CHAPITRE VII
LES PLACES (la PLACE ROYALe)
La rue embryonnairement s'explique par la route, par les quais de rivière. Un des côtés de la voie de communication se borde ; peu à peu les maisons se rapprochent, se serrent; les espaces cultivés intercalaires diminuent, la nécessité de fortifier enclôt le développement de la rue, qui devient continue et compacte. L'origine de la rue c'est la nécessité, sur un point de parcours, de grouper l'auberge du relai , à côté le charron qui rarrangc les chariots auxquels sera arrivé malencontre, le charpentier qui étalera les planches de ce chariot quand le charron en aura réparé les roues, le bourrelier qui prendra soin du harnais : ainsi commence le village.
L'origine de la place, c'est le marché. En
l'estiiktique de la rue.
certains points de pays germanique, c'est encore le Markt que s'appellent certaines grandes places. Là il a fallu réserver entre les constructions plus nombreuses, car il faut des magasins, des docks, en surplus des points de halte pour la nourriture, un plus grand espace. Aussi les places sont ménagées au devant des palais royaux pour y pouvoir développer la pompe des cortèges, et certaines villes, fières de leurs libertés municipales ou de leur constitution républicaine, ont évidé des places pour les cortèges de fête et pour les manifestations de la vie municipale, devant leurs hôtels de ville, mais souvent encore le marché s'y tient et ces deux origines s'y confondent.
Après la Renaissance il exista des places factices, faites pour la beauté du décor, en imitation des places d'origine pour ainsi dire rationnelle. On conserva la forme carrée ou rectangulaire, mais quelque changement, par exemple une uniformité voulue de construction, indique qu'une volonté a présidé au plan, et que la place n'est pas comme ailleurs un lent alluvion de pierres et de briques apportées
par des vies humaines. La Place Royale est du nombre, et une des plus importantes, tant par sa beauté esthétique que par le développe-ment particulier de ce qu'on pourrait appeler sa vie morale.
La royauté française s'abrita longtemps dans un immense palais, non loin de la Bastille. C'était le Palais des Tournelles, si plein de souvenirs évoquant la sagesse de Charles V et la folie de Charles VI ; la bibliothèque aux beaux devis et miniatures de l'un, et les cartes bariolées de l'autre, et la sage Christine de Pisan, et Ysabeau folle de son corps en parures de drap d'or et de précieuses fourrures, et Louis XI cauteleux en ses quelques rares présences; et comment y mourut saintement le bon roi Louis XII! Les Tournelles, c'était un immense palais , ou plutôt un assemblage de palais individuellement traités par de beaux architectes et qui offrait, au milieu de son parc immense, s'étendant de la Bastille jusqu'à la porte du Temple, une synthèse d'architecture médiévale appliquée aux palais, synthèse d'un art de joie. De par la fantaisie d'une femme, dit François-Victor Hugo, la France perdit
son Alhambra. En eiïet, Catherine de Médicis, en Italienne superstitieuse, s'en prenant aux choses des méfaits de la fatalité, voulut, pour ainsi dire, venger sur ces pierres qui en avaient été les témoins, la mort d'Henri II; Montgomery, en tuant par maladresse un roi de France, abattit du même coup le palais de la Monarchie. Les Tournelles demeurèrent d'abord un temps désertées, puis on les entama, on les détailla; sur le terre-plein du tournoi on établit un marché aux chevaux, qui devint un rendez-vous de brettes et de guets-apens. C'est là qu'eurent lieu les duels, si on peut appeler duel, ces combats sauvages et irréguliers des mignons d'Henri III avec les Guisards; et les Tournelles tombaient en ruine parmi des terrains décriés.
