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CHAPITRE X

Leurs idées philosophiques et religieuses

On ne saurait connaître le tempérament et le caractère d'un auteur, sans discerner ses idées philosophiques et religieuses ; car celles-ci procèdent le plus souvent du tempérament, à l'égal des sentiments esthétiques, et comme tout se tient dans un organisme, on peut dire que l'esthétique d'un artiste dépend de ses opinions et de ses croyances. La tristesse des Goncourt, tristesse ironique d'ailleurs, pour être surtout le produit de leur tempérament et le résultat d'injustes attaques littéraires, n'en provenait pas moins de leurs conceptions philosophiques.

Sceptiques, ils le furent pour ainsi dire de naissance, d'instinct. Leur nature les y portait. Les lectures et l'éducation ne firent que fortifier cette tendance. Leurs observations la développèrent et la fixèrent définitivement. Ils demeurèrent toute leur vie des sceptiques.

Si nous nous demandons maintenant, quelles observations ont bien pu déterminer une semblable disposition d'esprit, presque cliaque page de leur œuvre nous donnera la réponse : c'est la constatation des maux et des souffrances humaines, c'est la torture de la vie que, selon eux, un Dieu ne pourrait laisser subsister, a Sur le quai, écrivent-ils, entre les deux Hôtel-Dieu qui vous enserrent le cœur, serré que vous êtes entre ce long parallélisme- de la souffrance humaine, on se prend à penser à ce Dieu de bonté qu'on dit là, au-dessus. Allons donc! comment ferait-il pour être plus mauvais? (1) ». Ailleurs, ils reprennent cette idée avec ironie : « La grandeur de Dieu m'apparait surtout dans l'infini de la souffrance humaine. Le nombre des maladies

(1) Journal, tome III, p. 2G0.

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épouvante encore plus que le chiffre des étoiles (1) ». La vie humaine étant toute tissue de souffrances, un Dieu, à moins d'être la Volonté du Mal. imaixinée par les Hindous, ne peut y présider.

Les Concourt sont donc des sceptiques, parce qu'ils sont des fatalistes : ils aperçoivent la vie. dira M. Bourget, comme « une aventure triste et dangereuse, un effort inutile et condamné par avance. Pour eux, elle se réduit presque à une série d'attaques d'épilepsie entre deux néants. Il s'exhale de leurs livres, comme de ceux de leurs disciples, une pénétrante impression de mélancolie découragée (2) ».

?s'ont-ils pas écrit d'ailleurs : « un aimable scepticisme, c'est

encore le summum humain ne croire à rien, pas même à ses

doutes Toute conviction est bète comme un pape (3) »,

et encore : « Nousuous demandons ce qu'il peut y avoir derrière cette Yoùte, ce que signifie cette comédie : la vie ; ce que c'est que ce Dieu qui est loin de nous apparaître avec les attributs de la bonté, ce Dieu qui préside à la loi du dévorement des créatures, ce Dieu de cette nature, seulement préoccupée de la conservation des espèces et si férocement dédaigneuse des individus. Et puis Dieu, se le figure-t-on occupé à fabriquer la cervelle de M. Prudhomme, ou des insectes innombrables? Et l'éternité, cette chose qui n'aura jamais de fin et qui n'a jamais eu de commencement. C'est cela surtout, l'éternité en arrière que notre pauvre cervelle ne peut imaginer. Et pas une révélation, cela était si facile à Dieu Au fond de ce monologue à

bâtons rompus, je sens la préoccupation et la terreur de l'au-delà de la mort que donne aux esprits les plus émancipés, l'éducation religieuse (4) » .

Cette dernière citation est peut-être celle qui contient l'expression la plus exacte de leur scepticisme religieux. Ils dou-

(1) Journal, tome III, p. 58.

(2) Bi)URGET. Ess. de Psych. nmienip.. tome II, p. 170.

(3) Journal, tome II, p. 13 i-.

(4) Journal, tome I". p. -279.

l'eSTHÉTIQI'E des GONCOrKT 16Î)

tent et versent par suite dans un nialérialisnie qui leur répugne et nous retrouverons ici une des raisons qui les éloignèrent de la nature .

