CHAPITRE XI
De la conscience que les Goncourt ont eue de leur esthétique
Les Goncourt n'étaient pas philosophes, en ce sens qu'ils concevaient péniblement l'idée générale, et môme l'idée abstraite. Tout naturellement, ils étaient donc incapables d'ériger en système une théorie quelconque et de devenir, officiellement du moins, les maîtres d'une école nouvelle.
Mais ce serait, d'autre part, une grave erreur, que de voir en eux des artistes inconscients, créant l'œuvre d'art sans presque le savoir, et ignorant tout des moyens qu'ils emploient pour arriver à cette fin. Si, très rarement, ils théorisent en style abstrait, ce qui leur va du reste plutôt mal, à en juger par quelques pages de la Préface de Chérie, ils se laissent souvent aller à exprimer des opinions bien significatives de la netteté de leurs idées, et de l'originalité de leurs tendances, a Voici quarante ans, écrivait Edmond, que je cherche à dire la vérité dans le roman, dans l'histoire et le reste. Cette passion malheureuse a ameuté contre ma personne, tant de haines, de colères, et donné lieu ù des interprétations si calomnieuses de ma prose, qu'à l'heure (|u'il est, où je suis vieux, maladif, désireux de la tranquillité d'esprit, je passe la main pour la dire cette vérité, —
JS6 PIERRE SABATIER
je passe la main aux jeunes, ayant la richesse du sang et des jarrets qui ploient encore (1) ».
Ils ont eu en premier lieu conscience de leur amour de la vérité et de la passion cju'ils mettaient à la rechercher. Le goût du vrai, du vécu, du saisi sur le vif n'a pas été chez eux purement instinctif et irraisonné. S'ils ont aimé la vérité, ils l'ont aussi et plus encore admirée, et ils ont professé cette admiration comme un culte cj[u'ils proposaient aux autres et pour lequel ils firent preuve d'un prosélytisme surprenant. Celte vérité, qui était pour eux Tantilhèse du convenu, du bourgeois, du faux, ils ont posé en principe qu'il fallait la chercher partout, en art, en littérature, en histoire. Ils s'en sont faits les apôtres conscients. « Quel malheur, écrivaient-ils dans leur Journal, de n'avoir pas eu le temps de faire notre catéchisme i-évolutionnaire de l'art. Et comme il aurait été amusant, au nom de Raphaël, à propos de tel tableau qu'on admire, d"indi([uer ce que les restaurateurs ont laissé juste de peinture, même de dessin du maître, mais c'était un travail immense de recherches, de courses, de conversations avec les gens techniques, et il ne fallait ni erreurs, ni exagérations. Puis encore, au sujet d'une faïence Henri II. de montrer le peu de perfection de la matière, la tristesse du décor, l'insenséisme des prix. Et ainsi de tout et aller, pendant trois cents pages, trépignant, bouleversant les opinions consacrées, les admirations séculaires, les programmes des professeurs d'esthétique, de l'Institut, toute cette vieille foi artistique, plus entêtée, plus dépourvue de critérium que la foi religieuse (2) ».
Mais, il faut se hâter de dire que seule, ou peu s'en faut, la vérité moderne réussit à les intéresser et à émouvoir leurs nerfs. Ils se sont rendus compte assez exactement de leur talent de peintres de sensations et des sensations les plus aiguës, les plus maladives, les plus déhcates. Edmond s'écrie, avec une intime satisfaction : « Les critiques pourront dire tout ce qu'ils vou-
(1) Journal. Préface du tome VI.
L'ESTHÉTini'K DKS GOACOlMlT 187
(iront, ils ne pourront pas nous empèclier, mon frrrc et moi, d'être les Saint-Jean-Baptiste de la nervosité moderne (1) ». Ils entendaient par là qu'ils étaient les précurseurs de toute une génération d'artistes et de lettrés voués d'instinct et de volonté à la reproduction esthétique des fièvres et des névroses de l'àme moderne, névropathes eux-mêmes, écrivant avec leurs nerfs, leur sanj^, plus qu'avec leur plume et leur cerveau. Et de cette originale et singulière orientation du roman contemporain, ils ont eu pleine conscience et pleine conscience de leur rôle dans cette évolution.
Une autre tendance dont ils se sont très bien rendus compte, et dont ils ont compris limportance, c'est leur goût pour l'ameublement en général, et plus particulièrement pour la bibeloterie. Là encore, ils ont eu conscience de leur rôle de précurseurs et de l'influence de leurs goùls sur les générations futures. «Dans Gavarni GtV Art du XVllt siècle. ù\i Edmond, j'ai écrit l'histoire du grand art que je sentais. Dans la liaison d'un artiste au XIX' siècle, j'écris l'histoire de l'art industriel de l'Occident et de l'Orient, et l'on ne se doute pas à côté de moi, que je prends la direction d'un des grands mouvements du goût d'aujourd'hui et de demain (2) ».
Enfin, ce qu'ils ont très bien a'u et très bien cultivé, c'est l'originalité de leur tempérament artistique. Pour conserver cette originalité et l'exprimer dans leurs œuvres avec toute la liberté et la sincérité nécessaires, ils ont dû lutter, leur \\q entière, contre l'opinion publique, et ils n'ont pas reculé devant les attaques violentes de la critique. « En réfléchissant condjien mon frère et moi nous sommes nés différents des autres, disait Edmond, combien notre manière de voir, de sentir, de juger, était particulière, et cela tout naturellemonl et sans affectation et sans pose, — combien, en un mol, notre nous n'était pas une originalité acquise à la. force du poignet, je ne puis m'empè-
(1) Journal, tome VI, p. 1'.).
