CHAPITRE VI
DEYA^'T l'Église et deya>t le beffroi
De Féglise sortent les immenses processions, pour l'ornement desquelles le luxe des bannières, des étoles et foute la délicate broderie médiévale est requise. Pour les voir passer, les bourgeois suspendront à leurs fenêtres les plus riches tapisseries, et les reposoirs où viendra s'arrêter la marche religieuse seront parés des plus belles étoffes, de statues, des coffrets les plus somptueux dont disposeront les âmes pieuses. C'est toujours un beau spectacle que devoir du portail déboucher dans un grand concours de peuple l'évocation rythmique de ses croyances. Mais on sait que si le moyen âge crut, le moyen âge aussi railla; sans mettre en question l'autorité de ses clercs, la bourgeoisie aimait à leur décocher des ironies ;
l'esthétique de la ruf.
l'église était assez puissantepour s'amuser. Ce fut surtout lorsqu'elle déclina ou qu'elle sentit d'une oreille très fine, bruire les premières révoltes qu'elle égaya son parvis du spectacle lugubre des supplices ; ce furent les feux de Saint-Jean où l'on brûlait et le chat, qui a des ressemblances telles avec le Malin qu'il se fait, noir et les grands yeux verts, le compagnon muet de ses suppôts, et aussi le malheureux suppôt, c'est-à-dire l'humble rebouteux, ou le marchand de guérisons et d'élixir, à la louche et multiforme profession. Mais avant l'époque des auto-da-fés, on rit beaucoup devant l'église, on y joue non pas la comédie, mais le mystère; on y danse, non seulement devant, mais dedans. Pour parure des reposoirs, pour l'ornement des rues, pour l'ordonnance des processions, l'initiative particulière, le beau génie d'un chanoine ou même d'un laïque sont autorisés à se donner carrière ; des souverains ne dédaignèrent pas d'y donner leurs soins. On connaît par une lettre de Neuré à Gassendi, le cérémonial de la procession de la Fête-Dieu, à Aix en Provence. Le texte de Ncuré nous montre cette
procession au summum de sa prospérité. 11 est facile de s'apercevoir que les traditions du bon Roi René ont été un peu bousculées et que sur le premier travail, il s'est fait toute une amplification rhétorique et décorative fort empreinte de paganisme, non des naïves croyances populaires, qui refusèrent de croire à la mort de Pan et des Naïades, mais du paganisme élégant des prélats de la Renaissance avec un grain de celui un peu plus gros des subséquents régents du collège.
Le chef du peuple et le prince des amoureux sont choisis, le premier par le peuple, le second par la noblesse, tous deux parmi leur personnel; pages et galants cavaliers ainsi que gens de métier et les pittoresques rustres qui cultivent l'olivier ou matent des taureaux choisissent leurs personnages. Ceci fait, parmi les plus belles, on trie une figuration capable de donner un naturel miroir de la beauté de l'Olympe et de celle des traditions bibliques; la chose n'est pas impossible, mais elle est difficile. Il s'agissait d'unir, avec il est vrai, les ressources de Provence, de dignes effigies des déesses grecques, avec aussi lahiéra-
tique majesté des filles du Nil et la mate splendeur des filles du Liban. Il y avait au temps de Gassendi, des gens assez avertis d érudition esthétique pour se soucier d'un ensemble harmonieux. L'ensemble du peuple devait surtout viser à cette gaieté claire, sobre, de loques brillantes, oratoire de gestes et de lignes qui caractérisent les foules provençales. Pendant cinq jours, sous prétexte de répétitions, qui se passaient toutes aux carrefours principaux de la cité le peuple entier s'intéressait au jeu de ses délégués dont les uns devaient être Apollon ou Momus, et d'autres désignés pour prêter leur face à la Reine de Saba ou à Vénus. La Farandole et toutes danses venaient bien vite réunir en une commune liesse tous ces foyers de joie. La veille de la procession, une cavalcade courait la ville aux sons grêles des tambourins et le char de Vénus était précédé de la Renommée à cheval, sans doute sonnant de sa trompette, et Momus voisinait avec Pan.