L'insensibilité de la nature el du Dieu qui la dirige, leur paraît contenir une contradiction radicale et inacceptabk^ « La nature semble se complaire dans le contraste qu'affectionnent les romanciers })our leurs catastrophes intimes. Jamais le décor de septembre, disaient-ils le 20 septembre 1870, ne fut si riant, jamais bleu du ciel ne fut si pur, jamais beau temps ne fut aussi beau (1) )). Ou encore : «Rien n'est moins poétique que la nature et les choses naturelles. La naissance, la vie, la mort, ces trois accidents de l'être sont des opérations chimiques. Le mouvement animal du monde, est une décomposition et une recomposition du fumier. C'est l'homme qui a mis sur toute cette misère de la matière le vode, l'image, le symbole, la spiritualité ennobhssante (2) ». ,

Mais, si les Concourt furent sceptiques, ils le durent en quelque sorte à cette fatalité qu'ils sentirent peser sur eux toute leur vie (3). Ils souffrent d'être sceptiques, parce qu'ils comprennent tout le mérite et toute la beauté de la fiction religieuse ; ils sont les premiers à le reconnaître, eux qui écrivent : « Le scepticisme du XYIII" siècle faisait partie de la santé ; nous, nous sommes sceptiques avec amertume et souffrance (4) ». Le scepticisme engendre chez eux une sorte de malaise et d'angoisse. « Je ne suis pas si heureux que ces gens qui portent comme un gilet de flanelle qu'ils ne quittent pas, même la nuit, la croyance en Dieu, écrit Jules de Concourt. Du soleil ou de la pluie, du gibier frais ou du poisson faisandé, me font croire ou douter. Il y a aussi dans la fortune des coquins, des complicités de la Providence qui me rendent terriblement incrédule. La survie immortelle me sourit aussi, quand je pense à nous, mais

(1) Jimrtial, tome IV. p. 58.

(2) Journal, tome I", p. 8(;3.

(3) Journal, tome I", p. .'564.

(4) Journal, tome III. p. 50.

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une survie imporsoniiolle, une survie à la gamelle, comme je le disais à Saint- Victor, çà m'est bien égal, et me voilà matérialiste... Mais, si je me mets à penser que mes idées sont le choc de sensations et que tout ce qu'il y a de surnaturel et de spirituel en moi, ce sont mes sens qui battent le briquet, aussitôt je suis spiritualiste (1) ».

Ce passage résume bien en effet leur attitude religieuse : ils ont envie de croire et ils sont forcés de douter. La foi aurait convenu d'ailleurs à leur tempérament, surtout la foi présentée par le christianisme. Dans leur éducation, ils avaient reçu quelques principes religieux, et ces principes avaient suffi à leur inspirer pour toute leur existence, une certaine frayeur de l'audelà! (2)».

La religion chrétienne convenait à leur tempérament d'artiste, nous l'avons déjà dit. La peinture, la sculpture, la musique, la littérature même s'étaient développées au contact de ce foyer ; elles y avaient puisé une chaleur, une émotion qu'avaient ignoré les siècles païens. Les Concourt le pensaient quand ils écrivaient : « Tout le tendre, tout le sensitif. tout le beau ému du moderne vient du Christ (3) ». La religion avait dématérialisé l'humanité qui « commence par être racine, toute enveloppée de terre et de matière, et finit par être quelque chose comme la branche, balancée, montant dans l'air, cherchant le ciel, buvant au nuage (4) ».

Les Concourt sentaient la poésie de la musi(iue religieuse ; si étrangers qu'ils fussent au plaisir du son, ils se laissaient prendre par le plain-chant. Les pompes de l'Eglise éveillaient dans leur âme des émotions plastiques, semblables à celles qui agiteront Huysmans et qui le mèneront insensiblement à la vie religieuse. « Le Sanctus de Beethoven, chanté aujourd'hui après déjeuner, me donne une émotion nerveuse, qui me met les

(1) Journal, tome P'", p. 258.

(2) Journal, tome I", p. 258.

(3) Journal, tome III, p. 117.

(4) Idées et Sensations, p. 208.

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larmes dans les yeux w, disait Kdiiiond : cL il ajoiilalL : « ces chants d'Eglise balancent en moi tout le douloureux de mon passé, et moi, le sceptique, l'incrédule, sur lequel l'éloquence de la chaire ne pourrait mordre, je sens que je serais convertissablc par du plain-chanl, ou de la musique qui en descend (1) ».

A une autre page du Journal, il écrivait : « Enterrement du père de Madame Daudet. Ah ! le bel adieu au mort qu'a inventé la religion catholique, et la merveilleuse combinaison de musiques douloureuses, de paroles graves, de lentes promenades de vieillards, d'évocations de paix éternelle, de tentures noires et de lumières brûlant dans le jour, et de parfums d'encens, et de senteurs de fleurs . Ah ! l'artistique mise en scène de la désolation et du deuil des vivants (2) ».

