vassaux Bavarois en Tyrol, c'est-àdire aux confins de l'Empire d'Orient, là où la protection impériale faisait défaut aux pionniers de l'échange. C'était, de la part des rois, mettre l'épée au service de l'Eglise et lui assurer des redevances que de lui protéger ceux qui venaient commercer lors de la régulière et même annuelle exhibition d'une relique (1).
Les foires et quelques ports francs furent les grandes places d'échange international pendant tout le moyen âge et même jusqu'au XVIIP siècle. Les souverains les protégèrent de préférence à tout commerce maritime, et sauf Jacques Cœur, qui traita avec le Soudan d'Egypte pour la navigation maritime, et François V qui traita avec Soliman, jusqu'à Ri-
(1) Chassignet, les Foires.
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chclieii ce fut la voie de terre qui obtiut l'appui des économistes admis et de leurs reflets en matière de finances, les Rois. La foire, quand elle devint un phénomène régulier engendra l'étape. Certaines villes s'étaient arrogé un droit d'étape, c'est-à-dire que les marchands qui les voulaient traverser pour se rendre vers quelque plus grande cité, ou vers celle de la foire du moment, devaient s'arrêter un certain laps de temps fixé par ordonnance, et exposer en la ville traversée toutes leurs marchandises. Ainsi les drapiers de Londres débarquant à Calais devaient y faire étape. D'un autre côté, les villes foraines exigèrent du marchand qu'il leur réservât la totalité de sa cargaison; il y eut de ce chef des tiraillements que le plus souvent réglait le pouvoir royal. Les foires de Champagne jouirent d'une belle réputation; comme il y en avait six, à Lagny, à Provins, à Troyes qui était favorisée d'une foire chaude en été et d'une foire froide en hiver, c'était à vrai dire une foire permanente. Autour du commerce actif de drap qui décidait les Champenois à ouvrir ces carrefours de foule, tout le monde
occidental s'empressait. A Paris, le Lendit voyait la montre de l'Université; c'était le grand marché de parchemin. La plus pittoresque et la plus colorée fut peut-être celle de Beaucaire, à cause du pays chaud et doré où elle se donnait, à cause d'un grand concours de Méditerranéens (au temps des splendeurs de la foire de Beaucaire, les Provençaux y virent plus de trois cent mille personnes, sans qu'on les taxât d'exagération) parce qu'elle était très courte et qu'il fallait se hâter, et que, commerçante le jour, la foire était le soir résolument un lieu de plaisir. La foire remplissait d'abord la ville, c'était la seule industrie des gens de Beaucaire de posséder des locaux et de les louer pour cette période. Les mercantis se servaient de n'importe quel étal. Les bancs de pierre qui, selon la coutume du pays, permettaient aux citadins de prendre le frais le soir devant leurs maisons étaient loués. Non seulement toute la ville était envahie par le négoce, mais encore les prés de la Magdeleine, vaste espace qui s'étendait au bord du Rhône se hérissaient de baraques légères. Sur le fleuve, en nombre les felouques, les pinques.
les barges servaient de domicile à une foule de forains. Les banquiers et les changeurs, les gros négociants d'huile, de figues, d'amandes, gens de Provence vendaient dans la ville. Au centre, les banquiers et les changeurs; puis comme par rayons et par genre de denrées, les gros marchands ; la plaine contenait les menus commerces et les jeux de saltimbanques. Par la disposition des baraques réunies, par de gigantesques enseignes de toiles de couleurs tendant sur une corde horizontale des noms de négociants avec leurs promesses, on avait tenté de rappeler les bazars orientaux. De place en place, de grands mâts supportaient des étendards qui annonçaient des spectacles.