Lors de son avènement, Henri IV avait résolu de s'attacher les Parisiens, en embellissant leur ville. De plus, il avait à encourager de ses efforts les efforts des négociants qui suivaient les inspirations de Sully. 11 avait, en cet ordre d'idées, concédé aux fabricants de soierie un vaste emplacement dans le parc des Tournelles. Son idée s'agrandit et il ad-
mit que les constructions de ces marchands formeraient un des côtés d'une place qui s'appellerait la place de France. Huit rues j déboucheraient, tracées dans l'ancien parc des Tournelles, qui porteraient le nom des principales provinces. Les négociants, à qui une des faces de la place était concédée, y élevèrent leurs bâtiments, avec un emploi nouveau de la brique et de la pierre de taille qui séduisit le roi à tel point qu'il déclara que toute place devrait offrir le même aspect et qu'on délimita exactement les détails de toute l'architecture, autour de ce carré de 5184 toises qui fut laissé en pelouse, entourée d'une bar rière de bois. La disposition de la galerie circulaire, arcades empruntées au pilier des négociants qui y gagnaient d'étendre leur étal à l'abri des intempéries, se trouva ici favoriser les promenades et les conversations des oisifs. Les ordonnances indiquèrent l'emploi déterminé de la brique, de la pierre, du plomb et de l'ardoise pour les combles, et Henri IV fit ainsi exécuter un modèle parfait de ce qui est devenu le style Louis XIII. H rêvait d'ailleurs, sauf les arcades, la place Dauphine dans les
mêmes tonalités et couleurs. Cette place s'harmonisait avec sou moment de création. La grande guerre civile était finie, on allait pouvoir causer. Ses longues arcades, sa pelouse étaient bien faites pour qu'on y déployât un luxe d'étoffes qu'avait un peu comprimé la trop fréquente prise du collet de buffle et de la cuirasse; les femmes un peu trop souvent réduites au sombre deuil, allaient pouvoir revêtir les parures claires. L'idée de ce grand parloir fut conforme aux idées qui germaient, à ce roman tout en doux propos qui allait sévir, à ce théâtre un peu d'avocat qui allait naître sous la plume de Corneille. Si la statue de Louis XIII orne la place Royale, littérairement le souvenir de Corneille l'emplit. C'est là que se battirent ses Cids, c'est là qu'il fut admiré en sa période de gloire et défendu par M""" de Sévigné, lorsque le goût du temps se détourna de lui. Les gens de cette période et de ce décor sont un peu les amoureux discuteurs de ses comédies; toujours galants, sentencieux alambiqués, la main sur le pommeau de l'épée pour pourfendre ou plutôt pour en terminer avec une vie, que deux yeux charmants mais
sévères vouaient pour un instant au malheur; et ce malheur, ils se le détaillaient, en stances qui mettaient une musique entre leurs querelles, jalousies et froideurs qui n'étaient que souffle de vent pour attiser les braises ardentes de leur passion. Encore ne sont-ils si alambiqués dans leur tendresse que pour désarmer cette demoiselle de Scudéry qui siège sur cette place même au milieu des palais de ses admiratrices qui connaissent de la littérature française et en constatent l'heureux état depuis que par Baro continuateur de d'Urfé et M^^^ de Scudéry Témule du feu maître, l'art de dire bien et galamment ne chôme pas. C'est aussi le décor des sonnettistes du temps, de Maynard, Gombautet Malleville, académiciens ; c'est le moment où Desbarreaux, élégant, venait rendre ses devoirs à Marion Delorme (( suivi de trois laquais, la rapière ornée de rubans roses, d'énormes nœuds de la même couleur placés sur des souliers à talons hauts, qu'il tournait fort en dehors selon la mode. Il retroussait souvent une petite moustache frisée et peignait avant d'entrer sa barbe légère et pointue », ainsi que le dépeint Alfred de Vi-
gny. C'était le temps des maréchaux de Louis XIII, de Roquelaure, Bellegarde, etc... Il ne faudrait pas prendre à Texcès, au pied de la lettre Corneille auteur de comédies, comme un exact anecdotier de mœurs, mais en somme, sa Place Royale^ une des deux comédies qui se passait dans un décor strictement délimité et connu à Paris (F autre est la Galerie du Palais) il a pu la présenter comme un joli lieu de comédie amoureuse, où sans cesse les amants se rencontrent, ergotent, madrigalisent, se disputent, et y placer même un enlèvement que sans doute lombrc des arcades facilite ; sacrifice aussi peut-être au Pays du tendre, il n'y place que de parfaits amants et l'enlèvement, s'il est le fait d'un roué, n'apportera à ce roué que l'indépendance du cœur et la joie d'obliger un ami. Il n'y est fait nulle mention que la place Royale, la réelle abrite Marion et Ninon. Pourtant on lui reprocha vivement d'avoir peint les Parisiennes sous un jour un peu défavorable, de les avoir dites un peu légères et inconséquentes, ou capables de bien aimer, mais aussi de suivre, passé l'heure des lumières, un amoureux qui a re-
l'esthftique de la rue.
mis, il est vrai, une promesse de mariage entre leurs mains. Tant le théâtre de ce temps était éloigné d'aimer la vérité ! La vraie physionomie de la place Royale n'est point non plus dans le duel Boutteville qui fut une bravade. Elle est le passage perpétuel d'un Décaméron un peu empesé, un peu grossier tour à tour et raffiné. Après les Scudéry on y goûte fort Scarron, on y organise des intrigues amoureuses, des intrigues politiques. On y condamne à mort Richelieu; on y espionne pour lui; on y porte des feutres à grande plume, des canons, des justaucorps, qui font corps pour nous avec cette architecture brique et pierre, place Royale, et château de Saint-Germain.