Quelquefois, ces émotions, tout en restant, dans leur principe, souverainement esthétiques, prennent un caractère plus élevé, plus immatériel, plus religieux peut-être, comme dans ce récit des vêpres chantées à Boulogne par des soldats, pendant la guerre de 1870. « En revenant, les vêpres sonnent à Boulogne, et le tintement de la cloche se tait à toute minute sous la voix tonnante du Mont-Valérien. J'entre dans l'église, et je vois, dans une chapelle, une réunion de capotes grises, dont quelques-uns de ceux qui les portent, ont à la main un pauvre petit livre de prières au cartonnage des classiques de Delalain. Au milieu d'eux, un jeune soldat de hgne touche de l'orgue mélodium, ayant jM^ès de lui un camarade en pantalon garance, accoudé au buffet et penché sur la musique. De ce groupe, qui vous fait revenir dans les yeux, la lithographie de Lemud : Maître Wolframb, et transfigure ce groupe vulgaire de pioupious, s'élève une musique douce et pénétrante, et qui, dans l'ébranlement des nerfs par le canon et le voisinage de la mort, apporte je ne sais quelle grande éinotion triste. Et quand je sors, les voix de ces morituri chantant dans le chœur, me poursuivent

(1) Journal, tome IX, p. 355.

(2) Journal, tome VIII. p. 25.

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au milieu des a nom de Dieu » de leurs camarades sur la l.)lace (1) ».

Capables de ressentir les émotions religieuses, les Concourt, tout en restanl sceptiques, aiment le catholicisme et sont prêts à le défendre contre la laïcisation de l'enseignement, • parce qu'ils reconnaissent ses bienfaits, et qu'ils le jugent indispensable au l)(mlicur du plus grand nombre. Ils se plaisent ù vanter sa puissance consolatrice et réconfortante. «La plus grande force de la religion chrétienne, c'est qu'elle est la religion des tristesses de la vie, des malheurs, des chagrins, des maladies, de tout ce qui afflige le cœur, la tète et le corps. Elle s'adresse aux gens qui souffrent. Elle promet des consolations à ceux qui eu ont besoin, l'espérance à ceux qui désespèrent. — Les religions antiques étaient les religions des joies de l'homme, des fêtes de la vie. Depuis, le monde est devenu vieux et douloureux. C'est la différence d'une couronne de roses à un mouchoir de poche : la religion chrétienne sert quand on pleure (2) ».

Ils sont les premiers à reconnaître le rôle du christianisme, la force surnaturelle de dévouement qu'il donne à certaines créatures telles que les Sœurs de Charité. Ils ont eu toute leur vie l'admiration la plus sincère pour les sœurs, pour ces femmes qui savaient si simplement et d'une manière si touchante se sacrifier à un idéal : « C'est vraiment un triomphe pour une religion, écrivaient-ils, d'avoir amené une femme, cette faiblesse, ce délicat appareil nerveux, à la victoire de dégoûts de cette nature, d'avoir amené l'affectuosilé d'une créature distinguée à appartenir tout entière à d'abjects et sordides misérables qui souffrent. Ah ! les religions de l'avenir auront de la peine à créer de tels dévouements ! (3) ».

Ils jugent encore que le maintien des principes religieux est indispensable au bon ordre social. La subordination et l'inégalité des classes ne peut subsister que grâce à un idéal surnaturel, et

(1) Journal, tome IV, p. 84.

(2) Idées et Sensations, p. 75.

(3) Journal, tome I". p. 353.

l'estuétique des GONCUUIU 171]

ralliéisme du peuple serait h brève échéance la cause de graves révolutions sociales ; de même qu'ils estimeut « que la religion fait partie du sexe de la femme », de môme ils pensent qu'une société ne peut vivre si les basses classes cessent d'êtres croyantes.

a Dans toutes les sociétés qui se sont succédé depuis le commencement du monde, il y a un athéisme des classes supérieures, mais je ne connais pas encore de société ayant subsisté avec l'athéisme des gens d'en bas, des besoigneux, des nécessiteux (1) ». Aussi en veulent-ils, Edmond surtout qui, ayant vécu davantage, a davantage eu le temps de voir, à ceux qui tentent de laïciser et de déchristianiser le peuple par système, et trouvent-ils que c'est non seulement une erreur sociale des plus graves, mais encore une atteinte criminelle au bonheur du peuple, à ce bonheur qui vit d'illusions et auquel la religion fournit la plus puissante de celles-ci. Les Goncourt qui, sans la professer, étaient des disciples de la doctrine du droit au bonheur, s'efforcent de conserver à ces êtres privés souvent de plaisirs, un idéal où ils puissent se réfugier et oublier les tourments de leur vie quotidienne, rêver un instant à de belles choses et attendrir par ces rêveries bienfaisantes des cœurs que la lutte pour la vie entraine naturellement à l'égoïsme.

« En enlevant à l'humanité toute religion d'un idéal quelconque, écrivait Edmond, je crains bien que ce prétendu gouvernement de la fraternité, prépare aux malheureux des temps futurs, des concitoyens à l'égoïsme impitoyable, aux entrailles de fer (2) ».

Ils ont compris, entre autres choses, quelle délicate et exquise jouissance est pour la femme et surtout pour la femme du peuple, la confession. M. Bourget (3) a prétendu .qu'il fallait y voir l'origine de l'esprit d'analyse ; niciis ce (jui nous scmible moins hypothétique, c'est que ce plaisir délicieux ([ui tient un

(1) Journal, tome VI, p. 194.