A la procession, après qu'avait passé l'appareilliturgique, après la croix et les bannières des confréries et le long défilé des péni-
tents à cagoule de couleur qui, paraît-il, oubliaient ces jours-là tous les vœux d'humilité pour fortement se disputer la préséance, l'élément païen se manifestait immédiatement par la présence d'enfants costumés en amours, pour faire pendant aux petits saints Jean de la règle chrétienne; les uns agitaient de menus étendards, les autres visaient les spectateurs, et l'arc d'une main, leur jetaient des figues de la main restée libre; et après eux c'était la marche des corporations, chacune sur la^ chanson qui lui était familière et faisait corps en quelque sorte avec sa devise. La bourgeoisie costumait ses jeunes gens en berger? , les jeunes fdles en nymphes et un reflet du roman préféré, de YAstrée si célèbre et si aimée, s'associait à la pompe et païenne et chrétienne; et puis venaient les pauvres de la ville, les enfants trouvés qu'elle nourrissait en ses fondations et la série des ordres mendiants, dont les bures brunes ramenaient l'aspect religieux, mais surtout l'aspect de grosse jovialité qui s'attachait, après tant de justes fabliaux, sans compter les récits de la chronique locale, à ce genre de moines. En tradi-
tion de vieux périls, car les courses barbaresques désolèrent longtemps les côtes de Provence, on voyait passer, jouant la terreur et le désespoir, des prisonniers avec des Turcs, leurs geôliers ; en correctif on montrait des chevaliers de Malte; puis les dignitaires delà fête, le Chef du Peuple et le Prince des Amoureux assisté d'un Abbé des marchands et d'un Roi du barreau, titre qui est demeuré en notre civilisation, à des orateurs, d'ailleurs, dans l'exercice de leurs fonctions, déguisés.
Le soir, après un grand festin où s'attablait toute la ville, sous prétexte de l'offrir à ses acteurs, des tableaux vivants défilaient devant le populaire ravi. Des diables traquaient le repos d'Adam exilé du paradis terrestre et le poursuivaient de leurs fourches. Ce n'était que par une gymnastique fantasque qu'Adam échappait à ses ennemis. C'était tout à fait le contraire des vieilles parades plus septentrionales qu'imitèrent les fondateurs du théâtre de la foire, qui réduits à des spectacles d'acrobatie pure, en confièrent les plus élégants sauts de carpe à des démons qu'un enchanteur célèbre comme Merlin évoquait pour charmer
la belle qu'il voulait conquérir en la terrifiant. Ensuite on voyait le méchant Caïn mettre à mal le pieux Abel, et Abraham préférer le chevreau errant à son fils selon le conseil de Dieu, pour le sacrifice; on voyait Pharaon à qui des démons soufflaient des contorsions épileptiques et des menaces furibondes contre le peuple de Dieu. Le jeu du Chat exposait à la risée des assistants un chat entouré d'oripeaux dorés, auxquels les compagnons de Moïse offraient leurs hommages et qui considéraient sous un jour singulier une feuille de papier que leur tendait le Prophète et qui figurait les tables de la Loi.
La Reine de Saba, selon cette conception un peu guignolesque qui la suivit longtemps, (car si belle fût-elle au temps de Salomon, ne fut-elle point devant Antoine un simple jeu, une incarnation de la puissance du Diable?) dansant en un grand luxe de clochettes, boitillait en dansant; la Tentation de saint Antoine de Flaubert, la traduit encore avec cette tendance à la caricature. On voyait les soudards pénétrer dans Bethléem et ces ogres au service d'Hérode se mettre à découdre les
petits enfants, et les soudards en bonnets plats et rouges étaient effrayants à voir; puis les Mages se présentaient; devant eux comme dans les cortèges de Noël encore existants un enfant portait Tétoile au bout d'un bâton. Les Quatre Evangélistes apparaissaient. On sait qu'en ces cortèges ou représentations on ne figurait guère que saint Mathieu sous forme d'un homme vénérable ; saint Jean vêtu d'une peau de mouton bêlait et saint Luc meuglait et saint Jean revêtait toute l'apparence d'un aigle.
Selon M. Guéchot, à qui nous empruntons les détails de cette représentation foraine et hiératique, la Mort, sous la forme d'un squelette armé d'une faux, apparaissait après eux (( pour annoncer la fin des réjouissances et rappeler à de sérieuses pensées ceux qui venaient de rire de si bon cœur ». Au fond il fallait bien la placer dans ce raccourci de fresque épique et comique, on ne pouvait la mettre au commencement, elle eût assombri ; on la mettait à la fin et bientôt les rasades chassaient le souvenir du lugubre simulacre.