(2) Journal, tome VI, p. 11;
188 PIERllE SA BATI ER
cher de croire que l'œuvre que nous avons produit ne soit pas un œuvre très différent de celui des autres (1) ».
Pour défendre et conserver cette précieuse originalité, ils ont combattu, prédestinés, croyait Edmond, à une vi(> de lutte par leur nom de famille lui-même. «Concourt, dit-il, doit venir de Ciundcurtis, un vieux mot germain (|ui signifiait combattant, guerrier. C'est vraiment un nom que j'ai quelcpie droit de porter (Ml liltérature (2) ». Et ces luttes, ne devaient jamais cesser pas plus ([ue les critiques ne devaient désarmer. « Mon fait est vraiment tout exceptionnel, disait Edmond. J'ai 67 ans, je suis tout près d'être septuagénaire. A cet âge, en littérature, généralement, les injures s'arrêtent et il en est fini de la critique insultante. Moi,- je suis vilipendé, honni, injurié comme un débutant, et j'ai lieu de croire que la critique s'adressant à un homme ayant mou âge et ma situation dans les lettres, est un fait unique dans la littérature de tous les temps et de tous les pays(3) >. Mais, bien que les injures les blessent et les écœurent, elles ne laissent pas parfois de leur donner de la fierté, fierté de se sentir au-dessus des autres hommes, au-dessus de leurs opinions, armés d'un invincible mépris contre leurs attaques. Ils ont donc eu des idées claires et arrêtées sur la portée de leurs œuvres, et sur l'influence qu'elles étaient susceptibles d'exercer. «J'ai la conscience qu'en histoire, écrivait Edmond, sortira bientôt de dessous terre, une génération pareille à celle qui s'est levée dans le roman, une génération qui se mettra à faire l'histoire à mon imitation. Oui, quoique les jeunes semblent jusqu'ici enracinés dans le Aàeux passé et les vieilles méthodes, j'ai la conviction, que d'ici à peu d'années, même parmi les élèves de l'Ecole des Chartes, il y aura un abandon des siècles antiques, pour remonter aux siècles modernes, et là, avec la
(1) Journal, tome VI, p. -27.
(2) Journal, tome VII, p. 162.
(3) Journal, tome VIII, p. 14.
l'esthétioue des go.ncourt 189
documentation de ces temps, ressusciter des mocts parmi cette humanité vraiment galvanisable (1) ».
Il arrive même à Edmond, dans la Préface de Chérie, de décomposer et d'analyser les éléments de leur talent, et de résumer les trois influences principales qu'ils ont pu exercer sur la littérature moderne. Il transcrit une conversation ([u'il avait eue avec Jules peu de temps avant la mort de celui-ci et qui a quelque chose de prophétique, comme une prédiction d'outretombe. « Or la recherche du vrai en littérature, la résurrection de l'art du XVIII"'" siècle, la victoire du japonisme, ce sont sais-tu. ajouta-t-il après un silence, écrit Edmond en parlant de .Iules, et avec un réveil de la vie intelligente dans l'œil, ce sont les trois grands mouvements littéraires et artistiques de la seconde moitié du XIX""' siècle et nous les aurons menés, ces trois mouvements, nous, pauvres obscurs. Eh bien ? quand on fait cela,
c'est vraiment difficile de n'être pas quelqu'un dans l'avenir. » « Et ma foi, reprend Edmond pour son compte, le promeneur mourant de l'allée du Bois de Boulogne pourrait peut-être avoir raison (2) ».
Ces quelques citations ne laissent pas de doute, à notre avis, sur l'opinion que les Goncourt eurent de leur rôle. Ils se crûrent les promoteurs d'un grand mouvement littéraire qui devait renverser les bases de l'esthétique traditionnelle ; ils ont vu que dans cet ordre d'idée, quel(jue chose de nouveau s'inqwsait et finirait par triompher.
Mais nous n'oserions affirmer qu'ils ont com[)ris toute la portée, ni aperçu toutes les conséquences de leur révolution. L'inventeur de la machine à vapeur n'a pas dû soupçonner la transformation sociale ([ui devait en résulter; de même les Goncourt, novateurs hardis, n'ont pu suivre le développement de leurs idées dans l'avenir, et cette lacune, si excusable, provenait sans doute de ce fait qu'ils n'ont pu discerner la véritable nature de hmr esthétique ; leur impuissance philosophique les
(1) Journal, tome VI, p. 17.
(2) Prrfarj's ni Manifestes, p.
190 PIERRE SABATIEH
en a empêchés. Ils ont eu sur ces questions vitales des aperçus de génie, qu'ils ne surent jamais rapprocher ni coordonner ppur les ériger en système, ou pour en extraire le principe. En cela les Goncourt auraient pu s'appliquer à cnx-mémes ce jugement d'Hayashi sur les Japonais: « Pour les idées philosophiques, y est-il dit, nous ressemblons un peu, nous, les Japonais, à un collectionneur, ayant une vitrine et n'y introduisant que les choses qui le séduisent tout à fait, sans trop se demander au fond le pourquoi de cette séduction (1) ».
Les Goncourt, bibeloteurs jusqu'au bout, ont collectionné les idées esthétiques originales et les ont juxtaposées, sans les fondre, séduits par leur charme de vérité et d'originalité, et tout comme les japonais, ils ont évité de se demander le pourquoi de cette séduction. Et cest pour cela qu'ils ne sont pas des philosophes et qu'ils sont encore ici des collectionneurs presque toujours conscients de la valeur et de la rareté de leurs œuvres d'art.