(2) Journal, tome VII, p. 61.

(3) HouiiGi/r. l'^s.s. de Pych. ronlemp., tome II, [i

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peu de l'amitié, un peu de lamour, ces confidences à un amant mystérieux dont la personne est invisible et dont la voix seule arrive comme un murmure à ses oreilles, la femme les goùto avec avidité. Elle y puise une consolation, elle ressent une joie à confier des secrets qui l'oppressent, et c'est ainsi, que peu à peu, venue à la confession presque sans désirs religieux, elle se laissse convertir par la seule volupté de ce tète-à-tète spirituel.

C'est ce qui arrivera pour Madame Gervaisais. Partie d'un profond scepticisme, cette femme, d'une intelligence supérieure, aboutira néanmoins au fanatisme le plus extrême, grâce surtout nu plaisir de la confession. « Souvent elle y passait près de deux heures, deux heures, pendant lesquelles du confesseur secret, caché, ténébreux, invisible, enfoncé et disparu là, sans tète et sans visage, ne paraissait qu'une main qui tenait renversé le petit volet derrière lequel le Père écoutait masqué, — une main qui ne bougeait pas, une main grasse et pâle, sans fatigue et sans mouvement, une main impassible, coupée et clouée au bois, une main qui faisait peur à la fin, comme une main morte et une main éternelle ! (1) ».

Mais si, pour Madame Gervaisais, femme cultivée, artiste, instruite, philosophe, la confession est très douce et très intime joie, à plus forte raison sera-t-elle une volupté suprême souvent pour la femme privée d'idéal, et dont elle représente la seule échappée vers une atmosphère plus pure et plus souriante : « seul, le prêtre est l'écouteur de la femme en bonnet, constatent-ils. Seul, il s'inquiète de ses souffrances secrètes, de ce qui la trouble, de ce qui l'agite, de ce qui fait passer tout à coup dans une bonne, aussi bien que dans sa maîtresse, une envie de pleurer ou des lourdeurs d'orage (2) ». — Et encore: « dans le prêtre qui l'écoute, et dont la voix lui arrive doucement, la femme de travail ou de f>eine voit moins le ministre de Dieu, le juge de ses péchés, l'arbitre de son salut, que le confident de

(1) Madame Gervaisais, p. 229.

(2) Germinie Lacerleux, p. 45.

L ESTHÉTIQUE DES GOACÛIKT 175

ses chagrins et l'ami de ses misères (1) ». Enfin: « I^ientôt le confessionnal fut comme un lieu de rendez-vous adorable et sacré pour la pensée de Germinie. 11 eut tous les jours sa première idée, sa dernière prière (2) ».

Us ont donc compris tout le charme, toute la nécessité de la religion, et môme, parce qu'ils étaient des natures plastiques, ils se sont sentis secrètement portés au catholicisme (3) ». C'est précisément cette inclination A^ers le catholicisme, cette propension à l'admirer et à l'aimer, se heurtant à un scepticisme presque irréductible qui leur donne cette terreur religieuse mêlée au plus sombre fatalisme. « N'avoir pas la foi, écrivaient-ils, voilà le malheur ! Comme on userait la fin de son existence dans la mécanique consolante de la vie religieuse (4) ».

Ils ont une certaine frayeur du néant, une anxiété de l'au-delà qui les oppresse, et les solutions positives de la science ne parviennent pas à les rassurer, ni à les consoler, bien au contraire. « Yendredi-Saint. Diner maigre chez la Païva, écrivent-ils dans leur Journal. On cause religion. On va de Dieu à l'astronomie. 11 en est à table que cette science rassure et console. Singulier rassérénement que l'immensité de l'espace. L'infini des mondes nous jette au contraire dans l'infini des perplexités, car s'il existe vraiment, l'Infini, qu'est l'homme? Rien. Alors, conçoit-on un ciron incestueux, criminel? (5) ».

De même, dans Idées et Sensalions : «.Lça études télescopiques et microscopiques de ce temps-ci, le creusement do l'infiniment grand et de l'infiniment petit, la science de l'étoile ou du microzoaire, aboutissent pour moi, au môme infini de tristesse. Gela mène la pensée de l'homme à quelque chose de plus triste pour lui que la mort, à une conviction du rien (pi'il est, même vivant (.6) ».

(1) Germinie Lacer teux, p. 44.

(2) Germinie Lacertenx, p. 46.

(3) Idéo^ el. Sonsa lions, p. 158.

(4) Journal, tome III, p. 352.

(5) Journal, tome III, p. 199.

(6) klées el Sensations, p. 168.