Cette procession de la Fête-Dieu ne fut pas
toujours identique à elle-même; voici comment la dépeint, dans un petit livre orné de planches, Gaspard Grégoire, né à Aix en 1714. Elle est donc prise bien postérieurement à la lettre de Neuré. D'abord il ny a plus de Prince des Amoureux, ou Prince d'Amour comme dit Gaspard Grégoire. Le Prince d'Amour, fourni par la noblesse était obligé à une foule de munificences ruineuses (cires pour les illuminations entre autres). On le remplaça par un lieutenant de prince d'Amour, qui ne fut plus astreint aux mêmes charges. La part de la noblesse était d'ailleurs à cette époque de cette fête bien réduite; elle avait consisté, outre largesses, en un tournoi qui faisait partie de la conception du Roi René, et ce tournoi fut remplacé par un intermède comique de chevaux de carton. Bref, par délibération à la maison de ville en 1668 , il est arrêté qu'il n'y aura plus qu'un lieutenant du prince d'Amour qui peut être élu par acclamation. Le chef du peuple, devenu dans ce texte l'abbé de la ville, est élu au scrutin populaire, contrôlé soigneusement. Les consuls doivent, l'élection terminée, aller féliciter
ces élus, suivis du corps de ville avec tous ses tambours.
La cavalcade commence par nous montrer le grand jeu du diable, ces diables sont accoutrés d'un corcet noir auquel sont cousues de longues culottes noires couvertes de flammes rouges ; ils ont d'une main une fourche et de l'autre une tirelire pour quêter aux assistants. Ils ont en sautoir quinze ou vingt sonnettes qui doivent sous leurs ébats produire quelque musique ; ils ont une têtière ou fausse tête, qui est naturellement diabolique et cornue. Elle était un peu lourde, de sorte qu'il est arrivé que souvent au cours du cortège, le diable ôtait sa tête pour s'éponger le front et montrait une bonne face congestionnée au lieu et place de l'aspect terrible. De plus, on leur adjoignait une diablesse; celleci n'avait pas de têtière, on voyait ses traits sans nul doute pourvus de séduction, mais comme il faut bien qu'une diablesse soit reconnaissable à quelque signe extérieur, elle portait la parure habituelle des femmes de cette année-là, mais avec exagération. Elle était la caricature vivante de la mode et sans
doute la satire vivante, Tépigramme dansante, décochée par les belles Aixoises, aux dames ayant maris à la cour, et qui venaient les étonner avec le dernier cri de la mode parisienne. Celle que fit dessiner, par son fils, Gaspard Grégoire, est engoncée dans une robe à paniers, et surtout pourvue de marabouts aussi grands que la moitié de sa taille ; il s'agissait sans doute de protester contre un arrangement qui élargissant le corps par le panier, avait besoin de l'exhausser par des panaches, au lieu de lui laisser de belles lignes naturelles.
D'abord, et au commencement de la cavalcade, ces diables se livraient à leur grand jeu qui était de taquiner Hérode; avant de faire quoi que ce soit, ils avaient été à l'église tremper leur têtière dans l'eau bénite, car il paraît qu'une fois, il y a longtemps, les diables s'étaient comptés avant la cérémonie et ils s'étaient trouvés un de plus; c'est-àdire qu'ils avaient reçu la visite de leur grand confrère d'Enfer. Une fois comptés, ils entouraient Hérode, et le lardaient de coups de fourche. Hérode avait couronne en tête et
un soleil sur la poitrine ; quoique les diables le persécutassent et qu'il fût roi, Hérode participait au partage de la collecte que faisaient les diables. Les diables s'appelaient des Rascassets, nom qui était formé par Razats et par Carcès ou Garcistes, du nom des religionnaires (persécutés par les partisans du Marquis de Carcès, qui avait représenté le roi en Provence en les traquant).
Les Razats s'étaient insurgés, et il en était survenu une petite guerre que Catherine de Médicis, passant par là, avait arrangée, selon son habileté coutumière. Le peuple avait confondu dans une même animadversion Razats et Carcistes, et en avait fait des diables et autre chose encore , car vers la fm du cortège on retrouve des Rascassets qui symbolisent les lépreux et de la façon suivante : trois Rascassets vêtus de deux couvertures à mulet aboutées, l'une protégeant la poitrine, et l'autre le dos, tiennent l'un une brosse, l'autre un peigne, l'autre des ciseaux de tondeur, et s'acharnent après un quatrième Rascasset qui sur sa têtière possède quelque crinière. En rapprochant ces deux allégories, au sens poli-
tique, on verra peut-être que Thumeur populaire se moquait des deux partis qui s'étaient étrillés entre eux, sans profit ni pour Tun, ni pour l'autre.