Le 21 juillet au soir, à la lueur d'un grand étincellement de flambeaux précédé d'une musique nombreuse de fifres, de cymbales, de trompettes, précédés eux-mêmes d'un héraut vêtu de la dalmatique, les consuls de la ville, achevai, la tête couverte du chaperon, suivis de la milice parcouraient la ville, et à tout carrefour plein d'une foule gaie et bariolée, le héraut lisait l'ordonnance royale qui approuvait la foire et le règlement municipal qui en fixait
la police. Et c'était ce soir là, comme tous les soirs de la foire, grand amusement aux prés de la Magdeleine. Il y avait des courses provençales, toute une tauromachie amusante et sans effusion de sang, il y avait de gaies et longues farandoles qui glissaient sans cesse, perpétuellement recommencées entre les massifs de boutiques. La foule bigarrée des Catalans, marchands de mules, des Italiens qui avaient apporté des soieries, des épices, des dragées, de la parfumerie, les Levantins vendeurs d'armes damasquinées, de tapis, toutes les faces basanées du Midi regardaient les septentrionaux, les Norvégiens, les Allemands, les Hollandais qui venaient vendre des sardines, des harengs, de la morue, des salaisons ; des Français du Nord vendeurs de velours, de laine et de drap comme aussi les marchands anglais. C'était certainement par le contraste des costumes et le cosmopolitisme des assistants, la plus picaresque et la plus sonore des foires. Parmi les pays du Nord, la foire de Falaise dite la Guibray parce qu'elle avait lieu sur une grande place carrée, au faubourg de Guibray, fut des plus populaires.
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Une estampe de François Chauvel, dédiée au marquis de Thury et de la Mothe Harcourt, comte de Croisy, nous la montre, au début du grand siècle, grouillante de foule. Le faubourg s'étend de sa grande église Notre-Dame-de- Guibray, jusqu'à une petite sous Tinvocationde Saint-Georges, en rues assez correctes, aboutissant de droite et de gauche, à des espaces d'herbages gras et de fermes clairsemées. Des chariots remplissent de leur passage , la rue de Falaise, la rue du Pavillon, sans doute, durant le restant de l'année bien calmes et silencieuses, malgré quelques traînantes conversations en patois normand. On y distingue pourtant des bâtiments qui s'appellent les écuries des chevaux bretons et les écuries des chevaux alemans. C'est près de la rue au Vieil-Cimetière, non loin de la rue de la Magdelaine où se trouve l'auberge de l'Aigle d'Or.
Quatre rues enserrent la foire , droites , étroites, encombrées où se pressent les auberges. Parmi les lignes de baraques, on voit s'adossant à une rue du village, la rue de la Vieille-Draperie où sans doute fourmillaient les rhingraves démodées, les manteaux à vieux
galons dédorés, les souquenilles passées et toute la mise-bas qui se pouvait brocanter, depuis rhabit de cour fané, jusqu'aux haillons troués ; la rue de Tours et celle d' Alençon pour les étoffes précieuses, le gros de Tours et les dentelles célèbres; une rue de Paris pour les marchands d'affîquets et de subtilités de toilette; une rue de Tépicerie, une rue de Rouen, sans doute pleine de faïence et d'arrivages précieux des ports du Nord. Un grand carré, la Foire aux draps , où l'on venait lever les produits d'Elbœuf et de Vire et le fruit du travail de tous les foulons de Normandie. Un autre grand carré, où des chariots déchargent de lourds rouleaux, c'est la Foire aux toiles; il y a à côté une petite rue de la Dinanderie, et une rue de la Boucherie ferme le rectangle, et les auvents de ses boutiques font face au marché aux bœufs et au marché aux chevaux. Là justement en face, près de la place aux Fruits que projette au long de la foire, au bout du village, la rue de Falaise, en face l'auberge de la Belle Étoile, voici les baladins; sur une estrade, des musiciens et un bel opérateur en costume de cour, peut-être le fameux Bany;
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une foule en vestes rondes et chapeaux écrasés, tels les paysans que dessine Stella, se presse pour écouter le mirifique charlatan. Mais on voit qu'une partie de ce public se détache , se retourne; justement en face de Tauberge de la Belle Etoile deux gentilshommes peut-être, en tout cas deux personnes fort bien mises, croisent Tépée et on s'empresse vers eux. Estce un duel, suite d'une amourette? ou bien quelque rival de l'opérateur aurait-il inventé ce moyen de détourner de lui l'attention populaire? Jl serait difficile de se fixer exactement au moyen de cette estampe ; deux hommes croisent le fer, tout est là, et les assistants quittent l'opérateur, abandonnent les pieds ou la bouche des chevaux et se précipitent vers le choc tintant des épées. Dans les cours intérieures des auberges, on voit les valets s'empresser à desseller les bêtes, monter le petit escalier extérieur qui mène aux greniers à fourrage; c'est toute une afïluence gaie et joviale, et près du marché aux chevaux, assis sur des bancs, à des tables que recouvrent des toits de chaume, les paysans vident des bolées en écoutant la musiquette des vielleux errants, pour qui ce tte
foire est une aubaine de menue monnaie et de verres pleins.
