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CHAPITRE IX

La tristesse des Goncourt

Quand on lit le Jounial des Goncourt, on est frappé, presque à toute page, de l'impression de tristesse qui s'en dégage. Ce n'est pas une tristesse déclamatoire, impersonnelle, dans le genre de celle que le romantisme avait mise à la mode, et qu'avaient étalée, à la suite de Chateaubriand, Victor-Hugo et Lamartine. Ce n'est pas non plus une mélancolie amère et blas-

(1) Jourtinl, Lomé II, p. :214.

KiO PIERRE SABATIER

[)licmaloii'e, coiiiiiie celle de Benjamin Constant ou, plus tard, celle (le Byron. C'est une tristesse simple, « une tristesse qui n'est pas sans douceur, et où rit un coin d'ironie », mais où l'on sent l'àme souffrir, navrée, accablée par le poids de la vie et des choses environnantes: c'est un sourire de dégoût.

« Tous ces jours-ci, écrivent-ils dans le Journal, mélancolie vague, découragement, paresse, atonie du corps et de l'esprit. Plus grande que jamais cette tristesse du retour qui ressemble à une grande déception. On retrouve sa vie stagnante à la même place. De loin, on rêve je ne sais quoi qui doit vous arriver, un inattendu quelconque qu'on trouvera chez soi, en descendant de fiacre. Et rien votre existence n'a pas marché, on a l'impression d'un nageur qui, en mer, ne se sent pas avancer. Il faut renouer ses habitudes, reprendre goût à la platitude de la vie. Des choses autour de moi. que je connais, que j'ai vues et revues cent fois, me vient une insupportable sensation d'insipidité. Je m'ennuie avec les quelques idées monotones et ressassées qui me passent et me repassent dans la tète (1) ».

Cette mélancohe, cette tristesse, cet ennui d'être, ils nous en donnent eux-mêmes l'explication. « Au fond, de quoi nous plaindre? disent-ils. Point de chagrin! De quoi vivre! Des malaises qui ne compromettent pas encore la vie ! Une espèce de réputation littéraire. Pourquoi être désolés? Ahl Pourquoi? Parce que nous avons des sens trop fins pour être heureux, et des aptitudes merveilleuses pour nous empoisonner le bonheur, sitôt qu'il y en a un semblant en nous (2) » .

La principale cause de leur tristesse réside dans leur tempérament et surtout dans cette sensibilité si quintessenciée, si raffinée, si délicate, qu'une infime imperfection la blesse, et qu'il lui faut une réunion d'éléments si rares pour jouir, qu'elle ne jouit presque jamais complètement.

Cette mélancolie, c'est encore un présent de la civilisation qui aiguise de plus en plus la sensibilité et qui la rend chaque année

(1 Journal, tome I"', p. 122.

(2; Journal, tome II, p. 188.

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plus merveilleusement apte à la souffrance. « Depuis que Thumanité marche, son progrès, ses acrpiisilions, sont toutes de sensibilité. Elle se nervosifie, s'hystérise, pour ainsi dire chaque jour, et quant à cette activité dont vous (ils s'adressent à Taine) 1 souhaitez le développement, savez vous si ce n'est pas de là [^que découle la mélancolie moderne. Savez-vous si la tristesse mémique de ce siècle-ci ne vient pas de l'excès de son action, [de son prodigieux effort, de son travail furieux, de ses forces 'Cérébrales tendues à se rompre, — de la débauche de sa produc- [tion et de sa pensée dans tous les ordres ? (1) ».