Mais reprenons ce cortège qui s'accroît par le passage d'une Renommée à cheval, par la venue du duc et la duchesse d'Urbin sur des ânes, la présence de Momus à cheval; de Mercure et de la Nuit semblablement à cheval et ensuite des Rascassets diables, qui d'abord battaient Hérode, puis se livraient au jeu du chat, parodie de la destruction du Veau d'Or; puis ils donnaient le petit jeu du diable , qui consistait à se faire battre par la puissance divine. Un jeune homme représentait une âme enfantine, une petite âme fichant solidement une croix dans le sol ; trois ou quatre diables accouraient pour la lui arracher, mais ils avaient compté sans le secours céleste, car un ange était là, en joli toquet, culotte courte, bas de soie, des ailes fort convenables au dos, et muni d'une plaque de fer en guise de bouclier, sur lesquelles s'escrimaient vainement les fourches des diables et une autre de leurs armes préférées, 1^ tricot^ sorte de massue.
l'esthétique de l4 rue. 9
l'esthétique de l.v rue.
Les diables étaient repoussés; l'âme enfantine restait à Dieu, et les belligérants du bien et du mal laissaient la place à Pluton et à Proserpine à cheval. L'Olympe continuait à fréquenter Aix par Neptune et Amphitrite à cheval et par un essaim de faunes et de nymphes dansant au son des tambourins, des tympanons, des fifres, de tout ce que Ton pouvait se figurer comme étant Pauthentique musique des anciens. Pan était à cheval ainsi que Bacchus, Mars, Minerve et Apollon. On intercalait à leur suite la Reine Sabo ou Reine de Saba; elle devait être belle, un voile de gaze pendait à sa couronne ; elle était entourée de trois dames d'atours semblables à elle, en robes torsadées et bouillonnées, sauf qu'elles n'avaient ni couronne, ni voile de gaze. La Reine de Saba dansait les mains sur les hanches, ou plutôt se balançait rythmiquement, sans bouger de place et de façon noble. En face d'elle un danseur avait le privilège d'un mouvement plus tourbillonnant, il était svelte, des grelots au jarret, et tenait droit au bout d'un sabre un petit château de clinquant ouvré de cinq tourelles; chaque fois
qu'il se baissait pour saluer la Reine, celleci saluait par une inclinaison en demi-cercle. Le château de clinquant était destiné au roi Salomon ; après la reine venait le grand char où Jupiter, Junon, Vénus, Gupidon, les Ris et les Grâces étaient juchés : Jupiter muni d'un aigle, Junon d'un paon, Vénus d'un bouquet, l'Amour d'un arc; les Ris et les Grâces de leur grand air de jeunesse, car on les prenait enfantelets. Puis les trois Parques à cheval. Pour mettre à côté de cette idée païenne l'idée chrétienne, on plaçait là les tirassons ou massacre des innocents; c'était huit enfants qui couraient, se suivaient de fort près, et tombaient aux pieds d'Hérode, à la détonation d'un coup de fusil que celui-ci faisait tirer, ils ne tombaient pas à ses pieds pour demander grâce , mais bien s'emmêlaient pittoresquement , au hasard, en jouant une profonde terreur. Les soudards d'Hérode, se conformant à la tradition qui en tous pays les habille en costume de l'heure et du peuple ambiant, ce qui, chez Breughel, leur donne des trognes rouges dans des armures de fer, étaient ici habillés en soldats, avec tricorne et veste à la française; ils
étaient trois, un porte-enseigne, un tambour et un soldat. Le tambour avait même le droit, sinon l'obligation de fumer. L'Etoile arrivait portée sur une barre blanche et or, suivie de Rois Mages, suivis de pages coiffés de bonnets en pain de sucre et portant des boîtes où étaient la myrrhe et Tencens. Enfin les chevaux fringants, ce demeurant de vieux tournoi, passaient. C'étaient des jeunes gens en chapeau gris, plume au vent, se démenant dans des chevaux de carton ; et enfin la Mort. Telle était, selon Grégoire, Aixois, la procession du Roi René au XVIIP siècle; il l'aimait et s'indigne fort que l'abbé Coyer ait conté aux Parisiens par lettre publique que tout cela était fort laid et qu'on déguisait en beautés de l'Ancien et du Nouveau Testament des porteurs de chaise. Il s'inscrivit en faux contre cet abbé qui d'ailleurs semble avoir tous les torts.
La victoire de Saint-Georges sur le Dragon, cette dérivation du mythe de Persée et d'Hercule, fut célébrée en maintes villes par des cortèges et des processions.