C'est une fantaisie amusante de hasard que cette Place Royale, qui fut l'abri dernier de la fantaisie en France, avant l'avènement du Louvre régulier et de Versailles aux grandes lignes classiques, fut à l'aurore du romantisme peuplée de gens qui, certes, ne portaient point les feutres à plume et ne traînaient point les rapières, mais en avaient bonne envie et d'ailleurs recherchaient quelque emploi du velours
loB l'estiiktique de l.v rue.
et de la couleur dans rajustement. Auprès de la demeure de IMarion, dont les arcades de la place lui contèrent Thistoire, Victor Hugo vécut, et souvent la façade sévère s'égayait de sombreros, de capes, de chapeaux Louis XIII, de gilets à la mode du temps, et de propos pourfendeurs. Certes des romantiques érudits, tels Gautier causant avec Nerval purent tenir en se promenant non loin de la laide statue du roi Louis XIII, tels propos, avec une date si authentique dans la couleur des mots, que sauf la vilaine statue, un contemporain de Richelieu ressuscité eût pu croire, en se fiant uniquement à son sens auditif, qu'il n'avait pas changé d'époque. Ce fut grâce aux romantiques que la rue de Paris eut quelque soir, quelque jour, l'aspect pittoresque. Les gilets rouges du soir d'Hernani s'ils assistèrent à une aurore du drame, assistaient aussi à la fin d'un décor. Le vieux Paris s'en allait, le pittoresque du costume disparaissait. Il n'y eut plus après eux que les saint Simoniens pour arborer des vestitures dont la couleur et la coupe eussent encore quelque chose de théâtral. La redingote à la propriétaire va
régner. Celui qui la porte, dans les circonstances ordinaires de sa vie revêt parfois son costume de garde national, et, ainsi aiïublé, il fait sa partie dans les feux de salve, dirigés contre ceux qui par le feutre, les cheveux longs, la cape bizarre se rallient à Tancien pittoresque et les ouvriers qui, par les habitudes du métier, le pli professionnel de la cotte ou de la blouse, esquissent certains linéaments du pittoresque futur.
Après la place Royale, la place aux belles arcades, où Ton peut jaser et discourir, la place qui plaît et reflète Tàme du temps, c'est la place aux grandes constructions blanches, cintrée comme la place des Victoires, aux régulières maisons blanches toujours, avec des ornements d'or à des balcons symétriques. La place est organisée pour que de nombreuses fenêtres on puisse admirer la statue païenne du roy qu'on essaie de la placer comme au centre d'un grand palais; les fausses colonnes semblables, contribuent à l'aspect d'adhésion que prend tout l'ensemble de la place. Aussi on l'orne d'arbres, mais on n'oublie jamais la statue centrale, parfois mise entre deux fon-
taines. La place est faite pour la commémoration des rois, ou des hommes célèbres. Oa la bâtit soit avec un motif central, statue presque toujours, fontaine commémorative ornée de buste, ou de statue, à moins que comme cette exceptionnelle place de la Concorde, elle n'aboutisse de deux côtés à de longues allées de jardins et n'emprunte à leur voisinage un aspect de grandeur infinie. Ici la place déjà si vaste s'augmente de tout ce recul d'allées et du recul du pont et du recul des constructions similaires, du Palais Bourbon et de la Madeleine. Un rêveur dirait que sur la dernière édifiée des places célèbres de la vieille Europe, une intention a mis symboliquement en face l'un de l'autre les deux emblèmes des pouvoirs modernes dont la lutte se poursuit. L'Église et sa tradition fixe, le Parlement et sa tradition ondoyante qui commence. 11 y a entre eux place pour l'énorme évolution de la foule, qui sera appelée à choisir sa destinée, et si Nelson, du haut de son pilier de Trafalgar Square voit souvent les ondes profondes des meetings, le petit obélisque à qui Gautier prête tant de tristesses, a déjà vu, et
verra peut-être encore passer les révolutions, vers les anciens palais et vers la voie triomphale qui entre à Paris. Le témoin des choses nouvelles est le plus vieux des monuments, ironie du sort! leçon si Ton veut, hasard aussi, mais peut-être pas tant que cela ; car, procédant de cette habitude de faire l'ombilic d'une place avec une statue, on a peut-être hésité et l'on s'est demandé qui l'on mettrait, au milieu de cette place énorme, au milieu de cette place majestueuse, entre le Louvre des Rois et l'arc de triomphe de l'Empereur sur la place de la Révolution. Et la place est restée vide ; l'obélisque est un outsider, il est là pour que personne n'y soit, parce que, peut-être, quelque représentation que ce soit y paraîtrait éphémère et tomberait au remous changeant des régimes.
Telle quelle, rien ne correspond mieux par l'histoire et le souvenir, à l'image agrandie du Forum Romain. Si les places où se dressent des églises gothiques semblent des parvis continués, si les places des villes où se dressent les beffrois et les hôtels de ville comme celle d'Anvers où Matsys mit non loin
l'esthétique de la. RLE. 11
l'esthétique de l.v rue.
de rénorme église, une si jolie fontaine devant le parloir aux bourgeois, appellent Tidée de longues conversations prudentes entre des échevins, parfois brutalement coupées par^ l'arrivée houleuse d'un petit corps de métier qui pousse les échevins dans l'hôtel de ville, pour les forcer à écouter des doléances, et prendre des mesures, la place de la Concorde évoque la vision de la foule énorme d'une capitale de république se rendant à des fêtes, ou attestant par sa présence des opinions. Et c'est presque logiquement que se serait déroulé, sur sa vaste surface, l'immense défilé qui, tout récemment, donnait une idée des cortèges futurs sur la place de la Nation.