Voilà donc encore une autre cause de mélancolie, cause inlilement liée à la première et pour ainsi dire connexe. L'excès de sensibilité vient d'une suractivité fiévreuse, et cet excès de scn- ^sibilité mène fatalement à la neurasthénie, à l'ennui d'être, au besoin d'émotions continuelles. Ces émotions, riioniine moderne parfait les appréhende d'avance, et, par contre, il en sent l'impérieuse nécessité, il en a peur et il en a soif. Tantôt il s'écrie : «J'entre maintenant avec terreur dans l'année qui vient. J'ai peur de tout ce qu'elle a de mauvais en réserve pour ma tranquillité, ma fortune, ma santé (2) ». Tantôt il se lamente sur la platitude des choses de ce monde : « Ce qui me dégoûte, c'est qu'il n'y a plus d'extravagance dans les choses de ce monde. Les événements sont raisonnables. Il ne surgit plus quelque grand toqué de gloire ou de foi (jui brouille un peu la terre et tracasse son temps à cou[) d'imprévu. Non, tout est soumis à un bon sens bourgeois, à l'équilibre des l)udgets. 11 n'y a plus de fou même parmi les rois (.'{) ».

Ces alternatives d'inquiétude et d'aspirations romanesques sont le propre du mal du siècle, de cette maladie, que tour à tour Musset, Sainte-Beuve, Gautier et George Sand ont étudiée dans la «Confession d'un Enfant du siècle», «Volupté», «.M''' de Maupin » et «Leïla», et qu'on pourrait appeler, bien

(1) Journal, tome II, p. 200.

(3i Journal, tome V, p. 251.

[•S) Journal, t.nno I". p. 320.

L'Eatlirtiquc fies (ioncaitrl.

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que ce terme soil insuffisant à la caractériser, le mal de Tiiiassouvissement (1).

Cet inassouvissement se manifeste par le dégoût, de ce que les hommes croient être des distractions, de tout ce qui est une jouissance pour des individualités ordinaires, et par le désir de jouissances supérieures irréalisables. «Tout nous blesse, écrivent-ils, tout nous taquine les nerfs : ce que nous voyons, ce que nous lisons, ce que nous entendons. Il y a eu le monde des sots au moyen âge, il nous semble vivre dans le monde des gogos et des abonnés. Il nous faudrait, pour nous distraire, quelque grand sens-dessus-dessous... que le monde dansât quelques jours sur la tête... (2) ».

Les distractions modernes leur paraissent bien primitiA^es. «Il me semble, dit Jules, que les siècles futurs trouveront mieux. Dans ces temps, il y aura des endroits où des philtres vous épanouiront la rate, où, avec je ne sais quoi, avec un gaz exhilarant, on vous remplira de gaîté pour quarante centimes, et où des garçons vous verseront par tout le corps une sorte de paix et de joie ; une demi-tasse de paradis, de véritables débits de consolation, où l'on détournera le cours de l'àme et la mélancolie de la pensée, pendant une heure (3) ».

Est-ce illusion de leur part ? il leur semble que tous leurs contemporains ont perdu jusqu'à la tradition du plaisir. « Eté hier au bal masqué, écrit l'un des deux frères. Voici une chose grave, plus grave qu'on ne croit : le Plaisir est mort. Le rendezvous de l'imprévu, ce coudoiement de rencontres, cette foire de romans d'aventure, ce feu roulant de réparties, ce carnaval de la gaité et de l'amour, cette folie, cette joie démente d'une jeunesse furieuse, qui sautait douze heures sous l'archet de Musard, la fouettant et la refouettant des fifres et des tonnerres de son orchestre : ce n'est plus tout cela qu'un trottoir (4) ».

(1) Jûiirual, tome IV, p. 276.

(2) Journal, tome II, p. 230.

(3) Journal, tome I^', p. 150.

(4) Journal, tome I*^'', p. U'Al

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L'esprit bourgeois a tout envahi, et, selon eux, a tout empoisonné. Rien n'a le don de les attrister comme cette constatation. Ils exècrent ces détracteurs de la fantaisie, ces prudhommes s'acharnant à chasser le plaisir du monde pour y installer un honordi'o, et une raison souverainement ennuyeuse. « Il y aurait vraiment à faire dans un livre, écrivait Edmond, un beau morceau sur la tristesse désolée que laissent chez les délient?, les raouts et les fêtes de la misère bourgeoise (1) ».