Il fut bien rare, tant la tradition tend à se déformer, que ce fût le vrai héros d'une prouesse
réelle qui en profitât, même en l'admettant sous la forme de sa traduction chrétienne , saint Georges. Toute ville croit avoir été autrefois terrorisée par un monstre et fait honneur de sa victoire, de préférence à quelque saint évêque plutôt qu'à un soldat heureux, soit que la victoire de l'évêque ait été toute pacifique et que par des travaux d'art il ait débarrassé la ville de quelque péril régulier d'inondation ou qu'évêque militaire, comme il y en eût tant des époques Mérovingiennes jusqu'à la fin de la période féodale, il ait pris les armes pour réduire des bandes de brigands ou tel cruel châtelain qu'on préférait voir sous les traits d'un monstre que sous ceux pourtant peu flatteurs d'un ogre. A une de ces commémorations, à Rouen, c'était même la coutume de gracier un criminel; la légende disait que l'évêque pour triompher de la Gargouille, monstre redoutable embusqué dans la forêt de Rouvray, s'était fait suivre (ne trouvant pas dans la terreur générale plus digne écuyer) d'un voleur et d'un meurtrier. Le voleur prit peur et se sauva avant d'avoir vu le monstre; le meurtrier demeura. Il est
aisé de reconstituer qu'un jour, pour lutter contre quelque grand danger, invasion ou banditisme, l'évêque ne trouva à sa disposition que des désespérés et dut vider la prison pour se faire des hommes d'armes, d'où un privilège de grâce annuelle accordée au chapitre de Rouen qui l'exerça jusqu'à la Révolution. Les chanoines choisissaient le coupable à gracier d'après les confessions reçues et l'homme choisi bénéficiait non seulement de la vie sauve, mais encore de la pleine liberté; on lui donnait la volée en grande pompe aux sons de toutes les cloches de la ville.
Mais plus brillantes que ces réjouissances, plus générales étaient la fête des Fous et la fête de l'Ane, ces grandes ripailles médiévales qui sont le chaînon qui rapproche les vieilles saturnales du moderne carnaval, comme le mystère réunit l'antique tragédie à la nouvelle tragédie et au drame romantique. C'est la vieille idée que de temps en temps le cours des choses doit changer, que les maîtres doivent servir et les sages être fous, qui préside à ces fêtes. La fête de l'Ane, c'est la messe carnavalesque, qui plante l'àne vêtu d'une
chape de brocart au milieu de Téglise où ses braiments servent de répons intempestifs parfois et maladroits, à la prose grandiloquente où l'on chante ses louanges, sa supériorité sur les chameaux de Madian, et les chevreuils de tous les pays, où l'on dit qu'il est venu d'Orient chargé d'encens, de myrrhe et de tous les dons des Rois Mages. Déjà à Noël, on emprunte son cri pour parodier le eamus des Rois en hihamus, et ces hi-han étaient repris en chœur par la foule. L'affolement de l'animal devait ajouter aux éléments comiques. L'office de l'âne, dit Bourquelot, était un mélange confus de quolibets, de coq-à-l'âne, d'alleluias grotesques écrits en latin boufTon. Tout ce que la paroisse contenait de voix aigres et discordantes, de faussets intolérables, était convié à les venir chanter in-falso. L'archevêque des fous officiait, du cuir de savate fumait en guise de parfums dans les encensoirs ; la nef de la cathédrale servait de salle de danse, le chœur et la table de communion étaient abondamment pourvus de boudins grillés, de saucissons, de cruches de vin et d'autres victuailles rustiques.
l'esthétique de la hue.
La plaisanterie de toutes ces fêtes, était sans doute un peu épaisse, mais le décor en pouvait être fort pittoresque ; l'anecdote y est parfois bizarre, ainsi que ce pas de chanoines autour de l'église Saint-Rémi, de Reims, autour de l'église du Sacre, où le chapitre processionnel en file devait obéir à ce souci, de tâcher de marcher sur un hareng attaché à la robe du précédent chanoine, dont le devoir était de se dérober à cette atta([ue, ce qui amenait chaque chanoine à une défensive devant et derrière, pittoresque pour le moins. Cette procession était l'occasion d'un grand étalage de toilettes, chez les bourgeoises et chez les dames marchandes, aussi parmi de fraîches et galantes personnes dont les fabliaux ont toujours suspecté les sourires quand ils s'adressent à des chanoines ou à des cordeliers.