A Paris, à la cour du Temple, durant qu'un marché de fourrures est tenu, les laquais s'amusent à jeter sur les passants, des nèfles qui sont fort abondantes, dont on fait un grand commerce et qui doivent être vendues fort bon marché, pour abonder en projectiles qui viennent s'écraser sur le dos des passants, ou même sur leur face. La foire Saint-Ovide, qui se donne place Vendôme et place Louis XV, offrait en cas de pluie un pourtour couvert autour d'une rangée ovoïde de baraques, toutes uniformément décorées. 11 y eut là de beaux cafés et le théâtre de Nicolet. Ce fut là que, à propos d'un incendie qui avait causé des pertes graves à des petits marchands, Nicolet inaugura le système des représentations à bénéfice, en jouant pour les incendiés. La foire Saint- Laurent fut beaucoup plus importante; elle se donnait en un beau carré, l'enclos Saint-Laurent, formé d'un échiquier de constructions permanentes coupé par dix rues transversales. Il y avait douze carrés de corps de boutiques, de beaux acacias et de beaux marronniers ornaient
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ces rues. L'Enclos était entouré de jardins et de couvents, et le vacarme de la fête se mêlait à de continuelles et liturgiques sonneries de cloches.
Les deux-cent soixante loges de marchands étaient toujours occupées. On y buvait, en des cafés ornés de glaces, de lustres, de tableaux, des ratafias (1), de l'hypocras, de Faigue de cidre, du vin de Saint-Laurent de la Vendée, de Rivesalte, de Malvoisie, deTeaude cannelle, de l'eau de Forges et de Bourbon. L'usage du tabac se répandant, on venait dans des loges décorées, essayer de la nicotine. Il y avait un café où des aveugles, ornés d'immenses cônes embellis par des plumes en guise de chapeaux, répandaient de Tharmonie pour les gardes françaises et les soubrettes.
Il y avait un homme sans bras, déguisé en Indien, qui était fort habile à faire mille choses au moyen de ses pieds. On faisait partie d'aller chez des confituriers se régaler de confitures. Le soir, sous les ombrages des
(1) Arthur Heulhard, La Foire Saint-Laurent. Un livre plein de détails intéressants.
marronniers, parmi le vacarme et le tumulte, mille intrigues se nouaient et ces femmes voilées d'un loup qui passent rapides près des loges, ce sont souvent des bourgeoises, qui, accointées avec une des boutiquières, et pourvues d'un nom de prouesse, se divertissent bien à F insu de leurs époux. On court voir les tableaux changeants de Le Rat, accompagnés d'un texte mi-satyrique, mi-traditionnel comme un air de complainte, où l'on brocarde les grands théâtres, les comédiens du roi, où l'on dit la gazette avec des images, en tant que cela ne porte pas ombrage à Monsieur le lieutenant de police. On y a montré, un géant de bois qui parlait d une voix d'enfant, car un enfant était caché dans son ventre, de petites pagodes qui dansaient au moyen de sauteurs cachés parmi ces lattes ornées et bariolées. On y admira Brioché; on y courut à une merveilleuse vente de porcelaines de la duchesse de Cleveland qui, se défaisant d'une collection de céramique chinoise et japonaise, faisait connaître aux Parisiens des trésors d'art insoupçonnés d'eux. On y vit bien de belles choses, mais pourtant
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la foire Saint-Laurent n'était rien à côté de la foire Saint-Germain.
C'était tout auprès de la considérable abbaye de Saint-Germain, qui fut, au temps de Philippe-Auguste, plus grande et plus belle que le Louvre, auquel elle faisait face de ses tourelles et de ses clochers. Plus tard, cette abbaye se modifia, mais demeura toujours belle, grande et riche; on y donna des fêtes et des feux d'artifice. Le souvenir est conservé de celui que fit tirer le cardinal de Furstenberg pour célébrer la gloire de Louis XIV, la réunion de Strasbourg à la France et la paix. Ce fut une belle pompe et d'un ordre nouveau. Dans une cour de l'abbaye, un obélisque était surmonté d'une colombe de feu portant en son bec une branche d'olivier, on tira des pièces diverses avec devises latines, on vit un soleil qui répandait des lumières, un guerrier qui tendait la main vers des croix et calices en négligeant des canons et des drapeaux « en souvenir d'Abraham qui après avoir vaincu les cinq rois, ne regarde que les hommes et abandonne le reste, comme le roi vainqueur abandonne tout, et ne se
réserve que Strasbourg pour y assurer le triomphe de la vraie religion (1) ». Puis apparut Hercule assis à Tombre d'un palmier et d'un olivier, puis une main sortit d'un nuage en tenant une perle entre ses deux doigts, puis des petits poussins vinrent se ranger sous les ailes d'une poule; et enfin un berger apparut sous un arbre ; sa devise disait : « Deus nobis hœc otia fecit. » C'était à la louange du roi qui avait ramené les plaisirs de la paix.