Ils ont une conscience eflTayanle du néant de l'homme et de la vie humaine, et cependant, ils semblent aspirer à une sorte de nirvana. Ils reculent de frayeur à l'idée de la mort, et ils souhaitenl la fin de la vie. C'est qu'ils sont profondément pessimistes ; leur nature nerveuse les porte à la tristesse, leur sensibilité irrite souvent leurs nerfs, par des secousses douloureuses, et les malheurs de leur existence contribuent à la leur faire trouver insupportable. Edmond écrivait dans son Journal ce passage, qui peut être considéré comme une des preuves les plus sincères de leur pessimisme. « Parlant à Daudet de l'optimisnie de sa femme, je lui dis : « oui, nous deux, hélas ! nous voyons les choses, le jour, comme les autres les voient la nuit, dans une insomnie, après un cauchemar (1) ». Passage qu'il f;uit rapprocher de ces quelques lignes d'Idées et Sensations : « Pour nous faire accepter la vie, la Providence a été forcée de nous en retirer la moitié. Sans le sommeil, qui est la mort temporaire du chagrin et de la souffrance, l'homme ne patienterait pas jusqu'à la mort (2) ».

Ils constatent, à un autre endroit de leur Journal, que « tout est unique dans la vie. Le plaisir physique que vous a donné, à telle minute, telle femme, le plat réussi que vous avez mangé tel jour, vous ne le retrouverez plus jamais, disent-ils. Rien ne recommence et tout n'est qu'une fois (3) ». Constatation à la fois simpliste et navrante, puisqu'elle prouve la rareté de la sensation parfaite, Texception du plaisir exquis. Et la porte de sortie de la vie leur fait horreur. Ils ont une cruelle appréhension de la mort et ils croient que cette appréhension est encore un douloureux privilège de l'homme. « En voyant une méduse à moitié desséchée sur la plage, je me demandais si la mort dans les animalités végétantes de la vie iid'érieure, ne serait rien qu'une insensible cessation de vivre, et si la douleur de la mort, montant l'échelle animale, et s'aggravant à chaque échelon de

(1) Journal, tome VIII, p. 277.

(2) Idées el Sensations, p. 198.

(3) Journal, tome III, p. 114.

L'ESTlIÉTIQLt: DliS GONCOLRT 177

l'oiizaiiisme et de rintclligcnce, ne réserverait [)as à l'homme seul, toute la cruauté et toute la souffrance de la conscience de mourir (1) ». L'hôpital, où ils durent faire des séjours pour la documentation de certains de leurs romans, leur fait horreur, précisément parce qu'il suscite la pensée de la mort et de la mort prévue, réglée à l'avance, réduite à une formalité. « Et je ne sais quelle horreur nous est venue de cette mort d'hôpital, disent-ils, qui semble n'être qu'une formalité administrative. On dirait (jue dans ce phalanstère d'agonie, tout est si bien administré, réglé, ordonnancé, (pie la mort y ouvre comme un bureau (2) ».

Ils aspirent néanmoins à la fin de la vie, ils souhaitent l'anéantissement de l'être, surtout l'anéantissement de la conscience, parce que la conscience, c'est, à leur avis, la faculté de souffrir. Aussi ont-ils peur de revivre après la mort : « Je me demandais l'autre jour avec inquiétude, écrit l'un des deux frères, si je recommencerais la fatigue de cette vie d'ici, dans une autre. La peur m'était venue qu'il n'y eût pour peupler les siècles qu'un certain nombre fixe d'àmes, défilant et repassant de monde en monde, comme les soldats des armées du cirque de coulisse en coulisse (3) » Ils ne peuvent pas eonq)rendre comment une école de sages n'a pas encore proposé et trouvé le moyen le plus doux d'arrêter la souffrance humaine i)ar un suicide général. ,

<( Tous les systèmes, toutes les religions, toutes les idées sociales se sont produits ici-bas. (Comment ne s'est-il pas formé à aucune époque de l'histoire, à aucune place de la terre, une secte de sages pour laisser mourii- la vie devant la férocité de ses maux? Comment n'a-t-elle pas été déjà prêchée, cette fin de l'humanité, non seulement par l'abstention de la procréation, mais encore, pour les plus pressés, [)ar la recherche et l'invention du plus doux suicide, par l'instilulion d'écoles publiques de

(1) Journal, tunio III, \). U'.l.

(2) Journal, tome II, p. 44.

(3) Idées et Sensalions, p. 12^.

/:/-Mln-ll<it,r ilrs r.oiirunrl.

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chimie, où serait enseignée une combinaison de gaz exhilamnl qui ferait un éclat de rire du passage du être au non-ètre ? (1) ».

Cet appétit de suicide, si outré qu'il paraisse, n'en demeure pas moins une preuve singulière de leur pessimisme. Ils ont été des découragés, et malgré toutes les jouissances délicates et fortes qu'ils ont pu goûter, ils trouvent en définitive que la vie est partagée d'une manière trop inégale en douleurs et en plaisirs. Rarement même les plaisirs ne sont pas mélangés de douleurs, rarement ils ne sont pas plombés d'inquiétude, par conséquent ternis et, pour des sens aussi fins que les leurs, détruits.