Pour de plus hautes distractions, on aménageait le parvis de l'église comme une sorte de palais de bois, où il y avait place pour le château de Caïphe, celui de Pilate, une architecture qui était le Mont des Oliviers, un édi fice qui était le Paradis, un autre où les démons crachaient des flammes, agitaient
des torches soufrées ; et là on célébrait pour toute la ville le Mystère de la Passion. Un moment de cette foule a été décrit dans Notre- Dame de Paris et il faudrait s'y reporter pour se faire une idée exacte de ce qu'était avant le recueillement le mouvement de cette masse rieuse. Mais une fois que le Prologue apparaissait, on peut être certain que des œuvres comme celles de Gréban, ou le mystère d'Orléans, furent religieusement écoutées. L'indication donnée par ce théâtre de la foule, où la foule jouait ou figurait, n'est certes pas perdu complètement. Le mystère a été détrôné par le théâtre régulier et de tous les soirs, mais ce sera peut-être bientôt une préoccupation des architectes modernes que de construire d'immenses salles foraines pour la représentation de drames populaires devant le peuple et par des acteurs recrutés parmi lui, au moins par des compagnies de gens de bonne volonté. On sait que le dernier vestige de la représentation des Mystères, ce sont ces grandes fêtes de l'Oberammergau, dont le peintre allemand Von Uhde nous a donné de si émouvantes évocations.
l'esthétique de ta rue.
Tout récemment, en Bretagne, le mystère de saint Gwenolé était donné par les soins des Geltisants et c'étaient des ouvriers et des paysans bretons qui en fournissaient et les protagonistes et la figuration. Les questions de théâtre populaire sont en ce moment-ci étudiées, et on songe sur de grandes places à bâtir des tréteaux pour le drame héroïque. Le jour où à Paris ces tentatives auront abouti, la rue comptera un spectacle de plus et non des moins intéressants. Si le parvis de l'Eglise est le point de départ de la fête des Fous, de la fête de FAne, c'est le Beffroi, le palais populaire, la maison de ville qui nous donna le carnaval. On a dit avec justesse que Noël et les cortèges auxquels il donnait lieu et les naïves mises en scène de Fidylle de Bethléem, les arrivées chantantes à minuit vers les vaisseaux lumineux de l'Église, de bergers et de bergères rythmant leurs pas aux cadences du tambourin et menant la pompe du char de verdure que des brebis traînaient, c'est jusqu'au festin de l'Epiphanie, le carnaval religieux. 11 ne garde pas toujours ce caractère, et les tableaux de Jean Sten nous donneraient des fêtes des Rois
soigneusement populaires et illustrations de kermesse plus que de cérémonie. Le carnaval, d'essence laïque, fut une protestation contre le carême, contre une austérité et morale et physique. Sur la place publique pourtant on condamnait mardi-gras à être brûlé le mercredi des cendres (en Provence et en Bretagne), on amenait devant les juges un grand mannequin de paille escorté de joyeux drilles jouant la plus vive douleur et demandant l'énergie de la supporter à des outres de vin qu'ils portaient avec eux. Là les plaidoyers pour et contre Carnaval avaient lieu. Il fut d'une imagination facile de distribuer la robe de l'avocat de Carême à l'homme le plus maigre que l'on put trouver et au contraire de fournir Carnaval d'un champion rebondi. Malheureusement pour ce dernier, la cause était entendue d'avance et réglée comme la marche qui le menait au bûcher. L'avocat de Carême l'ouvrait et la foule en larmes suivait le mannequin que l'avocat de Carême embrassait tendrement avant de l'envoyer joindre les brindilles brûlantes, où il devenait comme toutes les joies, cendre et fumée.
D'autres cortèges comiques sillonnèrent les rues des villes de France ; la chevauchée de Tâne eut un lustre tout particulier à Lyon. Son but était de berner les maris ridicules, cette gaîté des fabliaux qui fait face au moine papelard et gourmand. On plaçait sur une grande voiture des masques ressemblant plus ou moins à ceux dont on voulait célébrer les ridicules. Si la ressemblance physique n'était pas totale, le chœur populaire en son franc-parler avait soin de mettre le nom sur les ébauches de physionomie en y ajoutant les particularités spéciales qui valaient à ces personnages d'être là juchés et contait à fond leur chronique pour la plus grande édification des rieurs ; et ceci dans un grand luxe de bannières, de cavalerie bien caparaçonnée. A Rouen le conseil des Cornards prêchait d'abord les farces contre les magistrats, ce qui n'est point pour surprendre en pays normand; les magistrats se dissimulaient; d'ailleurs, pendant ces fêtes, les bourgeois tranquilles se terraient; la ville appartenait à la mascarade. Un abbé assisté d'un conseil avait depuis longtemps réuni la chronique scandaleuse, et extrait d'elle les
l'esthétiqle de la rue.