Tout auprès de la belle et fastueuse abbaye, la foire qui en dépendait étalait ses rues, ses loges, ses baraques fixes, toutes englobées sous un toit d'une seule charpente audacieuse et célèbre. La foire Saint-Germain avait reçu ses lettres de grands faits-divers, lors d'une hardie tentative qui fut faite pour y enlever Henri HI et le mettre sous la main des Guise. Ce fut d'Epernon qui vint en son lieu et place faire la royale visite que la foire était en droit d'attendre, et quand on vit que ce n'était que lui, on ne l'enleva pas, mais on le battit. La foire Saint-Germain fut le rendez-vous du
(1) Texte d'une vieille estampe commémorative.
commerce du monde, mais aussi un véritable carrefour d'accidents, produisant la nomenclature de tous les heurts qui se peuvent produire entre chaises à porteurs et vinaigrettes. Les coupeurs de bourses y exercèrent avec fruit une industrie qui depuis longtemps n'a subi de chômage. On y inaugura une mesure large et louable; moyennant un léger examen passé devant des inspecteurs spéciaux chargés de sauvegarder les bonnes affaires du public, les ouvriers qui n'étaient point passés maîtres pouvaient exposer et vendre sans souci des corporations. La foire Saint-Germain devint pour les Parisiens une telle habitude, que jamais elle n'était close et que, passé les périodes foraines, des négociants pouvaient occuper ses locaux permanents, mais sans jouir des immunités accordées à l'époque oflicielle.
Dans ses six rues parallèles et ses cinq rues perpendiculaires, s'entassaient les cafés, les salons de jeu, à tel point que ce fut un édit de 1772 promulgué contre les jeux de hasard qui la tua, à peu près, car c'est en 1786 pour la dernière fois que le lieutenant de police
assisté du commissaire du Ghâtelet pronouça le sacramentel : « Messieurs, ouvrez vos loges, » qui était le signal de toutes les réjouissances. Ces loges, les unes abritaient des négoces et les autres des théâtres. Une loge, d'après les frères Parfaict, c'était un lieu formé de planches où Ton dressait des échafaudages pour les spectacles ; une corde tendue pour les danseurs, une estrade d'un pied et demi pour les sauteurs. On pouvait démolir ou démonter à la fin de chaque foire. Ce fut dans ces loges que naquit la liberté des théâtres, bien maigrement il est vrai, car s'il y eut possibilité pour les entrepreneurs de gagner de l'argent malgré les grands privilégiés de la comédie et de l'Opéra, ce fut aux dépens du talent des auteurs qu'on ressera dans un système de parades et de pièces avec acrobates. Parfois on admettait un peu de parlé ou de chanté. D'autres entrepreneurs devaient placer des écriteaux qui expliquaient ce qui se passait sur le tréteau. Les personnes qui défendent l'opéra-comique à ariettes et le vaudeville à couplets, ne savent peut-être pas assez que les bases de leur esthétique furent jetées
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par les lieutenants de police, et qu'elles suivent non pas Geoffroy et Sarcey, mais au premier titre, Monsieur d'Argenson, d'ailleurs homme d'esprit. Lesage avec ses collaborateurs, Fuzelier et d'Orneval, et Piron furent la gloire de ce théâtre facile ; facile à rédiger et non à représenter, car les hiérophantes des genres solennels multiplièrent contre le naissant théâtre de nos boulevards, les tentatives de strangulation. Peut-être ce qui séduisit beaucoup de Parisiens, ceux que n'attirait pas à la foire Saint-Germain, surtout le tripot, ce fut qu'ils collaboraient un peu à la pièce dont le A^ague et la fantaisie leur laissaient large marge. Sans doute aussi en écoutant le dialogue fleuri et émaillé de ponts-neufs d'Arlequin, roi de Sérendib, ils se réjouissaient de voir arriver un roi, sans confident et dont ne jaillit pas intarissablement un grand flot d'alexandrins.