A la bourgeoisie, proprement dite, s'ajoutait la classe commerçante qui tendait à primer la classe supérieure des lettrés et des artistes, produisant ainsi une sorte d'anomalie sociale douloureuse. Ce malaise général leur est particulièrement sensible, parce qu'ils ont d'instinct le mépris des nouvelles classes dirigeantes, dédain de race et dédain d'intelligence. « Tous les états subalternes, subordonnés aux autres de droit, finissent par en devenir les supérieurs de fait. Aujourd'hui, l'avocat est soumis à l'avoué, l'artiste au marchand, l'architecte à l'entrepreneur, le fermier au journalier, l'homme de lettres à l'éditeur (2) )>. Ce désordre social, on peut le considérer assez justement comme une des causes de leur tristesse ; ils eurent toute leur vie, l'impression d'être prisonniers chez des pirates, ce qui développa en eux une autre cause de tristesse : le sentiment de l'isolement.

Ils se sont sentis perdus dans la société, incompris, méconnus, réduits à l'impuissance, sans espoir de rencontrer quelque sympathie intellectuelle. Chaque livre leur apportait une nouvelle désillusion : « Vendu 300 francs à Dentu nos Portraits mtinies du XV///" s iècte {danx volumes), pour la fabrication desquels, nous avons acheté pour deux ou trois mille francs de lettres autographes (3) ». Constatation navrante pour leur amour-propre d'auteurs, corroborée par cette nouvelle citation :

(1) Journal., touic VI, p. U'.).

(2) Charlex Demailli/, p. lili-.

(3) JournaL tome P'', p. 15D.

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a II y a depuis un mois une veine de malheur sur nous. Toul avorte, tout manque, tout rate (1) ».

Ils sont saisis alors d'un autre genre de tristesse, une tristesse professionnelle d'auteurs, d'hommes de lettres, qui se manifeste par des cris de découragement tels que celui-ci. « Mais c'est effrayant tout de même, comme en toute controverse, nous sommes seuls, et comme nous ne faisons pas de prosélytes. C'est peut-être pour cela que Dieu nous a fait deux (2) ». ou encore tels que celui-là. « C'est, chez moi, une occupation perpétuelle à me continuer après ma mort, à me survivre, à laisser des images de ma personne, de ma maison. A quoi sert? (3) ». Qui pourrait en effet les comprendre ? Ce n'est pas le monde bourgeois, dont ils sont et se disent les adversaires ; ce n'est pas le monde aristocratique dont ils sont obligés de constater l'imbécillité élégante. Ce ne sera pas le monde des lettres, dont ils ont troublé les habitudes, les préjugés, les idées reçues, par leurs innovations et qui leur en tient rigueur comme à des révolutionnaires, ainsi (|u"il en advient pour le Coriolis de Manette Salomon (4).

Ils auraient pu se contenter de la notoriété incontestable, que leurs travaux leur avaient fait acquérir. Mais la notoriété, sans le prosélytisme, était encore pour eux une nouvelle cause de découragement. « Il y a quelque chose de triste chez l'homme arrivé à la somme de notoriétés qu'un littérateur peut acquérir de son vivant, écrit Edmond. Il est comme désintéressé de sa carrière. Il sent qu'un nouveau livre le laisse où il est, ne le porte plus en avant. Il continue par un certain orgueil d'artiste, par l'amour du beau qui est en lui, de faire le mieux qu'il peut, mais le coup de fouet du succès n'a plus d'aiguillon pour lui : il est un peu comme un militaire arrivé au plus haut grade, qu'il puisse atteindre dans une arme spéciale, et qui continue à

(3) Journal, tome II, p. 119.

(3) Journal, tome VL p. 259.

(4-) Manclte Salomon, p. 159.

l'esthétique des concourt lOÎ)

faire des actions d'éclat, sans entraînement, mais tout simplement parce qu'il est brave (1). ».

Tant que vécut Jules, en effet, ils ne connurent qu'une notoriété presque scandaleuse, ils n'eurent pas un disciple, à peine des amis, et c'est seulement vers la fin de son existence qu'Edmond vit une espèce de chapelle se former autour de lui, ce qui donnait raison une fois do plus à son axiome énoncé bien auparavant dans le Journal : «Que les bonheurs arrivent toujours trop tard dans la vie (2) » .