éléments cFune chronique parlée processionnellement parla cité. Durant trois jours, précédés d'instruments sonores, escortés d'un populaire nombreux, marchant sur deux files, les membres de la joyeuse confrérie défilaient en chantant des couplets satiriques. Leur abbé du haut d'un beau char, entouré d'assistants déguisés en cardinaux, répandait de bouffonnes bénédictions. Les victimes des couplets s'enfermaient dans leurs maisons en fermant les fenêtres, mais elles nepouvaient échapper à tout ce rire du dehors qui devait percer les murs les plus épais. Les pamphlétaires ne nommaient personne, mais le soin de s'arrêter devant la maison du bafoué, en donnant en sus force détails sur les délits à celui-ci reprochés, donnaient à leurs ironies une singulière précision.
Le troisième jour, le cortège s'arrêtait, se concentrait, se recueillait. 11 s'agissait d'une élection populaire, pour désigner qui de l'année avait fait la plus lourde sottise ; l'élu proclamé, sot et glorieux cornard, recevait une crosse d'honneur que le cortège, en toute pompe, allait lui remettre.
L'ESTnKTI(^)UE DE LA RLE.
A Dijon la mère folle présidait à une cérémonie toute semblable. 11 y en eut, un peu dans toutes les villes, même celles qui avaient déjà cette occasion de joie de promener des géants en osier comme Gayant, à Douai. Non seulement c'était une joie, c'était aussi un peu comme une police de la ville faite au nom du bon sens ; on devait hésiter à déchaîner le rire de toute une ville ; il est probable aussi que bien des plaisanteries d'un goût très faible furent exécutées sous le couvert de ces fêtes. Mais les victimes n'en ont point appelé au jugement de la postérité, et il ne demeure plus que le souvenir de ces grands éclats de rire qui remplissaient des villes entières, dans un ensoleillement sur des milliers de tête, et une fête de lumière sur tant de beaux atours bigarrés et de drapeaux portant au centre une radieuse folie. Une fête encore déroulait au long des rues de la ville un long cortège, et celle-ci est d'origine plus délicate et d'appareil plus joli. C'était la fête du Mai destinée à fêter le retour des beaux jours, à saluer les forces renaissantes de l'Eté, le changement des couleurs du fleuve et de la rivière qui cessait de
rouler les boues jaunâtres pour redevenir le miroir doux du nuage et du ciel bleu. La fête du Mai n'est point encore tout à fait oubliée de nos jours.
En notre Midi provençal, il y a une trentaine d'années, on allait au Mai. Tout le monde, sauf dans les très grandes villes, revêtait ses plus beaux habits et les femmes les plus coquets atours, on se réunissait sur la plus belle place de la ville, et naturellement avec quelque musique de galoubets et de tambourins, on se dirigeait vers quelque jolie chapelle extérieure de la ville, quelque coin d'arborescence et de fleurs. A tous les coins de rue des fillettes, élues par chaque quartier comme les plus jolies, habillées comme des communiantes, quêtaient pour acheter des fleurs qu'on devait porter au pèlerinage. C'étaient ces petites filles, les reines du Mai, les reines de la fête ; la fête du Mai, fête païenne, fête aux génies du bois, de la forêt, de la prée et des sources, finissait ainsi en réjouissance pour les enfants. C'était l'aboutissement amusant sinon glorieux d'une antique coutume tenant ses racines de la plus vieille tradition.