Rires et bagarres remplirent la longue carrière de cette foire. Avant l'établissement des théâtres il y avait là de grandes luttes entre les écholiers et les laquais. La chronique conte l'histoire d'un laquais qui attaqua un écholier,
lui coupa les oreilles et les mit dans sa pochette, ce à quoi les écholiers répondirent par de multiples bastonnades sur les laquais. Il y eut des querelles de pag-es de cour contre des pages d'ambassadeurs étrangers, qui durèrent trois jours. Les premiers s'étaient juré d'empêcher les seconds d'entrer dans les loges, c'est-à-dire d'aller dans les cafés, le Waux-hall qui était une fort belle salle très éclairée, et les théâtres. On se battit violemment, malgré le guet qui, s'il n'était plus comme au temps de barbarie, précédé de toute une petite bande de musique pour avertir les voleurs, n'était pas, ne fut jamais d'une autorité bien reconnue. Les théâtres que défendaient ces pages, étaient des théâtres d'acrobates. La musique et la poésie, même sur écriteau, adoucit les mœurs, car ces bagarres ne se présentèrent plus autour des pièces de Lesage, ni autour des bouffons italiens et de Dominique au rire longtemps fameux. Il est à croire qu'une des principales attirances de la foire pour le bon peuple de Paris ce fut la féerie des lumières. Sans doute à nos yeux cet apparat serait médiocre, mais pour les
l'kstiiétique de L4 rue. 8
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Parisiens du siècle dernier, habitués à des rues assez sombres, la multiplicité des torches à toutes les loges était une joie, et ils virent le palais d'Aladin, où nous ne verrions qu'un caravansérail un peu fumeux. Les boulevards qui s'emplirent de théâtres, portèrent un coup grave aux foires, et encore qu'à la Foire Saint- Laurent, on eût essayé d'une Redoute Chinoise, qui groupa tout ce que le bel esprit et un peu de libertinage purent assembler pour le plaisir de ces gens si faciles à vivre, à amuser, à intéresser, qu'étaient les Parisiens du XVIIP siècle; les foires se moururent. D'ailleurs la révolution arrivait et il était temps, tout en se plaignant de la grande disette et du malaise des affaires, de parler politique et d'agiter, tout chacun, un plan de rénovation du monde. Après ces foires, il n'y eut plus que les grands marchés presque orientaux, celui de Leipzig, où les fourrures abondaient auprès des livres et qui baissa aussi, et la foire qui dure encore celle de Nijni-Novgorod aux confins de la Barbarie, où des peuplades aux traits hunniques apportaient des pelleteries et des viandes gelées.
près des Tatars qui envoyaient le thé de Chine ettous produits du Gatay, tandis que sur des complaintes mélancoliques, les barques descendaient la mer Volga et puis TOka avec descargaisons d'étoffes brodées dans des villages de la steppe. Un visiteur (1) qui tout récemment s'est transporté à cette foire de Novgorod, placée sous l'invocation de saint Macaire a trouvé dans l'ancienne cité républicaine dont le nom évoque les boïards à lourdes fourrures et épaisses armures d'un Alexis Tolstoï, un tramway électrique, un funiculaire, des bazars aux grandes halles vitrées avec des commis aux belles cravates. 11 semble que l'Europe adisposé là un immense Bon-Marché, et qu'on attend les Asiatiques acheteurs. Pourtant cinquante églises, dans des massifs de verdure étagent le luxe barbare de leurs coupoles et de leurs clochetons à des vallonnements assez élevés. Mais le pittoresque, s'il réside encore dans quelques brillants costumes de femmes qui n'ont pas encore abdiqué devant la mode de l'Europe occidentale, a quitté les rues où les marchands
(1) M. Maurice Gandolphe.
se réunissent par genre de commerce, produisant une rue au thé, une rue aux pelleteries; on y note une rue des icônes, qui sauf exotisme, ne doit pas laisser meilleure impression que nos rues à imageries religieuses, et les armes du Caucase dans des magasins à la moderne.
Les Foires se meurent, elles sont mortes, où elles défaillent vers TOrient intermédiaire entre TEurope des chemins de fer et les rades asiatiques où s'arrêtent les paquebots. Elles vont chercher des barbares, où il y en a encore, ou bien elles ne sont plus que ce qu'elles sont à Paris, une réunion de pâtissiers ambulants, d'acrobates et d'hippogriffes de bois, pour étonner, amuser les yeux et la gourmandise des enfants sans que la galanterie y perde tous ses droits.
Et puis il y a les Expositions.