Leur pessimisme, ils ont eu le tort de vouloir le généraliser, le communiquer à tous les êtres, comme dans ce passage de leur Journal. « On ne trouve pas un homme qui voudrait revivre sa vie. A peine trouvc-t-on une femme qui voudrait revivre ses dix-huit ans : cela juge la vie (2) ».

Malgré leur pessimisme et leur désir de la fin, ils n'ont point eu cependant recours au suicide, et pas un seul jour de leur vie ils n'en ont fait la moindre tentative. C'est qu'ils étaient des pessimistes fatalistes, et qu'il leur manquait la volonté de l'effort et de la décision irrévocable. Ce fatalisme et cet affaiblissement de la volonté est un autre caractère de leur philosophie, et un autre trait de leur modernisme.

Ils croient à la fatalité, non à une fatalité surhumaine, effrayante, telle que la divinité antique. C'est une fatalité moins acharnée, et plus aveugle en même temps, une fatalité plus inlime qui agit constamment sur nous, qui, sans en avoir l'air, ne nous laisse. libres la plus petite action, ni le moindre geste. Tous nos actes, toutes nos idées, tous les progrès de la civilisation, lui sont soumis et ne peuvent se dérober à sa loi. Ils ont poussé si loin la croyance à la fatalité, qu'ils ont cru à la fatalilé du livre lui-même. Ils se sentaient suivis par les sujets de leurs romans qui s'imposaient à leur esprit avec une force shigulière et mystérieuse.

(1) Journal, tome III, p. 27!).

(2) Idées ni Sensations, p. 55.

L'KSTIlÉTlQLli: DKS GO.NCOURT 17!)

« On ne fait pas les livres qu'on veut, écrivaient-ils. Il y a une fatalité dans le premier hasard qui vous en dicte l'idée. II y a une force inconnue, une volonté supérieure, une sorte de nécessité d'écrire, qui vous commandent l'œuvre et vous mènent la plume, si bien que quel([nefois. le livre qui vous sort des mnins. ne semble pas sorti de vous-même: il vous étonne, comme quelque chose qui était en vous et dont vous n'aviez pas conscience (1) ».

La conception d'une œuvre fait brusquement irruption dans leur cerveau ; une odeur, une vision, une sensation quelconque, qui les obsède comme un cauchemar, suffit à l'imposer. « C'est affreux, cette odeur d'hôpital cpii vous poursuit. Je ne sais si c'est réel ou une imagination des sens, mais sans cesse, il nous faut nous laver les mains. Et les odeurs mômes que nous mettons dans l'eau, prennent, il nous semble, cette fade et nauséeuse odeur de cérat. Il nous faut nous arracher de l'hôpital et de ce qu'il laisse en nous par quel(|ue distraction violente ». « Ah ! lorsqu'on est empoigné de cette façon, lorsqu'on sent ce dramatique vous remuer ainsi dans la tète, et les matériaux vous faire si frissonner, combien le petit succès du jour vous est inférieur, et comme ce n'est pas à cela que vous visez, mais bien à réaliser ce que vous avez perçu avec l'àme et les yeux ! (2) ». C'est ainsi qu'ils furent saisis par le sujet de Sœur Philomènc.

La fatalité du livre est telle pour eux (qu'ils prétendent avoir écrit sous cette influence mystérieuse des ouvrages ([ui i-épugnaient à leur mcntahté, mais f]u'ils avaient été coiilrainls d'écrire. « Toujours la fatalité du livre, disaient-ils, à propos de Madame Gey^vaisals. Nous, dont les sympathies de race et de peau penchent pour le pa[)e, nous (|ui ne détestons pas l'homme qu'est le prêtre, nous voici à écrire, poussés par je ne sais quelle force qui est dans l'air, un livre méchant à l'Eglise. Pourquoi? Mais sait-on le pourquoi de ce ([u'on écrit! (^^) ».

(1) Idées et Sensalions, p. 57.

(2) Journai, tome I'^'', p. 357.

(3) Journul. tome II I, p. 206.

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Ce fatalisme, qu'ils sentirent toujours peser sur leur vie. ils n'ont pas voulu l'ériger en doctrine, et cependant, ils ont sur ce point de nombreux disciples. Comme M. Bourget la fait remarquer dans ses Essais de psychologie contemporaine, ils se sont rencontrés avec le grand courant d'influence exercé sur l'esprit moderne par les doctrines déterministes el ils se sont trouvés les précurseurs de l'école naturaliste, qui pour la notion de liberté ne saurait être qu'une illusion grossière.