En Allemagne, dans le pays d'extrême-nord, le premier mai a été encore longtemps Toccasion de gaies promenades, où souvent les étoffes claires et les parures légères étaient en quelque sorte démenties par une bise encore aigre. Dans l'Allemagne médiévale, l'Allemagne dont les lieds chantent au Cor merveilleux de l'enfant, dans un beau pré près de la ville, on organisait un théâtre de feuillages et on jouait des petites pièces toujours à peu près les mêmes, façonnées grâce à des réunions de lieds populaires et qui mettaient en scène le couronnement de la plus belle par le plus épris. C'était sous la clarté solaire une effusion de lyrisme, de bonté, de beauté et de gaîté. On plantait l'arbre du Mai, en grande réjouissance; c'était non pas comme le carnaval, une face du carême, la joie de la panse; c'était la joie de la douceur de vivre qu'on célébrait par des chansons sous le plein ciel. Dans notre moyen âge français, l'Eglise s'empara de cette fête, comme de toutes les fêtes païennes, et pavoisa ses églises de branches d'arbres et de bouquets. Ce furent les chanoines, la gaîté de l'église en ces temps loin-
tains, qui se chargeaient d'aller en cortège couper des branches et d'organiser des danses et des chœurs, moins gracieux à coup sûr que les agiles sarabandes des fillettes antiques, à la démarche légère de nymphes. Aussi la fête du Mai prenait avec eux un caractère railleur et un peu bouffon. Au départ tout se passait avec une certaine componction, les cloches sonnaient et sans doute la ville avait sa coquette allure des dimanches, blanche et fleurie, pleine de solitude douce dans ses rues désertes, et du bruit aimable sur la place de rassemblement. Dans quelques villes, on préparait au bois voisin une collation, on buvait ensemble du vin, et on mangeait des gâteaux qu'on avait faits, prévoyant le transport, très durs, et dont les couques ornementées et massives qu'on pétrit en Bretagne et en Wallonie doivent être les succédanés. Au retour, si le vin avait été généreux, les chansons étaient vives, les danses un peu désordonnées, et l'on se battait avec les gâteaux trop durs qui avaient défié l'emprise des mâchoires ; on se jetait à la face non seulement ces robustes pâtisseries, mais encore, en guise de confetti,
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des paquets de son. A Paris, les basochiens plantaient leur Mai dans la cour du palais de justice.
M. Guéchot, dans son petit livre sur les fêtes populaires, résume ainsi une de ces fêtes du Mai, telle qu'elle avait lieu à Vienne en Dauphiné.
« La fête était annoncée par quatre hommes qui sortaient, au matin, du palais archiépiscopal, nus et barbouillés de suie et que pour cette raison on appelait les quatre noircis. Ils étaient désignés tous les ans par Tarchevêque, le chapitre de Saint-Maurice, Tabbé de Saint- Pierre et Tabbayc Saint- André. Dans l'aprèsmidi les meuniers et les boulangers montaient à cheval et venaient demander à l'archevêque un roi de la fête, à l'abbesse du couvent de Saint- André une reine.
(( Roi et reine s'en allaient ensuite quérir saint Paul, à l'hôpital placé sous le vocable du Saint. L'un des gardes heurtait à la porte trois fois, à la première demande il était répondu : « Saint Paul dit ses heures »; à la seconde : (( Il monte à cheval » ; à la troisième : (( Vus-le ci tout prest « . La porte s'ouvrait et un
ermite portant en bandoulière un baril de vin, un pain et un jambon, et à la main une coupe de cendre pour aveugler les passants, paraissait à cheval. La cavalcade parcourait la ville, suivie d'une foule qui poussait des clameurs assourdissantes; cette bizarre cérémonie ne disparut qu'au XVIP siècle. »
La rue en France, par toutes ces réjouissances populaires, fut gauloise, malicieuse, d'un esprit un peu gros, tel que celui qui enfanta nos fabliaux. L'Eglise ne fit rien pour ennoblir ces jours de fête, et les laissa devenir jours de ripaille. De nos jours, ce premier mai existe encore et prend une verdeur nouvelle d'être le jour de fête des groupes ouvriers, qui veulent, par des cortèges, y célébrer à leur façon la gloire du labeur. Nul doute que bientôt des passages pittoresques, où l'on utilise l'instrument de travail et l'équipement journalier, ne nous montrent de belles frises vivantes et passant dans nos rues. L'usage change, l'aspect se modifie. C'est, dans une rue différente, d'autres idées qui se symbolisent en des allures plus ou moins nobles, plus ou moins sculpturales ; c'est toujours la même idée qui
demeure, réjouit la ville en lui montrant parmi ses rues et ses places sous son jour le plus favorable et dans la plus belle ordonnance , l'image rythmique de ce qu'elle contient de meilleur. Mais nous reviendrons sur ce point en étudiant la structure des fêtes modernes.
Notons, d'ailleurs, qu'à cette fête du Mai s'apparie la plantation des arbres de la liberté qui fut chère aux hommes de notre Révolution. Que de romans nous ont montré comme en un rêve d'âge d'or, la population recueillie sur la grande place du village ou de la petite ville et les vieillards à l'air honnête et recueilli plantant l'Arbre parmi la joie et l'émotion générale. On planta des arbres de la liberté plus bruyamment au son de la Marseillaise et de la Carmagnole. C'est, toujours transposée, l'idée de la fête du Mai, Temblème de la croissance naturelle, libre et sans effort, transplantée dans un décor de pierre dure et sèche qui rappelle à l'homme Tâpreté de la lutte pour la vie et les devoirs de l'artisan.