Mais cette tristesse, cette mélancolie profonde, dont les Goncourt sont tout imprégnés, ne se manifeste que rarement, ainsi que nous l'avons dit, par des déclamations. Ils sont mélancoliques, « comme des hommes d'esprit, avec du savoir vivre », et l'on peut leur apphquer ce passage de Charles Demaillij : «à peine s'il semblait triste. L'ironie était sa façon de rire et de se consoler, une ironie si fine et si voilée que souvent, il était ironique pour lui-même et seul dans le secret de son rire intérieur (3) ».

Leur tristesse se manifeste donc surtout par l'ironie, qu'ils appellent « l'assiette de l'esprit social de la littérature ». « Elle en est, ajoutent-ils, le tempérament, le ton et la forme. C'est, de plus, une garde agressive, qu'il faut toujours répéter, et à laquelle un plastron est nécessaire, c'est une force à maintenir en haleine par "des coups de poing sur une tète de Turc (4) ».

L'ironie ne doit pas être confondue avec la blague. La blague est une force mauvaise qui s'attaque de parti-pris aux choses les plus sacrées pour les détruire et pour jouir de cette destruction. C'est l'arme des révoltés qui détournent en quelque sorte l'ironie de sa fin habituelle. L'ironie des Goncourt ne se confond jamais avec la blague. C'est une ironie douce et triste, qui juge les vices de son temps avec un sourire un [)eu dédaigneux, c'est

(1) Journal, tome V, p. 3:10.

(2) Journal, tome III, p. 83.

(3) Charles Bemailly, p. 73.

(4) Charles JJemallty, p. 115.

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une ironie d'iiommes bien élevés, lalalisles, qui savent qu'on ne peut rien changer aux courants d'opinions, et aux nécessités sociales, et qui s'en vengent à peine, en les signalant discrètement. Leur ironie, c'est plus une attitude voulue, qu'un instinct de leur nature. Ils rient pour ne pas pleurer ; ils font semblant de prendre gaîment les choses, alors qu'ils en sont souverainement dégoûtés, et qu'ils ne supportent qu'avec peine une vie qu'ils ne voudraient à aucun prix recommencer.

Dans cette existence qui leur apparaît chaque jour uniformément triste et souvent écœurante, une seule distraction vient tromper leur ennui : cette distraction vient en partie de la littérature, en partie de l'art. Les arts et les lettres ont été les seules amours des Concourt, leurs seules passions, et la seule force capable de les retenir à la vie. Ce sentiment, ils l'ont d'ailleurs souvent exprimé, notamment dans CJiarles Demailly : « Charles n'avait qu'un amour, qu'un dévouement, qu'une seule foi : les lettres. Les lettres étaient sa vie ; elles étaient tout son cœur. Il s'y était voué tout entier ; il y avait jeté ses passions, le feu de la fièvre d'une nature ardente, sous une apparence froide (1) ».

Dans le Journal, alors que Jules se sentait peu à peu mourir, il écrivait, unissant ses désirs à ceux de son frère : « Tous nos vœux, toute notre ambition serait maintenant d'avoir assez de santé pour nous enterrer et nous perdre dans le' travail infini et n'en sortir que pour jouir de la contemplation amoureuse, de la jouissance, de la possession de quelque admirable objet d'art, au-dessus de notre fortune, à la hauteur de notre goût (2) ».

Depuis longtemps d'ailleurs, ils avaient conclu dans ce même Journal^ «qu'il ne faut mourir pour aucune cause, vivre avec tout gouvernement qui est, quelque antipathique qu'il vous soit, et ne croire à rien qu'à l'art et ne confesser que la littérature. Tout le reste est mensonge attrape-nigauds (3) » : conclusion de sceptiques fatalistes, en même temps que d'esthètes.

(1) Charles Demailltj, p. 72

(2) Journal, tome III.

(3) Journal, tome II, p. 84.

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