Mais, chez les Concourt, le fatalisme, tout comme le pessimisme et le scepticisme dont il découle du reste directement, n'est qu'une tendance imprécise parce qu'instinctive, et nullement une doctrine. Les Concourt n'étaient pas des philosophes ; nous avons vu qu'ils se définissaient eux-mêmes, des hommes pour qui le monde visible existe. Ils ne se plaisaient qu'aux sensations, aux émotions, aux réalités concrètes. Ils ne concevaient qu'avec peine l'idée générale et suivaient difficilement un raisonnement abstrait. Persuadés de la contingence des choses humaines, amateurs de détails, infiniment sensibles à l'impression, ils fuyaient les généralisations qui leur paraissaient plus propres à fausser la vision de la réalité, qu'à en étendre le champ.

Si l'on voulait résumer d'un mot leur philosophie, on dirait qu'ils ont été des matérialistes et cependant ce mot, qui fait penser immédiatement à Balzac ou à Zola, semble bien lourd pour les délicats et les raffinés qu'étaient les Concourt. Leur matérialisme serait celui des Latins, ou celui des hommes du XYIir siècle, matérialisme léger, qui évitait surtout de se définir, et qui se spirilualisait par une recherche singulière et délicieuse du quintessencié. C'est un matériahsme quasi-épicurien, point égoïste, finement sensuel, profondément, mais doucement mélancolique, et surtout pas pédant, légèrement ironique plutôt C'est un matérialisme que dégoûteraient plulùL des matérialistes ordinaires tels que Stendhal, c'est un matérialisme de dilettante et de luxueux, un matérialisme d'artiste et d'esthète. Une idée se dégage de la conception philosophique des Concourt, c'est le culte exclusif de la beauté plastique, et l'indiffé-

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rence dédaigneuse à tout ce qui n'est pas l'arl. Xul souci de la politique. « Fidèle à mes habitudes, écrivait Edmond déjà vieux, je n'ai jamais voté de ma vie, intéressé seulement par la littérature, et non par la politique (1) ». D'ailleurs, ils prennent le besoin de nous expliquer ce (|u'ils entendent par politique : * des phrases mentfMises. des mots sonores, des bla^rues. voilà à peu prés ce (pie nous discernons chez tous les hommes politiques de notre temps. Les révolutions, un simple déménagement, avec l'emménagement des mêmes ambitions, corruptions, bassesses dans l'appartement quitté, — et cela se faisant avec de la casse et de grands frais. — De morale politique, point. Je cherche autour de moi une opinion qui soit désintéressée, je n'en trouve pas. On se risque, on se compromet, pour des chances de places futures, on se dévoue pour un parti qui représente l'avenir. Ainsi de tous les hommes que je vois. Si un sénateur a les opinions de ses appointements, mon jeune ami X... est attaché aux d'Orléans, parce qu'il a une sorte de promesse d'être quelque chose, s'ils reviennent. A peine y a-t-il deux ou trois fous, deux ou trois enthousiastes gratis dans un parti, et si le hasard vous les fait rencontrer, c'est bien extraordinaire, si vous ne vous apercevez pas que ce sont des imbéciles (2) ». Ils diraient volontiers que la politique est tout entière faite de mots. « Les mots ! les mots ! on a brûlé au nom de la charité, on a guillotiné au nom de la fraternité. Sur le théâtre des choses humaines, l'affiche est presque toujours le contraire de la pièce (3) » .

Gomme conclusion de ces dégoûts politiques, les Goncourt écrivaient ce passage, déjà cité, à propos de leur culte de l'art : « On voit qu'il ne faut mourir pour aucune cause, vivre avec tout gouvernement qui est, quelque antipathique qu'il A'Ous soit, et ne croire à rien qu'à l'art et ne confesser que la littérature. Tout le reste, n'est que mensonge et attrape-nigauds (4) ».

(1) Journal, tome VIlT, p. 1:^.

■2) Journal, tome II, p. S3.

(3; Journal, tome I", p. 334.

(4) Journal, tome II, p. 84,

L'art est donc pour les Goncourt à la fois un temple et un refuge ; c'est leur seule religion, leur unique foi parmi tous les scepticismes de leur conscience.

Ce culte de l'art qui est le principe fondamental de leur esthétique, bien des causes, nous venons de le voir, ont contribué à le développer chez les Goncourt, et toutes ont conlribué à la formation de leur esthétique. Si l'on voulait résumer dans une idée générale, les actions particulières de chaque facteur, on pourrait dire que l'esthétique des Goncourt est surtout le produit de la réaction de leur sensibilité trop délicale, contre le matérialisme douloureux de la vie. Ces souffrances de la vie, ils ont été préparés à les sentir mieux que d'autres parce que leurs nerfs étaient trop tendus, trop éveillés à la moindre sensation ; les matérialités grossières qui échappent à d'autres, leur raffinement instinctif les leur faisait cruellement percevoir, et chaque imperfection saisie avait dans tout leur être une répercussion singulière, propageant un malaise parmi leurs fibres les plus ténues. Ce malaise répété chaque jour, chaque heure, presque chaque minute par la fréquence des petites sensations désagréables qui les blessaient comme des fausses notes, finit par mettre leur tempérament dans un état de névrose incurable. Ce fut comme un empoisonnement progressif qui vicia toute leur matière nerveuse, qui l'enfiévra, qui l'endolorit.

Leurs dispositions au scepticisme leur interdisant presque tous les enthousiasmes qui arrachent un instant l'àme humaine aux contingences de la vie, ils se sentirent envahis par une tristesse absolue, lente et invincible, la tristesse désolée sans éclat du nihilisme, la tristesse mélancolique et souverainement écœurée qui s'alimente continuellement de la pensée du néant. A force de vouloir tout connaître tout observer, tout pénétrer, découvrir les mystères, résoudre les problèmes, déchiffrer les énigmes, ils sont aïTivés à la décevante conviction de l'inanité des choses terrestres, doublée d'une certaine angoisse de l'au-delà, qu'entretenait leur ancienne éducation religieuse. Il en est résulté un

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sombre et calme fatalisme, un fatalisme toujours dans l'attente de nouvelles douleurs, jamais dans l'espoii" de nouvelles joies.

Nous avons assez longuement insisté sur la [)hili)sophie des Goncouit paic(; (jue cette philosophie a puissamment contriljué à la formation de leur esthétique et qu'elle l'explique en partie.

M. Ferrèreécrità propos de Flaubert : « Parce qu'il était déterministe, habitué h saisir partout des lois, aussi bien dans le monde intellectuel et moral, que dans le monde physique, il a conçu cet idéal commun de l'art et de la science, que nous venons de définir ; parce qu'il était pessimiste et persuadé que la majorité des hommes sont grossiers et inintelhgents, il a voulu que l'artiste se détachât le plus possible de son milieu, de la vie et de lui-même. Et parce que son caractère était fier et hautain, parce qu'il avait la conscience très nette que l'artiste est supérieur aux autres hommes, ou du moins profondément différent d'eux, il a eu cette conviction, souvent exprimée par lui, et que l'on sent d'ailleurs toujours présente quand il énonce ses principes : que l'art est chose rare et de difficile réalisation, qu'il n'est pas à la portée de la foule, qu'il est bien plutôt une espèce d'initiation mystérieuse, réservée à quelques esprits privilégiés et à quelques âmes d'élite. Conviction commune, il est vrai, à tous les adeptes de l'art pour l'art et ;i la plupart des Pai'nassiens (1) ».

Ces paroles peuvent s'appliquer d'une manière singulièrement juste à la pensée des Concourt ; et à l'exphcation de leur esthétique.

Eux aussi ont été déterministes, ou plutôt fatalistes, et dans leur pessimisme et leur dégoût de la vulgarité environnante, il faut voir chez eux, comme chez Flaubert, le principal motif de la retraite vers l'art, comme chez Stendhal, le dégoût de la vulgarité avait provoqué la rcchei'che du plaisir violent. Point connnun avec les Parnassiens et Flaubert, les Concourt, par nature et par une sorte d'instinct aristocrati(iue, jugent (jue l'art n'est pas à la portée de la foule, et (jue l'artiste et le littérateur ne

(1) Ferrère. L'Est hélhjue de Flaubert, p.

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doivent avoir nul souci de leur succès auprès de la masse, bien au contraire. Le jugement du public ne constitue pas une consécration pour l'œuvre littéraire ou artistique, qui si elle a été exécutée suivant un idéal vraiment esthétique, ne lui était pas destinée. « On a souvent essayé de définir le Beau en art. écrivaient-ils. Ce que c'est? Le Beau est ce ({ui parait abominable aux yeux sans éducation. Le Beau est ce (|ue votre maîtresse et votre servante, trouvent, d'instinct affreux (1) ». A une aulre page d'Idées et Sensations , ils s'écrient : « Malheur aux productions

de l'art dont toute la beauté n'est que pour les artistes

Voilà une des plus grandes sottises qu'on ait pu dire. Elle est de d'Alembert (2) ».

Mais dans cette retraite volontaire loin du public, loin de cette humanité qu'ils côtoient néanmoins et qu'ils observent, mais dont leur âme se sent si distante, les Goncourt, moitié consciemment, moitié inconsciemment, ont travaillé au développement original de leur nature, et, par suite, de leur esthétique.

Nous avons recherché quelles influences extérieures, quelles pnrlicidarités de tempérament pouvaient expliquer la naissance et le développement d'un génie aussi rare que celui des Goncourt.

Nous allons maintenant analyser les éléments de celle esthétique compliquée, en nous efforçant de résoudre les contradictions apparentes qui peuvent s'y rencontrer.

(1) Idérs cl Se))sali(i»s, 70.

(-2) nh'rn, i>.118.

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